002 - Partie 1 - Chapitre 2 : Le temps qui passe


Comté de LaPorte, 6 mai 1916
Candy replia la lettre qu'elle avait écrite à Terry. Après un court moment de réflexion, elle la rangea... avec toutes les autres. Dans une boite qu'elle cachait dans son secrétaire.
Elle venait de lui conter en détail le mariage d'Annie et d'Archie, combien ils avaient l'air heureux. Archie voulait emmener Annie en voyage de noces en Europe mais la guerre continuait à ravager le vieux continent. Ils partirent donc pour la Floride en se promettant de repousser ce voyage à plus tard.

Hormis les quelques articles de presse qu'elle trouvait dans les journaux, Candy n'avait pas de nouvelles de Terry. L'an passé il avait joué Hamlet à New-York avant d'entamer une tournée de plusieurs mois dans tout le pays. Les représentations avaient connu un grand succès et Terry jouissait désormais d'une grande renommée, son talent avait été reconnu par tous et partout.
Plus récemment, elle avait lu qu'il préparait Coriolan, toujours de Shakespeare. La pièce serait donnée en première représentation en juillet prochain.

En décembre dernier, un journal à scandales avait fait paraître un article sur Suzanne ; il y était dit qu'elle séjournait dans une clinique new-yorkaise depuis plusieurs mois. Le journaliste avait également laissé entendre que sa santé mentale pouvait être en danger. Quant à Candy, elle n'avait plus jamais reçu de lettres de Suzanne mais elle doutait sérieusement de la véracité des faits.

Elle avait envoyé ses vœux à Éléonore Baker, lui demandant comment allaient Terry et Suzanne. Cette dernière lui avait répondu très vite et semblait ravie d'avoir de ses nouvelles.
Candy sortit sa lettre d'un tiroir pour la relire.


"New-York, le 2 janvier 1916

Très Chère Candy,

C'est avec un immense plaisir que j'ai reçu votre lettre et je vous en remercie. Je vous présente moi aussi tous mes vœux de bonheur, santé et prospérité pour cette nouvelle année.
J'ai lu avec plaisir que vous vous épanouissiez dans votre vie et votre travail à LaPorte. Les enfants dont vous m'avez parlé ont l'air charmants et j'ai eu très envie de venir vous rendre visite.
Si vous l'acceptez, dès que mon emploi du temps me le permettra, j'aimerais venir vous voir à la maison de Pony. Votre frère Albert, que j'ai récemment rencontré, m'a dit tellement de bien de cet endroit que cela m'a encouragée à vous présenter cette requête.

Vous m'avez demandé des nouvelles de Suzanne, elle réside depuis septembre à la Clinique Montgomery, ici à New-York. Elle y est soignée par un médecin formidable, de Chicago, qui travaille avec elle pour qu'elle puisse marcher avec une prothèse. Je crois qu'il l'apprécie énormément ce qui l'aide beaucoup à progresser ; normalement elle devrait sortir durant l'été mais il est aussi possible que cela soit plus long. Si elle réussit, elle pourra recommencer à jouer au théâtre ce qui serait formidable pour elle.
Habituellement, Terry passe la voir tous les jours, hormis pendant ses tournées bien sûr. Il travaille beaucoup et s'investit énormément dans chaque pièce. Il a récemment passé une audition pour le rôle de Coriolan. J'y ai assisté en cachette et je l'ai trouvé formidable. Je sais bien que mon regard de mère n'est pas très objectif mais je pense qu'il obtiendra le rôle, car la qualité de son jeu d'acteur était nettement supérieure aux autres.
Depuis septembre, il écrit également beaucoup... Il m'a fait lire certains de ses textes et je les trouve magnifiques. Il paraît trouver un réel apaisement dans l'écriture, il semble s'y ressourcer et y puiser une nouvelle raison de vivre, ce qui lui fait beaucoup de bien.
Il a l'air véritablement apaisé dans ces moments-là. Et je crois que c'est parce que vous habitez toutes ses pensées et tous ses textes, Candy. J'espère seulement ne pas vous faire souffrir en vous le disant.
Je voudrais tant le voir heureux, vous voir heureux.
Je n'ai pas eu l'occasion de le faire quand il était plus jeune, mais il est aujourd'hui ma seule priorité et je vous promets d'essayer de veiller sur lui du mieux que je peux. Quant à vous, promettez-moi également de prendre soin de vous et de me donner de vos nouvelles, de temps en temps.

Bien sincèrement,

Éléonore Baker"


Candy rangea la lettre d'Éléonore avec celles que Terry lui avait autrefois envoyées. Elle en avait si peu mais elle les conservait comme un précieux trésor. Elle avait aimé Terry plus que de raison et son cœur battait toujours la chamade à son souvenir.
Savoir qu'il écrivait en souvenir d'elle l'avait bouleversée de joie. Mais sa culpabilité vis à vis de Suzanne lui interdisait d'y penser très longtemps. C'était immoral, même si Terry était toujours "célibataire", du moins officiellement, il ne lui appartenait plus. Elle avait elle-même fait ce choix douloureux mais son cœur semblait ne pas vouloir se résigner.

Elle soupira et regarda par la fenêtre, attirée par les mouvements et les cris joyeux qui provenaient de l'extérieur. Patty rentrait de sa journée de travail à l'école du village. Une fois de plus, Tom les avait raccompagnés, elle et les enfants.
Les enfants sautèrent plus qu'ils ne descendirent de la charrette de Tom et ils s'éparpillèrent joyeusement dans le jardin malgré les appels de Sœur Maria qui voulait les faire goûter.
Tom prit Patty par la taille pour la faire descendre à son tour et Candy crut deviner une légère rougeur gagner le visage de son amie. Le cœur de Patty s'ouvrait à nouveau et cela ravit Candy. Les parents de Patty avaient été très durs avec elle et désapprouvaient totalement sa décision de travailler comme institutrice et de vivre à la maison Pony. Ils avaient rompu tout contact avec leur fille malgré les menaces et remontrances de la tante Martha, qui séjournait de plus en plus fréquemment dans le petit orphelinat.
La situation avait beaucoup attristé Candy qui pensait que Patty ne méritait pas un tel dédain. Elle avait tant souffert après la mort d'Alistair et elle ne méritait pas ce chagrin supplémentaire. Cela ne les avait pourtant pas arrêtés mais la jeune fille était bien entourée et elle parut moins affectée que ne le craignait Candy.

Candy avait perdu Capucin au début de l'hiver et il lui manquait beaucoup. Il avait été son compagnon, son confident, tout au long de son enfance et de son adolescence. Il avait été de toutes les épreuves, jusqu'au collège Saint-Paul à Londres, et il avait connu Anthony et Terry. Elle l'avait enterré sur la colline et elle lui parlait souvent quand elle s'y rendait.
Il restait son confident et sa disparition avait été un nouveau coup pour Candy ; elle n'avait pas osé montrer sa douleur... En ces temps de guerre, qui aurait pu comprendre qu'elle souffre autant de la perte d'un animal ? Candy avait perdu un ami et l'amour qu'elle lui portait était à la mesure de sa peine. Pendant plusieurs semaines, elle avait pleuré chaque soir et chaque matin et maintenant la douleur s'estompait, mais elle ne l'oubliait pas.

"Faut-il donc que vous me quittiez tous, mes amis ? Anthony, Alistair, Capucin, Terry... Même Albert, qui s'apprête à partir alors que je ne l'ai pas vu depuis un mois. Aujourd'hui Annie est mariée à Archie, Patty et Tom se rapprochent... et je reste seule, avec mes souvenirs et mes amours perdus... Albert doit arriver tout-à-l'heure et j'ai tellement hâte de le revoir ! Mais je sais ! Je vais aller guetter son arrivée depuis mon arbre de la colline ; de toute façon, il ne devrait plus tarder !"

Candy sortit de sa chambre et passa en trombe devant mademoiselle Pony et Sœur Maria. Elle partit en courant vers sa colline et les deux femmes se regardèrent en souriant.
  • Elle ne changera jamais ! dirent-elles d'une seule voix avant de rire aux éclats.
Elle n'avait pas atteint le haut de l'arbre qu'elle aperçut la voiture d'Albert, Candy redescendit aussitôt la colline en direction de la route.

Albert la vit dévaler vers lui à toute vitesse et il arrêta la voiture ; il descendit et s'avança vers Candy qui se jeta dans ses bras.
  • Albert, enfin te voilà ! dit-elle en se blottissant contre lui.
  • Candy ! Toi aussi, tu m'as manqué, petite sœur ! Je suis si heureux d'être là.
  • Tu es resté absent si longtemps !
  • C'est terminé, maintenant, tout est prêt pour que, dès son retour, Archie reprenne avec moi les affaires de la famille André. Je vais avoir beaucoup plus de temps libre...
  • Albert, ne me quitte pas ! Je t'en supplie, ne me quitte pas ! Pas tout de suite ! hoqueta Candy, la tête enfouie dans la poitrine d'Albert
  • Candy, il n'a jamais été question que je cesse de te voir, allons, que vas-tu imaginer ? dit Albert très doucement.
  • Mais tu vas partir en voyage je ne sais où, au bout du monde sûrement et je ne te verrai plus pendant des mois ! Je ne suis pas prête, Albert. Je n'y arriverai pas toute seule, je t'en supplie, reste avec moi ! dit Candy en fondant en larmes.
Albert resserra son étreinte et se pencha vers l'oreille de Candy.
  • Allons, Candy, allons... lui chuchota-t-il doucement. Je n'ai pas l'intention de partir tout de suite, tu sais ? Et encore moins au bout du monde... D'abord, la guerre qui secoue l'Europe s'étend à presque tous les continents. Ici, nous avons la chance d'en être préservés et je n'ai pas l'intention de m'exposer au danger, une blessure à la tête et une amnésie m'auront suffi. Même si, grâce à toi, la période qui a suivi a été l'une des plus heureuses de ma vie, je ne suis pas pressé de revivre ça.
Candy releva la tête pour regarder Albert. Les larmes roulaient toujours sur son visage et Albert essuya délicatement ses joues.
  • Toi, tu n'es pas en grande forme... lui dit-il. Et il est temps que je m'occupe un peu de toi alors tu sais ce que tu vas faire ? Cette semaine, tu vas t'organiser pour prendre des vacances pour une durée indéterminée.
    Et pour la maison de Pony, je veux que tu trouves une infirmière pour te remplacer, dont nous paierons le salaire. Je sais que tu ne veux pas qu'on gaspille de l'argent mais après tout, je ne travaille pas comme un damné pour rien et je ne vois pas pourquoi tu serais la seule personne de cette famille à ne pas en profiter !
    Ensuite, tu me rejoindras à Chicago, et comme Archie et Annie seront rentrés, je commencerai à avoir beaucoup plus de temps libre. Nous allons nous occuper de toi et prendre un peu de bon temps, d'accord ? Tiens, par exemple, je t'apprendrai à conduire. Et puis je t'emmènerai faire du voilier sur le lac Michigan, d'autant que l'été approche et que c'est le meilleur moment pour en profiter.
    Et dès le début du mois septembre, je pourrai me reposer presque totalement sur Archie. Alors, nous partirons, ensemble, vers le sud et puis l'ouest... tu verras le charme de la Louisiane et je te ferai découvrir le Colorado et pour finir, nous irons en Californie. Ce programme vous convient-il mademoiselle André ?
Elle répondit en hochant la tête et se serra de nouveau contre lui.
  • Merci Albert, lui dit-elle dans un souffle, je crois que c'est tout-à-fait ce qu'il me faut...
  • Moi aussi, j'ai besoin de prendre l'air, petite sœur chérie, dit-il en déposant un baiser sur sa tête. Maintenant si tes larmes sont sèches, tu vas grimper dans la voiture et on va aller à la maison. Montre-moi ton visage que je voie si tu es présentable !
Elle releva la tête et lui adressa un lumineux sourire. Même si elle réussissait à le cacher à tous, Albert pouvait apercevoir cette lueur de peine au fond de ses yeux. Elle habitait son regard depuis que Candy était rentrée de Broadway, depuis qu'elle avait perdu Terry. Et cette lueur d'une infinie tristesse n'avait plus jamais disparu.
  • Alors viens, jolie jeune fille, dit-il en lui retournant son sourire Allons à la maison.
Albert resta pensif jusqu'à ce qu'ils arrivent à la maison Pony.

