004 - Partie 1 - Chapitre 4 : Correspondances


Paris, le 2 mai 1917
Candy travaillait avec ardeur et bonne humeur, distribuant ses sourires avec générosité sans perdre son efficacité. Elle alternait les soins en salle pour les convalescents et les heures passées en salle d'opération. Les médecins avaient très vite découvert et su mettre à profit ses compétences, sa précision et son grand sens du dévouement et ils semblaient ravis d'avoir une telle recrue à leurs côtés.
Il était également prévu qu'elle encadrerait de jeunes bénévoles qui souhaitaient devenir infirmières en les supervisant dans leurs tâches en salles de pansements et auprès des convalescents.

Ce n'est que le 2 mai qu'elle reçut ses premiers courriers en provenance d'Amérique. Il y avait une lettre d'Albert et une autre enveloppe, plus épaisse, dont elle découvrit avec une profonde émotion qu'elle avait été envoyée par Terry ! Mais elle dut attendre la fin de son service pour pouvoir les lire.

Elle s'installa sur un banc de la cour, à l'ombre des grands arbres. C'est avec une certaine fébrilité qu'elle ouvrit la lettre de Terry, son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine. La première feuille était une lettre qu'il lui avait envoyée à Los Angeles quelques semaines auparavant mais Candy ne l'avait jamais reçue... Elle fut abasourdie de découvrir que si elle avait seulement attendu quelques jours de plus, elle aurait pu la lire avant son départ.


"Providence, le 5 avril 1917,

Très chère Candy,

J'ai longtemps hésité à t'écrire mais je devais partir en tournée à travers les États-Unis pour jouer Coriolan et je savais que je ne pourrais pas me libérer avant longtemps. Après sept longs mois, la tournée se termine à la fin de cette semaine et je vais enfin pouvoir prendre quelques vacances.
La semaine dernière j'ai joué la pièce à Chicago. Je rêvais de pouvoir t'y retrouver mais j'ai appris qu'Albert et toi habitiez en Californie... En fait, j'ai eu le plaisir de voir Annie, Archibald ainsi que ton neveu Adrian. C'est un très beau bébé et le bonheur d'Archibald et d'Annie fait plaisir à voir. Ils s'aiment beaucoup tous les deux. Je devrais dire tous les trois.

J'imagine que tu as dû apprendre par les journaux que Suzanne et moi avions rompu et qu'elle allait se marier avec son médecin, qui est vraiment un homme formidable. J'aurais préféré que tu l'apprennes autrement mais je ne voulais pas raviver en toi la douleur de souvenirs que tu avais peut-être oubliés.
Pourtant, Annie et Archie m'ont laissé entendre que tu pourrais être heureuse de me voir. Ma tournée se terminant dans deux semaines, je rentrerai alors à New-York et j'espère y trouver la lettre où tu m'annonceras que tu me donnes l'autorisation de venir vous voir, Albert et toi.
Candy, il y a tant de choses que je voudrais te dire, que je voudrais te lire parce que je les ai écrites pour toi mais je n'ose pas. Alors je vais laisser Shakespeare parler pour moi.

C’est surtout quand mes yeux se ferment qu’ils voient le mieux,
car tout le jour ils tombent sur des choses indifférentes ;
mais, quand je dors, ils te contemplent en rêve
et, s’éclairant des ténèbres, deviennent lucides dans la nuit.

Ô toi, dont l’ombre rend si lumineuses les ombres,
quelle apparition splendide formerait ta forme réelle
à la clarté du jour agrandie de ta propre clarté,
puisque ton ombre brille ainsi aux yeux qui ne voient pas !

Oui, quel éblouissement pour mes yeux de te regarder à lumière vive du jour,
puisque dans la nuit sépulcrale l’ombre imparfaite de ta beauté
apparaît ainsi à travers le sommeil accablant à mes yeux aveuglés !

Tous les jours sont nuits pour moi tant que je ne te voie pas ;
et ce sont de brillants jours que les nuits où le rêve te montre à moi.


Mais j'en oublie l'essentiel... J'imagine que tu dois énormément m'en vouloir. J'ai trahi ton amour, je t'ai apporté tant de souffrance que je n'ose même pas rêver de ton pardon. Je veux juste que tu me laisses une occasion de t'exprimer tous mes regrets. J'ai besoin que tu l'entendes mais je comprendrai que tu ne le souhaites pas et je ne saurai t'en vouloir.

