003 - Partie 1 - Chapitre 3 : Espérances et désespérances


Los Angeles, le 11 avril 1917
Ce matin-là, quand le facteur apporta le courrier, Albert eut la surprise de trouver une lettre de Terry, adressée à Candy. Il la renvoya aussitôt à Chicago, espérant que Candy la reçoive au plus vite. Il envoya également un télégramme à New-York pour prévenir Éléonore que Candy n'était plus à Los Angeles mais à Chicago et que lui-même avait prévu d'y rentrer cette semaine.
Une bouffée d'allégresse l'envahit en pensant que les problèmes de Terry et Candy seraient sûrement bientôt résolus et que le jeune couple finirait pas se retrouver.

*****

Chicago, le mardi 17 avril 1917
Quand Albert arriva à Chicago, il se rendit aussitôt au siège du consortium André. Archie était en rendez-vous à l'extérieur et il ne trouva que Georges, très affairé.
  • Avez-vous des nouvelles de Candy ? demanda Albert, après qu'ils aient longuement discuté de travail.
  • Non, répondit Georges, elle a repris son travail à Sainte Joanna mais je ne l'ai pas vue depuis quinze jours maintenant. Je ne crois pas non plus qu'Archie ou Annie l'aient beaucoup vue car elle voulait enchainer les gardes pour pouvoir prendre des congés rapidement pour vos cérémonies.
  • Bon... je vais essayer d'aller voir chez elle, dit Albert pensivement. Elle a du recevoir une lettre de Terry et j'aimerais savoir ce qu'il se passe de son côté.
  • Je vais vous accompagner, répondit Georges, je connais son adresse et puis, cela me fera une pause si ça ne vous ennuie pas.
  • Non, non, bien au contraire. Allons-y, Georges.

Quand ils entrèrent dans l'immeuble où résidait Candy, ils furent automatiquement hélés par le concierge.
  • Excusez-moi, dit celui-ci essoufflé, il fallait que je vous voie parce que la jeune dame ne m'a pas dit où je devais transférer son courrier.
  • Comment cela transférer son courrier ? demanda Albert avec un froncement de sourcil inquiet.
  • Et bien oui, dit celui-ci... elle est partie il y a un peu plus de dix jours. D'ailleurs, je pensais vous voir avant, elle m'a dit qu'elle vous avait laissé des instructions là-haut, dit le concierge en se tournant vers Georges. Vous ne saviez pas ?

Albert s'élança en courant vers la cage d'escaliers sans attendre l'ascenseur.
  • Albert, attendez-moi, cria Georges en se précipitant à sa suite dans les escaliers. J'ai les clés.

Quand ils entrèrent dans l'appartement, Albert trouva immédiatement la lettre, posée sur la table, qui lui était personnellement adressée.



"Chicago, le 8 avril 1917,

Mon cher Albert adoré,
Tu vas beaucoup m'en vouloir, je le sais mais je ne pouvais pas faire autrement. Si je t'avais parlé de mes projets, tu m'aurais empêchée de partir, je te connais bien maintenant.

Comme tu dois l'avoir compris, je suis donc bien partie... pour l'Europe. Je ne l'avais pas prémédité mais les événements de ces derniers mois ont en partie motivé ma décision. Alors je vais tenter de te l'expliquer en souhaitant que tu me comprennes et que tu ne m'en veuilles pas trop.

Aujourd'hui, je sais que tous mes amis sont heureux. Vous serez tous mariés dans moins d'un mois et je n'ai plus de soucis à me faire pour vous, désormais.
Quant à moi, tu sais que j'ai beaucoup souffert de ma séparation d'avec Terry et que j'en souffre encore. Je ne sais si mon incapacité à l'oublier est liée aux articles que je lis dans la presse ou à ce que j'éprouve au plus profond de mon cœur. Parfois, je me demande même si je réussirai à l'oublier un jour. Mais pourtant il le faut. Je dois l'oublier puisqu'à l'évidence, il a réussi à le faire.
Il est célibataire depuis plusieurs mois maintenant et il ne m'a pas écrit. Cela m'a beaucoup attristée au début, mais je ne savais pas quoi faire et, après tout, il n'en avait peut-être pas envie. Il y a fort à parier qu'il m'a oubliée et que la séparation d'avec Suzanne l'a plus affecté que nous le pensions.

J'ai du mal avec tout ça, du mal à gérer mes sentiments... mais tu as su le deviner mieux que personne, c'est tellement dur, difficile et douloureux. Et puis, depuis quelques jours, les États-Unis sont entrés en guerre. Alors, je me suis engagée pour servir en tant qu'infirmière, comme mon amie Flanny. Là-bas, je serai utile, vraiment utile.
Ils ont tellement besoin d'infirmières, tu sais. Et puis, ici, je tourne en rond... il faut que j'arrête de penser et que je m'occupe un peu plus que je ne le ferais ici ou à Los Angeles. Pardonne-moi de ne pas t'avoir informé de ma décision plus tôt mais... j'avais trop peur que tu tentes de m'en dissuader.

J'ai menti à Georges, demande-lui de me pardonner aussi. Je n'ai pas non plus vu Annie et Archie, je leur ai juste laissé un mot leur disant que j'étais très occupée à l'hôpital. Je te charge aussi de m'excuser auprès de Tom, Patty et Alexandra. Et préviens mademoiselle Pony et  Sœur Maria, je leur écrirai. Toi, tu sauras trouver les mots, je le sais.