"Douce Candy, je sais que tu souffres à cause de Terry ; je voudrais pouvoir te dire que tu lui manques au moins autant, te dire les vers qu'il récite en pensant à toi. Mais je ne peux pas... ton cœur est trop blessé pour supporter la souffrance de Terry. Et je ne peux pas te dire non plus mes espoirs secrets concernant Suzanne et Allan.
Si je pouvais te décharger d'une partie de ta peine, je le ferai mille fois. Je voudrais pouvoir te demander de croire en l'avenir, de croire en Terry et en Suzanne mais tu ne comprendrais pas... ou bien je me trahirai... ainsi qu'Eléonore. Nous œuvrons pour vous, dans l'ombre, mais tu ne dois pas le savoir... et Terry non plus."

*****

New-York le 6 mai 1916
Depuis que Suzanne était entrée à la clinique, Terry avait loué une maison, près de celle d'Éléonore mais il passait la majeure partie de son temps chez sa mère.
Ce soir-là, après avoir dîné avec Éléonore, ils s'étaient dirigés vers le salon et Éléonore avait pris place sur le sofa. Comme il l'avait fait bien des années plus tôt, en Écosse, il s'était assis aux pieds de sa mère face à la cheminée. Depuis, il restait pensif et silencieux, gardant les yeux fixés sur les flammes.
Éléonore ressentait de grandes bouffées d'amour pour lui, mais comme chaque fois, elle se retenait de ne pas avoir trop de gestes tendres envers lui. Comme son père, il restait très réservé dans ses démonstrations d'affection comme s'il ne savait pas quoi en faire... et souvent, elle se contentait de le regarder avec une immense tendresse ou de poser une main sur son épaule.

"Terry, pensa-t-elle, tu seras toujours mon petit... Tu as déjà 19 ans et la vie ne t'aura pas épargné. Me pardonneras-tu d'avoir laissé ton père t'emmener ? Nous y avons perdu tant de moments d'amour, toi et moi. Aujourd'hui, je te regarde et c'est un homme que je vois... ton insouciance d'enfant a disparu depuis longtemps et beaucoup trop vite. Tu as tellement souffert et tellement mûri ces derniers mois, moralement et physiquement... Si Candy te voyait, elle te trouverait tellement changé... et..."

  • Elle aura 18 ans demain, dit soudainement Terry.
  • Comment ? Que dis-tu ? lui demanda Éléonore

"C'est comme s'il m'avait entendu prononcer son prénom ! pensa-t-elle abasourdie. Mais non... En vérité, c'est parce qu'il ne cesse jamais de penser à elle..."

  • Tu le sais très bien, maman, je ne te parlais pas de Suzanne et ce n'est pas son anniversaire, demain, répondit Terry plus sèchement qu'il ne l'aurait souhaité.

"Et pourtant il évite de prononcer son prénom... c'est comme un talisman pour lui... quelque chose qu'il ne peut pas, qu'il ne veut pas partager. Mon enfant, mon tout petit, tant d'amour gâché... comment peux-tu laisser faire ça, ouvre les yeux, je t'en prie !"

  • Excuse-moi, dit-il sur un ton radouci, c'est juste que être assis comme ça avec toi devant un feu de cheminée m'a rappelé cet été en Écosse et ces moments passé avec toi... et avec elle. C'est grâce à elle d'ailleurs si nous nous sommes retrouvés. Ce fut le plus bel été de ma vie.
  • Je le sais bien, Terry, répondit-elle en caressant les longs cheveux bruns de son fils. Je le sais bien. Pour moi aussi, ce fut un merveilleux été.

Il tourna la tête vers sa mère, attrapa sa main qu'il baisa délicatement en lui souriant tendrement. Éléonore fut bouleversée par ce geste de Terry. Ses démonstrations de tendresse étaient si rares, si précieuses.

Puis, tout en gardant serrée la main de sa mère dans la sienne, restée posée sur son épaule, il se retourna vers le feu qu'il fixait avec intensité. Ils restèrent silencieux un long moment.
  • Je suis allé à l'hôpital aujourd'hui, dit-il au bout de longues minutes.
  • Le docteur t'a-t-il annoncé quelques chose de nouveau ?
  • Non, répondit-il. C'est juste que... Suzanne a beaucoup changé ces derniers temps... D'un côté, elle semble plus heureuse, elle s'épanouit, elle semple plus forte, plus sereine, plus joyeuse et... d'un autre côté, je la trouve plus... comment dire, plus réservée avec moi. Plus qu'avant en tout cas et... elle a été plutôt froide ces derniers temps. C'est vraiment étrange. Mais ça n'est peut-être qu'une impression ou ça vient de moi... j'interprète mal.
  • Veux-tu que je lui rende visite ? répondit Éléonore. Tu sais, je l'ai vue il y a dix jours et il m'a semblé qu'elle était très heureuse de ses progrès. Elle m'a dit que Robert Hathaway était venu la voir. Quand il a vu comment elle se débrouillait, il lui a assuré que dès qu'elle se sentirait prête, il la réintégrerait dans la troupe.
  • Oui, il m'en a parlé aussi, dit Terry... Pour en revenir à Suzanne, c'est juste que parfois, j'ai la sensation qu'elle m'en veut et le pire c'est que j'ai même l'impression de lui faire plus de mal que de bien... Mais je ne crois pas que le fait que tu ailles la voir change quoi que ce soit. Après tout, cela n'est peut-être rien et si ça se trouve, je me fais juste des idées.
  • C'est comme tu veux Terry.
Après un silence, elle se pencha vers lui et lui embrassa doucement les cheveux. Il se tourna vers elle et la serra dans ses bras. Il aimait tant ce parfum de lys et auprès d'elle, il arrivait parfois qu'il se sente quelque peu apaisé.
  • Tu devrais aller te coucher, maman, il se fait tard, dit-il en relâchant son étreinte.
  • Tu as raison, je suis fatiguée, dit-elle en se levant. Tu n'as qu'à dormir ici, je serai heureuse de prendre mon petit-déjeuner avec toi, demain.
  • D'accord, maman. Dors bien.
  • Toi aussi, mon chéri.
Terry resta assis devant le feu et laissa de nouveau ses pensées voguer vers Candy. Ils avaient passé de doux moments au coin du feu, tous les deux, en Écosse. Elle était près de lui et rien que cela était tout. Elle était là, les choses étaient simples. Il se rappela le baiser qu'ils avaient échangé quelques jours plus tard, la douceur des lèvres de Candy, le désir qu'il éprouvait déjà pour elle. Et ce brutal retour à la réalité, quand elle l'avait giflé.
Il avait été surpris par cette gifle parce qu'il lui avait semblé l'espace d'un instant qu'ils étaient entrés en communion. A l'époque, il n'avait pas compris et n'avait pas supporté qu'elle le repousse... En vérité, il n'avait rien compris. Le pire était qu'il s'était mis en colère et s'était montré particulièrement odieux avec elle allant même jusqu'à lui retourner sa gifle. Alors qu'il aurait du la regarder plus attentivement, il aurait du l'écouter, il aurait vu la peur dans ses yeux... il aurait suffi qu'il comprenne qu'elle avait eu peur de l'aimer, peur de souffrir, peur de le perdre. Il aurait suffi qu'il la rassure vraiment. A demi-mot, elle le lui avait dit pourtant...

"Elle avait raison d'avoir peur puisque nous nous sommes perdus, pensa-t-il tristement. Et pourtant, comme toujours, elle a affronté sa peur et mon orgueil, et elle est revenue vers moi. Mais nous n'avons jamais eu le temps de vraiment nous retrouver, après ça. Ils l'ont enfermée et sa libération n'a été possible qu'à condition que je parte.
Candy, mon amour, ma vie, plus rien n'a de saveur depuis toi. Ma vie est un enfer de cendres et de désolation, toi seule savait me faire rire vraiment, toi seule pourrait me guérir de mon amertume ; je le sais maintenant. Je voudrais que tu sois heureuse mais t'imaginer avec un autre me détruit.
Je te veux pour moi seul alors que je n'en ai pas le droit. Je ne sais même pas ce que tu fais, ce que tu vis, ce que tu ressens... Je sais seulement qu'à ta place, je n'aurai pas pu le supporter.
Comment fais-tu, mon amour ? Comment réussis-tu à vivre et être heureuse ? Comment Candy ?
Me hais-tu pour ne pas t'avoir rattrapée ce soir-là ? Ou m'aimais-tu si peu que ce fut plus facile ?
Non ! C'est impossible ! Albert m'a dit que... Tout ce qu'il m'a dit disait le contraire... Je me souviens de sa réponse : 'Elle va aussi bien que possible, tout comme vous.' Bien sûr que tu souffres, mon amour. Mais tu n'as jamais pensé à toi en partant, comme toujours, tu n'as pensé qu'à moi et à Suzanne.. Ma généreuse et courageuse Candy. Pourquoi la vie ne nous a-t-elle laissé aucune chance ?
Je me rappelle encore tes rires, tes sourires et tes merveilleuses tâches de son qui te donnent tant de charme. J'aurais du te dire que je les aimais... Je me rappelle aussi la chaleur de ton corps, ton parfum, alors que je te serrais contre moi dans ces escaliers ; la douleur infinie, la déchirure... tu partais pour toujours. Et moi j'étais comme anesthésié, agissant tel un automate. Je n'avais pas réalisé ce que je perdais, que je te perdais pour toujours. Je me croyais plus fort et surtout, je n'ai pas cru que tu partais. Je t'ai fait promettre d'être heureuse Candy... et je t'avais promis la même chose aussi. Quel idiot j'étais !
Maintenant je le sais, je me suis trompé et les affres de mes tourments sont le châtiment que je mérite pour n'avoir rien fait. Comment ai-je pu croire que je pourrais supporter de te perdre ? Comment ai-je pu croire que je pourrais rendre Suzanne heureuse alors qu'il n'y a de place que pour toi dans mon cœur et dans ma tête ?
Je n'ai pas cette force-là, Candy... Je ne l'ai pas, je me suis surestimé et je me suis condamné.
Et pourtant tu es toujours là, tu es partout avec moi, tu m'habites... au point que j'en ai parfois des hallucinations... comme dans ce théâtre minable. Candy, tu es ma conscience, tu me montres toujours le chemin à suivre... tu es ma force et ma faiblesse... Je t'aime, Candy. Plus que tout, je t'aime."

*****

LaPorte 6 mai 1916
Candy se réveilla en sursaut. Elle venait de rêver de Terry... il l'appelait et lui criait son amour, mais il restait perdu dans le brouillard. Elle ne réussissait pas à le trouver, plus elle essayait de l'approcher et plus elle avait l'impression qu'il s'éloignait.
Elle frissonna dans son lit et finit par aller s'asseoir devant la fenêtre... Elle regardait la lune rêveusement et repensa à la proposition d'Albert. C'était une merveilleuse idée, elle avait besoin de changer d'air, de découvrir de nouvelles choses et... avec Albert, tout semblait plus facile, plus aisé...