Je finirai ma lettre en te disant quelque chose que j'aurai du te dire il y a bien longtemps : j'aime beaucoup tes tâches de son, je les ai toujours adorées.
Avec toute ma tendresse et mon éternelle affection,

Terrence"


Son cœur se mit à battre violemment, les mots de Terry étaient si emprunts de pudeur mais ils exprimaient tant de sentiments profonds, tant d'amour... elle en fut bouleversée et ferma les yeux pour ne pas pleurer. Quand le tremblement de ses mains cessa enfin, elle commença à lire les feuillets suivants.

"Chicago, le 23 avril 1917

Ma douce Candy,

Tu ne peux pas imaginer ce que j'ai éprouvé en arrivant au manoir André aujourd'hui. Albert m'a fait lire ta lettre d'adieu et j'ai cru que mon cœur allait se briser une nouvelle fois quand j'ai compris ce que tu éprouvais encore pour moi et quel était le véritable motif de ton départ.

Je crois que j'ai encore prouvé que j'étais un imbécile mais je t'en supplie, Candy, ne m'oublie pas. J'ai trop tardé à t'écrire. Ne croie pas que l'envie m'en ait manqué, au contraire, mais j'avais si peur que tu m'aies oublié, que tu me rejettes. Cela aurait été tout-à-fait normal, étant donné ce que tu as enduré par ma faute. Et il y avait cette tournée qui s'éternisait... mais au fond, j'avais si peur de t'avoir perdue à jamais que j'ai repoussé le moment de t'écrire... Sache seulement que mes sentiments pour toi n'ont pas changé. En fait si, ils ont changé, ils n'ont fait que croître tout au long de ces années.

J'ai bien l'impression que le destin nous a encore joué un de ses sales tours dont il a le secret (ou bien est-ce toi cette fois ?) mais je n'abandonnerai pas. J'éprouve cependant une peur viscérale de ne pas réussir à regagner ton amour. Tout de toi me manque terriblement, ton rire, tes sourires, ta joie de vivre et ton affection pour moi.

Quand j'ai quitté Londres pour New-York, à l'époque, j'ai pensé que je ne te reverrai peut-être jamais mais d'un autre côté, je partais pour l'Amérique et j'espérais bien que tu finisses par y revenir.
Cet après-midi, j'ai appris de la bouche d'Albert que tu m'y avais suivi de peu, jusqu'à la maison Pony où nous nous sommes manqués de quelques minutes, parait-il... Mais tu me raconteras ça en détail quand nous nous reverrons. A Chicago non plus, nous n'avions pas réussi à nous voir. Mais je me souviendrai toujours de la très jolie jeune fille en uniforme d'infirmière qui courrait le long de la voie ferrée. Ce jour-là, j'ai su que, malgré le temps et la séparation, nous restions liés par un sentiment plus fort que l'absence. J'ai tellement travaillé par la suite pour pouvoir te revoir.
J'ai cru que lorsque nous nous retrouverions à New-York, ce serait pour ne plus jamais nous quitter. Mais encore une fois, le destin s'en est mêlé. Il faut croire que ce n'était pas encore notre heure.

Et puis après l'accident de Suzanne, tout a changé pour nous deux et j'ai vu l'enfer s'ouvrir sous mes pieds. J'ai cru qu'il allait m'engloutir à tout jamais. J'ai failli me perdre à cette époque. j'ai présumé de mes forces et je me suis rendu compte, bien trop tard, que t'avoir laissé partir avait été la plus grande erreur de ma vie.
Mais aujourd'hui, Suzanne a été soignée par un médecin qui, à défaut de lui rendre sa jambe, lui a rendu son autonomie et sa vie. Récemment, elle a triomphé à Broadway dans le rôle d'Iphigénie. Tu verrais comme elle a changé, c'en est presque incroyable. Elle est tombée amoureuse de ce médecin formidable et il l'aime en retour. Je sais que désormais elle est vraiment heureuse, elle doit se marier ces jours-ci.