Albert, encore une fois, je te demande de ne pas m'en vouloir. S'il y a une seule personne sur cette terre qui soit capable de comprendre ce que j'éprouve, c'est toi. Je n'ai pas vraiment le cœur à me réjouir en ce moment. Je sais aussi que tu détestes la guerre mais pense que j'y vais pour soigner des blessés, ils ont besoin de moi et j'ai les compétences pour être utile là-bas. Ici je pense trop, il faut que je fasse quelque chose d'utile, que je me recentre sur les choses essentielles.

Je te promets de faire attention à moi, je vous aime tous. Je penserai à vous tous les jours et je vous promets de vous écrire le plus souvent possible. Quant à toi, Albert, tu as pris soin de moi pendant tant d'années que je ne pourrai jamais assez t'en remercier. Tu te souviens quand tu me disais qu'on formait la plus belle famille qui soit, tu avais raison. Tu es mon frère de cœur, mon frère tout court et je t'aime plus que tout. Sans toi, les choses auraient été si différentes, tu m'as tant apporté et tant appris.

Ne m'en veux pas, je t'en supplie, ça me tuerait. Là-bas, je réussirai à l'oublier et à aller mieux, je suis sûre que tu me comprends.
Ta petite sœur qui t'aime de tout son cœur.

Candy"


Albert pleurait en lisant la lettre de Candy. Il avait relâché son attention un court instant mais cela avait suffi.
  • Que se passe-t-il ? demanda Georges inquiet.
  • Elle s'est engagée, Georges. Elle est partie pour l'Europe.
  • Vous voulez dire que... ?
  • J'en ai bien peur... La lettre de Terry est arrivée quelques jours trop tard. Mon Dieu... Il faut que j'aille le trouver ! Que va-t-on pouvoir faire, maintenant ?
  • Vous pensez qu'elle est déjà partie ?
  • J'en ai bien peur, oui. Elle avait déjà reçu une formation d'infirmière de guerre et... avec le besoin de personnel compétent... Candy est une infirmière de premier choix, du pain béni pour eux.
  • Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous aider, Albert ?
  • J'ai besoin de réfléchir, dit-il en s'asseyant sur une chaise. Déjà, il va falloir que j'annonce ça aux autres... donc je dois rester par ici. Je vais vous envoyer à New-York, Georges, il faut que vous alliez chercher Terry. Quant à moi... je vais faire jouer mes relations... je dois la mettre à l'abri.
  • Voulez-vous que je parte aujourd'hui, monsieur ?
  • Écoutez, on va regarder les horaires de train... J'aimerais écrire une lettre à Éléonore Baker que vous lui remettrez avant de voir Terry.
  • Bien, Albert, je ferai comme vous voudrez.
  • Allons-y, alors, il n'y a pas de temps à perdre.

*****

Le surlendemain, Albert était à la maison Pony. Tous les amis de Candy étaient présents.
  • Tu peux nous dire ce qu'il se passe, maintenant, Albert ? demanda Archie. D'abord tu envoies Georges à New-York sans me prévenir... Ensuite, Candy n'est toujours pas là, j'aimerais bien que tu nous expliques ce qu'il se passe ?
  • Écoute Archie, j'ai envoyé Georges à New-York à ma place car sinon je n'aurais pas pu être là aujourd'hui et... il fallait... J'ai quelque chose à vous annoncer qui ne va pas vous plaire. Je dois dire que j'ai moi-même été très éprouvé par cette nouvelle et...
  • Qu'y a-t-il, Albert ? demanda Annie très inquiète. Il est arrivé quelque chose à Candy, c'est ça ?
  • Pas dans le sens où tu l'entends, Annie mais... oui, c'est à propos de Candy. Alors, voilà... elle... elle ne sera pas avec nous pendant un moment. Elle s'est engagée pour servir comme infirmière en Europe.

Il observa les visages qui l'entouraient et qui avaient tous pâli. Annie s'effondra en sanglotant dans les bras de mademoiselle Pony. Sœur Maria s'était saisie de son chapelet et priait silencieusement.
  • Mais comment as-tu pu la laisser faire ça ? hurla Archie.
  • Archie ! le réprimanda Annie. Tais-toi, tu sais très bien qu'il n'y est pour rien, tu connais Candy et Albert ! Comment peux-tu imaginer qu'il ait pu la laisser faire alors qu'il vient juste d'arriver ?
  • Archie, calme-toi, répondit Albert avec une grande tristesse dans le regard et la voix enrouée. Elle n'a prévenu personne, figure-toi, elle est partie alors qu'elle était à Chicago et bien avant mon arrivée, malheureusement.
    Mais, car il y a un mais, j'ai remué ciel et terre pour parer au plus pressé. J'ai appelé mes relations et j'ai réussi à obtenir qu'elle soit affectée à Paris, dans un service à l'arrière et qu'elle ne soit jamais envoyée au Front. J'ai fait tout ce que je pouvais mais, malheureusement, je ne peux pas faire plus.