*****

New-York, 6 mai 1916
Au même instant, à la clinique Montgomery, Suzanne n'arrivait pas à dormir. Sa vie allait être bouleversée une nouvelle fois. Depuis quelques jours, elle réussissait à se déplacer de mieux en mieux, elle avait délaissé les béquilles pour une canne mais ne désespérait pas de réussir à marcher sans aide, tout comme Catherine.
Et puis il y avait eu la visite de Robert, qui l'avait surprise debout, en train de s'entraîner à marcher. Il avait paru réellement heureux pour elle et il lui avait annoncé la plus merveilleuse des nouvelles : il souhaitait qu'elle reprenne sa place dans la troupe Stratford dès qu'elle sortirait de la clinique !
C'était quelque chose qu'elle aurait jugé inimaginable il y a quelques mois et maintenant... elle se prenait à rêver, la scène, le public étaient à nouveau à sa portée. Et tout cela, c'est à Allan qu'elle le devait. Allan qui lui redonnait confiance, qui lui rendait sa vie. Elle ne pourrait jamais assez le remercier.
Allan semblait si confiant, si sûr d'elle. Depuis leur première rencontre, il l'encourageait, l'entourait et... il était prévenant, attentionné. Le regard qu'il posait sur elle était si tendre, si... affectueux. Depuis quelques temps, elle se sentait troublée par lui, son cœur battait plus vite en sa présence... Et elle se surprenait à attendre ses visites avec impatience, à souhaiter voir son visage apparaître dans l'entrebâillement de la porte, guettant ses sourires. Il lui apportait tellement de choses que Terry semblait incapable de lui donner.
Elle avait tellement souhaité voir l'amour naître dans le cœur de Terry mais pour lui, il n'y avait que Candy... Elle s'était imaginée que le fait qu'elle l'aime suffirait à les rendre heureux, à la rendre heureuse. Et le temps avait passé, plus d'un an maintenant... Mais elle avait fini par comprendre que Terry l'avait "choisie" uniquement par devoir, parce que son sens de l'honneur lui interdisait de l'abandonner alors qu'elle avait sacrifié tant de choses pour lui. Mais au fond, elle n'avait rien sacrifié pour lui, elle avait juste cherché à protéger l'homme qu'elle aimait et... la perte de sa jambe n'était que l'une des conséquences de la fatalité...

Au début elle avait cru que Terry éprouvait ne serait-ce qu'un petit quelque chose pour elle et que ce quelque chose finirait par grandir... Mais jamais il n'éprouverait pour elle une once de ce qu'il ressentait pour Candy. Elle avait eu tant de mal à l'accepter. Dans leur "couple", elle avait été la seule à aimer... Quand il était parti à son tour, quelques semaines après Candy,  elle avait craint de ne pas le revoir mais elle n'avait jamais cessé de l'attendre, d'espérer son retour. Et finalement, il était rentré.
Il paraissait changé mais il ne l'aimait toujours pas, elle. Non, décidément, il n'y avait et il n'y aurait jamais de place dans son cœur que pour Candy... Tous les jours il s'efforçait de lui être agréable, il faisait de son mieux mais... elle savait qu'il souffrait terriblement.


Jamais, il n'avait essayé de l'embrasser autrement que comme une amie, comme une sœur. Pas comme la fiancée qu'elle était. Et elle savait que tout cela s'était produit parce qu'elle, Suzanne, l'avait voulu et parce que sa mère l'avait exigé... Et la culpabilité qu'éprouvait Terry, son sens de l'honneur et du devoir avaient fait le reste.


Mais aujourd'hui, c'était elle que la culpabilité rongeait, à chaque minute. Son égoïsme aveugle avait séparé deux êtres qui s'aimaient follement. Il y a seulement quelques jours elle avait fini par comprendre pourquoi et comment Candy avait pu partir. Certes elle avait du avoir pitié de la pauvre petite infirme mais la vérité était différente. Candy aimait tellement Terry qu'elle avait compris le dilemme qu'il vivait. Elle l'aimait tant qu'elle avait choisi pour Terry ce qu'elle pensait être le mieux pour lui.


Il y a presque un an, Suzanne avait écrit à Candy pour lui dire qu'elle prendrait toujours soin de Terry. La jeune femme n'avait répondu que bien plus tard, un mot très court. Alors, en plus de sa culpabilité, Suzanne éprouvait de la honte. Le choix qu'elle et sa mère avaient imposé à Terry, en lui reprochant le sort de Suzanne ainsi que le fait que sa vie était finie par sa faute, n'était rien d'autre que du chantage. Un chantage odieux !
Et voir Terry chaque jour, après avoir été un immense bonheur, représentait aujourd'hui pour elle une souffrance. Elle aurait voulu le libérer de sa servitude envers elle mais elle n'en trouvait pas le courage, c'était trop tôt... Mais plus elle repoussait l'échéance et plus la honte l'envahissait. Elle se détestait de son incapacité à être aussi courageuse que Candy l'avait été... Suzanne avait tout saccagé.
Et puis, elle avait tellement peur du jugement d'Allan, peur de perdre son amitié, son affection. Avec lui, elle se sentait exister, elle se sentait importante, appréciée, admirée. Cette sensation était nouvelle pour elle... Mais que penserait-il d'elle s'il savait...

"Il me tarde tant de remarcher vraiment, se dit-elle !"

Elle fit quelques exercices de respiration pour essayer de se détendre et finit par s'endormir au bout de longues minutes passées à ressasser ses pensées.

*****

Chicago, le dimanche 6 août 1916
Albert riait aux éclats, Candy grimaçait tant qu'il n'arrivait plus à garder son sérieux. Elle était si concentrée et tendue par la conduite de la Ford T qu'il lui avait achetée qu'elle n'arrivait pas à garder une trajectoire rectiligne.

  • Albert, je ne trouve pas ça drôle ! dit-elle sans perdre sa concentration
  • Oh si, c'est drôle ! Si tu voyais les grimaces que tu fais ! dit Albert en reprenant son souffle.
  • J'arrête ! Pour aujourd'hui ça suffit ! dit-elle d'un ton boudeur.
Elle arrêta la voiture devant la maison des André. Albert l'aidait à s'entraîner depuis deux heures dans le vaste parc du manoir.
  • Dis-moi, Albert, c'est vrai qu'il n'y a pas d'examen pour savoir si quelqu'un sait conduire ? demanda Candy soudain redevenue sérieuse.
  • Dans certains états, cela existe. Mais c'est surtout réservé aux chauffeurs professionnels, répondit Albert doucement.
  • Mais c'est dangereux ! dit Candy avec un air scandalisé. Je ne m'en doutais pas autant avant d'avoir essayé mais en fait, c'est trop facile de blesser quelqu'un ! Il faut un examen !
Albert sourit à Candy en entendant sa remarque.
  • Tu as raison, Candy. Mais tout ça est une question de politique, tu sais. Il faudrait faire voter des lois pour cela, mais ce n'est pas si simple.
  • Déjà que je n'ai pas le droit de voter ! dit Candy d'un air outragé.
  • Tu sais qu'il existe un parti des femmes qui milite pour cela, il a été fondé cette année ! Malheureusement, Woodrow Wilson ne pouvait pas prendre le risque de les soutenir avant sa réélection mais je crois savoir qu'en fait, il n'y est pas totalement opposé. D'autant que sa nouvelle femme y serait également favorable, dit Albert sérieusement.
  • Et comment tu sais tout ça, toi ? dit Candy impressionnée.
  • Parce que la famille André est souvent sollicitée par les politiciens et... j'ai donné des fonds pour le Parti des Femmes, elles ont le projet de faire voter un amendement, dit Albert simplement.

Candy sourit à Albert
  • On vous a déjà dit que vous étiez un homme formidable, monsieur André ?
  • N'exagérons rien, dit Albert, un brin gêné. A part ça, si on réessayait de conduire un tout petit peu ? Maintenant que tu es un peu plus détendue, ça devrait aller mieux !
  • Bon, d'accord, lui répondit Candy, après un court moment de réflexion.

*****

New-York le 6 août 1916
Suzanne avançait doucement dans le couloir, elle se concentrait beaucoup sur sa démarche. Elle se déplaçait aujourd'hui sans aide mais ses pas étaient peu assurés. Arrivée devant le bureau d'Allan, elle prit une grande inspiration et frappa à la porte.
  • Oui, entrez, prononça la voix rauque et chaleureuse d'Allan.

Elle poussa la porte doucement et vit Allan, assis à son bureau, penché avec beaucoup de concentration sur un dossier. Le soleil entrait généreusement dans la pièce et illuminait ses cheveux couleurs de jais. Il releva la tête et posa ses yeux aux reflets d'argent sur Suzanne.
Un grand sourire éclaira son visage et il se leva aussitôt pour se diriger vers Suzanne qui s'avançait.

  • Bonjour Suzanne ! lui dit-il. Je suis vraiment heureux que vous soyez venue jusqu'à mon bureau. Venez, allons nous asseoir.

Il lui prit le coude et l'accompagna très doucement vers le salon de son bureau. Elle s'installa sur le sofa et vit qu'il la regardait sans cesser de sourire.

  • C'est ici que nous nous sommes vus la première fois, vous rappelez-vous ? dit-il soudain. Voulez-vous du café ?
  • Oui, s'il vous plait, répondit Suzanne de sa toute petite voix.

Il se dirigea vers le buffet et leur servit deux tasses du café que Louise venait de lui apporter. Il apporta sa tasse à Suzanne et prit place à ses côtés sur le sofa.
  • Je suis tellement fier de vos progrès, dit Allan. Vous vous déplacez très bien Suzanne et dans quelques temps, quand vous serez complètement habituée à cette nouvelle prothèse, vous marcherez bien mieux.
  • Merci, Allan. Je me sens si angoissée à l'idée de sortir dans deux semaines. Mais vous avez raison, je le sais. Vous avez toujours eu raison, depuis le début.
  • Vous êtes venue seule jusqu'à mon bureau, Suzanne. Sans béquilles, ni canne, vous rendez-vous seulement compte qu'il y a moins d'un an, vous étiez dans un fauteuil ? Et puis même si vous sortez dans deux semaines, nous nous reverrons presque tous les jours dans un premier temps, il me faudra venir vous ausculter tous les deux jours.

Elle leva les yeux vers lui et le regarda en silence. Soudain, elle éclata en sanglots et cacha son visage dans ses mains. Allan se trouva interdit devant le soudain chagrin de Suzanne ; en dépit du désir qu'il en avait, il n'osa pas la prendre dans ses bras. Il posa la main sur son épaule qu'il serra doucement.

  • Suzanne, je vous en prie, ne pleurez pas, lui dit-il d'une voix douce. Ces derniers mois, vous avez fait preuve de courage et de ténacité. Retrouver une vie, votre vie d'avant ne devrait pas vous faire peur, nous en avons déjà parlé, non ?

Elle posa ses mains sur ses genoux et inspira doucement.

  • Oui, c'est vrai mais... Ce n'est pas tant la peur que la culpabilité qui me ronge, Allan.
  • De quoi parlez-vous, Suzanne ? De quoi vous sentez-vous coupable ? demanda-t-il avec douceur. Tout au long de nos séances, je vous ai sentie prête à me raconter quelque chose d'important mais vous ne l'avez jamais fait. N'ayez pas peur de moi, Suzanne, ne craignez pas mon jugement, parler ne peut que vous libérer.
  • C'est vrai, laissez-moi vous expliquer... A l'époque où j'ai appris que j'avais perdu ma jambe, j'ai cru que ma vie était terminée et... ma mère et moi avons... j'ai très mal agi.

