001 - Partie 1 - Chapitre 1 : Un nouveau départ

Comté de LaPorte, Indiana, fin mai 1915
Le joyeux repas de fête à la maison Pony s'était achevé en une apothéose de rires et d'embrassades. Candy avait éprouvé beaucoup de joie au contact de ses amis, tous réunis pour l'occasion.
Cependant, elle n'oubliait pas Anthony, Alistair et Terry et, plus tard dans sa chambre, elle ne réussit pas à trouver le sommeil... La journée avait été riche en émotions. Les événements de ces derniers mois, de ces derniers jours avaient bouleversé beaucoup de choses. Et pour finir, découvrir qu'Albert, l'oncle William et le Prince de la Colline n'étaient qu'une seule et même personne avait été totalement inattendu pour elle.
Les pensées se bousculaient dans sa tête sans qu'elle parvienne à y mettre de l'ordre. Elle se tournait et se retournait dans son lit sans réussir à se détendre et le sommeil la fuyait inexorablement.
Elle était à l'aube d'une vie nouvelle et malgré l'excitation qu'elle éprouvait face à la nouveauté, la tristesse et la mélancolie encombraient toujours son cœur.

*****

Quelques heures plus tôt, alors que tous étaient partis se coucher, Albert et Candy s'étaient tous deux assis devant l'âtre de la maison Pony et ils avaient longuement discuté.

  • Comment dois-je t'appeler maintenant, monsieur Albert ou oncle William ? Je suis un peu perdue devant tes multiples facettes... lui avait avoué Candy, un doux sourire au coin des lèvres.
  • Albert ne te convient pas ? C'est pourtant un nom qui me plaisait bien... répondit-il en souriant à son tour. En revanche si tu pouvais te passer du monsieur... Tu me considérais comme un frère autrefois, laisse-moi l'être officiellement désormais.
  • Alors va pour Albert... après tout, c'est toujours ainsi que je t'ai appelé et... mais je croyais que l'oncle William était mon "père adoptif" ?
  • J'ai demandé à Georges que le nécessaire soit fait pour que l'on nous considère désormais comme frères et sœurs. Ca n'a pas été simple mais Georges a obtenu une dérogation.
  • Alors maintenant, le Prince des Collines, l'oncle William, toi...


Elle s'interrompit brusquement. Si elle avait compris et accepté que rien ne serait jamais plus comme avant, toutes ces nouvelles avaient totalement achevé de la désorienter.

  • Qu'y a-t-il Candy ? Tu as l'air si mélancolique, subitement... demanda Albert en posant une main sur son épaule. Te souviens-tu que nous nous étions promis de tout partager, le bon comme le mauvais ? Tu sais que tu peux toujours me parler, n'est-ce pas ? L'idée que je devienne ton grand frère te déplait donc tant que ça?
Sentant les larmes lui monter aux yeux, la jeune fille se blottit dans les bras d'Albert qui la serra tendrement contre lui.
  • Oh Albert, bien sûr que non... Je serais ravie de t'avoir pour frère mais je me suis sentie si seule quand tu es parti... Et puis, il y a eu la mort d'Alistair et... et Rockstown, et ces pseudo-fiançailles avec Neil... et aujourd'hui... j'ai... même si j'ai gagné une vraie famille et un frère, j'ai l'impression d'avoir aussi perdu mon ami Albert et... et j'ai aussi perdu mon Prince de la Colline et... tous mes repères. Oh, Albert... dit Candy en éclatant en sanglots.
  • Candy, Candy..., dit Albert en la serrant contre lui. Pleure petite Candy, tu en as besoin, mais cependant, écoute-moi attentivement... Certes, les choses ont changé et elles changeront encore...Tu le sais mieux que personne car ta courte existence a déjà connu bien des événements et retournements de situation en tous genres. Je comprends aussi que tu te sentes perdue, ces derniers mois ont été particulièrement difficiles pour toi, je le sais bien.
    Mais je n'ai pas changé, Candy. Pour tous mes amis et pour ma famille proche, je suis Albert, parce que c'est le nom qu'affectionnaient ma mère et ma chère Rosemary.
    Et pour toi, plus que tout autre, je resterai Albert. D'autant que tu es celle qui me connait le mieux et qu'aujourd'hui, tu sais que je suis ton tuteur légal. Nous resterons liés à jamais, petite Candy.

    Quant à ton Prince de la Colline, ce n'était que moi mais... je n'ai jamais oublié la petite fille qui ressemblait tant à ma Rosemary. Ce jour-là, Candy, ton sourire m'a caressé l'âme. Ton insouciance et ta spontanéité m'ont mis tellement de baume au cœur, si tu savais... La mort de Rosemary m'avait vraiment atteint, je me sentais si seul, si perdu... Quand je t'ai retrouvée chez les Legrand, bien des années plus tard, j'ai décidé de veiller sur toi... de loin.

    Je crois qu'à ce moment-là déjà, j'avais fait de toi ma petite sœur de cœur. Si je n'avais pu protéger ma grande sœur, je pouvais m'occuper de toi et faire en sorte de t'aider.
    A l'époque, j'étais moi-même encore très jeune et je menais une vie de reclus, un vrai sauvage ! C'est grâce à toi que j'ai peu à peu repris contact avec le monde et la société. Ta générosité, ta gentillesse, ton cœur et ta joie de vivre m'ont tant apporté que je n'ai pas hésité une seconde lorsqu'il m'est apparu que la meilleure façon de te protéger serait de t'adopter.
    D'autant plus que les lettres d'Anthony, Alistair et Archibald m'avaient conforté dans ma décision. A l'époque, Georges m'a longuement expliqué les conséquences et les obligations auxquelles j'allais devoir faire face en devenant légalement ton tuteur légal. Mais même si j'avoue n'avoir jamais réussi à être un véritable père pour toi, je savais que je pourrais veiller sur toi de loin. Et je pouvais t'apporter la sécurité et la protection qui vont de pair avec le nom des André. Quant à moi, je ne pouvais rester qu'Albert pour toi, petite sœur de mon cœur.
    La raison principale de mes cachotteries, c'est que je ne pouvais pas assumer le rôle de grand-oncle William. Devenir le vagabond Albert était plus facile pour moi et surtout plus en accord avec la personne que j'étais et que je voulais être. Je ne suis pas sûr que nous aurions pu être aussi proches si tu avais su dès le début qui j'étais réellement, mais je reste le même, termina-t-il.


Tout en lui parlant doucement, il caressait les cheveux de Candy dont le flot de larmes s'était peu à peu tari. Mais elle ne bougea pas quand il s'arrêta de parler. La chaleur des bras d'Albert était un réconfort, un refuge où elle se sentait protégée ; avec lui, elle sentait qu'elle retrouverait ses forces.

  • Pardonne-moi Albert, dit-elle doucement. Tu as toujours été là pour moi dans les moments les plus importants et les plus difficiles aussi. Tu es le fil conducteur de ma vie. Te souviens-tu à l'hôpital quand je t'ai dit qu'Albert était le nom de mon frère... Je le pensais vraiment, tu étais le frère que je n'avais jamais eu. Je t'aime tant, Albert... Tu m'as tant apporté, tout le temps et à chaque fois que j'en avais besoin. Alors pardonne-moi ces paroles si tristes parce que si tu n'avais pas été là, même de loin, je ne sais pas ce que je...
  • Chut Candy, il n'y a rien à pardonner. Toi et moi sommes une famille... et la plus belle qui soit, celle du cœur Nous serons toujours là l'un pour l'autre, lui dit Albert, déposant un baiser au sommet de son crâne. Tu ne dois jamais oublier que je t'aime de tout mon cœur
  • J'ai peur de l'avenir, Albert. Pour la première fois de ma vie... Je sais que je ne devrais pas mais je ne sais plus à quoi me raccrocher, dit-elle en se blottissant un peu plus contre lui.
  • Je sais, Candy, mais je suis là. Tu vas passer quelque temps ici, chez Mademoiselle Pony et Sœur Maria, pour te ressourcer. Le temps qu'il faudra. Peu importe ce que tu souhaites, mais je te promets qu'à partir de maintenant, les choses seront plus simples. La vie quotidienne va devenir plus douce et plus facile. Et personne n'osera plus intervenir dans ta vie sans ton consentement, sois-en sûre, dit Albert fermement. J'y veillerai personnellement.


Candy se releva doucement, des paillettes scintillaient à nouveau dans ses yeux encore humides de larmes et le feu faisait jouer des reflets d'or sur sa chevelure bouclée.

  • Tu ne peux pas imaginer le bien que ça me fait de savoir que tu seras toujours à mes côtés. C'est un sentiment nouveau pour moi... Même si je savais qu'il y avait l'oncle William...
    Le fait de savoir qu'il est toi, ou plutôt que tu es lui, ajouta-t-elle en souriant, me donne une sensation de sécurité que je n'avais jamais éprouvée. Mais j'avoue que, si je reste ici, ta présence va énormément me manquer. Et pourtant, je sais bien qu'à Chicago, ce ne sera plus jamais comme dans notre appartement...
  • Tu as raison, ça ne sera plus pareil Candy, et ces derniers jours, partager ta vie m'a manqué aussi. Tu comprends maintenant pourquoi je ne t'ai pas avoué tout de suite que j'avais recouvré la mémoire. J'ai voulu profiter un peu plus de ces doux moments que nous passions ensemble, c'était important pour moi car pour la première fois depuis longtemps j'avais à nouveau une famille... toi et moi formions une famille.
    Et même si j'ai très envie de te voir tous les jours, lui dit-il en souriant, je pense qu'il est bon pour toi de rester un peu ici. Il faut que tu reprennes des forces, douce Candy, que tu te ressources un peu, ta joyeuse insouciance me manque.
  • Albert... je voulais te demander... ou plutôt, je voudrais vraiment comprendre... Pourquoi m'as-tu envoyée à Rockstown ?
  • Tu le sais déjà, Candy... Même si mes desseins te paraissent obscurs... Mais puisque l'on s'est promis de tout partager alors prépare-toi à un long discours. Mais avant de commencer, j'aimerais savoir si tu peux ou si tu veux me parler de ce qu'il s'est passé là-bas...


Candy reprit sa place dans les bras d'Albert qui la serra contre lui.

  • D'accord, Albert. Je ne sais pas si tu as deviné que tu me manquais tellement que, sachant que tu étais à Rockstown, j'irai t'y retrouver... mais c'est effectivement ce que j'ai fait.
    Et comme tu dois t'en douter, je n'ai pas manqué ce misérable théâtre ambulant dans lequel se produisait Terry. Et je l'ai vu jouer, il était si maigre... complètement soûl, il titubait et... c'était vraiment affreux de le voir comme ça, dans cet état... 
    Mais tout d'un coup, par je ne sais quel miracle, il s'est repris et j'ai retrouvé le Terry passionné qui jouait magnifiquement à Chicago et à Broadway... c'était comme s'il s'était réveillé après un long sommeil. Il était transfiguré et il est redevenu cet acteur merveilleux que j'avais vu jouer autrefois. A ce moment-là, j'ai eu la certitude qu'il se reprendrait en main et rentrerait à New-York. J'ai senti qu'il n'abandonnerait pas, il y avait une telle détermination dans son regard.
    J'ai quitté la représentation avant la fin et j'ai été abordée par Éléonore Baker, la maman de Terry. Elle aussi, elle a maigri... Et elle m'a parlé de Terry, enfin... nous avons parlé de Terry mais... je ne sais pas quoi en penser. Elle est sûre qu'il m'a vue, elle pense que maintenant ça ira mieux pour lui et... elle m'a dit aussi que Terry devait maintenant savoir que c'est moi qu'il aime vraiment... Mais tout cela... tout cela ne sert à rien. Maintenant, je sais qu'il est retourné à New-York auprès de Suzanne et qu'il respectera ses engagements et la rendra heureuse.
    Je me doute que tu m'as envoyée là-bas pour que je revoie Terry, peut-être même pour l'aider et je crois que tu as réussi puisqu'il est rentré à New-York. Ce fut difficile pour moi, mais... cela n'était pas inutile si cela l'a vraiment aidé à aller mieux.
    Je n'avais pas conscience qu'il puisse également souffrir de notre séparation, pas à ce point-là, en tout cas. Mais... il est retourné auprès de Suzanne et elle saura l'aimer et l'entourer.
  • Oh Candy, je devrais te dire que je m'en veux de t'avoir à nouveau infligé de revivre cette douloureuse séparation d'avec Terry. Mais il est aussi mon ami et... je l'ai revu à Chicago, peu de temps après avoir recouvré la mémoire, il était dans un bar en train de se saouler... Nous avons discuté un moment, il avait abandonné le théâtre et errait de bar en bar en s'abîmant dans l'alcool.
    Il avait rejoint Chicago mais n'a jamais trouvé le courage de te laisser voir sa déchéance. J'ai essayé de le secouer, de lui montrer que toi, malgré ta douleur, tu continuais à te battre pour tes rêves même dans l'adversité. Il m'a dit alors qu'il repartait pour New-York, qu'il avait compris ce que j'essayais de lui dire. Mais la réalité a du être plus difficile à affronter pour lui que je ne l'imaginais.
    Quand j'ai découvert qu'il avait replongé et où il se trouvait... j'ai souhaité que tu le revoies, sans savoir vraiment ce qu'il pourrait advenir. En tout cas, j'espérais qu'il se produise un déclic. Pour lui d'abord, mais aussi pour vous deux mais sans savoir non plus ce que vous en feriez.
  • Tu l'as fait pour nous deux, qu'est-ce que tu veux dire ? dit Candy en regardant Albert.
  • Ce que je veux dire ?... Et bien, à l'époque où tu m'as raconté pourquoi tu avais quitté New-York et Terry, je t'ai dit que je te comprenais, et qu'à ta place j'aurais fait la même chose. Et je le pense toujours. Tu n'avais pas vraiment le choix non plus mais le courage dont tu as fait preuve forcera toujours mon respect.
    D'un autre côté, je... je regrette que les choses se soient passées ainsi entre vous deux. Ce n'était pas une solution. Pour personne.
    Maintenant, pour ce qui concerne Terry, je pense qu'il a commis la plus grande erreur de sa vie... Sa mère le sait puisqu'apparemment, elle te l'a dit... Son cœur à lui le sait aussi et c'est pour ça qu'il s'est laissé tomber si bas.
    Il a essayé de lutter mais j'ai bien peur que les contradictions entre les désirs profonds de son cœur et la réalité, son sens profond de l'honneur et du devoir... je crains que tout cela n'ait eu raison de son esprit critique. Malheureusement, il a dressé lui-même les barreaux de sa prison et il s'y est enfermé lui-même. D'après ce que tu racontes, je pense aussi qu'il t'a vue à Rockstown.
    Cela pourrait expliquer le changement soudain de son jeu mais peut-être a-t-il cru qu'il rêvait, je ne sais pas... En tout cas, cela a du le secouer suffisamment pour qu'il retrouve sa lucidité et reprenne son chemin. D'un autre côté, j'aurais préféré qu'il fasse un autre choix... celui que son cœur devait lui dicter. Même si je sais que tu espères qu'il finira par trouver le bonheur auprès de Suzanne, j'ai bien peur, Candy, que cela ne suffise pas.
    Tout l'amour de Suzanne n'y suffira pas.
  • Albert, pourquoi me dire ça ? Comment pourrais-je être heureuse si tu me dis cela... Il m'a fait promettre d'être heureuse et il me l'a promis aussi, dit-elle en éclatant de nouveau en sanglots.