Il se détourna vers la fenêtre et Alexandra vint à ses côtés et posa une main sur son bras. Quand il se tourna vers elle, ils purent voir les larmes qui brillaient dans les yeux d'Albert.
  • Merci, Albert, dit soudain Sœur Maria. Nous savons tous ici, à quel point vous aimez Candy et nous savons aussi qu'elle est impulsive et que personne n'aurait pu l'empêcher de faire ce qu'elle avait décidé. Merci pour Candy et pour nous. Nous allons prier pour elle mais je suis sûre que tout se passera bien. Maintenant, je vous demanderai à tous de continuer vos projets de fête et de mariage comme prévu. Parce que c'est ce que Candy aurait souhaité et je suis sûre qu'elle serait furieuse si nous modifions quoi que ce soit. Alors ! Tout le monde debout ! Nous avons fort à faire et la meilleure des choses est de nous occuper les mains et l'esprit. Et puis, nous devons bien ça à Candy, elle a tant fait pour nous tous.

Albert fut impressionné par la vigueur et l'énergie de la religieuse. Elle leur insufflait à tous la force de ne pas se lamenter. Immédiatement suivie par mademoiselle Pony et Annie qui motivèrent toute la troupe avec courage et une énergie débordante.
  • Je suis tellement désolée, dit Alexandra quand ils furent seuls. Ils étaient tous si choqués, si tristes.
  • Malheureusement, j'ai bien peur que le pire soit à venir, dit Albert en la serrant dans ses bras. Lorsque Terry va apprendre cela, il va être anéanti. Pourquoi faut-il donc que le sort s'acharne contre eux, encore et encore ? J'avais l'impression qu'ils étaient au bout du chemin, ils ont déjà tellement souffert tous les deux. Alexandra, c'est tellement injuste !

Il avait envoyé Georges à New-York, il devait ramener avec lui Éléonore Baker et Terry. Il avait reçu un télégramme la veille, lui indiquant qu'ils seraient tous à Chicago dès le dimanche suivant. Terry ne devait en aucun cas apprendre l'affreuse nouvelle avant qu'Albert ne puisse lui parler.
Il avait écrit à Éléonore en lui expliquant la situation, il l'avait suppliée de n'en rien à dire à Terry de peur que ce dernier ne commette un acte stupide en apprenant la nouvelle. Ils ne seraient jamais assez nombreux pour le dissuader de faire la moindre bêtise.
  • Tu crains tellement sa réaction ? avait doucement demandé Alexandra.
  • Il est tellement... il serait capable de s'engager sur un coup de tête rien que pour aller la rejoindre et s'il y a quelque chose que nous devons éviter à tout prix, c'est bien ça.
  • Qu'est-ce que tu comptes faire alors ?
  • Je n'en sais rien... de toute façon, Candy va rester coincée là-bas jusqu'à la fin de ce maudit conflit et qui sait combien de temps encore il durera... Je n'arrête pas de tourner et de retourner ça dans ma tête. Il pourrait aller en Angleterre assez facilement compte tenu de sa nationalité mais après ? J'ai aussi envisagé qu'un décès dans sa famille pourrait obliger Candy à revenir, mais... il faudrait mentir et elle serait capable de rester là-bas malgré tout. Je ne sais pas quoi faire, Alexandra. Je ne m'étais pas senti aussi démuni de toute ma vie depuis le décès d'Alistair.
  • Nous finirons bien par trouver, Albert. Nous trouverons une solution pour la ramener. Tout ira bien.
  • Tu crois ? dit-il avec la gorge serrée.
  • J'en suis sûre, répondit-elle avec force et détermination. Le ciel nous y aidera, les prières des orphelins bénéficient d'une force supplémentaire et, moi y compris, cette maison regorge de personnes que Dieu écoute attentivement, j'en suis persuadée.

Il la serra contre lui et pleura amèrement pendant de longues minutes. Alexandra le serrait contre elle, caressant ses cheveux blonds et priant silencieusement le ciel de protéger Candy.

*****

Comté de LaPorte, 20 avril 1917
L'effervescence qui régnait à la maison Pony dérouta totalement Albert. A l'approche des festivités du mariage de Patty, les enfants étaient surexcités et mademoiselle Pony, Sœur Maria, la tante Martha, secondées par Marie, la jeune infirmière qui avait remplacé Candy, ne savaient plus où donner de la tête. Malgré l'absence de Candy, tout ce petit monde s'activait joyeusement.

Annie avait loué une grande maison, située entre LaPorte et le petit orphelinat, pour y accueillir toute la famille et les invités, la maison de Pony étant bien trop petite pour loger tout le monde. Elle organisait les choses avec une maîtrise étonnante, réglant les problèmes qui survenaient avec intelligence et célérité, tout en prenant soin de son petit Adrian avec une dévotion émouvante.
Patty, quant à elle, semblait totalement dépassée, elle restait silencieuse et songeuse la plupart du temps. Mais elle était très heureuse et l'amour qu'elle avait pour Tom avait éclos avec vigueur, lui redonnant une confiance en l'avenir qu'elle avait perdu au décès d'Alistair.
Ce n'est qu'en fin de soirée, que Patty et Annie purent passer un moment tranquille, retrouvant leur complicité d'autrefois malgré l'absence de leur amie.
  • Dis-moi, Patty, tes parents ne t'ont toujours pas donné de nouvelles ? demanda Annie tristement.
  • Non, en fait je crois que j'ai aggravé mon cas en leur annonçant que j'allais épouser Tom, répondit Patty simplement. Mais comme je n'avais déjà plus de nouvelles, pour moi ça ne change pas grand chose ! répondit en Patty en riant devant la consternation de son amie.
    Ne t'inquiète pas pour moi Annie, la seule personne de ma famille dont j'ai besoin, c'est Tante Martha et elle est là. Tu es avec moi toi aussi et je sais que Candy est avec nous par la pensée, alors tout est parfait.
  • Tu en es sûre ? demanda Annie.
  • Oui, Annie, j'en suis sûre. Mais... Annie ? dit Patty en rougissant violemment. Je voudrais te poser une question... à laquelle ma mère aurait du répondre mais... c'est...
  • Demande-moi ce que tu veux, Patty, dit Annie avec sa douceur habituelle.