Il lui prit les mains qu'il serra délicatement, l'invitant à continuer sans crainte. La douceur des doigts d'Allan sur ses mains donna à Suzanne le courage de continuer mais elle n'osait toujours pas le regarder.

  • J'aimais Terry à la folie ; je savais pourtant qu'il en aimait une autre mais... elle habitait si loin. Et puis, jouant tous les deux au théâtre, je le voyais tous les jours. Je pensais à l'époque qu'il finirait par voir la force de mon amour et qu'il finirait par n'aimer que moi.
    Et pendant les répétitions de Roméo et Juliette, je lui ai avoué que je l'aimais de toutes mes forces et il n'a rien répondu. Ou plutôt, je me suis enfuie sans lui laisser l'occasion de me dire que cet amour était impossible. Les jours suivants, nous avons tant travaillé, tant répété que je n'ai pas eu l'occasion de le voir seule à seul. Et puis, l'accident s'est produit et toute ma vie a changé.
Elle fit une brève pause, ses yeux étaient fixés sur Central Park que l'on voyait par la baie vitrée. Allan n'avait pas lâché ses mains qu'il caressait doucement.
  • Lorsque j'ai vu que la rampe d'éclairage allait lâcher, je n'ai pas réfléchi. L'homme que j'aimais risquait de perdre la vie, c'est tout ce que j'ai vu. Je l'ai poussé de toutes mes forces pour le protéger et c'est moi qui fut blessée.
  • C'était un geste généreux et courageux, Suzanne. Un geste désintéressé qui vous honore, prononça-t-il très doucement. Je suis content que vous me parliez enfin de votre accident, c'est une grande étape. Vous me montrez une fois encore que votre courage et votre ténacité sont bien plus importants que vous ne le pensiez, vous me comprenez ?
  • Je sais que vous vouliez entendre tout cela mais je pense que vous me prêtez des qualités que je n'ai pas, docteur.
  • Vous vous trompez, Suzanne et je vais essayer de vous le faire comprendre mais j'ai besoin que vous m'en disiez un peu plus. Qu'avez-vous ressenti juste après l'accident ?
  • Quand je me suis réveillée à l'hôpital, je crois que j'ai plus souffert à l'idée de perdre Terry pour toujours que pour ma jambe. Je ne savais pas qu'il était passé tous les jours car ma mère avait d'abord interdit qu'il me voie. Elle lui en voulait beaucoup pour mon accident.
    Pourtant, il venait tous les jours avec un magnifique bouquet de fleurs. Les infirmières me l'ont dit mais bien après. Puis, un jour, alors que ma mère était sortie faire des courses pour moi, les infirmières l'ont laissé me voir.
    Quand ma mère a constaté le bien que cela m'avait fait, elle a commencé à envisager les choses sous un autre angle : puisque ma vie était gâchée par la faute de Terry et qu'il me rendait heureuse alors il devrait prendre soin de moi jusqu'à la fin de ses jours.
    Et à partir de là, a commencé un odieux chantage... que je n'ai pas empêché parce qu'avec Terry à mes côtés, j'avais envie de vivre.
    Pourtant je savais parfaitement qu'il en aimait une autre, et que ce chantage allait gâcher leur bonheur. Quand a eu lieu la première de Roméo & Juliette, il l'a invitée à New-York. J'étais désespérée, si malheureuse que, pendant la pièce, alors que ma mère était sortie, je suis montée sur le toit de l'hôpital. Je voulais mettre fin à mes jours. Sans Terry, ma vie me paraissait inutile et... moi vivante, il n'aurait pu être heureux avec Candy... alors j'ai voulu sauter. Mais c'est elle qui m'a sauvée. C'est elle qui m'a tirée en arrière pour m'empêcher de sauter dans le vide... elle n'avait même pas vu la pièce ; elle était venue me voir à la place, vous rendez-vous compte ?
    Quelques instants plus tard, Terry est arrivé ; il avait quitté le théâtre dès la fin de la représentation car on l'avait informé que j'avais disparu. J'ai vu qu'il a été très surpris par la présence de Candy mais c'est vers moi qu'il est venu. Il m'a prise dans ses bras et m'a ramenée dans ma chambre. Il avait été inquiet pour moi et avait accouru aussitôt, cela m'a bouleversée et rendue si heureuse...
    Quelques minutes plus tard, j'ai voulu voir Candy seule à seule. Je... je voulais lui demander pardon et la remercier, lui dire que je ne voulais pas être un obstacle. En fait, elle m'a à peine laissé parler ; elle m'a dit qu'elle quittait New-York et rentrait chez elle et qu'elle voulait que je rende Terry heureux. Et... elle est partie et Terry est resté.
    A l'époque, je n'ai pas voulu le voir même si au fond de moi, je le savais... Ils se sont tous les deux sacrifiés pour moi. J'ai voulu croire que mon seul amour suffirait pour tous les deux. Mais je n'ai jamais réussi à rendre Terry heureux... et je sais maintenant que je ne pourrais jamais être heureuse de cette façon non plus.
    Alors aujourd'hui, je me sens si coupable que j'ai peur de ce retour à ma vie. Durant ces longs mois ici, j'ai tant appris et j'ai eu le temps de réfléchir. J'ai tellement honte de ce que j'ai contribué à laisser faire... Je sais maintenant qu'il ne m'aimera jamais comme il l'a aimée, elle. J'ai seulement réussi à faire de lui un homme amer et malheureux. Et si Candy est partie, ce n'est pas parce qu'elle a eu pitié de mon infirmité, non... Si elle est partie, c'est parce qu'elle l'aimait. Elle l'aimait tant qu'elle a préféré lui éviter un choix cornélien. Alors, elle a choisi pour Terry. Elle a fait preuve de tant de courage et a du tellement souffrir par ma faute.

Elle se tut et baissa les yeux, de grosses larmes roulaient sur ses joues. Mais Allan n'avait pas lâché ses mains ; il ne l'avait pas repoussée, ni regardée avec dégoût comme elle le craignait de prime abord.

  • Suzanne, écoutez-moi, commença-t-il doucement. L'épreuve que vous avez traversée a été terrible, elle a été terrible moralement et physiquement. Je comprends ce que vous avez pu ressentir et je ne vous juge ni coupable, ni responsable. J'ai vu beaucoup de personnes traverser cette épreuve avec bien moins de force que vous. 
    Vous avez enfin pris du recul sur beaucoup de choses et je suis content que vous ayez enfin pu exprimer tout cela. Vous étiez trop fragile après l'accident pour pouvoir agir autrement. Il vous a fallu faire le deuil de votre vie, de votre jambe et c'était déjà énorme. 
    Aujourd'hui, vous avez progressé mais vous vous méjugez encore. Si Terry et Candy sont les personnes que vous me décrivez alors ils savent déjà tout cela : vous êtes quelqu'un de bien Suzanne. Je suis certain qu'ils comprennent pourquoi vous avez agi ainsi et qu'ils comprendront les choix que vous ferez par la suite. 
    Qui plus est, le seul fait que vous ayez fait ce travail d'analyse sur vous-même et sur votre relation prouve au contraire votre force, et votre générosité, quoique vous en pensiez. Et je sais que vous prendrez la bonne décision, Suzanne, ne serait-ce que parce que vous avez été capable de me parler de tout ça.
    Vous étiez une jeune fille timide Suzanne et vous êtes aujourd'hui une femme forte et généreuse, et vos pensées vous honorent.
    La réponse à tous vos doutes et vos incertitudes est déjà en vous, vous l'avez formulée tout-à-l'heure. Vous m'avez dit que vous ne pourriez jamais être vraiment heureuse ainsi et Terry non plus. Vous ne savez peut-être pas encore où est le bonheur mais vous savez où il n'est pas.

Elle ne releva pas les yeux mais il devina qu'une réflexion profonde se faisait en elle.

  • La prochaine étape, Suzanne, consistera à faire, pour votre vie future, des choix qui VOUS rendront heureuse. Votre quotidien devra avoir le goût du bonheur... Lors d'une de nos séances vous m'avez parlé de ce moment d'exaltation que vous avez ressenti lors de votre première représentation au théâtre, vous vous en rappelez ?
  • Très bien, oui... mais...
  • Ne dites pas mais, Suzanne. Ce sentiment, vous l'avez éprouvé à nouveau lors de vos premiers pas, non ? A chacun de vos gros progrès ici, en vérité.
  • C'est exact, docteur.
  • Bien. Alors votre nouveau but doit être le suivant : trouver chaque jour une raison ou une chose à faire qui vous fasse ressentir cela.
  • Mais comment, docteur ?
Elle avait levé les yeux sur lui et il ressentit son désœuvrement et sa peur. Mais il y avait comme une lueur d'espoir dans son regard et il décida d'approfondir le sujet.

  • Suzanne, tout-à-l'heure, vous m'avez dit que vous ne pourriez pas être vraiment heureuse si la situation que vous vivez n'évolue pas. Ne pourrait-on supposer, qu'au fond de vous, il y a une petite voix qui cherche à se faire entendre ? Une petite voix qui voudrait vous suggérer que votre avenir se trouve ailleurs ?
  • C'est... c'est possible, dit-elle pensivement en baissant à nouveau les yeux sur ses mains.
  • Essayez d'y réfléchir, Suzanne, nous avons encore le temps avant que vous ne quittiez la clinique. Quant à la suite, le théâtre attend votre retour et cet avenir qui vous sourit paraît plus joyeux que l'idée que vous vous en faites.
    Suzanne, il y a énormément de personnes qui vous aiment, qui vous admirent, et pas seulement ici. Je comprends que vous soyez effrayée mais il y aura toujours quelqu'un à vos côtés dans les premiers temps. Vous verrez que tout se passera bien mieux que vous ne l'imaginez.
    Pour le reste, je suis certain que vous savez déjà, tout au fond de vous, ce qu'il convient de faire.

Il baisa ses mains, espérant attirer son regard. Elle plongea ses yeux bleus couleur de cobalt dans les siens et il sentit son cœur s'affoler. Il osa enfin poser la question dont il craignait tant la réponse.

  • Aimez-vous toujours Terrence ? lui demanda-t-il d'une voix blanche.

Elle détourna à nouveau son regard qu'elle laissa errer sur la table basse.

  • Je... je pense qu'une partie de moi l'aimera toujours mais... je crois que... Non, je sais que le véritable amour, ce n'est pas comme cela. Ça ne peut pas être comme cela, répondit-elle tristement. Et au fond, je crois que finalement... je préfère rester seule.
    Maintenant, je dois bien l'avouer, la solitude me terrifie, mais que pourrais-je espérer d'autre ? Mon corps est infirme mais pas mon cœur et depuis quelques temps, mon cœur me dit que je dois libérer Terry. Mais j'ai si peur, Allan. Si vous saviez comme j'ai peur.
Allan se mit à genoux devant elle. Ses yeux gris plongèrent dans ceux de Suzanne espérant lui transmettre toute la tendresse et l'amour qu'il éprouvait pour elle.

  • Suzanne, n'ayez pas peur de la solitude. Ce que vous ressentez est normal mais c'est comme pour le fait de remarcher... Vous ne mesurerez vraiment combien c'était facile qu'après avoir traversé tout ça. Et puis, autre chose... Si vous deviez vous séparer de Terrence, je suis sûr que nombre de prétendants se précipiteraient à votre porte. Je suis votre médecin et j'enfreins la déontologie en vous faisant cet aveu mais... je serais le premier d'entre tous.
    Je voudrais aller vous applaudir à nouveau, faire porter des fleurs dans votre loge, vous inviter à dîner. Nous irions nous promener à Central Park, à pied puisque vous le pouvez désormais, mais aussi en calèche autour du parc...