Albert resserra son étreinte autour de Candy ; il aurait voulu pouvoir absorber un peu de sa douleur et de sa peine mais il savait que c'était impossible.

  • Les promesses sont des actes raisonnables, Candy. Et la raison ne va pas de pair avec le bonheur ou l'amour, pas sous cette forme en tout cas. Tu as su aimer Terry de la plus belle des façons qui soit, tu l'as aimé au point de vouloir son bonheur sans penser à toi, au point de partir... Parce que tu as senti qu'il était déchiré entre son cœur et son sens du devoir envers Suzanne... Tu lui as fait le plus beau des cadeaux, Candy. Par amour. Et il le sait, et il n'a pu que t'en aimer davantage même s'il a commis une erreur en te laissant partir.
  • Mais, Albert, nous n'aurions jamais pu être heureux en sachant que Suzanne...
  • Je sais, Candy, je sais cela... Vous étiez surtout bien trop jeunes et bien seuls pour affronter tout ça. Et j'ai de la peine pour Terry parce qu'aucun des choix qui s'offrait à lui n'aurait pu le rendre heureux. Pour cela, il aurait fallu que Suzanne ait ne serait-ce qu'un dixième de ta force et de ton courage... il aurait fallu qu'elle sache qu'aimer quelqu'un c'est aussi accepter qu'il soit heureux sans vous. Il aurait fallu qu'elle ait ta maturité aussi. Mais compte tenu de sa situation, c'était impossible. 
    Un jour, si elle aime vraiment Terry, elle souhaitera son bonheur... et peut-être, je dis bien peut-être, trouvera-t-elle la force d'accepter que le bonheur de Terry ne soit jamais auprès d'elle...
    Mais toi, Candy, tu ne peux pas vivre dans cette hypothétique attente, tu dois continuer à regarder vers l'avenir, sans te retourner sur ces douloureux souvenirs. Tu le sais déjà, la vie continue, Candy, et je suis là pour t'aider et te soutenir, mais surtout tu dois aller de l'avant. Tu le sais, le soleil brille toujours après la pluie, alors promets-moi d'attendre ses premiers rayons.
  • Je te le promets, Albert... c'est juste que quand je repense à tout ça, ça fait encore si mal !
  • Ce sera bientôt plus facile, Candy. Chaque jour qui passera te fera un peu moins souffrir même si cela peut durer assez longtemps... Mais ici, les enfants t'aideront et il y a aussi Patty... elle aussi a besoin d'être entourée et... sans oublier Mademoiselle Pony et Sœur Maria qui sont là pour toi.
  • Si je reste ici, promets-moi de venir souvent, Albert.
  • Autant que je le pourrais Candy, c'est promis. Et tu verras, ta gaieté naturelle aura tôt fait de reprendre le dessus ! Je te fais confiance pour ça. Mais il se fait tard, il faut aller dormir maintenant.


Il déposa un baiser sur son front et Candy se leva. Elle lui souriait faiblement mais l'affection que ses yeux lui témoignaient était profonde et sincère.

  • Bonne nuit, Albert. Et... merci encore.
  • Bonne nuit, petite Candy. A demain, répondit-il en souriant.

*****


Mais elle n'avait pas réussi à trouver le sommeil. Cependant, se remémorer les mots d'Albert lui fit du bien.
Désormais, il serait là pour elle et au fond, le fait qu'il soit également l'oncle William lui apportait un véritable sentiment de sérénité qu'elle n'avait jamais vraiment connu et ressenti à ce point.


Elle avait une famille désormais, une famille très particulière certes, mais comme l'avait dit Albert, ils s'aimaient et c'était le plus beau des cadeaux. Bien sûr, ce n'était pas une mère et un père mais elle avait le plus formidable des grands frères ! Dans le fond, elle remerciait ses parents de l'avoir abandonnée... Chez Pony, elle avait trouvé un foyer chaleureux. Puis elle avait rencontré Albert, Anthony, Terry... Elle avait une famille. Sur ces pensées, elle finit par s'endormir et sombra dans un sommeil sans rêves.


*****
Chicago, fin mai 1915
Deux jours plus tard, Albert était de retour à Chicago. Après avoir réglé les affaires en suspens avec Georges, il lui fit une demande un peu particulière :
  • Georges, je voudrais que vous me trouviez toutes les informations possibles sur les prothèses ainsi que les noms des meilleurs spécialistes sur le sujet dans ce pays.
  • Bien sûr, monsieur, répondit Georges. Je commence tout de suite.


Et Albert reprit son travail silencieusement.

  • Monsieur, me permettrez-vous une question personnelle ? demanda Georges.
  • Bien sûr, Georges, allez-y.
  • C'est que... quand je vous ai retrouvé, j'avais l'impression qu'il y avait quelque chose entre Candy et vous... Mais si vous me trouvez par trop indiscret, monsieur...
  • Non, Georges, vous avez le droit de savoir, après tout... vous avez fait tant pour nous deux. Pour être honnête avec vous, je crois que... avant que la mémoire ne me revienne en tout cas, je me suis mis à éprouver des sentiments pour Candy. Tout en sachant que son cœur appartenait et appartient encore à Terry. C'est quelque chose que je n'ai pas choisi d'éprouver mais c'était là. 
    Ensuite, quand la mémoire m'est revenue, j'ai compris que ces sentiments étaient surtout liés à ce qu'elle m'a apporté quand j'étais malade, et quand j'étais plus jeune aussi... et au souvenir de Rosemary.
    C'est aussi pour cela que j'ai décidé de m'isoler quelques temps à Lakewood, j'ai éprouvé le besoin de réfléchir à tout ça, de faire le point. Et pour être complètement honnête, je sais désormais que ces sentiments étaient plus proches de la tendresse et de la reconnaissance qu'autre chose.
    Candy et moi avons connu la solitude, nous sommes semblables. C'est ce qui nous lie et qui nous rapproche, en plus de notre côté rebelle. Nous nous comprenons mieux que personne, c'est certain.
    Quant à l'amour... Je crois n'avoir jamais eu la chance d'éprouver ce qu'elle et Terry éprouvent l'un pour l'autre... Mais, qui sait ? Peut-être que dans un prochain avenir... En tout cas, ce dont je suis certain, c'est que je n'éprouvais pas cela pour Candy. Pas avec cette force de sentiments. Je l'aime énormément mais... comme une sœur, en vérité.
    Quant à elle, même si elle tombait amoureuse de quelqu'un d'autre que Terry, je... Il suffirait qu'il réapparaisse dans sa vie pour tout remettre en question et cela m'effraie beaucoup pour elle. Ils vont vieillir et... qui sait ce que le futur leur réserve encore...
  • Pardonnez-moi, monsieur, si j'ai réveillé des sentiments douloureux, dit Georges, quelque peu gêné d'avoir poussé Albert à la confidence.
  • Bien sûr que non, Georges. Vous êtes ma conscience après tout... vous avez été mon protecteur et le sien. Elle est une sœur pour moi. Comme vous êtes mon frère, dit Albert pensivement. Même si vous refusez ce rôle dont mon père vous avait investi.
  • Je serai toujours redevable à votre famille, Albert. Vous le savez...
  • Au contraire, c'est nous qui vous sommes redevables, Georges. S'il est une personne dans cette famille en qui je puis avoir toute confiance, c'est bien vous.
  • Monsieur, je ne suis pas sûr de...
  • Non, Georges, ne le dites pas. Mon père a voulu que vous apparteniez à cette famille et même si, après son décès, certaines personnes vous ont laissé penser le contraire, à mes yeux vous faites partie de la famille André, tout autant que Candy ou moi.


Albert lui sourit et ils reprirent leur travail en silence.

*****
Comté de LaPorte, 25 août 1915
Quelques mois plus tard, à la fin de l'été, Candy et Patty étaient toujours à la maison Pony. Candy partageait son temps entre les soins aux enfants et les deux jours qu'elle passait chaque semaine à la petite clinique de LaPorte, qui avait ouvert un an plus tôt.


A la mi-juillet, en rentrant à l'orphelinat, elle avait eu la surprise de trouver Mary-Jane et mademoiselle Pony buvant le thé et riant comme des jeunes filles...
Mary-Jane lui avait appris qu'Albert avait fait le nécessaire pour réhabiliter la réputation de Candy à Chicago et ailleurs, lui assurant par la même occasion qu'elle-même n'avait jamais douté de sa petite "Tête de linotte".
Elle lui avait également donné des nouvelles de Flanny, qui travaillait toujours sur le front, en France. Et le Docteur Martin lui avait fait transmettre ses amitiés.

La fin du mois d'août approchait et Candy venait seulement de rentrer de Chicago. Elle y avait passé trois semaines afin de prêter main forte aux équipes médicales qui avaient soigné les victimes du naufrage du SS Eastland sur les rives de la Chicago River. Elle avait travaillé tous les jours de chaque semaine, sans réfléchir à la fatigue, enchainant les heures en salles d'opération ou en salles de soins. Elle s'était fait une excellente réputation d'infirmière en chirurgie d'urgences mais elle avait cependant souhaité rentrer à LaPorte.
Elle rentrait exténuée de son voyage et avait à peine pu voir Albert qui avait du se rendre à plusieurs reprises à New-York pour ses affaires.

Cet après-midi-là, elle profitait d'un bref moment de calme et de solitude, en savourant une tasse de thé au coin de la fenêtre du bureau de Mademoiselle Pony.

Patty, quant à elle, s'était très vite prise de passion pour le travail de Mademoiselle Pony et Sœur Maria auprès des orphelins et avait entrepris de passer un diplôme d'institutrice.
Mais ce qui amusait le plus Candy, ces derniers temps, était la fréquence avec laquelle Tom venait leur rendre visite. Elle était persuadée que ce dernier éprouvait pour Patty des sentiments qu'il n'arrivait cependant pas à exprimer à haute voix.

"Il faudra que je parle à Tom, se disait Candy en sirotant son thé. Patty n'est peut-être pas encore prête, la mort d'Alistair a été un événement très douloureux pour elle et il faudra qu'il lui laisse encore un peu de temps. A la mort d'Anthony, il m'a fallu du temps à moi aussi... "

La porte du bureau de Mademoiselle Pony s'ouvrit brusquement et Candy manqua de renverser sa tasse sous le coup de la surprise.