Patty gardait les yeux baissés et son teint pâle d'irlandaise avait pris une teinte écarlate.
  • C'est... j'ai peur de... c'est à propos de la nuit de noces, finit rapidement Patty en cachant son visage dans ses mains. Je ne sais pas... je...

Annie rougit légèrement mais ses yeux s'étaient mis à briller d'une étrange lueur. Elle prit une profonde inspiration avant de répondre à son amie.
  • Je ne sais pas comment parler de ça, c'est... c'est tellement intime et... différent de ce que ma mère m'avait dit ! Elle m'a parlé de quelque chose de honteux, qu'il faut cacher mais... c'était merveilleux pour moi. Archie est merveilleux... c'est comme si... comme si c'était le point culminant de notre amour... Je ne sais pas comment en parler autrement. Le seul conseil que je puisse te donner est d'écouter ton cœur et d'avoir confiance.
  • Merci Annie, dit Patty en serrant la main de son amie, c'est bien plus joli et rassurant que tout... que tout ce que je pouvais imaginer !
  • Tant mieux, alors, répondit Annie doucement.

Les deux amies s'étreignirent fortement, remerciant le destin de les avoir fait se rencontrer.

*****

Le lendemain, le mariage de Patty se déroula dans la joie mais Albert savait que l'ombre de Candy planait dans tous les esprits. Sous l'impulsion de sœur Maria, personne ne sembla se laisser gagner par la tristesse. Albert et Alexandra repartirent le soir-même pour Chicago.

*****

Paris, le samedi 21 avril 1917
Candy arrivait à Paris, avec toute une équipe d'infirmières volontaires qui avaient embarqué avec elle, payant sur leurs fonds propres leur transport et leur uniforme. Celles qui n'en avaient pas les moyens, travaillaient pour payer leur passage et Candy n'hésita pas une seconde à leur apporter son aide. Sur le bateau, elles avaient toutes été un peu malade après avoir été vaccinées contre la typhoïde mais elles étaient de nouveau sur pied à leur arrivée à Southampton.

Candy fut bouleversée de revoir l'Angleterre mais elle s'efforça aussitôt de chasser ses souvenirs et ses idées noires. Certaines de ses camarades furent affectées à des hôpitaux situés en Angleterre pendant que d'autres partirent pour Cherbourg où elles embarqueraient dans des navires-hôpitaux.
Le front occidental n'était pas très loin et Candy savait qu'elle pourrait se trouver très vite au milieu des combats mais elle était impatiente de commencer son travail.

Elle devait travailler dans une annexe de l'Hôpital Américain de Neuilly. L'hôpital avait été installé dans un bâtiment, initialement destiné à être un lycée, où se trouvait également le siège de l'Ambulance Américaine. On lui avait expliqué que l'hôpital pouvait accueillir jusqu'à 600 patients, qu'il était doté de plusieurs salles de chirurgie et qu'en liaison avec l'Hôpital Américain, une école permettait de former des infirmières et des gardes-malades.
Dès son arrivée, et du fait de son excellente formation à Chicago, elle fut immédiatement intégrée à une équipe de chirurgie et travailla pendant des heures, se confrontant pour la première fois à l'horreur des blessures que la guerre infligeait aux hommes.

Ce n'est qu'au bout de trois jours de travail harassant qu'elle put enfin prendre du repos. Sans s'en apercevoir, elle venait de gagner une réputation d'excellence auprès des chirurgiens de l'hôpital qui ne tardèrent pas à s'arracher ses services. Dans la chambre qu'elle partageait avec une de ses collègues, elle écrivit une lettre à Albert pour l'informer qu'elle allait bien.
Elle n'avait aucune idée de ce qui se passait à Chicago, ni du fait qu'Albert et Alexandra complotaient déjà pour accélérer son retour aux États-Unis, bientôt rejoints par Terry.

*****

New-York, le 21 avril 1917
Terry était rentré à New-York et avait couru chez lui dans l'espoir d'y trouver une lettre de Candy, mais il ne trouva rien. Sa mère entra précipitamment chez lui, quelques instants après lui.

  • Terry ! Tu es enfin rentré ! dit-elle en le serrant contre lui. Il faut que je te parle absolument.
  • Maman, qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'un ton fatigué.
  • J'ai reçu un télégramme d'Albert, dit-elle sans lui laisser le temps de placer un mot. Candy n'est plus à Los Angeles depuis un moment, elle est rentrée à Chicago pour le mariage d'une amie. Et puis, Albert organise aussi son mariage ces prochains jours et il aimerait que toi et moi y allions au plus vite. J'ai reçu la visite de son frère Georges, ce matin, il était ici pour affaires et il nous accompagnera durant le voyage vers Chicago.