Il s'arrêta subitement, conscient d'avoir peut-être été trop loin. Cette jeune femme lui avait tourné la tête et ces derniers mois passés auprès d'elle lui avait fait découvrir une femme qu'il trouvait merveilleuse. Il rêvait de caresser ces longs cheveux blonds, de respirer à plein nez le délicat parfum de roses qu'ils exhalaient, de les embrasser, de l'embrasser elle.

  • Pardonnez-moi Suzanne, dit-il en baissant les yeux. J'ai outrepassé les limites imposées par mon rôle de médecin ainsi que les limites du savoir-vivre. Oubliez ce que je viens de vous dire, je n'aurais pas dû faire cela. Je vous présente mes excuses pour mon insolence et mes paroles inconvenantes.

Elle ne dit rien mais posa sa main sur sa joue et caressa délicatement son visage.

  • Je n'ai pas envie d'oublier ce que vous venez de dire, Allan. Vous m'avez rendu la vie et aujourd'hui vous me redonnez l'espoir. J'espère seulement que vous tiendrez votre promesse et que vous n'oublierez pas de m'inviter à dîner quand je serai rentrée chez moi.

Il releva la tête et crut perdre la raison devant son tendre sourire. Elle venait de lui donner le plus beau des encouragements. Il reprit ses mains et les baisa tendrement.

  • Merci, Suzanne. Merci de votre tendre générosité. Et comptez sur moi, je serai là.

*****

Un peu plus tard, dans l'après-midi, Suzanne attendait Terry dans sa chambre. Les représentations de Coriolan avaient commencé et connaissaient un franc succès. La troupe entamait une tournée à travers les États-Unis dès septembre prochain et Terry partirait donc bientôt.

Fort de son succès, Robert Hathaway, qui dirigeait la troupe Stratford, souhaitait créer une deuxième compagnie ce qui lui permettrait de faire tourner deux spectacles. Il était venu en parler à Suzanne et lui avait proposé de travailler avec cette troupe, lui renouvelant son amitié et lui assurant que son talent ne pouvait avoir disparu avec sa jambe. Il avait réuni une équipe d'excellents comédiens et la première pièce qu'il voulait monter était Iphigénie de Racine. Il lui avait fait porter le texte au début de l'été et Suzanne avait été bouleversée qu'il lui propose le rôle titre sans même lui faire passer une audition.
Elle avait fini par accepter le challenge et Robert venait trois fois par semaine pour la faire répéter et l'aider à travailler le rôle.

Au moment où Terry entra dans la chambre, elle était debout devant sa fenêtre récitant des répliques de la pièce de Racine. Il attendit qu'elle ait fini sa tirade pour parler.
  • Bonjour Suzanne, dit-il quand elle s'arrêta. C'est... c'était parfait, tu seras parfaite dans ce rôle.

Elle se tourna vers lui et vit qu'il lui souriait. Mais les yeux de Terry ne souriaient pas, ils ne souriaient plus jamais depuis ce triste jour de décembre.
  • Merci, Terry, cela me touche beaucoup, dit-elle doucement. Je t'attendais, je... il faut que nous parlions. Viens t'asseoir s'il te plaît.

Elle se dirigea vers l'un des fauteuils qui meublaient sa chambre et il s'assit face à elle.
  • Quelque chose ne va pas ? lui demanda-t-il d'un air interrogateur.
  • Non, ça ne va pas vraiment, dit-elle en baissant les yeux. Je... je voudrais... il faut que je te parle tant que j'ai encore assez de courage et... j'ai besoin de te demander pardon, Terry.
    J'ai eu énormément de temps pour réfléchir ces derniers temps et mon séjour ici m'a aussi ouvert de nouvelles perspectives et... cela m'a permis de mûrir aussi.
    Terry, tu dois savoir... j'ai honte de ce que j'ai fait et je me sens si coupable que je n'en dors plus la nuit. C'est... oh, je ne sais pas vraiment comment te le dire et ça me terrorise mais... je dois te rendre ta liberté, Terry. J'ai mis tellement de temps avant de comprendre mais je sais aujourd'hui qu'avec moi, tu ne seras jamais heureux et.. je crois que j'ai besoin... que... nous ne serons jamais heureux si nous restons ensemble, ni toi, ni moi.
    Et puis, ce n'est pas tout... je t'ai fait assez souffrir, Terry et il est grand temps que je pense à ton bonheur et que je cesse de me cacher derrière des arguments fallacieux.

Elle avait gardé les yeux baissés et Terry était abasourdi par ce qu'il venait d'entendre. Il n'était pas sûr de bien avoir compris les mots prononcés par Suzanne.
  • Suzanne, je... je ne suis pas sûr d'avoir compris ce que tu viens de me dire. Tu sors de l'hôpital dans quelques jours et...
  • S'il te plaît, Terry, le coupa-t-elle en le regardant droit dans les yeux, cette fois. Je veux rompre nos fiançailles, je te rends ta liberté, c'est aussi simple que ça. Tu ne m'aimeras jamais comme tu as aimé Candy ni... comme je t'ai aimé. Même si, je le sais désormais, je t'ai aimé bien mal. Aujourd'hui je veux rencontrer quelqu'un qui m'aimera vraiment et même si c'est difficile du fait de mon handicap, je crois que c'est possible. Et je veux que tu sois heureux, toi aussi.
  • Je crois que j'ai compris, Suzanne. Mais il est hors de question que je t'abandonne juste parce que tu es guérie. J'ai bien l'intention de veiller sur toi jusqu'à ce que je parte en tournée et nous reparlerons de tout ça à mon retour.
  • Non ! dit Suzanne avec une véhémence qu'il ne lui connaissait pas. Je veux que nous restions amis, Terry. Mais quand je sortirai de l'hôpital, j'irai m'installer chez ma mère et, dès que je m'en sentirai prête, je prendrai un appartement. Mais j'y vivrai seule. Je me sens forte aujourd'hui, tu sais. Si j'ai été capable d'apprendre à marcher seule, je serai tout autant capable de m'occuper de moi, toute seule. Comme avant mon accident. Tout ce que je te demande Terry, c'est d'accepter mes excuses, de me pardonner et de demeurer mon ami, si tu le veux bien. Je ne veux plus de ta culpabilité, ni de ton sens de l'honneur ou du devoir... Je serai heureuse que tu me rendes visite régulièrement mais... en tant qu'ami. Si tu peux encore être mon ami.

Terry se leva et s'approcha de Suzanne. Il posa un genou à terre et prit sa main.
  • Suzanne, je n'ai rien à te reprocher, c'est moi qui te demande de me pardonner pour n'avoir pas su t'aimer comme j'aurais du le faire. Tu es une jeune fille formidable et généreuse et ton geste aujourd'hui prouve à quel point tu as changé, à quel point tu as évolué. Aujourd'hui tu es forte et je n'ai aucun doute sur le fait que tu réussisses tout ce que tu entreprendras.
    Pardonne-moi, Suzanne. Tu méritais et tu mérites tellement mieux que moi. Je n'ai jamais été à la hauteur avec toi. Jamais. Et si tu acceptes mes excuses, tu m'offriras le plus beau des cadeaux. Quant à mon amitié, tu l'as toujours eue et tu l'auras toujours, tu le sais.
  • Terry ! Je t'en prie, je n'ai rien à te pardonner. Je me suis trompée, Terry, l'amour n'est rien s'il n'est pas partagé. Je l'ai enfin compris. Je ne peux que te remercier de ton sacrifice. Et de celui de Candy.
  • Et moi du tien, Suzanne, lui répondit-il tendrement. Sache seulement que je t'ai toujours aimée comme on peut aimer une amie, une sœur et ça ne changera pas. Jamais.

Ils se turent tous les deux et se regardèrent. Pour la première fois depuis bien longtemps, Suzanne se sentait légère ; et Terry aussi. Ils avaient traversé bien des épreuves et le poids qui pesait sur leurs jeunes épaules venait d'être balayé comme par un coup de vent.
En rendant sa liberté à Terry, Suzanne avait gagné la sienne, elle y avait gagné son respect et son amitié, et rien n'était plus précieux à cet instant.
Pour Terry, Suzanne venait de prendre une dimension qu'il ne lui connaissait pas. Elle avait grandi et elle venait de lui faire le plus beau des cadeaux. Elle lui avait rendu sa vie. Il se fit le serment de toujours veiller sur elle, comme un frère peut le faire. Comme Albert le faisait pour Candy depuis toujours.
Candy... Il partait pour une longue tournée de sept mois au moins et il craignait de ne pouvoir la voir avant longtemps, si tant est qu'elle accepte de le revoir un jour.

*****

Terry ne réussit à s'endormir qu'au petit matin. Il avait longuement discuté avec Suzanne et était encore complètement bouleversé par ce qui lui arrivait. Elle lui avait rendu sa liberté mais il avait promis de prendre soin d'elle jusqu'à son départ.
Ce soir-là, il était rentré directement chez lui sans passer voir sa mère. Il ne cessait de penser à Candy. Il restait interdit, ne sachant pas s'il devait se sentir heureux, s'il devait reprendre contact avec Candy ou attendre la fin de sa tournée. Malheureusement, Chicago faisait partie des dernières dates qu'ils feraient et il ne pouvait espérer la revoir beaucoup plus tôt. Parce qu'il voulait la voir, il avait tant de choses à lui dire.
Et puis, il y avait la peur... Cette peur qui lui étreignait le coeur et l'empêchait d'agir... Elle avait souffert elle aussi et peut-être ne voudrait-elle jamais le revoir ? Lui pardonnerait-elle leur abominable séparation ? Elle avait peut-être aussi un nouveau prétendant, un fiancé ? Ou un mari... Une bouffée de jalousie et d'effroi lui étreignit le cœur et il en versa des larmes de rage. De toute façon, il était préférable d'attendre, ne serait-ce que pour les médias.

*****

Los Angeles, le samedi 9 décembre 1916
Candy et Albert assistaient à une soirée de charité chez un riche industriel de la ville, monsieur Howard Stanton. Ils étaient arrivés à Los Angeles depuis quelques semaines et Candy semblait de plus en plus enjouée. Leur voyage à travers les États-Unis l'avait émerveillée. Cela lui avait changé les idées et elle paraissait s'épanouir de jour en jour.

Ce soir-là, ils étaient à la table d'honneur. Candy était assise à côté de leur hôte et d'un jeune scénariste de cinéma, originaire de Chicago, Daniel Carson Goodman. Face à elle, Albert, était entouré par madame Stanton et une superbe jeune femme, héritière d'un des plus grands propriétaires terriens de la région. Elle s'appelait Alexandra de la Cruz Santiago et la sublime beauté latine de cette femme avait fasciné Albert. A leur table se trouvaient d'importants hommes d'affaires de la région ainsi que plusieurs personnalités du cinéma. La région de Los Angeles était à cette époque en train de devenir un lieu extrêmement prisé pour le tournage de films de cinéma. Étaient notamment présent Cecil Blount DeMille et son épouse Constance, Douglas Fairbanks ainsi que deux jeunes actrices qui étaient déjà considérées comme les stars montantes du cinéma muet : Lillian Gish et Mary Pickford.