  • Candy ! Candy ! Tu ne devineras jamais ! dit Patty en brandissant une lettre.
  • Au son de ta voix, j'imagine que tu as réussi ton examen ! dit Candy en souriant.
  • Oh tu as deviné ! Candy, je suis si heureuse, je vais pouvoir commencer à travailler à l'école dès la prochaine rentrée ! Mais j'allais oublier... Ce n'est pas tout ! Il y a aussi une lettre d'Annie pour nous deux et je voulais la lire avec toi.
  • Et bien, qu'attends-tu, ouvre-la vite ! dit Candy, gagnée par l'excitation de sa compagne.
  • Attends, voilà...


"Chicago, le 21 août 1915


Mes chères Candy et Patty,

Vous me manquez beaucoup mais nous allons bientôt nous revoir car Archie et moi viendrons avec Albert samedi prochain à la maison Pony.
Mais je dois d'abord vous raconter ce qui s'est passé hier. Maman avait organisé une réception et bien sûr Archie était invité et il m'a fait une formidable surprise. Archie aurait voulu que j'attende mais j'étais trop impatiente de vous annoncer la nouvelle : alors que nous nous promenions dans le parc, il m'a demandé de l'épouser et j'ai accepté !

Papa et maman sont ravis, bien sûr, et ils ont prévu une grande fête dans deux semaines pour annoncer officiellement nos fiançailles. J'aimerais beaucoup que vous soyez présentes à mes côtés, ce jour-là.
Pour le mariage, nous attendrons qu'Archie termine ses études de droit et il devrait donc avoir lieu en mai prochain. Je tiens absolument à ce que toutes les deux deveniez mes demoiselles d'honneur et aucun refus ne sera accepté ! Vous n'imaginez pas à quel point je suis heureuse et impatiente de tout vous raconter en détail. C'est un si grand bonheur.
En attendant de vous revoir, je vous envoie toute mon affection. Vous me manquez énormément. Embrassez aussi Mademoiselle Pony et Sœur Maria.
Bien à vous,


Annie


PS : je vous autorise à annoncer la nouvelle autour de vous ! Je suis trop heureuse pour garder le secret."

  • Oh Candy, tu te rends compte. Annie va enfin épouser Archie ! Je suis si heureuse pour elle !
  • Moi aussi, Patty. Allons aller l'annoncer à Mademoiselle Pony et Sœur Maria et nous organiserons une grande fête pour samedi ! Je suis si heureuse pour Annie et Archie !
  • Oh oui, Candy, c'est une excellente idée, allons-y tout de suite !


Elles quittèrent la pièce en courant et riant comme deux adolescentes.

  • Mademoiselle Pony, Sœur Maria ! crièrent-elles en cœur en courant vers les deux femmes assises dans le jardin qui racontaient une histoire aux enfants.
  • Patty, Candy, qu'y-a-t-il ? demanda Sœur Maria d'un ton inquiet.
  • Oh ne vous inquiétez pas Sœur Maria, dit Candy d'un ton plus calme, nous avons seulement une très bonne nouvelle à vous annoncer... Annie viendra ce samedi avec Archie pour nous annoncer officiellement ses fiançailles ! N'est-ce pas merveilleux ?
  • Oui, et nous voudrions organiser une grande fête pour l'occasion, dit Patty timidement.


Elles virent alors des larmes d'émotion couler des yeux des deux femmes qui avaient élevé Annie et Candy avec tant d'amour.

  • Et puis, j'ai obtenu mon diplôme d'institutrice, ajouta précipitamment Patty. Alors si vous le voulez bien, je finirai de lire cette histoire aux enfants pendant que vous irez prendre le thé et discuter de tout cela avec Candy.
  • Merci, mon enfant, répondit mademoiselle Pony recouvrant à la fois le sourire et l'usage de la parole. Venez Sœur Maria, allons-y, il va effectivement me falloir une tasse de thé pour me remettre.
  • Oui, mademoiselle Pony, répondit Sœur Maria, et... Patty ? Je suis très fière de vous, je vous félicite vraiment.
  • On te félicite tous ! dirent en cœur les enfants et Candy, complice.
  • Tu nous feras la classe, dis ? dit timidement la petite voix de Laura qui avait rejoint l'orphelinat quelques mois plus tôt, en tirant sur la jupe de Patricia.
  • Si Sœur Maria est d'accord, alors c'est promis ! répondit Patty, émue.

*****
Comté de LaPorte, 28 août 1915
Ce samedi-là, à quelques exceptions près, Candy eut l'impression de revivre le repas de fête du début de l'été. Tous ses amis étaient là : autour de de Mademoiselle Pony, Sœur Maria et les enfants se trouvaient Albert, Archie et Annie, Patty, Tom et son père étaient également venus, tout comme Jimmy et Monsieur Cartwright.
Mina et Capucin se disputaient les faveurs et les restes de tous autour de la table.


Comme à son habitude, Tom ne manquait aucune occasion de se montrer serviable et attentionné envers Patty, qui semblait toutefois ignorer son manège.


Mademoiselle Pony et Sœur Maria devisaient joyeusement et riaient de bon cœur et Candy les remercia encore en pensée de tout le bien qu'elles dispensaient autour d'elles. Ces deux femmes lui avaient apporté la chaleur d'un foyer et elles continuaient leur œuvre auprès de tous les enfants qui continuaient à leur être confiés. Les enfants se régalaient des histoires et des mets qui leur étaient servis et semblaient ne perdre aucune miette de ces moments de joie.

Candy regarda Archie et Annie et il lui sembla qu'Archie était plus détendu qu'autrefois. Ces derniers mois, il avait gagné en maturité et même son aspect physique avait changé, ses épaules étaient plus larges... il paraissait plus mûr sans avoir rien perdu de son élégante allure d'éternel dandy.
S'il avait toujours été très prévenant pour Annie, les regards qu'ils échangeaient dénotaient les sentiments profonds qu'ils partageaient. Annie rayonnait de bonheur et paraissait sur un petit nuage ce qui rappela à Candy les joyeux moments passés au collège Saint-Paul à Londres, le Festival de Mai... Annie aimait tant Archie et depuis si longtemps.


Le fameux festival de Mai... c'était il y a trois ans, elle y avait dansé avec Alistair qui n'était plus là... et avec Terry... Terry, qu'elle n'arrivait toujours pas à oublier... elle ne lisait même plus les journaux ces derniers temps, par peur de l'y trouver. Son cœur se serra à ces douloureux souvenirs et les larmes lui montèrent aux yeux, ce qui n'échappa pas au regard perspicace d'Albert.

La journée touchait à sa fin quand Albert entraîna Candy pour une promenade jusqu'à la colline. Il venait généralement deux fois par mois chez Pony. Mais ces derniers temps, Candy l'avait trouvé plus sombre, plus triste aussi. Cependant, il repartait toujours détendu après son séjour à LaPorte. La profonde affection qui les liait s'épanouissait avec le temps et ils éprouvaient toujours un réel bonheur à se retrouver.
Ils firent la course en riant jusqu'au sommet de la colline et s'étendirent dans l'herbe au pied de l'arbre.

  • Candy, ça me fait tellement de bien d'être ici. A chaque fois, j'ai l'impression de rajeunir et de me ressourcer totalement.
  • Je sais Albert. Et si on grimpait dans l'arbre ?
  • Allons-y ! répondit-il avec un éclat de rire.


Arrivés tout en haut, ils s'installèrent sur la dernière branche. Albert passa son bras autour de Candy qui posa sa tête sur son épaule.

  • Je sens bien que tu n'es pas heureux, Albert. Je crois que tu devrais penser sérieusement à installer ton bureau dans un arbre.


Albert rit doucement. Il se rappelait très bien de leurs longues conversations de Lakewood et Chicago en haut d'un arbre, quelques mois plus tôt. Elle avait alors évoqué cette possibilité en plaisantant.

  • Je ne suis pas sûr que cela plairait beaucoup à Georges ! Mais ne te fais pas de souci pour moi, Candy. Tu sais... Archie travaille régulièrement avec moi et je dois t'avouer que j'attends avec impatience qu'il ait son diplôme. Ce qu'il fait pour les affaires de la famille André a déjà été très bénéfique et avec un peu plus d'expérience, il fera un bien meilleur dirigeant que moi.
  • Ah oui ? Tu songes à lui laisser ta place ?
  • Et bien, c'est ce que je souhaiterais, oui. Qui plus est, cela me permettrait de fréquenter les arbres beaucoup plus souvent !


Ils rirent tous les deux et il sentit qu'elle se détendait un peu, tout comme lui.

  • Et qu'est-ce que tu comptes faire, si tu laisses ta place à Archie ? Remarque, je suis bien persuadée qu'il en serait ravi et... que ce travail lui conviendrait à merveille. Qui plus est, Annie sera remarquable à ses côtés.
  • Tu peux en être sûre. Annie est parfaite pour lui et il le sait.
  • Mais toi, tu ne me dis rien de tes projets, Albert.
  • Mes projets ? Je ne sais pas encore vraiment, Candy. Je souhaite déjà que ce conflit qui fait tant de dégâts en Europe et ailleurs se termine au plus vite. Et, en fait, j'aimerais voyager... Je pourrais recommencer à travailler dans un dispensaire, je ne sais pas...
    Il y a aussi tant d'endroits dans le monde que je souhaite visiter... l'Amérique du Sud, l'Asie, l'Océanie, l'Australie... je pourrais également retourner en Afrique, c'est un continent tellement magique, Candy.
  • Je te crois, Albert. Tu sais que j'ai toujours cette lettre que tu m'avais envoyée d'Afrique ! Tu m'avais fait rêver et Terry et moi l'avions lue et relue sur cette petite colline qui me rappelait tant celle où nous nous trouvons aujourd'hui.
  • Puisque tu parles de Terry... comment va ton cœur, Candy ?
  • J'essaye de ne pas trop l'écouter, mais il souffre moins. J'évite les journaux au maximum mais je n'y arrive pas toujours... je sais que c'est stupide mais... dans quelque temps, peut-être... Et ton cœur à toi, Albert, tu ne m'en parles jamais ?
  • Habile changement de sujet, hein ? Et bien, mon cœur à moi... Peut-être qu'il n'a jamais battu assez fort pour quelqu'un, Candy. En tout cas pas comme le tien bat et surtout pleure encore pour Terry.
  • Ça ne fait pas tout à fait un an que Terry et moi nous sommes séparés mais... ça fait déjà moins mal, Albert. Un jour je l'oublierai, peut-être... le futur nous le dira.
  • Tu mens très mal, Candy ! Mais tu es courageuse et forte et j'ai confiance en toi, en ta nature optimiste et pleine de vie. Un jour, ton cœur sourira de nouveau, crois-moi.


Il la serra fort contre lui et ils regardèrent le soleil se coucher en silence, profitant de cet incroyable moment de plénitude que la nature leur offrait avec toute sa magnificence.

  • Candy, Albert, où êtes-vous ? criait Annie en grimpant la colline, Archie et Patty à ses côtés.
  • Albert ! appelait Archie. Candy !
  • Candy ! appela à son tour Patty. Répondez-nous !


Arrivés en haut de la colline, ils entendirent les rires d'Albert et Candy en haut de l'arbre.

  • On descend ! leur cria Candy, manquant de rendre Albert complètement sourd.
  • Elle ne changera donc jamais, dit Annie en riant.
  • Albert non plus, surenchérit Archie.
  • Que se passe-t-il donc de si grave, que vous fassiez tant de bruit ? demanda Candy en atterrissant à leurs pieds.
  • Rien de vraiment grave, dit Patty, mais les enfants refusent de s'endormir tant que vous ne leur aurez pas souhaité une bonne nuit.
  • Alors, allons-y, dit Albert.


Et ils prirent tous le chemin de la maison Pony en discutant joyeusement.

*****

Plus tard dans la soirée, alors que tous étaient couchés, Archie et Albert étaient restés dans le salon. Alors qu'Albert était assis sur le sofa, Archie s'était accoudé au manteau de la cheminée ; il buvait un cognac le regard perdu dans les flammes.

  • Tu sembles bien pensif, Archie, dit doucement Albert.
  • C'était une belle journée, non ? dit Archie sans quitter le feu du regard.
  • Oui, en effet. Annie était radieuse, aujourd'hui.
  • J'ai l'impression que tu essayes de me dire quelque chose, Albert. Je me trompe ? dit Archie en se tournant vers son oncle.
  • J'aimerais être sûr que tu es aussi heureux qu'elle à l'idée de cette union. Je pense en fait que c'est le cas, mais ton regard est parfois si lointain...


Archie rejoignit Albert sur le sofa.