Terry regarda sa mère avec attention. Il y avait quelque chose d'étrange dans son comportement, elle n'avait jamais été aussi volubile, elle paraissait surexcitée et angoissée à la fois.
  • Maman, excuse-moi pour ce que je vais te dire. Mais tu n'as jamais été aussi mauvaise actrice qu'aujourd'hui. Alors, maintenant, tu vas me dire ce que disait le télégramme et ce qu'il se passe réellement, dit-il en s'asseyant.

Éléonore se laissa tomber dans le siège face à lui et elle soupira longuement.
  • Je n'en sais rien, Terry. Je sens qu'il se passe quelque chose. Georges ne sait rien non plus. Tout ce que j'ai réussi à lui arracher, c'est qu'Albert veut impérativement que tu viennes. C'est comme si... comme s'il avait besoin de toi. J'ai senti comme... comme une urgence. Mais j'ai bien peur que nous n'apprenions rien de plus avant de voir Albert directement.
  • Il est arrivé quelque chose de grave à Candy, c'est ça ? demanda Terry d'une voix blanche.
  • Non, ça je n'y crois pas, dit sa mère. Albert t'aurait prévenu... pour je ne sais quelle raison, j'ai l'impression que c'est plus compliqué que ça. Je... je n'y comprends rien, Terry. Mais je suis sûre qu'il faut qu'on y aille.
  • Quand part le prochain train pour Chicago ? demanda Terry.
  • Il y en a un cet après-midi, Georges a déjà réservé nos places. Tu viens, n'est-ce pas ?
  • Bien sûr, mais tu ne m'enlèveras pas de l'idée qu'il est arrivé quelque chose à Candy. Tu es vraiment sûre que Georges ne sait rien ?
  • Oui, Terry. Je te l'ai dit, j'ai essayé de le faire parler pendant des heures mais... en vain.
  • Alors, allons-y, laisse-moi juste prendre quelques affaires propres.

Terry resta silencieux pendant presque la totalité du voyage. Il ne dormit pas et resta plongé dans ses lointaines pensées. Il ne pouvait pas croire qu'il se soit passé quelque chose avec Candy mais pourtant, au fond de lui, il sentait qu'il y avait un problème. Une sensation inquiétante lui étreignait le cœur depuis quelques jours. Il avait cru au début que c'était la crainte de ne pas trouver de lettre de Candy mais maintenant, il avait la certitude qu'il s'agissait d'autre chose et que Candy était en danger.

*****

En arrivant à Chicago le lendemain après-midi, un chauffeur les attendait et les conduisit directement au manoir André. Ils descendaient de voiture quand ils virent Albert et une jeune femme sortir sur le porche. Albert salua tout d'abord Éléonore et lui présenta, Alexandra, sa fiancée. Terry ne le quittait pas des yeux et il vit tout de suite les cernes qui assombrissaient les yeux de son ami. Quand ce dernier se tourna vers lui, il ne put s'empêcher d'être direct.
  • Bonjour, Albert. Alexandra, dit-il en s'inclinant devant la jeune femme. Je crois que j'aurais été très heureux de faire votre connaissance en d'autres circonstances. Albert, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, je veux savoir ce qui est arrivé à Candy. Et je veux le savoir maintenant.

Albert le regarda avec attention. Terry avait un regard étincelant et dur, mais Albert le connaissait assez pour deviner combien il était inquiet.
  • Elle va bien. Mais suis-moi, lui dit Albert, il faut que tu lises la lettre qu'elle m'a laissée.

Ils entrèrent dans le bureau d'Albert qui ouvrit son tiroir pour en sortir deux enveloppes. La première était la lettre que Terry avait adressée à Candy, toujours scellée. La deuxième était la lettre que Candy avait laissé à Albert avant de partir.
  • Ta lettre est arrivée trop tard, Terry, Candy était déjà à Chicago. Je l'ai renvoyée aussitôt pour qu'elle puisse la lire avant que j'arrive moi-même ici. Mais quand je suis entré dans son appartement, j'ai compris que nous étions tous deux arrivés trop tard, dit-il en lui tendant la lettre de Candy.

Alexandra était impressionnée par le jeune homme, elle connaissait son visage pour l'avoir vu sur des affiches mais il semblait différent. Il se dégageait de lui une aura très particulière, une force étonnante, malgré une amertume certaine et une grande dureté dans le regard.
Il paraissait très sombre, fermé et dégageait une élégance et une arrogance très aristocratiques.
Mais elle vit son visage se décomposer à la lecture de la lettre de Candy. Les larmes coulèrent silencieusement de ses yeux. Sa mère se mit également à pleurer en regardant son fils. Albert vint s'asseoir à ses côtés et posa son bras autour de lui. Terry se cacha le visage dans les mains, pleurant en silence, après avoir laissé la lettre de Candy glisser sur le sol.
  • Terry, je sais ce que tu éprouves, dit doucement Albert la gorge serrée. Dans quelques minutes, c'est la colère qui t'envahiras mais tu ne dois pas la laisser te gagner. Je ne veux pas t'entendre non plus dire que tu veux partir là-bas, toi aussi... d'abord parce que tu ne serais pas avec elle et... Maintenant que tu sais où se trouve Candy, je veux que tu saches que nous allons travailler ensemble à son retour. J'ai déjà pris des mesures pour qu'elle reste à l'abri...