Candy était très intimidée par toutes les personnes présentes à ce repas. Elle écoutait les conversations mais restait sur sa réserve. A sa décharge, Mary Pickford que le public surnommait "La Fille aux Boucles d'Or" semblait avoir pris ombrage de sa présence. Il faut dire que la beauté blonde de Candy et sa jeunesse éclipsaient quelque peu celle de Mary ; d'autant que ce soir-là, Candy avait simplement accroché un ruban autour de sa tête et sa longue chevelure bouclée tombait en cascade de fils d'or sur ses épaules et son dos.
Sa robe émeraude, un modèle de Jeanne Paquin, soulignait la couleur de ses yeux et elle avait fait sensation en entrant dans la pièce au bras d'Albert.
La réputation des André, leur récente arrivée à Los Angeles attirait la curiosité des membres de la haute société de Los Angeles ; de plus, la blondeur et la beauté d'Albert et Candy suscitaient l'admiration et les regards de tous dès qu'ils entraient quelque part.
Les conversations tournaient essentiellement autour de l'essor de ce qui deviendrait bientôt l'industrie cinématographique. De nouvelles sociétés se créaient et fusionnaient pour contribuer à produire et distribuer des films qui devenaient de plus en plus populaires dans tous les États-Unis.

  • Et vous-même, Candy, n'avez-vous jamais eu envie de devenir actrice ? lui demanda son voisin de table, Daniel Goodman.
  • A vrai dire, non, lui répondit-elle simplement. J'éprouve énormément de plaisir à aller au théâtre et j'avoue n'avoir été au cinéma pour la première fois qu'il y a peu de temps. Même si ce sont des divertissements que j'apprécie beaucoup, je crois que ma vocation était ailleurs.
  • Et quelle est donc votre vocation, mademoiselle André ? demanda Mary Pickford d'un ton quelque peu dédaigneux.
  • Candice a toujours éprouvé beaucoup de plaisir à prendre de soin des personnes qui l'entouraient et ce, depuis sa plus tendre enfance, dit Albert d'un ton sec en lançant un regard perçant à Mary Pickford qui baissa les yeux. Son sens du dévouement est profond et, déjà adolescente, elle passait ses vacances à assister le médecin de campagne qui exerçait non loin de notre résidence d'été. Et c'est tout naturellement qu'elle a passé et obtenu son diplôme d'infirmière au très réputé Hôpital Sainte Joanna de Chicago, il y a déjà plusieurs années.
  • Vous êtes infirmière ? demanda Alexandra à Candy d'un ton admiratif. Je suis très impressionnée, d'autant que ça n'a pas du être facile à faire accepter à votre famille.
  • Il est exact que ce n'est pas un métier facile, lui répondit Candy, mais j'ai toujours bénéficié du soutien inconditionnel de mon frère.

Albert adressa un sourire à Candy qui exprimait toute la fierté qu'il éprouvait pour elle et tout son amour.
  • L'une des mes amies, Kate Cuchter s'occupe de l'Hôpital pour Enfants de Los Angeles, reprit Alexandra. Si vous le souhaitez, je vous la présenterai et nous irons visiter cette institution qui me tient beaucoup à cœur.
  • Ce serait pour moi un grand honneur et un immense plaisir de vous accompagner, lui répondit Candy avec un grand sourire.
  • Alors c'est d'accord, je passerai vous voir cette semaine pour organiser cette visite.

Albert regarda Alexandra à la dérobée. En conversant avec elle, il avait découvert que cette magnifique jeune femme avait du faire face au décès de ses parents et qu'elle gérait elle-même l'immense domaine dont elle avait hérité. Cette jeune héritière qui conservait une attitude réservée semblait dotée d'une grande force de caractère et bénéficiait d'une réputation sans tâches, tant au niveau personnel que pour ce qui concernait la gestion de son lourd patrimoine.
Cette femme et lui partageaient une histoire similaire même s'il ne s'en était pas ouvert. Qui plus est, il la trouvait extrêmement séduisante et, pour la première fois de sa vie, il désirait passer du temps avec cette jeune femme qui l'attirait beaucoup. A l'idée de la revoir dans les jours prochains, il se sentit très impatient.

Mais la conversation des convives avait repris autour des thèmes du théâtre et du cinéma et Albert fut tiré de ses pensées lorsqu'il entendit prononcer le nom de Suzanne Marlowe par Lillian Gish.
  • Si, je vous assure, disait-elle, elle reprend le théâtre. En fait, je l'avais rencontrée lorsque je jouais "Un bon petit diable" à Broadway, c'était une très jolie jeune fille et un talent prometteur à l'époque. Et bien, après l'accident qui lui a coûté sa jambe, je pensais qu'on ne la reverrait jamais mais Robert Hathaway, qui est en train de monter une nouvelle compagnie, l'a engagée pour jouer le rôle d'Iphigénie dans la pièce éponyme de Racine qu'ils préparent.
  • Elle a l'intention de jouer assise ? demanda Douglas Fairbanks. J'ai entendu dire que Sarah Bernhardt, qui a été amputée l'an passé faisait ainsi.
  • Non, elle jouera debout, dit Lillian. Apparemment, elle aurait passé quelques mois dans une clinique new-yorkaise et elle y aurait appris à marcher avec une prothèse comme si de rien n'était. Je crois bien que j'irai à la première pour voir comment elle se débrouille. Et puis c'était une jeune fille quand elle a eu son accident, alors que Sarah Bernhardt, elle, a plus de soixante-dix ans. Suzanne a d'autant plus de mérite d'avoir affronté tout ça et la chance extraordinaire de pouvoir remarcher.
  • N'était-elle pas fiancée à ce jeune acteur, très en vogue, Terry Graham ? demanda Mary.
  • J'avoue qu'il est effectivement très impressionnant, dit madame Stanton, je l'ai vu le mois dernier à Los Angeles où il donnait une représentation de Coriolan. Il est vraiment très doué. Et vous dites qu'il est fiancé à cette jeune actrice infirme ?
  • En fait, dit Lillian, ils préparaient tous deux Roméo et Juliette quand elle a eu son accident et vous savez ce qu'on dit des acteurs qui jouent cette pièce : qu'ils finissent toujours par tomber amoureux ! Ceci dit, des rumeurs courent à Broadway disant qu'ils auraient rompu.
  • Je n'en suis pas si sûre, dit Mary Pickford. Il est actuellement en tournée donc il est facile de laisser courir des rumeurs en son absence. Ceci dit, je ne la connais pas elle mais lui, est un grand acteur et je crois, messieurs les réalisateurs, dit-elle en s'adressant à Cecil et Douglas, que vous perdez beaucoup en ne cherchant pas à le faire travailler pour le cinéma.
  • Détrompez-vous, Mary, dit Cecil B. DeMille, je l'ai rencontré lors de son passage à Los Angeles. C'est effectivement l'un des meilleurs acteurs de sa génération mais le cinéma ne l'intéresse pas. Enfin c'est ce qu'il m'a dit.
  • Mais pourquoi ? demanda Lillian. Pourquoi pas le cinéma ?
  • Il m'a expliqué que ce qu'il aimait par-dessus tout dans le théâtre, c'était le texte, répondit Cecil, et tant que le cinéma restera muet, j'ai peur que nous ne l'intéressions pas beaucoup.

Albert observait Candy avec attention. Elle avait subitement pâli au début de la conversation et était devenu livide en entendant le nom de Terry, gardant les yeux baissés sur son assiette. La rumeur de sa séparation d'avec Suzanne devait l'avoir bouleversée. Apprendre qu'il était à Los Angeles quelques semaines plus tôt avait du réveiller en elle des souvenirs douloureux. Cependant, si Terry et Suzanne avaient effectivement rompu leurs fiançailles, Allan avait dit à Albert que Terry avait continué à veiller sur Suzanne jusqu'à son départ en tournée et qu'il continuait à le faire, même à distance.
Albert avait également appris par Allan que ce dernier voyait régulièrement Suzanne et qu'elle n'était pas insensible à ses attentions renouvelées. Il mettait beaucoup d'espoir dans cette relation et espérait que le chemin de Candy et Terry finirait par se rejoindre enfin. Mais il n'avait plus de nouvelles depuis que Candy et lui étaient partis en voyage.

Quand ils quittèrent la réception, Candy semblait toujours perdue dans ses pensées. Sans dire un mot, Albert prit sa main qu'il serra tendrement. Il n'y avait rien de plus à dire mais il était là pour elle. Elle le savait et c'était le plus important.

*****

Los Angeles, dimanche 28 janvier 1917
Albert et Candy avaient passé Noël à Los Angeles en compagnie d'Alexandra de la Cruz Santiago. Lorsqu'elle avait fait visiter l'Hôpital des Enfants à Albert et Candy, la jeune blonde avait été émerveillée par le travail qu'ils effectuaient auprès des enfants malades. Elle avait émis le souhait d'y travailler bénévolement ce qui avait impressionné Alexandra mais n'avait pas beaucoup surpris Albert.

Candy avait toujours fui sa peine en se plongeant à corps perdu dans le travail. Entendre parler de Terry et Suzanne l'autre soir avait ravivé les douleurs de son cœur. Elle avait vite retrouvé son équilibre en prenant soin des enfants à l'hôpital. Ils lui apportaient tant de joie qu'elle n'avait pas une fois émis le souhait de retourner à la maison Pony ou à Chicago.

Albert avait fait l'acquisition d'une jolie maison près de la plage et leur séjour dans cette ville au doux climat se prolongeait dans une heureuse atmosphère. Ils arboraient tous deux un teint plus doré qui faisait ressortir les tâches de rousseur de Candy et lui donnaient encore plus de charme qu'à l'accoutumée. Elle restait cependant totalement insensible aux tentatives de séduction dont elle était parfois la cible.
Albert, quant à lui, voyait très régulièrement Alexandra. Il avait visité le ranch qu'elle dirigeait et avait découvert une femme indépendante et forte qui menait hommes et chevaux d'une main de fer. Cependant, elle avait un caractère enjoué et paraissait très sensible au charme d'Albert.

Il l'avait invitée à plusieurs reprises à dîner, à l'accompagner au théâtre. Ils étaient de plus en plus proches et Albert attendait chacune de ses visites avec une impatience grandissante. Alexandra avait envahi ses pensées, ses jours, il rêvait d'elle la nuit et désespérait d'oser un jour entamer une relation plus intime avec elle. Pour la première fois de sa vie, il comprenait le sentiment qu'avaient pu éprouver Terry et Candy. Certes, il n'en découvrait que les prémices mais la force des sentiments qui l'habitaient lui laissait entrevoir la profondeur de la souffrance que sa sœur devait éprouver.

Depuis ce matin, Candy lui était apparue plus triste qu'à l'accoutumée et à son retour de l'hôpital il avait vu que cette tristesse ne l'avait pas quittée. Ce matin, un article dans le journal parlait de Suzanne Marlowe, elle avait acquis une nouvelle notoriété du fait de son infirmité, et les journalistes et le public attendaient avec impatience de la voir sur scène. Elle y annonçait également ses fiançailles avec Allan Montgomery. Terry n'était pas mentionné mais Albert savait par Éléonore que sa tournée durerait encore quelques semaines.
En rentrant, Candy avait décidé de prendre un grand bain pour se détendre. Un peu plus tard, elle rejoint Albert qui était confortablement installé sur la terrasse de leur maison, qui faisait face à la mer.