  • C'est à Candy que tu penses, bien sûr... J'aimerais te dire qu'elle m'est indifférente, mais... je crois que ce ne sera jamais le cas... Elle sera toujours très importante à mes yeux... Tu sais, il y a plusieurs années de ça, Alistair m'a dit que lui aussi aimait Candy.
    Il m'a également dit qu'il savait qu'elle ne le regarderait jamais autrement qu'en ami. Il avait déjà compris, lui... Candy est un être à part et... ni Alistair, ni moi n'aurions jamais eu aucune chance avec elle. Et nous n'aurions jamais pu la rendre heureuse. C'est un être solaire, entier et totalement passionné alors que nous paraissons si pâles à côté d'elle ! Il m'a fallu du temps pour le comprendre, tu sais...
    Il m'a aussi fallu tant de temps pour comprendre qu'Annie était la femme qu'il me fallait, que j'aimais du plus profond de mon cœur et de mon âme... Elle est celle qui m'apportera ce dont je rêve et... je l'aime, tout simplement. J'aime Annie et... pardonne-moi d'être aussi cru mais je ne cesse de penser à elle, jour et nuit.
    Elle me hante... Elle est si généreuse, si tendre, son amour est si pur, si profond que j'angoisse totalement de ne pas être à la hauteur !


Albert posa une main compréhensive sur l'épaule d'Archie.

  • Ne te sous-estime pas Archie, s'il te plaît. La seule chose dont Annie a besoin pour être heureuse, c'est d'être aimée de toi. Et d'après ce que tu dis, j'ai l'impression très nette que c'est le cas.


Archie sourit pensivement.

  • Tu m'as trouvé pensif tout-à-l'heure... c'est que... pour être honnête, j'ai de plus en plus de mal à patienter avant de l'épouser. Pour tout te dire, avant ces jours-ci, je n'ai jamais trouvé le temps si long... le mois de mai parait bien loin !
  • Et bien, et bien ! dit Albert en riant. Il va falloir que je te donne plus de travail pour te permettre de penser à autre chose !
  • Ma foi, je dirais que ce n'est pas une mauvaise idée !
  • Archie, écoute... justement j'aimerais que tu... Quand tu auras obtenu ton diplôme et après ton voyage de noces bien sûr, mais... à terme, j'aimerais que tu prennes ma place à la tête des affaires de la famille, qu'en penses-tu ? Bien entendu, Georges travaillera avec toi, tu ne seras pas complètement seul et... j'aimerais avoir ton opinion là-dessus.
  • Albert ! Mais... Je ne sais pas quoi te dire, tu sais que j'adore ce travail et que j'en serais ravi mais es-tu sûr de faire le bon choix avec moi ?
  • J'en ai l'absolue certitude, dit Albert. Tu es fait pour ça. Contrairement à moi. Tu excelles remarquablement dans les affaires. Quant à moi, cette vie me pèse. Les rendez-vous, les réceptions, les journées au bureau... tout me pèse, Archie. 
    Pendant des années, j'ai profité de la présence de la Tante Elroy et de Georges à la tête de nos affaires et j'étais heureux sur les routes. Avant de déposer mon fardeau sur tes épaules, j'aimerais être sûr que tu te plairas dans ce rôle, que tu le veuilles vraiment.
  • Albert, le seul mot qui me vient à l'esprit, c'est : merci ! Merci de ta confiance ! Et merci de ce cadeau... je ne m'y attendais vraiment pas.
  • Attends avant de me dire merci ! Je ne suis pas sûr que ce soit un cadeau, répondit Albert en riant à demi. Enfin... je suis fatigué, Archie, je crois que je vais aller me coucher, ajouta-t-il en se levant.
  • Albert, attends ! J'ai quelque chose d'important à te demander, dit Archie sérieusement. Je voudrais que tu sois mon témoin pour le mariage. Accepterais-tu de tenir ce rôle pour moi ?
  • Tu plaisantes, j'espère ! dit Albert en serrant les épaules d'Archie. C'est avec grand plaisir que j'accepte cet honneur. Cela me touche beaucoup, Archie !
  • Alors tout est parfait ! Et bien, je crois que je vais aller me coucher aussi, dit Archie visiblement heureux de la réaction d'Albert.


Arrivés à la porte de leurs chambres respectives, ils se souhaitèrent bonne nuit. La maison était totalement silencieuse. Une fois couché, Albert laissa errer ses pensées. Candy avait l'air d'aller mieux... puis il repensa à sa dernière entrevue avec le docteur Allan Montgomery. Ce dernier avait repris la suite des travaux de son grand-père, Andrew, puis de son père.

Andrew Montgomery était médecin durant la guerre de Sécession, il avait vu cohorte de blessés, mutilés qu'il avait traités et suivis tout au long de sa vie. Cet homme, bientôt rejoint par son fils, avait cherché à aider tous ces hommes que l'on a jugé inutiles à leur retour de la guerre.
Il avait collaboré avec de nombreux artisans pour parvenir à mettre au point des prothèses articulées, légères, tentant autant que faire se peut de les rendre également esthétiques.

Allan Montgomery avait poursuivi les travaux de son grand-père et de son père. Ce jeune médecin, après l'obtention de son diplôme, avait notamment étudié l'ostéopathie à Kirksville puis à Chicago auprès des docteurs Still et LittleJohn. Son père avait créé une maison de soins à Chicago en 1905, baptisée "Maison de Repos et Réadaptation" qui était destinée aux mutilés, accidentés, amputés de toutes origines.
Le jeune médecin y avait développé, avec un certain succès, des pratiques psychologiques et corporelles basées sur des exercices permettant aux personnes atteintes de se réapproprier leurs corps. Il leur permettait d'acquérir ainsi une nouvelle mobilité et de gagner en autonomie voire de la recouvrer totalement dans certains cas.

Albert prit rapidement un premier rendez-vous avec le docteur Allan Montgomery qui eut lieu durant la première quinzaine du mois de juin dernier. Il découvrit en ce dernier un homme de grande taille qui dégageait un fort charisme. Sa poignée de main était ferme et franche, son sourire avenant et ses yeux gris, empreints de bonté. Albert avait été impressionné par ce jeune homme, qui devait avoir son âge. Il était si investi, si passionné par son métier ! Les demandes de soins à la Maison de Chicago étaient très nombreuses et les patients venaient du pays entier pour bénéficier de séjours et de soins adaptés à leurs problèmes. La clinique avait vite été dépassée par le succès et ils envisageaient d'ouvrir une autre Maison de Soins.

  • Monsieur André, je vous en prie, asseyez-vous. Je dois dire que notre maison est très honorée par votre visite et l'intérêt que vous semblez porter à nos travaux.
  • Merci, docteur Montgomery. Merci de me recevoir aussi rapidement.
  • Mais je vous en prie, que puis-je faire pour vous, monsieur André ?
  • Et bien, je vais aller droit au but. J'ai été très intéressé et impressionné par les résultats que vous obtenez ici. Par ailleurs, j'ai appris avec surprise et bonheur qu'en dépit de votre succès grandissant, vous soigniez indifféremment et avec la même attention des patients de toutes origines sociales et de toutes origines ethniques.
  • Non sans mal parfois, répondit Allan en souriant, mais nos résultats parlent pour nous avec éloquence ce qui nous autorise une certaine liberté. Mais je vous ai coupé la parole, continuez...
  • J'ai également appris que vous souhaitiez ouvrir un second établissement, vous me le confirmez ?
  • Vous êtes bien informé, monsieur André. C'est tout à fait exact, tout cela reste encore un projet mais qui avance. Malheureusement ce projet a pris du retard ces derniers temps.
  • Par manque de financements, c'est bien ça ? demanda Albert.
  • Exact. Nous envisagions d'ouvrir un établissement à New-York à l'automne mais les travaux ont été plus conséquents que prévus et... Mais il s'agit seulement d'un retard, le projet est maintenu et je compte bien ouvrir cette clinique prochainement.
  • Je suis prêt à vous aider, dit Albert en regardant le jeune docteur dans les yeux. La fondation André souhaite investir dans vos cliniques et les fonds que je compte allouer à ce projet vous permettront d'ouvrir dans les temps et même bien plus. Cependant, j'ai une demande particulière à vous faire à ce sujet. Ou plutôt deux requêtes.
  • Je vous écoute, lui répondit Allan, intrigué.


Il exultait intérieurement, si la famille André décidait d'investir dans ses projets, ce serait pour lui la fin des soucis permanents de financement qu'il rencontrait. Sa crédibilité s'en trouverait renforcée et il pourrait ensuite boucler le budget dont il avait besoin. Mais... il craignait les excentricités des millionnaires et William André était réputé pour être un excentrique.

  • Ma première demande sera de garder secrète la participation de la fondation André au financement de vos projets et ce, jusqu'à ce que ma seconde requête soit exaucée.
  • Et quelle est cette deuxième requête ? demanda Allan un peu surpris.
  • Il s'agit de traiter un patient ou plutôt une patiente. Je n'ose dire guérir mais tant que cette jeune personne sera soignée chez vous, j'aimerais que le nom des André n'apparaisse pas officiellement dans votre communication. Nous serions des donateurs anonymes, en quelque sorte. Par la suite, bien sûr, vous pourrez tout-à-fait associer notre nom à vos projets.
    Comme j'imagine que cela pourrait vous être préjudiciable, j'envisage de vous allouer les fonds nécessaires pour ouvrir votre clinique de New-York au plus vite. Ma demande peut vous paraître étrange mais elle est nécessaire à mes yeux. Vous intéressez-vous au théâtre, docteur ?
  • Pour être honnête, je n'ai pas beaucoup le temps de sortir et... ma dernière sortie au théâtre remonte à plus d'un an. Il s'agissait d'une représentation du Roi Lear, de Shakespeare, ici à Chicago. Il me semble que c'était une troupe de Broadway, d'ailleurs.
  • Bien, alors vous y avez vu jouer la patiente dont je souhaite vous parler. Vous rappelez-vous de la jeune femme qui jouait Cordelia ?
  • Bien sûr, mais je suis au regret de vous dire que je ne me rappelle pas son nom. Cette jeune actrice est-elle l'une de vos amies ?
  • Pas vraiment. Mais elle est l'amie de deux personnes qui me sont chères, ma sœur notamment. Cette jeune actrice s'appelle Suzanne Marlowe. L'an dernier, lors d'une répétition, elle a été victime d'un accident qui lui a coûté une jambe et depuis, elle vit prostrée dans un fauteuil. On m'a informé qu'il lui arrivait d'utiliser des béquilles mais de plus en plus rarement. Docteur, je souhaite que votre clinique new-yorkaise ouvre aussi rapidement que possible et je souhaite que Suzanne Marlowe devienne votre première patiente.
  • Mais, c'est-à-dire que... Personnellement, je n'y vois aucun inconvénient mais d'habitude, les patients que nous soignons viennent à la clinique volontairement. Je ne sais pas si j'arriverai à la convaincre... je... mais je suis prêt à essayer. C'était une jeune et très jolie jeune femme et je suis désolé d'apprendre ce qui lui est arrivé.
  • Je vais être franc avec vous, j'ai contacté son médecin. Je vous avoue que ce ne fut pas si simple car il craignait que je lui demande de briser le secret médical. Je lui ai parlé de vos travaux, et je lui ai aussi présenté monsieur Gérard Johnson, que vous connaissez bien.
    Le médecin de Suzanne est prêt à nous aider. Il faut dire que Suzanne est une jeune femme qui mérite mieux que la vie qu'elle s'oblige à mener dans son fauteuil. D'autant plus que pour les établissements hospitaliers normaux, elle est considérée comme guérie. Et puis Gérard a été très convaincant !


Allan Montgomery partit d'un grand rire franc.

  • Gérard est une véritable publicité vivante. Cet homme a dépassé mes espérances ; quand on le voit maintenant, on devine à peine qu'il a perdu ses deux jambes.
  • Oui, mais si je l'ai bien compris, il a aussi la chance d'avoir gardé ses genoux. Ce qui n'est pas le cas de Suzanne mais je reste cependant persuadé que vous lui permettrez de regagner sa mobilité et peut-être même de rejouer sur scène.
  • C'est tout-à-fait possible, monsieur André, mais je ne pourrais l'assurer avant d'en avoir parlé à son médecin ni vous le garantir sans avoir vu mademoiselle Marlowe. Comment m'avez-vous dit que s'appelait son médecin ?


Les deux hommes étaient vite parvenus à un accord. Albert, comme promis, s'était transformé pour l'occasion en un philanthrope anonyme et la fondation André avait généreusement investi dans le projet du jeune docteur afin que celui-ci voie le jour au plus vite.

*****

Ils s'étaient revus à plusieurs reprises et avaient commencé à développer de réels liens d'amitié. Finalement, Albert avait revu Allan quatre jours plus tôt, le 24 août.

  • Alors Allan, ce séjour à New-York ? lui avait demandé Albert.
  • J'ai plusieurs bonnes nouvelles, lui avait aussitôt répondu Allan en lui tendant une tasse de café. Tout d'abord, la clinique est prête. Non seulement, elle pourra ouvrir à la date prévue mais elle pourrait même ouvrir demain ! Le personnel est recruté et tout est prêt... mis à part mon déménagement, ajouta-t-il en riant. J'ai également rencontré le médecin de Suzanne ainsi que la mère de cette dernière. Je dois dire que notre conversation a duré longtemps, la tâche était ardue mais j'ai réussi à la convaincre. Et Suzanne sera donc notre première patiente !
  • J'en suis ravi, Allan. Allez-vous la rencontrer avant l'inauguration ? demanda Albert.
  • En fait, je repars pour New-York dès samedi... d'abord pour m'installer et... je la rencontrerai lundi. Êtes-vous inquiet, Albert ?
  • Pas particulièrement, plutôt impatient que vous vous mettiez au travail ! D'autant que j'imagine que les soins de Suzanne prendront du temps.
  • C'est sûr, dit Allan pensivement, et puis il y a tant d'éléments à prendre en compte, tant de choses qui dépendront de sa volonté. Vous viendrez à l'inauguration ?
  • Je ne sais pas encore, dit Albert, mais je vous promets de vous tenir au courant.