La voix d'Albert se brisa finalement et Alexandra le vit pleurer à son tour. Elle ramassa la lettre de Candy et la tendit à Éléonore qui ne devait rien comprendre à la scène dont elle était témoin.
  • C'est de ma faute, Albert, dit Terry subitement. Toute cette hérésie a toujours été de ma faute depuis le début, et... parce que j'ai trop tardé... j'ai réussi à la faire fuir. Comment peux-tu ne pas m'en vouloir ?
  • Tais-toi, Terry, lui répondit Albert. Tu te trompes. Je vivais avec elle depuis plusieurs mois, j'aurais pu faire plus attention, moi aussi ! J'aurais du le voir, le deviner mais j'étais tout à mon bonheur...
  • Non, mais vous voulez bien cesser, tous les deux ! dit Alexandra avec colère. Je connais peut-être Candy depuis moins longtemps que vous deux mais je sais au moins une chose : elle aurait envisagé de partir sur le front que vous soyiez là ou non.
    Peut-être auriez-vous pu réussir à l'en dissuader, seulement je n'en suis même pas certaine. Elle considère son métier comme une vocation et plus encore, un devoir. Apporter le bonheur et le soulagement à ceux qui souffrent est chez elle un besoin viscéral. 
    Si elle est partie, c'est parce qu'elle était sûre qu'aucun de ceux qu'elle aime n'avait réellement besoin d'elle, du moins le croyait-elle.
    Alors qu'en Europe, on a besoin d'infirmières. Elle le savait et elle y était préparée et formée. Et si Candy n'était pas cette femme-là, nous ne l'aimerions pas autant. Alors, cessez immédiatement de vous lamenter et de vouloir prendre cette responsabilité sur vos épaules. Que croyez-vous qu'elle penserait en vous voyant ainsi ?
    Ce petit bout de femme a plus de force, de courage et d'abnégation en elle qu'il en est nécessaire pour affronter la vie. Là où la majorité des gens s'écroulent, elle fonce, elle ne lâche rien. Je l'ai vue travailler à Los Angeles, je l'ai vue se battre avec ses tripes pour sauver des enfants que même des médecins pensaient condamnés. Candy insuffle la force et la vie autour d'elle. Et si quelqu'un peut se sortir de n'importe quelle situation, y compris au milieu d'un conflit, c'est bien elle !
    Soyez fiers d'elle, souhaitez qu'elle rentre si vous le voulez, je vous autorise même à comploter pour ça. Mais, par Dieu, cessez de pleurnicher comme des veuves éplorées ! D'autant qu'elle est à l'arrière du front, puisque tu as fait le nécessaire pour ça, Albert !
    Je sais ce que vous pensez Terry, mais... cela fait plus de deux ans qu'elle cherche à vous oublier et qu'elle n'y arrive pas. Elle ne pensait pas à mal en partant. Elle veut juste réussir à ne plus souffrir, à vous laisser partir parce qu'elle a supposé que c'est ce que vous souhaitiez. Détrompez-la, Terry et écrivez-lui... dites-lui que vous l'aimez. Oubliez tout le reste et dites-lui que vous l'aimez, parce qu'elle, elle vous aime.

Les deux hommes la regardèrent avec stupeur. Elle avait parlé avec force, détermination et restait essoufflée de son discours mais ses yeux brillaient d'une colère contenue.
  • Elle a raison, dit Éléonore de sa voix claire. Vous n'avez pas le droit de vous laisser aller ainsi. Je ne sais pas comment nous allons réussir à la faire revenir mais j'ose croire que vous y arriverez. A condition que vous repreniez vos esprits tous les deux.
  • Venez avec moi, Éléonore, dit Alexandra. Nous allons aller préparer du café et du thé. Quant à vous messieurs, je vous conseille de vous repoudrer le nez et de vous refaire une beauté. Nous revenons avec des munitions pour préparer le plan de bataille.

Ils regardèrent les deux femmes sortir de la pièce sans émettre un seul son.
  • Dites-moi, Albert, dit finalement Terry, vous n'allez pas vous ennuyer ! Votre fiancée a au moins autant de caractère que Candy. Elles sont de la même trempe, je le crains pour vous !