J'ai commencé à espérer que l'on se reverrait. Nous étions libres tous les deux et j'allais achever ma tournée. Mais cette fois, tu m'as joué un drôle de tour, mon doux amour. Tu es partie si loin de moi que je reste démuni sans savoir comment faire pour te reconquérir, te rejoindre ou te faire revenir.
Que pourrais-je dire sinon que j'enrage de savoir que tant d'hommes profitent de ton sourire, de tes magnifiques yeux verts et de tes boucles dorées si indisciplinées. D'un autre côté, je suis tellement fier de toi, je sais que ton cœur généreux doit faire des miracles là-bas.

Je ne sais pas encore comment, mais je vais trouver un moyen pour venir à Paris. Je ne compte cependant pas m'engager : c'est toi que je veux affronter, pas la mort. Je veux te voir, je veux savoir si malgré toutes les peines, malgré toutes les années, il y a une possibilité pour que tu me pardonnes et que tu veuilles encore de mon amitié et de mon affection, voire de mon amour indéfectible.

Tu as envahi ma vie, mon cœur, mes pensées et je n'ai jamais réussi à me débarrasser de toi. Mon cœur s'est mis à t'aimer bien avant que mon esprit ne lui en ai donné l'autorisation. Aujourd'hui, je t'ai fait prisonnière de mon âme. Il n'y a jamais eu de place pour qui que ce soit d'autre, c'était impossible. Même si je l'avais voulu, il m'aurait été impossible de t'oublier. J'ai mis tellement longtemps à le comprendre mais maintenant je le sais, tu es la seule, l'unique amour de ma vie et il n'y en aura jamais d'autre.
Tu as vu, j'ai fait des efforts, j'ai ravalé mon orgueil et je me mets à nu pour toi. Permets-moi de déposer mon cœur à tes pieds, mon amour. De toute façon il t'a toujours appartenu. Tu pourrais même le briser si tu le voulais, toi seule en a le pouvoir.

Je vais rester encore quelques jours à Chicago, le temps de recevoir ta première lettre à Albert et de savoir si tu vas bien. Il a appris où tu travaillais et nous t'enverrons notre première lettre en même temps.
Ensuite, je rentrerai à New-York. Je dois préparer un projet de pièce de théâtre avec ma mère. Et oui ! Tu as bien lu ! Mais je t'en parlerai plus en détail ultérieurement. C'est un projet qui nous tient beaucoup à cœur à tous deux et je crois qu'il te plairait.

Je m'aperçois que je noircis des pages et des pages mais en le faisant, j'ai l'impression d'être avec toi et cela me rend vraiment heureux. Je ressens comme une paix intérieure. Quelque chose que je ne me rappelle pas avoir éprouvé depuis ce fameux été en Écosse il y a cinq années de ça.
Te rends-tu compte, cinq ans ! C'est si loin et pourtant je m'en souviens comme si c'était hier. Chaque instant passé en ta compagnie est gravé dans ma mémoire à tout jamais.

A l'heure qu'il est, tu dois être en France. Je pourrais te raconter les moments que j'y ai passé quand j'étais plus jeune mais je n'en ai pas le cœur. J'espère qu'un jour, tu accepteras que je t'emmène aux endroits que j'ai tant aimé dans cette ville de lumière et d'histoire. Je ne te connaissais pas encore à cette époque et j'étais si seul. Mon père m'y avait envoyé faire des études et j'y ai appris le français, il faudra que je révise pour te murmurer tous les mots d'amour que je rêve de te dire dans la langue de Molière.

Promets-moi de prendre soin de toi, j'ai besoin que tu vives, Candy. J'ai besoin de te savoir à l'abri à Paris, je tremble à l'idée que tu puisses te porter volontaire pour aller au front. Ne nous fais pas ça, je t'en supplie.
J'attends avec impatience de tes nouvelles.
Je t'aime.

Terrence"

Candy pleurait à chaudes larmes quand elle termina la lettre de Terry mais c'était des larmes de bonheur et de joie. Il l'aimait, Terry l'aimait. Il était avec Albert à Chicago, il avait du assister à son mariage avec Alexandra. Candy sentit son cœur s'envoler comme lorsqu'elle était encore adolescente.
L'avenir allait leur sourire désormais !
  • Quelque chose ne va pas, Candy ? demanda Nathalie, l'infirmière avec qui elle partageait sa chambre.