Et ils en étaient restés là. Albert savait que s'il se rendait à l'inauguration, il y rencontrerait sûrement Suzanne accompagnée de Terry. Il n'était pas sûr que leur éventuelle rencontre soit bénéfique pour Terry mais d'un autre côté, il y avait longtemps qu'il n'avait vu le jeune homme et il était curieux de savoir comment il allait.

*****
New-York le 30 août 1915


Le lundi suivant, Allan Montgomery était à New-York dans son nouveau bureau et attendait son premier rendez-vous avec Suzanne Marlowe.
Il se sentait bien dans ce bureau où de grandes baies vitrées lui donnaient une vue plongeante sur Central Park. Sa table de travail était installée dans l'un des angles de la pièce et faisait face à un élégant et confortable salon aux lignes résolument modernes.
L'épaisse moquette bleue du sol contrastait avec les murs d'un blanc immaculé couverts d'aquarelles et de toiles impressionnistes. L'ensemble était chaleureux et l'atmosphère de la pièce était apaisante.


Que de chemin parcouru depuis sa première rencontre avec le représentant de la famille André. Il avait certes entendu parler du grand-oncle William mais ne s'attendait pas à rencontrer celui était pratiquement devenu un ami et qui lui avait vite demandé de l'appeler Albert, comme le faisaient ses amis et sa famille.
Allan avait rapidement été séduit par ce jeune homme. Il était si différent de ce qu'il avait tout d'abord imaginé : un jeune milliardaire excentrique, trop gâté par la vie. Albert était ce que bien des mères auraient qualifié de beau parti, de haute stature, blond avec de grands yeux bleus et doté d'un physique avenant. Il était l'un des célibataires les plus convoités de Chicago.
Cependant, Albert était un personnage calme, réfléchi, avisé, un véritable humaniste mais c'était aussi un être solitaire et secret, très cultivé. Il semblait bien peu attiré par le monde des affaires et ses mondanités, mais il y évoluait cependant avec un grand brio.


Si, de prime abord, il avait craint les exigences d'Albert ; il avait découvert chez ce dernier une grande générosité sans pour autant comprendre les raisons qui le poussaient à agir. Mais qu'importe...
Un coup bref, frappé à la porte, le détourna de ses pensées.

  • Oui, entrez, dit-il en se levant pour accueillir ses visiteurs.


Louise, sa secrétaire fit entrer dans la pièce madame Marlowe, accompagnée d'un jeune couple. Le jeune homme, au visage sombre et préoccupé, poussait avec beaucoup de précautions et d'attentions le fauteuil roulant d'une jeune femme aux longs cheveux blonds.
Quand Allan regarda Suzanne, il fut bouleversé par la beauté angélique de la jeune fille. Quand son doux regard bleu se posa sur lui, il sentit son cœur battre plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Il se rappelait tout-à-fait l'avoir admirée au théâtre à Chicago mais n'aurait jamais imaginé la rencontrer dans de si sombres et si dramatiques circonstances.
Il salua madame Marlowe qui lui présenta Suzanne et son fiancé, Terrence Grandchester. Son cœur se serra en découvrant que Suzanne était fiancée et il envia ardemment le jeune homme qui n'avait pas encore desserré les dents, se contentant d'un bref hochement de tête pour le saluer.
Allan avança d'autorité la chaise roulante de Suzanne vers l'accueillant et confortable salon qui occupait un angle de son bureau tout en s'adressant à madame Marlowe et au jeune homme :

  • Je vous en prie, asseyez-vous, dit-il en prenant lui-même place dans un fauteuil à côté de Suzanne.


Louise entra alors et déposa sur la table basse un plateau comportant du thé et du café qu'elle servit aux visiteurs. Alors qu'elle quittait la pièce, Allan prit la parole et s'adressa directement à Suzanne.

  • Suzanne, permettez-moi de vous dire tout d'abord que je suis très ému de rencontrer l'actrice qui m'a bouleversé dans le rôle de Cordelia. Vous su apporter à ce personnage une humanité bouleversante et je ne me souvenais pas avoir autant souffert de la mort d'un personnage de théâtre avant vous.
  • Vous m'avez vue jouer au théâtre ? demanda timidement Suzanne d'une voix tremblante.


Elle leva vers lui des yeux surpris puis, comme si la réalité la rattrapait de plein fouet, une infinie tristesse sembla l'envahir et elle baissa les yeux vers ses mains, qui étaient posées sur ses jambes.

  • Pardonnez-moi Suzanne, si je vous rappelle ainsi des souvenirs douloureux. Je vais essayer de faire mieux. Je ne sais ce que l'on vous a rapporté mais permettez-moi de me présenter à vous. Je suis le docteur Allan Montgomery et jusqu'à la semaine dernière, je travaillais encore à Chicago.
    Cette clinique est la deuxième que nous ouvrons dans ce pays et j'espère que ce ne sera pas la dernière. Comme vous le savez, j'ai rencontré votre médecin et j'ai longuement discuté de mon travail avec votre mère. En vérité, ma spécialité consiste à soigner des personnes que les hôpitaux traditionnels qualifient de guéris, dit-il avec un doux sourire à l'attention de Suzanne.


Suzanne avait relevé les yeux et l'écoutait avec attention. L'arrogant jeune homme qui paraissait jusqu'alors indifférent semblait avoir brusquement réagi alors qu'il avait prononcé le nom de la ville de Chicago.
Son regard perçant, aux couleurs de l'océan, s'était alors posé sur le jeune médecin et il avait paru s'intéresser au discours d'Allan.

  • Je ne comprends pas, dit subitement le jeune homme. Si les hôpitaux considèrent les patients comme guéris, que pouvez-vous bien faire de plus ?
  • Terry, je t'en prie, dit doucement Suzanne. Écoutons le docteur Montgomery jusqu'au bout, veux-tu ? Nous discuterons de tout cela, ensuite.


Le jeune homme sourit froidement à Suzanne, ce qui agaça vivement Allan, et adressa un geste nonchalant de la main au jeune médecin, le priant de continuer.

  • Et bien, laissez-moi vous donner de plus amples détails, voulez-vous ? Je ne vais pas vous dresser l'historique complet de ma famille mais disons que mon père et mon grand-père avant lui ont tous les deux œuvré dans la direction que je poursuis aujourd'hui. 
    Notre établissement de Chicago, a été créé en 1905 par mon père. Il revenait alors d'Europe où il a eu l'occasion d'y étudier la psychopathologie puis de collaborer avec le docteur Sigmund Freud en Allemagne et le docteur Pierre Janet à Paris, qui est un membre éminent du Collège de France.
    Quant à moi, à la fin de mes études, j'ai pu me spécialiser en ostéopathie auprès du docteur Still à Kirksville et du docteur Littlejohn à Chicago. J'ai également étudié la réflexothérapie ainsi que la médecine physique.
    Tous ces termes doivent vous sembler bien barbares, mais ils ne servent qu'à expliquer qu'ici nous considérons les êtres humains dans leur globalité. Et nous pensons que le corps et l'esprit forment un tout intrinsèquement mêlé ; on ne peut pas correctement soigner l'un sans l'autre.
    Alors que dans un établissement traditionnel, on s'attache à traiter des symptômes, des blessures ; nous prenons en considération le patient dans sa globalité. Pour vous donner un exemple, si un homme arrivait à l'hôpital après une tentative de suicide, il serait considéré comme "guéri" une fois ses blessures résorbées. Ici, nous ne le laisserions sortir qu'une fois que nous aurions soigné sa peine et après qu'il ait recouvré une certaine paix intérieure.
    L'exemple est certes extrême, mais j'ai tendance à qualifier la médecine que nous pratiquons comme une médecine de réadaptation ou de rééducation si vous voulez. Comprenez-moi bien Suzanne, je ne vous rendrai pas la jambe que vous avez perdue mais ce que je vous propose c'est de vous réapproprier votre vie et votre corps malgré cela.
    Pour que vous me compreniez bien, je voudrais vous présenter une infirmière qui travaille ici et qui fera notamment partie de l'équipe qui vous soignera. Si vous acceptez de suivre ce traitement, bien sûr. Seriez-vous d'accord pour la rencontrer ?
  • Oui, bien sûr, répondit Suzanne.
  • Excusez-moi, coupa Terry, mais je ne vais malheureusement pas pouvoir rester plus longtemps. J'ai une répétition et je crains d'être déjà en retard...
  • Oh, Terry, je suis désolée, dit Suzanne. J'ai failli oublier, il ne faut pas que tu sois en retard, vas-y. Et puis ne t'inquiète pas, maman est là et Paul nous raccompagnera à la maison.


Le jeune homme se leva et s'inclina devant les deux femmes avant de dire au revoir au docteur et de quitter la pièce. Allan le détestait déjà... Il était fiancé à une jeune femme que lui-même trouvait fabuleuse, et il se comportait avec elle avec une nonchalance et un désintérêt certains qu'Allan abhorraient déjà.

Allan se leva également et demanda à Louise de faire venir Catherine avant de se rasseoir auprès de Suzanne et de sa mère. Lorsque Catherine entra dans la pièce, Suzanne la regarda avec attention. Elle parut intriguée par la démarche légèrement claudicante de l'infirmière mais fut surtout charmée par le sourire bienveillant de cette dernière.

  • Asseyez-vous, Catherine, dit le docteur Montgomery. Je vous présente Suzanne Marlowe dont je vous ai déjà parlé et sa maman qui l'accompagne.


Catherine salua chaleureusement les deux femmes avant de s'asseoir auprès de Suzanne, dont elle prit la main très délicatement. Suzanne regardait toujours l'infirmière attentivement et paraissait en toute confiance auprès de cette femme dont l'attitude et les attentions étaient aussi professionnelles que maternelles.

  • Ma chère Suzanne, je vais vous paraître bien familière mais après avoir entendu ce que j'ai à vous dire, vous comprendrez que nous avons beaucoup en commun et... j'espère que nous aurons l'occasion de devenir de véritables amies si vous décidez de faire un séjour à la clinique.
    Je vais donc commencer par vous conter mon histoire. Je suis devenue infirmière il y a maintenant près de quinze ans et je dois vous dire que ce métier est pour moi bien plus qu'une simple profession : c'est une passion, une réelle vocation.
    Aussi, quand la guerre s'est déclarée en Europe l'an passé, je me suis immédiatement portée volontaire pour aller travailler sur le front. J'ai été affectée à une ambulance sur la ligne de front. Malheureusement, au bout de quelques jours, alors que nous évacuions des blessés, nous avons été pris sous un bombardement et j'ai été gravement blessée.
    Je ne vais pas rentrer dans des détails trop sordides mais mes blessures étaient telles qu'on a du m'amputer une jambe au niveau de la cuisse.


Sur ces mots, Catherine s'arrêta. La main de Suzanne avait serré la sienne, fortement, et Catherine vit des larmes perler au coin des yeux de la jeune femme. Catherine, de sa main libre, caressa doucement la joue de Suzanne.
Allan observait attentivement Suzanne. Il aurait voulu lui transmettre sa confiance et sa force, mais il savait qu'il fallait qu'elle entende Catherine jusqu'au bout. Les deux femmes semblaient véritablement émues. Madame Marlowe, elle-même, avait sorti un mouchoir et tamponnait discrètement le coin de ses yeux.
Catherine reprit alors le fil de son histoire.

  • Suzanne, vos larmes me touchent beaucoup. J'ai moi-même tant pleuré lorsque l'on m'a rapatriée à Chicago. Je me retrouvais patiente dans l'hôpital même où j'avais fait mes études. J'étais sûre et certaine, à l'époque, que je n'exercerai plus jamais ce métier que j'aimais tant : avez-vous déjà vu une infirmière en chaise roulante ?
    Et puis, j'ai entendu parler du docteur Montgomery. Un jour, je me suis trouvée à votre place mais il m'a convaincue de faire un séjour dans sa clinique. Après tout, je n'avais rien à perdre et j'ai eu envie de tenter l'expérience. D'autant plus que ses prothèses m'avaient l'air mieux conçues et plus légères que toutes les horreurs qu'on m'avait fait essayer jusqu'alors.
    Je suis donc entrée dans sa clinique et... Et vous avez pu en constater vous-même les résultats puisque je suis entrée dans cette pièce en marchant et que j'ai l'immense bonheur de pouvoir à nouveau exercer mon métier.