Ils se regardèrent et un sourire éclaira leurs visages.
  • Pour faire face à des fortes têtes dans notre genre, il faut au moins ça ! répondit Albert. Bon, j'ai l'impression d'être un grand crétin maintenant.
  • Si ça peut vous rassurer, moi aussi...
  • Terry... je... j'ai fait le maximum pour faire jouer mes relations. Tout ce que j'ai pu obtenir, c'est qu'elle ne soit pas envoyée au front.
  • Je sais, Albert... Je me doute bien que vous avez fait tout votre possible. Vous avez une idée sur ce que nous pourrions faire maintenant ?
  • Pas vraiment, mais... je pense que ce qui pourrait nous faciliter les choses, c'est... qu'elle ait envie de revenir. Et ça, je crois que vous seul pouvez l'accomplir. Si j'étais sûr de ce qu'il y avait dans votre lettre, je la lui aurais aussitôt renvoyée. Enfin... dès que j'aurais eu son adresse exacte. Maintenant que vous êtes là, que vous avez lu sa lettre, peut-être pourriez-vous lui en écrire une autre ?
  • Vous savez, Albert, j'ai vraiment été un imbécile. Je me suis morfondu pendant des semaines, des mois, en tremblant de peur... Quand j'ai revu Annie, c'est elle qui m'a poussé à écrire cette lettre. J'étais sûr d'avoir fait énormément de mal à Candy, tellement de mal... au point que j'avais peur qu'elle ne veuille plus de moi et qu'elle me rejette après toutes ces années. Je ne m'étais pas imaginé du tout qu'elle ressentait autre chose, ni qu'elle attendait de mes nouvelles...
  • Je lui avais dit de vous écrire, mais pour les mêmes raisons que vous, elle n'a pas osé. Vous savez ce qu'elle m'a dit à l'époque : "Si je devais m'apercevoir, après tout ce temps, que ses sentiments pour moi ne sont plus ce qu'ils étaient, j'en souffrirais trop... C'est à lui de m'écrire, il doit savoir que je suis seule." Après ça, elle a toujours refusé d'évoquer ce sujet avec qui que ce soit.
  • Je... je vais lui écrire une autre lettre, dit Terry. Mais j'y joindrai quand même ma première missive. Elle doit savoir tout ce que j'ai sur le cœur, il est temps pour moi de faire taire mon orgueil. On a perdu assez de temps comme ça, elle et moi.
  • Ce que je craignais le plus, Terry, c'est que vous cherchiez à vous engager, vous aussi.
  • Vous me l'avez dit, tout-à-l'heure... ça aurait été stupide puisque j'aurais été envoyé au front, c'est à-dire loin d'elle. Avec le risque de ne plus jamais la revoir, au bout du compte. Non, même si j'avoue que cette idée m'a traversé l'esprit une seconde, je sais que ce serait stupide.
  • Tant mieux, dit Albert doucement.

Alexandra et Éléonore rentrèrent dans la pièce en apportant du café, du thé et des biscuits. Elles arboraient toutes deux un grand sourire qui étonna beaucoup Terry et Albert.
  • On dirait que ça va mieux, vous deux, dit Alexandra en servant le café. Ce qui tombe très bien puisqu'Éléonore vient d'avoir une grande idée.
  • Une grande idée pour quoi ? demanda Terry.
  • Vous voulez une tasse de thé ou de café, Terry ? demanda Alexandra avec un merveilleux sourire.
  • Du thé, merci. De quelle grande idée parlez-vous ?
  • Nous allons vous l'expliquer, dit doucement Éléonore.

Albert attendit que tout le monde soit servi avant de se tourner vers Éléonore
  • Dites-nous tout, Éléonore, à quoi pensez-vous ?
  • Et bien, dit celle-ci en regardant attentivement son fils, j'aimerais tout d'abord que tu écrives une longue lettre à Candy dans laquelle tu lui avoueras tes sentiments.
  • C'est déjà prévu, maman, répondit doucement Terry.
  • Bien, ensuite tu vas prendre des congés temporaires de la compagnie Stratford, à moins que notre nouveau projet n'intéresse Robert.
  • Mais de quel projet parles-tu ? demanda Terry
  • J'imagine que tu as déjà entendu parler de Sarah Bernhardt, l'actrice française ? L'automne dernier, le New York Times a publié un article sur elle dans lequel elle racontait qu'elle avait joué du théâtre, notamment sur le front, mais aussi dans un hôpital pour soutenir les blessés.
    Et bien, nous allons faire la même chose, Terry. Nous avons plusieurs choix, celui de jouer en anglais pour les britanniques et les américains, mais je doute qu'ils soient si nombreux. Alors je voudrais que nous préparions deux pièces, dont l'une sera jouée en français, d'autant que je sais que c'est une langue que tu parles très bien. J'ai pensé à une pièce de Feydeau, ce sera parfait, ses vaudevilles sont très drôles.

Terry était abasourdi par la suggestion de sa mère.
  • Vous voulez dire que vous allez jouer là-bas avec Terry ? demanda Albert surpris.
  • Et pourquoi pas ? Je bénéficie d'une certaine renommée moi aussi. Et puis je n'ai jamais eu l'occasion de jouer avec mon fils et... comme ça ne se produira jamais à Broadway, c'est l'occasion rêvée de le faire, non ? Et puis, je n'étais pas là pour lui quand il était enfant ; alors si je peux l'aider à retrouver Candy, ce sera pour moi une chance magnifique de racheter mes défaillances de mère. 
    La seule mauvaise nouvelle que je puisse te donner, Terry, c'est que pour mener à bien ce projet, je risque de dilapider une partie de ton héritage, dit Éléonore avec un sourire.
  • Maman, je ne veux pas hériter, tu n'es pas une mère défaillante et... je ne sais pas comment te remercier, dit Terry avec émotion.
  • Oh si, tu le sais. Tu vas te dépêcher d'écrire ta lettre à Candy. Quant à moi, je repars dès demain pour New-York, je passerai voir Robert pour toi et je vais m'occuper de monter ce projet qui me motive énormément ! Tu resteras ici avec Albert et dès que vous aurez des nouvelles de Candy, tu me préviendras !

Le soir-même, Terry écrivait une longue lettre à Candy.