  • Tu ne vois pas Alexandra, aujourd'hui ? lui demanda-t-elle doucement.
  • Je dois déjeuner avec elle demain, répondit-il à Candy en l'observant attentivement.
  • Ne me regarde pas ainsi, Albert, dit Candy en fixant son regard sur les vagues.
  • Pourquoi cette soudaine tristesse, Candy ? dit-il en prenant sa main.
  • Tu as lu le journal, ce matin ? finit-elle par dire.
  • Oui, mais je voudrais que tu m'en parles justement, répondit-il.
  • C'est son anniversaire, aujourd'hui, dit finalement Candy après un long silence. Aujourd'hui, Terry a vingt ans. Ce matin, dans le journal, il y avait un grand article qui parlait de Suzanne, avec une interview d'elle. La première de sa pièce aura lieu bientôt et... elle déclarait qu'elle s'était fiancée avec un médecin, le docteur Montgomery, qui est celui qui lui a permis de remarcher.
  • Je le sais, Candy, je l'ai lu, moi aussi, dit Albert simplement.
  • Pourquoi a-t-elle fait cela Albert ? s'exclama-t-elle avec colère. Elle m'avait pourtant promis de rendre Terry heureux et... aujourd'hui elle doit épouser un autre homme. Comment a-t-elle pu faire cela ? Elle m'a d'abord enlevé Terry et aujourd'hui elle n'en veut plus !... C'est tellement inconséquent !... et c'est injuste pour Terry, il doit se sentir si malheureux. Mais l'article ne le mentionnait même pas.
  • Éléonore t'a pourtant envoyé ses vœux, il me semblait qu'elle t'avait dit que sa tournée durerait jusqu'en avril, répondit doucement Albert.
  • J'espère qu'elle est avec lui pour son anniversaire. Je ne voudrais pas qu'il soit seul et malheureux le jour de ses vingt ans, tu comprends ? dit-elle tristement.

Albert était surpris par ce qu'elle lui disait... En premier lieu, parce qu'il ne savait pas que c'était l'anniversaire de Terry, ensuite parce qu'elle était surtout triste que Terry puisse se sentir malheureux... Candy avait en elle plus d'empathie et d'altruisme que n'importe quelle personne qu'il ait pu connaître. Plus encore que Rosemary, la mère d'Anthony mais aussi sa sœur aînée aujourd'hui disparue, qui incarnait la gentillesse et la générosité ! Même elle n'avait jamais été aussi altruiste que Candy.

  • Écoute-moi, Candy. Je dois t'avouer quelque chose. Il y a presque un an maintenant, j'étais à New-York pour les affaires de la famille André et... j'ai revu Terry. Je ne voulais pas t'en parler car j'avais peur de te faire souffrir. Je l'ai revu par hasard, lors d'une réception et nous avons été très surpris de nous y retrouver tous les deux. Comme tu sais, cela faisait longtemps que l'on ne s'était vus.
    Je ne crois pas qu'il soit triste de la rupture de ses fiançailles. Tout simplement parce qu'il n'était pas heureux avec Suzanne. J'ai connu Terry alors qu'il était amoureux de toi, Candy et je l'ai vu avec Suzanne. Non seulement, je pense qu'il n'était pas heureux avec elle mais je pense aussi qu'il n'aurait jamais pu la rendre heureuse... S'ils s'étaient mariés, ils se seraient rendus malheureux l'un et l'autre. Il faut se réjouir qu'elle ait fini par trouver le bonheur avec ce docteur Montgomery. Quant à Terry, il était aussi malheureux que toi et... aujourd'hui, il ne doit plus l'être.
    Tu sais que le docteur Montgomery était médecin à Chicago ? Je l'avais rencontré il y a quelques temps de cela et les André ont accordé des fonds à sa clinique de Chicago.

Candy avait levé des yeux surpris sur Albert, pendant qu'il lui parlait. Elle ne savait que penser des révélations qu'il lui faisait. Et si Terry n'avait pas été capable d'aimer Suzanne, elle avait du éprouver bien de la peine. Pourtant elle lui était apparue joyeuse et pleine de force dans la seule et unique lettre qu'elle lui avait adressée et à laquelle Candy n'avait jamais trouvé la force de vraiment répondre.
Elle ne pouvait pas deviner que si Suzanne avait annoncé ses fiançailles ce jour-là, c'était précisément parce qu'elle voulait faire un cadeau d'anniversaire à Terry, en lui rendant définitivement et officiellement sa liberté. Et de lui laisser la possibilité de retrouver celle qu'il avait toujours aimée.

  • Tu ne dis rien, Candy, tu m'en veux de ne pas te l'avoir dit ? dit Albert d'un ton inquiet.
  • Oh non ! dit Candy promptement. Tu as eu raison de me cacher ce que tu savais et de me cacher tes sentiments sur tout ça, cela ne m'aurait pas aidée de savoir qu'il était malheureux.

Elle se recroquevilla sur le canapé et posa sa tête sur l'épaule d'Albert. Il passa son bras autour des épaules de Candy.

  • Parle-moi plutôt de toi, Albert. Tu ne dis jamais ce que tu ressens... Es-tu tombé amoureux d'Alexandra ? demanda-t-elle prudemment.

Albert rit en la serrant contre lui.

  • Et bien, tu vas droit au but, lui dit-il.
  • Il faut bien puisque tu ne me dis rien, dit-elle avec un sourire. Et comme je passe mes journées à l'hôpital, je ne peux même pas t'espionner !
  • D'accord, j'avoue ! dit-il sans cesser de rire. J'ai bien peur d'être tombé fou amoureux d'Alexandra, voilà ce que je peux te dire. Je n'arrive pas à cesser de penser à elle. En fait, plus je la connais et plus je trouve que vous vous ressemblez d'une certaine façon.
    Comme toi, elle a du affronter bien des épreuves alors qu'elle était bien trop jeune pour cela. Elle a su conserver sa douceur, sa féminité, sa fragilité tout en étant forte et dure à la fois.
    Elle est généreuse, courageuse et ses yeux noirs m'ensorcellent !

Candy se releva et regarda sérieusement Albert dans les yeux.
  • Ne tarde pas à lui dire ce que tu ressens, Albert. Je crois qu'elle t'apprécie également beaucoup alors si le bonheur est à ta portée... Il faut saisir ta chance, Albert, tu m'entends. Ne laisse pas le bonheur t'échapper, je t'en supplie Albert. Promets-le moi !

Albert regarda Candy dans les yeux et lui caressa la joue.
  • Je te le promets, Candy. Mais je ne veux pas la brusquer c'est tout.
  • Je te crois, dit-elle. Mais parfois les moments heureux sont si éphémères... Il faut savoir profiter de chaque minute, de chaque jour, sans attendre le lendemain.

Elle reprit sa place contre l'épaule d'Albert. Ils restèrent ainsi pendant un long moment, profitant des couleurs du soleil qui se couchait sur l'océan Pacifique.
  • Albert, dit Candy au bout d'un long moment, j'ai reçu une lettre de Patty aujourd'hui.
  • Et que dit-elle ? Elle va mieux ?
  • Oh oui, pour aller bien, je crois qu'elle va bien, dit Candy en souriant. Elle me parle beaucoup de Tom et... apparemment, elle l'apprécie beaucoup... on dirait qu'elle est tombée amoureuse de lui.
  • Et c'est tout ?
  • Oui, pour l'instant. Je crois qu'il est très prudent, il doit avoir peur de se déclarer trop vite, tu sais.
  • Tu avais parlé à Tom il y a quelques mois, non ? demanda Albert.
  • Oui, il a très bien compris, tu sais... C'est un garçon si sensible, il a comme une perception des choses, de ce que les gens ressentent... Le jour où on nous a trouvées Annie et moi, il s'était aperçu de notre présence dehors bien avant Mademoiselle Pony et Sœur Maria. Et pourtant, il avait à peine deux ans. Quand je lui ai parlé, il m'a dit tellement de jolies choses sur Patty, il a su voir ses qualités comme personne, je crois qu'il la rendra vraiment heureuse.
  • Alors c'est une bonne chose, Candy.

*****

Los Angeles, le samedi 17 mars 1917
Lorsque Candy rentra chez elle, ce soir-là, la maison était vide. Elle était très excitée car Albert lui avait confié qu'il comptait demander la main d'Alexandra ce soir-là.
Elle l'avait aidé à choisir la bague et était sûre qu'Alexandra accepterait. Malgré tout, elle avait hâte d'entendre Albert lui dire qu'il allait se marier. Elle était si heureuse pour eux ! Ils s'adoraient et Candy éprouvait une profonde amitié pour Alexandra.

Elle dîna en silence, seule sur la terrasse en regardant la mer, sans cesser de penser à son passé, à son avenir et à celui d'Albert. Elle avait pris une décision importante qui la taraudait depuis plusieurs mois et envisageait déjà de tout mettre en œuvre pour aller au bout de ses propres choix.
Lorsqu'Albert rentra, il était extrêmement heureux. Quand il passa la porte d'entrée, Candy lui sauta au cou et lui demanda aussitôt quelle avait été la réponse d'Alexandra.

  • Elle m'a dit oui ! répondit Albert en faisant tournoyer Candy autour de lui. Si tu savais comme je suis heureux !
  • Bien sûr que je le sais ! répondit Candy en riant, parce que je l'adore moi aussi. Comment a-t-elle trouvé la bague ?

Albert rit aux éclats en entendant la question de Candy.
  • Ça ne va pas te plaire ! lui dit-il. Elle m'a dit que tu n'aurais pas pu mieux me conseiller.
  • Comment a-t-elle deviné ? Tu le lui as dit, espèce de traître ! demanda Candy.
  • Je te promets que non mais... Alexandra est une femme très intuitive et très intelligente, Candy !
  • C'est sûr. Oh, Albert, je suis si heureuse pour vous deux !
  • Merci, Candy... moi aussi, je suis heureux tu sais. Je lui ai dit que j'aimerais organiser la cérémonie à Lakewood et elle est d'accord.
  • Vous avez parlé d'une date ? demanda Candy avec un sourire.
  • Le 12 mai me semble une bonne date, comme cela nous fêterons ton anniversaire juste avant, qu'en penses-tu ?
  • C'est formidable, Albert, je suis ravie, vraiment !
  • Moi aussi, tu sais. Mais j'ai vu que tu avais encore reçu une lettre de Patty, que dit-elle ?
  • Comme toi ! dit Candy avec un sourire mutin. A part la date... Tom lui a demandé sa main et ils ont prévu de se marier le 28 avril prochain ! La cérémonie aura lieu chez Tom.
  • C'est encore une bonne nouvelle, c'est la soirée ! Si j'avais su, j'aurais acheté du champagne !
  • Dis-moi, Albert, demanda Candy plus sérieusement. J'aimerais retourner à Chicago, je passerai chez mademoiselle Pony pour voir Tom et Patty mais ensuite... je crois que j'aimerais reprendre mon travail à l'hôpital Sainte Johanna à Chicago.
  • Rassure-moi, Candy, tu ne fais pas ça parce que tu as peur de nous gêner Alexandra et moi ?
  • Non, Albert, ça fait un moment que ça me travaille en fait... Ce que je fais ici est intéressant mais à Chicago, mon travail était plus varié et... les blocs opératoires me manquent, c'était si... passionnant, si formateur... Tu trouves ça stupide ?
  • Non, Candy, je te comprends. C'est ton travail, ta carrière, tu as tout à fait le droit d'avoir envie d'un travail plus diversifié, plus exaltant. A ce propos, tu sais que le docteur Martin s'en sort très bien, il n'a pas replongé dans la boisson.
  • C'est formidable ! J'irais le voir dès mon retour, dit Candy avec un sourire.
  • Tu veux habiter au manoir, avec Annie et Archie ?
  • Euh... répondit Candy embarrassée.
  • C'est d'accord ! répondit Albert en riant. Je préviendrai Georges afin qu'il te trouve un appartement mais ce sera dans un quartier sûr et sans problèmes, mademoiselle l'indépendante !
  • Merci, Albert. Je t'adore, tu sais.
  • Quand veux-tu partir ?
  • Je pensais partir d'ici deux semaines, mais j'aimerais faire la surprise à tout le monde, alors s'il te plait ne dis rien aux autres, tu es d'accord ?
  • Je n'y vois aucun problème mais va te coucher, maintenant, il est tard, répondit Albert en déposant un fraternel baiser sur son front.