A ces dernières paroles, Suzanne écarquilla les yeux ; elle venait seulement de réaliser que Catherine était effectivement entrée dans la pièce en marchant. Elle fondit subitement en larmes et cacha son visage de ses deux mains.
Catherine l'entoura de ses bras et la serra contre elle tout en lui parlant :

  • Pleurez, mon petit, pleurez. Vous vous sentirez mieux ensuite mais je vous promets que si vous lui faites confiance, le docteur Montgomery fera pour vous ce qu'il a fait pour moi. Quant à moi, je serai tous les jours à vos côtés.
    Je sais ce que vous avez traversé et je sais quelles épreuves vous attendent encore. Mais si vous décidez de rester et de vous battre contre la fatalité, vous quitterez cet endroit debout et si vous le souhaitez, rien ne vous empêchera de remonter sur les planches, car vous étiez bien actrice à Broadway, n'est ce pas ?


Allan s'était subrepticement levé et avait fait signe à madame Marlowe de le suivre hors du bureau. Il referma la porte derrière elle, laissant Catherine et Suzanne discuter librement.
Ils marchèrent dans le couloir jusqu'au salon d'attente qui disposait lui aussi d'une vue superbe sur Central Park. Madame Marlowe, qui était pensive, se tourna alors vers lui avec un grand sourire.

  • Docteur, aujourd'hui vous avez achevé de me convaincre. J'ai encore du mal à le croire mais je veux mettre toutes les chances du côté de Suzanne. Et votre infirmière, Catherine, elle avait vraiment les mêmes blessures que Suzanne ?
  • Les circonstances ont été bien plus dramatiques pour Catherine car si elle ne s'était pas trouvée sur le front, sa jambe aurait pu être sauvée. Ceci dit, cette femme est dotée d'une telle volonté, d'une telle force de caractère qu'elle a réussi à dépasser toutes mes espérances. 
    Pour ce qui concerne Suzanne, cela pourrait prendre plus de temps car elle est de constitution plus fragile. Mais si elle le décide, elle y arrivera. Vous savez, en vérité, je ne guéris pas mes patients... je me contente de leur montrer la voie.
    C'est par la force de leur esprit et en exerçant leur corps qu'ils parviennent à de tels résultats. Vous n'imaginez pas toutes les ressources et les potentialités d'un esprit fort... ensuite, c'est comme si le corps n'avait plus qu'à suivre, qu'à se plier à la volonté qu'on lui impose. C'est aussi pour cela que je qualifiais ma spécialité médicale de réadaptation ou rééducation fonctionnelle. Et l'on ne peut arriver à de tels résultats si le patient ne le souhaite pas.
    Comprenez-moi bien, l'état d'esprit du patient tient une part tellement importante que sans elle, nous n'arriverions pas aux même résultats.
  • Je ne suis pas sûre de tout comprendre, docteur, mais vous m'avez convaincue et je pense que Suzanne aussi, dit Mme Marlowe avec conviction.
  • Me permettrez-vous d'avoir un entretien seul à seule avec elle, comme je vous en avais parlé ?
  • Bien entendu, docteur et... merci pour elle.
  • Vous me remercierez quand elle sortira d'ici en marchant, répondit Allan en souriant. Ah, et avant que j'oublie... l'inauguration officielle de la clinique aura lieu vendredi soir ; je vous ai fait parvenir des invitations par ma secrétaire. J'espère que vous nous ferez l'honneur de votre présence.
  • Vous pouvez compter sur nous, docteur Montgomery.


Il laissa madame Marlowe dans le salon d'attente et demanda à Louise de lui porter du thé et des biscuits en attendant qu'il ait terminé son entretien avec Suzanne.
Au même instant, Catherine sortit de son bureau et lui annonça que Suzanne l'attendait. Il entra aussitôt, ferma la porte et vint s'asseoir à la place qu'occupait Catherine. Suzanne le regardait avec une telle intensité qu'il en fut à nouveau bouleversé.

"Mon Dieu, se dit-il, comment vais-je pouvoir rester indifférent à une telle beauté ? Mon cœur bat la chamade quand je la regarde. Elle va passer plusieurs mois ici, à mes côtés et je ne sais comment je vais pouvoir rester insensible à ces magnifiques yeux bleus. Je ne dois pas y penser, cette femme n'est pas libre mais quand elle me regarde ainsi, je sens toute raison me quitter. Oh Suzanne, j'aurais tant voulu vous rencontrer avant lui."

  • Dites-moi, Suzanne, comment vous sentez-vous maintenant ? lui demanda-t-il de sa voix grave et chaleureuse.
  • Oh, docteur, je me sens si confuse. Je m'étais résignée à l'idée de passer le reste de mon existence sur cette chaise et ces nouvelles perspectives me bouleversent. Je ne suis pas sûre de réussir mais... je veux tenter l'expérience, docteur. Oh, excusez-moi, dit Suzanne en cachant derrière ses mains les larmes qui roulaient sur ses joues.


Allan était bouleversé par cet être si délicat, si fragile. Elle méritait vraiment que l'on prenne soin d'elle.

  • Suzanne, dit-il en prenant ses mains dans les siennes. Je vous en prie, n'ayez pas peur. Je vous promets que nous prendrons grand soin de vous. Mais pour cela, je vais avoir besoin de vous, Suzanne. Je suis persuadé que nous réussirons, ensemble.
    Et si aujourd'hui, vous manquez de force pour croire en vous alors je vous demande de croire en moi. Je resterai à vos côtés tout au long de votre séjour ici, nous franchirons les étapes l'une après l'autre, ensemble. Ce ne sera pas facile, je vous l'accorde mais vous pouvez réussir. Si vous me faites l'honneur de m'accorder votre confiance, je vous promets que quand vous quitterez notre établissement, vous ne serez plus la même personne que celle qui est entrée ici aujourd'hui.


Le contact des mains de Suzanne dans les siennes l'électrisait. Il les sentit s'animer et elle serra ses mains en réponse à ses paroles de réconfort.

  • Quand pourrons-nous commencer ? docteur.


Un grand sourire éclaira le visage d'Allan et ses grands yeux gris enveloppèrent Suzanne d'une infinie tendresse. Puis, il lui fit une description détaillée du programme de soins qu'il avait prévu pour elle dans les prochaines semaines.

*****
Comté de LaPorte, le 3 septembre 1915
Candy ferma l'enveloppe de la lettre qu'elle venait d'écrire. Quatre jours plus tôt, alors qu'elle rentrait d'une longue journée passée à travailler à la clinique de LaPorte, elle avait trouvé dans sa chambre une lettre qui la laissa désorientée, pensive et triste pendant plusieurs jours. Finalement, ce vendredi soir, elle s'était décidée à y répondre.

"LaPorte, le 3 septembre 1915,

Chère madame Éléonore Baker,

Je vous remercie pour votre lettre et pour le ticket d'invitation. Je me demande combien de temps je suis restée pensive devant ce ticket de théâtre pour la pièce "Hamlet". J'avais lu dans les journaux que Terry allait jouer Hamlet. Malgré mes efforts pour ne pas les regarder, je ne peux m'en empêcher.
J'ai l'impression que beaucoup de temps s'est écoulé depuis notre rencontre dans ce village. Il s'est complètement remis. Je n'ai jamais été plus heureuse. Je sais que la pièce a déjà très bonne réputation. Je suis sûre que Hamlet joué par Terry sera merveilleux. Quand je ferme les yeux, je peux voir ça. 
Je vous suis très reconnaissante de votre prévenance. Vous dites que vous enverrez gentiment une voiture me chercher à la date indiquée. Mais je ne peux pas y aller. Je voudrais vraiment voir la pièce dans laquelle Terry joue, mais je ne veux pas le voir, lui. Si je le vois jouer, je vais vouloir le rencontrer et lui parler. Contrairement à cette pièce dans ce village de campagne, finalement je pourrais voir Terry jouer vraiment. Mais j'ai décidé d'y renoncer. Les souvenirs de New-York sont encore très douloureux pour moi.
Je ne peux pas sourire en disant que ça a changé. Dans quelques temps, le temps guérira cela...
Je suis désolée Mme Baker. S'il vous plait, pardonnez moi de vous renvoyez aussi impoliment votre ticket d'invitation.
Bien à vous,

Candy Neige André"



Quand elle eut terminé sa lettre, Candy se coucha et sanglota longuement dans son lit. Une semaine plus tôt, elle avait reçu une autre lettre qui l'avait tellement bouleversée...



"New-York, le 25 août 1915

Chère Candy,

J'espère que tu vas bien. Je regrette beaucoup la manière dont tu as dû quitter New York.
Maintenant, je sais où se trouve le cœur de Terry. La seule chose qu'il me reste à faire est d'attendre qu'il m'aime un jour.
Je ne peux plus marcher désormais, et je réalise aujourd'hui que Terry est ma vie et mon âme. J'attendrai toujours près de lui, si c'est ce que je dois faire. Je l'aime tant !
Je resterai toujours à ses côtés, pour prendre soin de lui.
Bien sincèrement,

Suzanne"

A cette lettre-là, Candy avait aussi écrit une réponse. Mais elle ne trouva jamais le courage de l'envoyer. Si elle réussissait à donner le change à tout le monde quand il s'agissait de Terry, Albert était le seul à savoir, à avoir compris qu'elle souffrait encore énormément de leur séparation.

"Terry, je n'arrive pas à t'oublier. Je n'arrive pas à oublier tes derniers mots, tes mains qui me serraient contre toi, nos tous derniers instants. Terry, mon amour, si tu savais comme j'ai mal encore ! Tu m'avais dit que tu ne me pardonnerais pas si je n'étais pas heureuse mais je n'y arrive pas, Terry. Je n'y arrive pas !"

Finalement, les sanglots et la fatigue eurent raison d'elle et elle finit par s'endormir.

*****


New-York, le 3 septembre 1915


Ce même soir, alors que Candy s'endormait en larmes, avait lieu l'inauguration de la Clinique Montgomery à New-York. Après avoir longuement hésité, Albert avait finalement décidé de s'y rendre et c'est Allan qui l'accueillit chaleureusement à son arrivée à la clinique.

  • Albert, je suis vraiment content que vous vous soyez décidé à venir, dit-il en lui serrant la main vigoureusement.
  • Bonjour, Allan, répondit Albert en souriant. Pour être franc, j'ai longuement hésité à venir. Ma présence ici pouvait laisser penser que la famille André connaissait voire investissait dans votre projet. Mais je me suis dit qu'après tout, nous avons à peu près le même âge vous et moi, et vous n'aurez qu'à dire que je suis un vieil ami. Et comme nous sommes tous les deux originaires de Chicago, ça sera parfaitement plausible...
  • Je vous ai promis que je resterai discret, Albert. Et puis, je crois que je commence vraiment à vous considérer comme un ami, alors ce ne sera pas un véritable mensonge d'autant que nous aurions pu nous croiser à l'université ! Mais venez, je vais vous faire visiter nos installations, les premiers invités n'arriveront pas avant une heure.
  • Avec plaisir, allons-y !


Après la visite, ils s'installèrent dans le bureau d'Allan en attendant le début de la réception.

  • Albert, quand vous êtes intervenu dans ce projet, vous m'avez demandé le silence sur votre participation. Mais vous ne m'avez pas interdit de vous poser des questions : c'est votre sœur qui souhaitait que je soigne Suzanne Marlowe ou c'est vous ? Et pourquoi ?
  • Vaste sujet, Allan. Je ne sais trop comment commencer, c'est une si longue histoire... Savez-vous que Suzanne est fiancée ? Et bien ces fiançailles sont intervenues après son accident et ne sont que la conséquence de son invalidité, j'en ai bien peur. 
    Son fiancé est un ami de longue date et... ma sœur Candy connait et apprécie énormément Suzanne, ce qui me donnait deux bonnes raisons d'intervenir. Et Candy m'a dit à maintes reprises tout le bien qu'elle pensait d'elle, toute la bonté et la gentillesse de Suzanne. Et l'injustice de son sort.
    Maintenant, au risque de vous paraître présomptueux, je crois que Suzanne et Terry commettent une grave erreur en s'engageant l'un envers l'autre. Et pour être totalement honnête, j'ai le secret espoir qu'en retrouvant son autonomie et en reprenant son métier, Suzanne retrouve le goût de vivre et qu'elle prenne conscience qu'elle mérite d'être vraiment heureuse.
    Ainsi, elle pourra cesser de s'abriter derrière une relation née des circonstances et du devoir, elle comprendra peut-être alors qu'elle a droit à une relation basée sur de réels sentiments d'amour.
  • Et bien, Albert, vos révélations me laissent perplexe. J'ai rencontré Suzanne il y a quelques jours et votre ami Terrence et sa mère l'accompagnaient. Il n'est pas resté très longtemps mais je crois que je l'ai détesté presque immédiatement, dit Allan les yeux baissés.
    Non pas que je doute qu'il soit quelqu'un de bien mais... comprenez-moi, Suzanne est un être si fragile, si délicat et s'il est effectivement plutôt attentionné envers elle, je trouve que son regard reste froid, sans aucune chaleur.
    J'ai trouvé qu'elle méritait mieux que ce garçon. Sa conduite envers elle est tout-à-fait honorable mais en le voyant, j'ai acquis la certitude qu'il ne l'aimait pas autant qu'il le devrait. En tout cas, pas à la hauteur de ce qu'elle est en droit d'attendre de l'homme qu'elle aime.
  • Vous avez raison, j'en ai bien peur, répondit Albert. Comment avez-vous trouvé Suzanne ? Avez-vous bon espoir pour elle ?
  • Et bien, elle est... elle a... je suis sûr de réussir à l'aider, Albert. Elle repartira d'ici en marchant, comptez sur moi pour cela ! C'est un être sensible et fragile mais elle réussira.