Elle était sortie dans la cour quelques instants plus tôt et avait trouvé Candy en larmes en train de lire un courrier. Quand elle replia sa lettre, quelques secondes plus tard, elle pleurait toujours mais un sourire semblait illuminer son beau visage.
  • Non, ce sont juste de bonnes nouvelles de chez moi, dit Candy en lui souriant.
  • Tu es sûre ?
  • Oui, répondit Candy. Mon frère s'est marié et il est très heureux ! Sa femme est une personne fantastique et généreuse. Je suis tellement contente pour eux, tu sais. J'ai aussi eu des nouvelles de mon fiancé et après les émotions de ces derniers jours, ça m'a touchée, voilà tout.
  • Tant mieux ! s'exclama Nathalie avec un grand sourire. Je ne te raconte pas le scandale si les patients avaient perdu leur nouvelle infirmière préférée, ajouta-t-elle en passant un bras autour des épaules de Candy.
  • C'est à croire que la guerre leur a donné à tous un cœur d'artichaut ! dit Candy en riant, aussitôt rejointe par celle qui était devenue son amie en peu de temps.
  • Tu as raison ! Ils sont tous plus infernaux les uns que les autres ! ajouta-t-elle sans cesser de rire.
  • Tu as fini ton service ? demanda Candy
  • Oui, pour aujourd'hui, en tout cas, et toi ?
  • Moi aussi. Je suis épuisée... à vrai dire, je suis tellement fatiguée depuis que je suis ici que je ne crois pas avoir jamais aussi bien dormi !
  • C'est pareil pour moi ! Tu viens, on va aller manger un peu, tu en as besoin et moi aussi !
  • D'accord, dit Candy en songeant qu'elle lirait la lettre d'Albert plus tard.

Un peu plus tard, après un frugal repas, elles regagnèrent leur chambre et Nathalie ne tarda pas à s'endormir.
Candy était assise devant le petit bureau, se préparant à lire la lettre d'Albert et à écrire quelques missives pour ses amis et surtout pour Terry.

"Chicago, le 23 avril 1917

Petite Candy,

Tu as du lire la lettre de Terry à l'heure qu'il est. Je n'imaginais pas que sa première lettre arriverait trop tard et j'en suis tellement désolé. Je croyais que tu attendrais la fin de sa tournée mais je comprends que les événements et ta peine aient pu précipiter ta décision de partir. Même si je le regrette.

Il faut que tu saches que je ne t'en veux pas. J'aurais pourtant préféré que tu assistes à mon mariage mais je ne t'en veux absolument pas. Nous sommes tous très tristes de te savoir si loin même si je sais que le travail que tu fais là-bas est essentiel et bénéfique. Comme tu le sais, j'ai toujours été opposé à ce conflit mais je sais aussi que tu n'es pas partie pour te battre mais pour porter secours à tous ces hommes qui ne sont que des victimes de cette maudite guerre.

Tu as du être surprise de découvrir que Terry se trouvait au manoir avec nous mais quand je me suis aperçu que tu ne répondrais pas avant longtemps à sa lettre, j'ai eu peur de ce qu'il pourrait en penser et je me suis débrouillé pour le faire venir ici avec sa mère. Je dois bien t'avouer qu'il a été très bouleversé en lisant ta lettre d'adieu... et moi aussi, pourtant je l'avais déjà lue.
Alexandra a su nous remonter le moral, mais tu la connais assez maintenant pour savoir qu'elle ne nous aurait pas laissés nous lamenter très longtemps.

Nous espérons tous maintenant que cette guerre se termine au plus vite, parce que tu nous manques à tous. Je te demanderai seulement de prendre soin de toi parce que dans le cas contraire, je t'en voudrais beaucoup. Nous nous languissons tous de te voir rentrer saine et sauve. Et puis... il y a quelqu'un qui t'attend impatiemment ici, mais tu le sais déjà...
Alexandra et Éléonore rêvent déjà d'organiser votre mariage mais peut-être que je m'avance trop ! Tu me manques, petite sœur. Tu me manques beaucoup. Dépêche-toi de revenir.
Ton grand frère qui t'embrasse affectueusement.