*****

Albert et Alexandra se retirèrent dans l'ancier bureau d'Albert en fin de soirée. Alexandra s'installa dans le sofa tandis qu'Albert allumait un feu.
  • Qu'as-tu pensé de Terry ? lui demanda-t-il.
  • C'est un homme très jeune et très beau mais son regard est très dur, presque cinglant Si je l'avais rencontré sans savoir qui il était pour Candy, je crois que mon impression première aurait été différente et j'aurais eu beaucoup de mal à les imaginer ensemble.
  • Elle est son soleil, la coupa Albert.
  • C'est ce que j'ai cru déceler au fur et à mesure de la journée mais pour le reste, il a l'allure arrogante d'un aristrocrate britannique. Mais c'est son accent qui veut cela et... moi aussi, j'ai un accent. Il a cependant une âme très sombre, emplie de solitude et de tristesse, je le sens. Et sa mère lui voue la même dévotion que Candy, d'ailleurs. Mais le plus surprenant, c'est qu'il s'est détendu à ton contact. Il a presque fini par se laisser aller en fin de soirée et c'était agréable de vous voir rire, tous les deux.

Albert avait pris place à ses côtés et Alexandra s'était blottie dans la chaleur de ses bras.
  • Et donc, quel est ton bilan à son sujet ?
  • Si Candy l'aime autant, c'est plutôt un bon début et, lorsqu'il est détendu, c'est un compagnon très agréable et très cultivé, tout comme sa mère. Je les apprécie beaucoup, Albert, mais nous devons encore apprendre à nous connaître eux et moi.
  • Et nous deux, Alexandra... Je sais ce que les mauvaises langues disent, que nous nous connaissons à peine et...
  • Je n'ai aucun doute, Albert, si tu restes à mes côtés. Candy, toi et moi avons passé beaucoup de temps ensemble et nous avons appris à nous apprécier et... tu m'as fait tourner la tête, c'est possible. Mais mon coeur est certain de son choix, il n'a aucun doute. Tu es un être unique, Albert, unique au monde et je ne voudrais aimer personne d'autre que toi.

Albert lui sourit et l'embrassa doucement.

*****

Le lendemain, Albert apprit que Candy travaillait à l'Hôpital de l'Ambulance Américaine à Neuilly. Ils envoyèrent aussitôt leurs lettres.

*****

Ils ne reçurent des nouvelles de Candy qu'une semaine plus tard, quelques jours après le mariage d'Albert et d'Alexandra, auquel Terry avait assisté avec émotion.


"Neuilly le 25 avril 1917,

Mon très cher Albert,

C'est à toi que j'adresse ma première lettre de France, tu seras gentil d'embrasser tout le monde de ma part. Je promets de leur écrire bientôt mais ce soir, je suis bien trop fatiguée.
La traversée s'est très bien passée, à part le vaccin contre la typhoïde qui nous a toutes rendues malades, mes collègues et moi.
Nous sommes restées une journée à Southampton avant de repartir pour Cherbourg et je dois bien avouer que j'ai été submergée par l'émotion au souvenir de mes années au Collège de Saint-Paul. Tellement de beaux et de tristes souvenirs à la fois. Mais je n'ai pas eu le temps de m'appesantir, l'ambiance est très particulière, tu sais. On sent partout que la guerre fait des ravages, dans les esprits, dans les cœurs..

Dès mon arrivée à Paris, j'ai été conduite à l'annexe de l'Hôpital de l'Ambulance Américaine à Paris. Il a été installé dans un bâtiment magnifique à Neuilly, aux portes de Paris. Cet endroit était destiné à être un lycée et je suppose qu'il le redeviendra après la guerre. En revanche, je n'ai pas eu le temps de voir grand chose de Paris. A peine étions-nous arrivées qu'une cohorte de blessés est arrivée du front et j'ai immédiatement commencé à travailler en chirurgie. Je n'ai quasiment pas quitté le bloc pendant près de trois jours.
Seigneur, je crois que je ne comprendrai jamais une pareille boucherie. Si tu savais comme j'en veux à tous ces politiciens. Tous ces hommes, si jeunes, arrivent dans un état terrible, leurs blessures sont effroyables. Ils sont en train de sacrifier toute une génération, c'est ignoble. La seule chose qui me réconforte est de savoir que les gens que j'aime sont à l'abri en Amérique. Je ne devrais pas le dire, ça n'est pas très patriotique, mais je suis heureuse qu'aucun des hommes que je connaisse ne veuille s'engager. Nous avons déjà donné Alistair à cette misérable guerre, et cela est bien suffisant.

Sache que je vais bien, ce que je fais ici est nécessaire et je sens que j'aide beaucoup plus en souriant à mes patients plutôt qu'en leur envoyant des fonds depuis l'Amérique. Cela me fait du bien. Ces petits soldats ne le savent pas, mais quand je leur réchauffe le cœur, ils réchauffent un peu le mien aussi. Cette guerre est si difficile pour eux, si difficile.

Je vais te laisser maintenant car je suis épuisée, je n'ai pas du dormir plus de dix heures en trois jours alors là, je crois que je vais dormir au moins douze heures pour ma première journée de repos !

J'espère que tu ne m'en veux plus Albert. Embrasse Alexandra, vous me manquez beaucoup tous les deux.
Je t'aime, grand frère. Je pense à toi.

Ta petite Candy"

*****

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