Le visage d'Allan s'était illuminé en parlant de Suzanne, ce que ne manqua pas de remarquer Albert.

"Se pourrait-il que... se demanda Albert, intrigué. Se pourrait-il qu'elle lui ait plu ?"

Allan semblait perdu dans la contemplation de Central Park. New-York revêtait peu à peu son habit de lumières, donnant un côté féérique à la vue qu'ils avaient depuis le bureau.

"Oh Albert, vous n'imaginez pas comme vos confidences m'ont réchauffé le cœur. Vous me redonnez espoir car si ces fiançailles sont aussi... Mon Dieu, cela voudrait dire qu'il n'appartient qu'à moi de montrer à Suzanne qu'elle mérite d'être aimée et vénérée ! Oh, Suzanne, petit oiseau tombé du nid, je vous apprendrai à voler et je vous offrirai le monde !"

  • Allan, ne me répondez pas si vous me jugez par trop indiscret mais... auriez-vous quelque affection pour Suzanne ou est-ce que je me fourvoie totalement ?


Allan baissa les yeux et eut une sorte de sourire ironique. Puis il se tourna vers Albert.

  • Êtes-vous toujours aussi perspicace, Albert ? Grands Dieux, je suis un scientifique, censé rester raisonnable et rationnel en toutes circonstances et pourtant... quand elle est entrée dans ce bureau, mon cœur a cessé de battre. 
    Ou plutôt il s'est mis à battre de manière totalement anarchique et pour tout dire, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais éprouvé cela. Au point d'en avoir détesté votre ami parce qu'il était son fiancé et... au point d'avoir guetté toutes les occasions qu'il pouvait me donner de le haïr un peu plus.
  • Ne le haïssez pas, Allan. Terry a abandonné une grande partie de ses rêves et sacrifié son bonheur pour faire celui de Suzanne.
    Je crois qu'il fait de son mieux mais... en faisant ce choix, il est devenu ce qu'il avait toujours reproché à son père. C'est un garçon pour qui l'honneur et le sens du devoir signifient vraiment quelque chose. Suzanne s'étant sacrifiée pour lui éviter ce terrible accident, il a fait ce qu'il croyait devoir faire. Et croyez-moi, on ne lui a pas non plus vraiment laissé le choix.

    Mais je sais aussi qu'il n'aurait pu vivre en la sachant seule, désespérée et recluse. Vous savez, Allan, alors qu'il n'a pas encore vingt ans, ce garçon n'a jamais connu que la solitude et la souffrance, et la vie à laquelle il se prépare l'éloigne chaque jour un peu plus de ce qu'il croyait être le bonheur. Bonheur qu'il a touché du doigt avant de le voir s'échapper. Je vous en prie, ne le haïssez pas d'autant que me voir ce soir ne fera que lui rappeler tout ce à quoi il a renoncé.
    C'est pour cette raison que j'ai tant hésité à venir même si j'éprouve le besoin de savoir comment il va. Terry sait à quel point Suzanne l'aime, combien elle a besoin de lui et il fera de son mieux pour essayer de la rendre heureuse, quitte à se perdre lui-même. Mais elle ne voit pas à quel point cela ne pourra jamais la satisfaire vraiment.
  • Elle l'aime donc tant que ça pour qu'il se sacrifie pour elle ! dit tristement Allan.
  • Je le crains, oui, lui répondit Albert sur le même ton. Juste après son accident, elle a tenté de mettre fin à ses jours... Ma sœur l'en a empêchée et la présence de Terry a fait le reste.
    Je crains que son aveuglement concernant la situation soit essentiellement dû au fait qu'elle s'est résignée à sa situation actuelle. Avant de vous rencontrer, elle devait croire qu'il ne lui restait plus à vivre que les miettes que l'on voudrait bien lui donner. Et elle croit pouvoir et devoir s'en contenter.
    En vous imposant de vous occuper d'elle, je cherche aussi à lui faire entrevoir que sa vie n'est pas terminée. Et j'espère qu'en recouvrant l'espoir, elle recouvre aussi une vision de sa situation moins déformée qu'elle ne l'est actuellement.
    Cependant je vais être franc avec vous, je voudrais les libérer tous deux de cette stérile union. Et je reste persuadé que si Suzanne retrouve confiance en sa vie...
  • Je réussirai, Albert. Je réussirai à l'aider, elle reprendra confiance en elle, vous verrez.
  • C'est pour cela que j'ai fait appel à vous, Allan. J'ai vraiment confiance en vous. Je ne vous l'ai jamais dit mais j'ai été blessé en Europe et j'ai été rapatrié à Chicago avec de graves blessures, notamment à la tête. Quand je me suis réveillé, j'avais tout oublié. Et quand mes blessures ont été guéries, je n'étais qu'un amnésique, mis à la porte de l'hôpital. Sans ma sœur, je ne sais pas où j'en serai aujourd'hui. Vous, vous ne m'auriez jamais laissé sortir avant que je n'ai été totalement guéri.


Les deux hommes se regardèrent en silence. Albert sourit à Allan et les deux hommes se serrèrent la main d'un air entendu. Ils regagnèrent le hall pour attendre les premiers invités.

*****


Ce soir-là, Terry était tendu. La première d'Hamlet aurait lieu dans deux semaines et le trac commençait à le gagner. Si les répétitions lui prenaient énormément de temps, il profitait également de ces moments pour s'éloigner de Suzanne. La culpabilité le rongeait totalement mais il n'arrivait pas à l'aimer... il l'aimait bien mais celle qui lui avait pris son cœur s'appelait Candy... Il ferma les yeux un instant, essayant de vider son esprit et se dirigea vers sa chambre pour se changer.

Suzanne et lui devaient assister à l'inauguration de la Clinique Montgomery. Dans quelques jours, Suzanne y entrerait comme patiente et, si tout se passait bien, elle en ressortirait au bout de longs mois de travail acharné... mais en marchant.
Le docteur lui avait même dit qu'elle pourrait de nouveau exercer son métier d'actrice. Robert Hathaway avait paru ravi à ces nouvelles ; Suzanne était une excellente actrice et si elle pouvait marcher, rien ne l'empêcherait de reparaître sur scène. Terry, quant à lui, attendait avec impatience les quelques mois de répit que lui laisserait le séjour de Suzanne à la clinique.

Une demi-heure plus tard, ils étaient en route pour l'inauguration. Suzanne était très belle mais cela ne changeait rien. Il avait attendu, espéré, souhaité que son cœur batte pour elle mais il restait muet et les souvenirs de Candy encombraient son esprit de déchets d'amertumes et d'une multitude de regrets.

Mais Candy ne lui appartenait plus, elle était à un autre, désormais. A cette pensée, un élan de rage intense lui dévora le cœur. A nouveau, il ferma les yeux pour chasser ces idées de son esprit.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il croisa le regard triste de Suzanne qui se détourna instantanément. Elle savait mieux que personne à quoi ou plutôt à qui il pensait. Il savait qu'elle en souffrait mais ce qu'il éprouvait dépassait totalement sa volonté. Pourtant Suzanne continuait d'attendre et d'espérer, avec toute la patience dont son cœur tendre était capable.

Ils arrivaient à la clinique et Terry sortit rapidement de la voiture, aspirant avec avidité l'air extérieur. Aidé de Paul, le chauffeur, il sortit la chaise roulante de Suzanne et il l'aida à y prendre place. Madame Marlowe regarda Suzanne avec tendresse et ils entrèrent tous trois dans le hall de la clinique. La réception avait lieu dans une grande salle attenante et ils se retrouvèrent happés par la foule de la haute société new-yorkaise.

  • Ils sont arrivés, dit Allan d'une voix blanche à Albert, qui était resté à ses côtés.
  • Dépêchez-vous d'aller les accueillir et ne vous occupez plus de moi, Allan.


Le jeune docteur partit à la rencontre de Suzanne. Il n'avait plus d'yeux que pour elle ; elle était si belle ce soir-là. Sa robe bleue faisait ressortir son teint de porcelaine et donnait à ses yeux un ton marine qui rendait son regard plus éblouissant qu'à l'accoutumée.
Il reprit ses esprits en s'approchant d'elle. Bien entendu, elle était accompagnée de sa mère et de son "fiancé", Terry Graham, la star montante de Broadway dont toutes les femmes, jeunes et moins jeunes, étaient folles.

  • Chère Suzanne ! dit-il d'une voix plus rauque qu'à l'accoutumée et dont il maitrisait avec peine l'émotion. Madame Marlowe, monsieur Graham ! Je suis réellement content de vous revoir !


Albert resta à distance pour les observer tout à son aise. Allan débordait d'attentions pour sa jeune patiente et madame Marlowe semblait totalement sous le charme du jeune médecin.


Terry était resté légèrement en retrait, il semblait perdu dans ses pensées et sa bouche avait un pli amer. Il promena son regard sur la salle d'un air absent et son regard croisa celui d'Albert. Une fois la surprise passée, il se tourna vers les deux femmes et le jeune médecin :

  • Excusez-moi, je viens d'apercevoir un ami que je n'ai pas croisé depuis très longtemps et que je me dois d'aller saluer.


Il se dirigea alors vers Albert qui lui adressa un sourire amical. Lorsque Terry rejoint Albert, ils se saluèrent d'une franche accolade.

  • Albert, cela fait si longtemps ! prononça doucement Terry, qui semblait s'être légèrement détendu.
  • Oui, Terry, le temps a passé depuis que nous nous sommes revus à Chicago ! Comment allez-vous ?
  • Je vais bien, Albert, autant que possible. Je prépare actuellement Hamlet et la première aura lieu dans deux semaines. D'ailleurs, ça me ferait très plaisir que vous y assistiez, vous n'avez jamais vu un seul de mes spectacles, je vous le rappelle ! Restez-vous longtemps à New-York ?
  • Non, Terry, je suis désolé mais je ne pourrais pas être là. J'étais à New-York pour affaires et je suis uniquement resté ce soir pour voir Allan Montgomery, qui est un vieil ami. En fait, je rentre à Chicago demain matin pour le travail. Mais je suis très surpris de vous trouver ici !
  • Alors, c'est une heureuse coïncidence puisqu'elle m'aura permis de vous revoir. Je suis ici car Suzanne va bénéficier des soins de votre ami. Elle entre à la clinique la semaine prochaine et le docteur Montgomery lui a promis qu'elle en ressortirait debout.
  • S'il le lui a promis, vous pouvez lui faire confiance, Terry, dit Albert avec un sourire très confiant. Il ne s'engage jamais à faire des promesses qu'il ne pourra pas tenir alors je suis persuadé qu'il s'occupera bien d'elle.


Terry se tourna pour regarder Suzanne et sa mère. Le docteur était toujours avec elles et Suzanne semblait détendue et souriait aux paroles du médecin. Rassuré, il poursuivit sa conversation avec Albert.

  • Mais dites-moi, Albert, j'ai lu dans la presse que vous étiez en fait le fameux grand-oncle William de la famille André ! Dois-je vous appeler William, maintenant ?


Albert rit doucement en pensant qu'il utilisait quasiment les mêmes mots que Candy. Il posa sa main sur l'épaule de Terry.

  • Écoutez Terry, mon nom est William Albert André mais mes proches, ainsi que mes amis, m'appellent tous Albert. Il n'y a pas de raison que vous, qui êtes un ami, m'appeliez autrement que vous l'avez toujours fait.


Terry sourit et ses pensées l'entrainèrent à l'époque où Albert et lui partageaient de longues conversations dans la petite cabane du zoo Blue River à Londres. Il se décida à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

  • Albert, dit Terry, redevenu plus sombre. Comment va-t-elle ? Comment va Candy ?


Albert ne répondit pas tout de suite. Que pouvait-il lui dire ? Que le chagrin que ressentait Candy était toujours aussi vif, qu'elle s'abrutissait de travail pour éviter de penser à lui ?

  • Elle va aussi bien que possible, Terry. Tout comme vous, je suppose. Je crois qu'il faut laisser le temps au temps. De toute façon, il n'y a que le temps pour guérir ce type de blessures. Mais elle ne se laisse pas abattre, vous la connaissez, elle est d'une nature optimiste et combative.
  • Pourquoi l'avez-vous laissée épouser Neil Legrand ? demanda abruptement Terry en essayant tant bien que mal de dominer sa colère.
  • Comment !?! s'exclama Albert, manquant de s'étrangler avec son champagne.