*****

Chicago le vendredi 30 mars 1917
C'était la première fois depuis la naissance du petit Adrian, Alistair, Anthony Cromwell, qu'Annie et Archie avait le loisir de sortir.
Archibald travaillait dur avec Georges pour développer le consortium André et sa réussite dépassait les prévisions d'Albert. Il était prudent et préférait les investissements industriels ou immobiliers à la spéculation ; il avait développé les activités de la société dans des domaines sûrs et prometteurs.

Quant à Annie, elle s'épanouissait dans son rôle d'épouse et de mère. L'amour d'Archie, dont elle ne doutait pas un seul instant, lui donnait tant de bonheur qu'elle avait gagné en assurance et en maturité. La naissance d'Adrian l'avait complètement transformée et elle était devenue beaucoup plus indépendante et plus sûre d'elle. Depuis qu'elle était rentrée de son voyage de noces, elle s'occupait des œuvres caritatives de la famille André, et travaillait beaucoup pour la cause des enfants déshérités et des orphelins.
Ils se rendaient ce soir à une représentation de Coriolan de William Shakespeare au Théâtre de l'Auditorium. Cela lui rappela une autre pièce de théâtre qu'ils y avaient vu bien des années plus tôt : Le Roi Lear.
Alistair, Patty et Candy étaient avec eux. Et Terry jouait dans la pièce, comme ce soir qui était l'une des dernières dates de sa tournée à travers les États-Unis.
Après la représentation, une réception était prévue au Navy Pier, récemment construit. Annie espérait y voir Terry ; elle avait lu dans les journaux les récents événements de sa vie privée et était curieuse de savoir comment il allait maintenant qu'il était à nouveau célibataire.

*****

Terry était un plus tendu que d'ordinaire avant la représentation. Il avait joué Hamlet ici mais il savait que Candy n'y avait pas assisté. C'était pour le roi Lear qu'elle était venu le voir jouer à Chicago. Il doutait qu'elle soit là ce soir mais il l'espérait un peu. Sa séparation d'avec Suzanne avait été étalée dans les journaux. Suzanne et son courage avaient connu un grand succès et elle était devenue une véritable star. Elle avait annoncé ses fiançailles et son mariage aurait lieu le mois prochain.

Candy devait désormais savoir qu'il était à nouveau célibataire. Ils ne s'étaient pourtant pas écrit... Lui n'osait pas et il craignait qu'elle l'ait finalement oublié. Après tout, il l'avait blessée et il avait peur de l'avoir perdue à tout jamais. Elle ne lui avait pas écrit non plus et il ne savait pas comment l'interpréter.

D'un autre côté, sa tournée ne lui avait laissé aucun répit, il n'aurait pu trouver le temps d'aller lui rendre visite. Mais il serait bientôt de retour à New-York et il ne savait pas ce qu'il devait faire. Son cœur lui hurlait d'écrire à Candy, d'aller la chercher, de tomber à ses genoux pour lui demander de leur laisser une chance. Mais son orgueil lui faisait craindre d'être repoussé et il se sentait incapable d'affronter cela...

*****

La représentation fut un grand succès et le public applaudit longuement les acteurs de la pièce. Annie et Archie avaient été très impressionnés par l'intensité de Terry, au point de le confondre complètement avec le personnage durant la pièce.
Ils se rendirent à la réception qui suivait et y retrouvèrent nombre de leurs connaissances à Chicago. Les acteurs et membres de la troupe finirent par arriver et Annie Cromwell leur fut bientôt présentée.
Terry eut du mal à reconnaître la timide et fragile Annie qu'il avait connue au Collège Saint-Paul à Londres, bien des années plus tôt. Elle paraissait totalement épanouie et l'entraîna vers une table dans un coin du jardin où Archie les rejoignit très vite.

  • Salut Terry ! dit Archie avec un sourire bien plus amical que ce qu'aurait attendu Terry.
  • Bonjour, Archie. Annie m'a appris les nouvelles, je dois te présenter mes félicitations pour votre mariage et ta récente paternité, dit Terry en se levant, la main tendue vers Archie.

Archie lui serra la main longuement. Il avait longtemps détesté Terry, pour son arrogance... parce qu'il avait pris le cœur de Candy et qu'il l'avait brisé. Mais récemment, Albert lui avait parlé de la tristesse permanente de Candy et du moyen de la rendre heureuse. Il lui avait expliqué ses projets pour Candy et Terry. Albert savait que Terry jouerait prochainement à Chicago et avait demandé à Archie de le pousser à reprendre contact avec Candy.

  • Merci Terry, répondit Archie, mais c'est plutôt à moi de te féliciter. Ton interprétation de Coriolan était magnifique. Durant toute la durée de la pièce, j'ai oublié que tu étais le Terry que je connaissais depuis mon adolescence !
  • Ça c'est un compliment que je n'oublierai pas ! Et venant de toi, cela me touche d'autant plus, dit Terry en souriant.
  • Maintenant, venez vous asseoir, dit Annie derrière eux.

Ils s'assirent à table et un serveur vint discrètement leur servir du champagne et des petits fours. Ils discutèrent gaiement, surtout Annie, du bonheur qu'elle vivait auprès d'Archie et de leur petit Adrian. Ils proposèrent à Terry de venir voir le bébé dès le lendemain au manoir André. Mais Terry resta un moment silencieux avant de reprendre la parole.

  • Est-ce qu'Albert vit toujours au manoir ? demanda Terry.
  • Non, dit Annie en regardant Terry droit dans les yeux. Il vit en Californie à Los Angeles, dans une très jolie maison sur la plage, il y a rencontré une très jolie jeune femme avec qui il s'est fiancé et ils projettent de se marier en mai. Mais je ne devrais pas te le dire, ça n'est pas encore officiel. Mais juste avant, nous célébrerons le mariage de Patty. Tu te souviens d'elle ? Elle va épouser Tom Stevens, qui est un de mes amis d'enfance. De la maison Pony.
    Candy est à Los Angeles, elle aussi. Elle vit avec Albert mais maintenant qu'ils sont officiellement frère et sœur, ça ne fait plus scandale. Elle travaille à l'Hôpital des Enfants de Los Angeles, toujours comme infirmière. C'est un établissement très réputé, tu sais...

Terry qui souriait à l'évocation de son ami Albert, avait subitement pâli en entendant prononcer le prénom de Candy. Son regard bleu-vert avait pris une teinte sombre et sa mâchoire s'était crispée.
Une soudaine tristesse transparut sur ses traits qui s'étaient durcis et Annie en fut bouleversée.

  • Terry, je suis désolée, dit-elle soudain. Je n'aurais pas dû te parler d'elle. J'ai appris par les journaux que Suzanne et toi aviez rompu. J'imagine que tu as du souffrir et... pardonne-moi s'il-te-plaît, dit-elle en posant sa main sur la sienne.

La bouche de Terry avait pris un pli amer. Il serra la main d'Annie et lui sourit doucement.
  • Ne sois pas désolée, Annie, tu n'as rien à te faire pardonner, dit alors Terry. J'ai mal agi avec Suzanne et avec Candy. Avec Candy d'abord, pour lui avoir brisé le cœur et avec Suzanne ensuite, pour lui avoir laissé croire que je pourrais la rendre heureuse. Mais je m'étais trompé moi-même.
  • Je ne suis pas sûr que Candy ou Suzanne t'ait vraiment laissé le choix, dit prudemment Archie.
  • Peu importe, répondit Terry, elles ont toutes les deux été très malheureuses par ma faute. C'est une simple constatation, Archie. Suzanne est aujourd'hui heureuse, elle aime et est aimée en retour par un homme formidable. Nous nous sommes mutuellement fait beaucoup de mal mais c'est du passé maintenant et nous sommes amis.
    Mais, pour ce qui est de Candy... j'ai peur d'avoir causé des dégâts bien pires, des dégâts terribles. J'ai été tellement stupide et aveugle alors qu'elle n'a jamais cessé d'occuper toute la place dans mon cœur et mon esprit. Je n'aurais jamais du la laisser partir, voilà tout. Elle ne méritait pas d'endurer la peine que je lui ai infligée.

Annie s'était mise à pleurer aux derniers mots de Terry. Il avait dû tellement souffrir, lui aussi... Elle avait récemment pris conscience que Candy souffrait toujours de leur séparation, mais en silence.
Candy avait toujours été si forte, elle avait toujours su lui cacher ses peines... Mais sa solitude en disait long sur sa douleur, et le temps qui passait n'y faisait rien. C'était comme si elle avait totalement fermé la porte de son cœur et elle compensait cela par un extraordinaire dévouement aux autres et à son travail.

  • Ne pleure pas, Annie, s'il te plaît ne pleure pas, dit Terry doucement.
  • C'est juste que... tu as du beaucoup souffrir, répondit Annie en le regardant. Et Candy... tu la connais, elle est si gaie, si vive... Mais elle ne fait que cacher sa peine derrière un éternel optimisme et elle passe tout son temps à travailler. Je crois qu'Albert est le seul qui l'ait vraiment devinée. Il fait de son mieux pour lui changer les idées mais...
  • Terry, dit Archie en prenant la parole à son tour, Candy a totalement fermé son cœur. Enfin je veux dire par là qu'aucun homme ne peut l'approcher... Elle n'a toujours pas pu t'oublier, j'en suis certain et les dernières nouvelles parues dans les journaux ont du raviver sa peine de t'avoir perdu. Elle t'aime toujours, Terry. J'imagine que ta tournée t'a beaucoup occupé ces derniers temps mais... tu devrais essayer d'aller les voir à Los Angeles...

Terry ferma les yeux et des larmes roulèrent silencieusement sur ses joues. Annie et Archie étaient abasourdis de voir Terry ainsi. Lui qui était si secret, si sombre, autrefois tellement arrogant et orgueilleux venait de leur dévoiler une partie de son âme. Il essuya rageusement ses larmes et regarda le jeune couple.

  • La vérité, dit Terry, c'est que j'ai peur... et honte... J'ai saccagé le cœur de la personne la plus merveilleuse que j'aie pu rencontrer. Mais je l'aime tant que... J'ai peur que... Si elle me rejetait, je crois que je ne le supporterais pas ! Alors que ne pas savoir me laisse encore de l'espoir. Je sais que c'est totalement ridicule mais je suis complètement perdu. Comment pourrais-je avoir l'outrecuidance d'aller la voir après ce que je lui ai fait !
  • Candy avait fait un choix, dit doucement Archie, et je ne crois pas qu'elle t'ait demandé ton avis. Vous vous êtes trompés tous les deux, voilà tout. Tu as l'occasion de rattraper cette erreur, Terry. Ne laisse pas passer cette chance de partager la vie de la femme qui t'aime, et que tu aimes.
  • Tu pourrais lui écrire, dit Annie. Je suis sûre que ça la toucherait beaucoup. Écoute, passe demain à la maison avant de repartir. Tu verras Adrian et je te donnerais l'adresse de Candy et Albert.

*****

Providence, le jeudi 5 avril 1917
La représentation de ce soir avait été un succès et Terry rentra à son hôtel très rapidement, évitant de se rendre à la réception qui avait suivi.

Depuis son passage à Chicago, il n'arrêtait pas de penser à Candy. Les paroles d'Annie et d'Archie n'arrêtaient pas de tourner dans sa tête. Il n'en revenait toujours pas de s'être ainsi confié à eux mais ils représentaient ce lien ténu qui le rattachait encore à son passé et à Candy.
Il n'avait toujours pas osé lui écrire mais ce soir-là, il finit par se décider. Il devait laisser de côté sa fierté et affronter sa peur de perdre définitivement celle qu'il aimait depuis cinq longues années. Il avait une chance de la retrouver, de la revoir et peut-être de la reconquérir, il se devait de la saisir.


*****

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