Il regarda Terry, interloqué. Comment Terry avait pu imaginer une chose pareille !... Avant de se rappeler qu'un article avait été publié dans la presse locale de Chicago. Mais un démenti avait été publié aussitôt...

  • Comment avez-vous appris cela, Terry ?
  • Par un article de presse, qu'un expéditeur anonyme s'est généreusement chargé de me faire parvenir il y a quelque temps de cela.


Terry se rappelait très bien la souffrance et la colère qui l'avaient envahi ce jour-là... après cette horrible séparation à New-York, après son errance, après avoir sombré dans l'alcool et la destruction ; il avait cru qu'il ne pourrait jamais éprouver plus de peine. Et pourtant... cet article de presse lui avait déchiré, piétiné, laminé le cœur. Savoir Candy mariée et qui plus est avec cet abruti fini l'avait anéanti... elle ne lui appartenait plus mais l'imaginer mariée avec Neil était une aberration...
Si sa mère n'avait pas été présente, il aurait pu sombrer à nouveau dans l'alcool. Il se souvenait avoir pleuré dans les bras d'Éléonore pendant des heures, comme un petit enfant... elle seule avait su trouver les moyens de lui apporter le réconfort dont il avait tant besoin pour traverser ces heures qu'il qualifiait comme les plus sombres de toute son existence.

Albert le regardait avec attention et il devina les tourments qui devaient traverser Terry depuis qu'il avait appris cette fausse nouvelle. Il se douta également qu'Élisa et Neil se trouvaient sûrement derrière tout ça.

  • Terry, écoutez-moi. J'ai ma petite idée sur la personne qui vous a fait parvenir cet article mensonger. Cette nouvelle de mariage n'était qu'une machination supplémentaire que les Legrand avait monté contre Candy. Encore une.
    Ceci dit, Neil se croyait vraiment amoureux d'elle mais je ne devrais même pas avoir besoin de vous dire que ses sentiments n'ont jamais été partagés par Candy. J'ai fait publier un démenti dans la presse dès le lendemain, juste avant de prendre mes fonctions à la tête de la famille André, mais j'imagine qu'on ne vous l'a pas envoyé cet article-là...
    Mais voyons Terry, comment avez-vous pu croire que Candy accepterait une chose pareille ? Elle n'est, ni n'a jamais été mariée, encore moins fiancée. Et puis votre séparation était trop récente !... Elle n'aurait jamais pu !
    Je ne devrais pas vous le dire mais elle n'est pas prête à laisser quelqu'un d'autre entrer dans sa vie, et cela pourrait durer bien plus longtemps que je ne l'ai moi-même pensé au départ.


Terry regarda Albert avec consternation. Il réalisait à peine ce qu'Albert venait de lui apprendre... Tant de souffrance et de larmes pour rien ! La tête lui tournait, une vague de chaleur intense l'envahit et sa vision se troubla...


Albert, qui ne l'avait pas quitté des yeux, vit son visage pâlir intensément et prendre une teinte terreuse qui l'inquiéta. S'il ne bougeait pas tout de suite, Terry allait s'effondrer sous ses yeux !
Il passa rapidement son bras autour de la taille de Terry et l'entraîna vers la porte vitrée qui donnait sur le jardin. Fort heureusement, ils étaient au fond de la salle et personne n'avait vu le malaise grandissant et la pâleur de Terry. Arrivés dans le jardin, il entraîna Terry vers un banc de pierre à l'abri des regards et il l'aida à s'asseoir. Il desserra sa cravate et ouvrit les boutons du col de sa chemise.

  • Terry, respirez, mon vieux ! Allez ! dit Albert visiblement inquiet.


Le regard de Terry était toujours perdu dans le vague mais son visage reprenait peu à peu des couleurs même s'il conservait cette teinte cireuse et inquiétante. Albert le vit fermer les yeux, et le tremblement de ses mains commença à diminuer.
Terry se laissa glisser par terre. Quand il fut assis sur le sol il renversa sa tête en arrière, la laissant reposer sur le banc ; ses yeux étaient toujours fermés mais sa respiration reprenait un rythme plus régulier.

  • C'est bien, Terry, respirez doucement ! Doucement...


Albert s'assit près de lui sans le quitter des yeux.

"Mes enfants, comment pouvez-vous continuer à vous infliger une pareille torture ? pensa Albert tristement. Terry souffre comme un forçat et Candy pleure chaque jour sans parvenir à l'oublier. Combien de temps allez-vous encore supporter une telle douleur ? Terry, je voudrais tant pouvoir vous aider mais... je ne peux pas faire plus ; il faut que ce soit Suzanne qui prenne cette décision, Suzanne mais aussi vous, Terry... Et il faudra que vous l'aidiez à prendre cette décision."

Terry releva la tête et ouvrit les yeux. Albert vit des larmes perler au bord de ses yeux avant de glisser sur son visage. D'un revers de la main rageur, le jeune homme essuya ses yeux et se prit la tête dans les mains tout en prenant une profonde inspiration.

  • Terry, comment vous sentez-vous ? demanda Albert en posant une main sur son épaule.
  • Je me sens mieux, Albert, merci, dit Terry dans un souffle. Et excusez-moi pour cet instant de faiblesse...
  • Je suis tellement désolé, Terry. Désolé de tout ça, désolé pour vous et pour Candy.


Terry eut un rictus amer.

  • Ne soyez pas désolé, Albert. Vous n'y êtes pour rien... c'est juste le destin, la fatalité qui nous a piégés dans ses serres et qui nous a broyés. La vie n'a jamais cessé de nous séparer.
    Vous savez, il m'est même arrivé de souhaiter ne jamais avoir connu Candy ou ne jamais l'avoir revue. Mais j'avais tort. Et je suis sûr qu'elle, contrairement à moi, n'a jamais souhaité cela. La vie m'a fait le plus beau des cadeaux en me permettant de la connaître, de l'aimer et d'être aimé d'elle en retour. Même si ce bonheur n'a duré qu'un instant, il a existé.
    Et ce trésor perdu, ces merveilleux souvenirs réchaufferont mon cœur jusqu'à mon dernier souffle, tout en étant une amère et constante torture. 
    Mais les souvenirs que je garde d'elle m'aident à avancer, ils m'aident à garder le cap. J'ai parfois la sensation qu'elle est un ange-gardien qui veille sur moi à distance.


Terry se releva et regarda la pleine lune qui dispersait sa lumière fantomatique sur le jardin.

  • "J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal, 
    Qu'enflammait l'orchestre sonore,
    Une fée allumer dans un ciel infernal
    Une miraculeuse aurore.
    J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal,
    Un être, qui n'était que lumière, or et gaze,
    Terrasser l'énorme Satan.
    Mais mon cœur, que jamais ne visite l'extase,
    Est un théâtre où l'on attend
    Toujours, toujours en vain, l'Être aux ailes de gaze!"
  • C'est très beau, Terry. Ce sont des vers de Baudelaire, n'est-ce pas ? lui dit Albert.


Terry se retourna vers Albert, lui sourit et récita cette fois un sonnet de Shakespeare :

  • "Comment puis-je revenir en heureuse santé,
    quand le bienfait du repos m’est refusé,
    quand l’accablement du jour n’est pas réparé par la nuit,
    quand mes jours accablent mes nuits, et mes nuits mes jours ?


    Le jour et la nuit, quoique puissances ennemies,
    se tendent mutuellement la main pour me torturer,
    l’un, en me fatiguant, l’autre, en me faisant regretter
    que cette fatigue n’ait servi qu’à m’éloigner de toi.


    Je dis au jour, pour lui plaire, que tu brilles
    et que tu l’embellis quand les nuages ternissent le ciel ;
    je flatte de même la nuit au teint sombre en lui disant que,
    quand les astres ne scintillent pas, tu dores la soirée.


    Mais, chaque jour, le jour allonge mes chagrins,
    et, chaque nuit, la nuit fait paraître plus grande l’étendue de ma douleur."
  • Terry, tu devrais rentrer. Je crois que Suzanne te cherche, dit une voix féminine derrière eux.


Les deux hommes se retournèrent brusquement en sursautant et Albert reconnut Éléonore Baker.

  • Maman ! Mais que fais-tu ici ? dit Terry d'une voix blanche.
  • Ne pose pas de questions, veux-tu ? Et dépêche-toi de la rejoindre, lui répondit Éléonore
  • Et bien, Albert, dit doucement Terry. Je suis heureux de vous avoir revu. Prenez soin d'elle.
  • Comptez sur moi pour ça, répondit Albert avec un sourire avant de le serrer dans une accolade très fraternelle. Et prenez soin de vous aussi, Terry.
  • Je vais essayer, répondit tristement ce dernier en s'éloignant.


Éléonore regarda Terry regagner la salle de réception puis se tourna vers Albert et lui tendit sa main.

  • Bonsoir, monsieur. Je suis Éléonore Baker, la mère de Terry, lui dit-elle avec un doux sourire.
  • William Albert André, pour vous servir, répondit Albert en se penchant pour lui baiser la main. Mais mes amis m'appellent Albert.
  • Je sais qui vous êtes, monsieur André.
  • Alors, appelez-moi Albert, madame Baker.
  • Si vous m'appelez Éléonore, lui répondit-elle avec un doux sourire. Je voulais vous rencontrer pour vous remercier de ce que vous faites pour Suzanne et indirectement pour Terry.


Albert la regarda d'un air interrogateur et elle lui répondit par un nouveau sourire.

  • De quoi voulez-vous parler ? demanda-t-il.
  • Non, personne ne m'a rien dit, ajouta-t-elle. Ne vous inquiétez pas ! J'étais intriguée par les dernières nouvelles que m'a données Suzanne, voilà tout.
    Ce nouveau départ pour elle, alors que jusque là, elle semblait résignée... cela m'a intriguée et cela a beaucoup aiguisé ma curiosité.
    C'est seulement quand je vous ai vu ce soir avec ce médecin et puis avec Terry que j'ai finalement compris ce que vous essayiez de faire. Et vous n'imaginez pas à quel point je vous en sais gré...
    Je suppose que vous voulez rester discret et je le serai donc aussi. D'autant plus que nous partageons les mêmes buts.
  • Vous... J'aurai voulu pouvoir faire plus, dit Albert pensivement.
  • Moi aussi, lui dit-elle en posant une main sur son bras. Mais nous ne pouvons qu'attendre et espérer.


Elle lâcha son bras et regarda silencieusement le paysage doucement éclairé par la lune, comme Terry quelques instants plus tôt.

  • Prenez bien soin de lui, Éléonore Je suis inquiet pour lui, sa souffrance est profonde.
  • Je le sais, oui, mais pourtant le pire est passé... Au jour d'aujourd'hui, il s'est résigné mais je veux croire que vous et votre ami Allan réussirez. Et que Suzanne et lui prendront conscience de leur erreur.
    Je... j'ai écrit à Candy il y a quelques jours, j'espère que vous me pardonnerez. Je l'ai invitée à la première d'Hamlet mais sans en parler à Terry.
  • Je ne pense pas qu'elle accepte, dit Albert tristement. Mais vous avez bien fait.
  • J'ai aussi entendu votre conversation avec Terry, tout à l'heure. Je ne devrais pas mais j'ai été heureuse d'apprendre qu'elle n'était pas mariée... Si vous l'aviez vu quand il l'a appris... sa peine, sa colère, sa rage. Il en a pleuré pendant des heures dans mes bras...
    Et pourtant, je ne pouvais pas y croire, d'autant que je l'avais vue quelques semaines auparavant. Candy est l'amour de sa vie, elle est la femme qu'il lui faut, celle qui le rendra heureux, je le sais. Et au fond de moi, j'espère que les circonstances finiront par les favoriser et qu'ils se retrouveront.
    Mais... comment va-t-elle ?
  • Comme Terry, sa douleur est immense, mais elle est de nature gaie et optimiste alors elle cache sa peine derrière ses rires et elle s'abrutit dans le travail. Je ne crois pas qu'elle puisse l'oublier avant longtemps, dit Albert simplement. Le plus dur dans tout ça, c'est de savoir qu'ils traversent ces épreuves alors qu'ils n'ont même pas vingt ans.


Éléonore laissa une larme couler de ses yeux.

  • Promettez-moi de me donner de ses nouvelles de temps à autre, dit-elle à Albert. J'ai beaucoup d'affection pour elle, vous savez. Elle est si généreuse, si belle... je veux dire que son âme est belle.
  • Je vous promets de le faire, Éléonore, et je vous remercie pour elle. Vos compliments me touchent d'autant qu'ils sont très justes, Candy est une jeune fille qui a d'immenses qualités et une belle âme. Et je crois savoir qu'elle aussi a beaucoup d'affection pour vous.


Éléonore sourit et ils se dirent au revoir en promettant de se donner des nouvelles régulièrement.

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