Albert

PS : Alexandra me tuerait si j'oubliais de te dire qu'elle t'embrasse tendrement"


Candy fut très émue de la lettre d'Albert. Elle écrit plusieurs lettres à ses amis ainsi qu'à Terry. Et ce sont ses mots qu'elle relut longuement avant d'aller se coucher et de s'endormir avec un grand sourire sur les lèvres.

*****

Paris, le 9 mai 1917
Ce jour-là, Candy reçut un paquet et plusieurs lettres d'Amérique. Le colis contenait une jolie robe blanche en soie brodée, confectionnée par les femmes de la maison Pony, accompagnée de lettres et de dessins des orphelins. Il y avait aussi une lettre d'Annie, d'Albert et de Terry.
Tous lui souhaitaient une joyeux anniversaire, lui promettant des cadeaux à son retour. Elle n'ouvrit la lettre de Terry qu'en dernier.

"New-York, le 28 avril 1917

Ma très chère Candy,

Au moment où je t'écris, tu n'as sûrement pas encore reçu ma première lettre et j'espère que celle-ci arrivera à temps pour te souhaiter un joyeux anniversaire. Tu vas avoir dix-neuf printemps, mon ange et ce mois de mai qui s'annonce ne peut m'empêcher de me rappeler celui de tes quatorze ans, et de la magnifique Juliette avec qui j'avais dansé.
Je me souviens avoir été un bel imbécile ce jour-là (une fois parmi tant d'autres !). J'étais fou de jalousie mais ce n'est pas une excuse. Aujourd'hui encore je suis jaloux, jaloux de tout ce temps que tu passes loin de moi. Il me tarde vraiment d'avoir de tes nouvelles, tu sais... mais je vais m'arrêter avant d'écrire des bêtises. Passe un bon anniversaire, mon ange. Je suis avec toi par la pensée, à chaque instant.
Avec tout mon amour,

Terrence

PS : Éléonore te souhaite un bon anniversaire. Elle t'embrasse très affectueusement."


"Merci, Terry, pensa-t-elle. Et merci à vous, Éléonore. Lui avez-vous dit que nous nous étions rencontrées il y a si longtemps à Rockstown ? Lui avez-vous seulement parlé des lettres que nous échangions ? J'aime votre fils de tout mon cœur, vous le savez... Vous avez toujours tout compris et vous m'avez donné votre affection, je ne l'oublierai jamais.
Et toi, Terry, tu parais si... tellement plus mûr, tu me dis plus de choses que tu n'en as jamais dites ! J'ai tellement hâte de te revoir et d'un autre côté, j'ai si peur...
Non, ça n'est pas vraiment de la peur, je me sens intimidée et nerveuse. Et j'ai tant de mal à y croire. Terry... mon amour, toi que j'ai tant aimé et que j'aime toujours, il faut croire que le destin tourne enfin en notre faveur."

Elle rangea soigneusement ses lettres dans une boite, avec toutes les autres. Ce soir, elle n'avait pas très faim, elle décida de prendre une douche et de se coucher tôt, la journée du lendemain promettait d'être longue et elle était épuisée.

Durant l'après-midi, elle avait appris que Flanny travaillait ici au début du conflit, elle ne semblait pas s'être fait beaucoup d'amis mais tout le monde reconnaissait ses excellentes compétences. Par la suite elle s'était portée volontaire pour travailler dans une ambulance chirurgicale. Ils étaient toute une équipe dans ce type de véhicule et le chauffeur était un volontaire avec une histoire particulière.
Il avait été trouvé blessé en 1916, avec de nombreuses fractures et des brûlures mais le problème majeur était son amnésie ; il n'avait jamais recouvré la mémoire mais s'était porté volontaire pour conduire des ambulances.

Cette histoire l'avait marquée car le jeune garçon qui, aux dires de tous, était fort sympathique, avait choisi le prénom d'Anthony. C'était Flanny qui l'avait soigné et il lui en était resté très reconnaissant. Candy espérait vraiment pouvoir revoir son ancienne camarade et faire la connaissance de celui qui avait réussi à devenir son ami.

*****

New-York le 14 mai 1917
Éléonore était ravie, grâce au soutien et à la célérité d'Albert entre autres, elle était en passe d'obtenir toutes les autorisations nécessaires pour organiser une tournée de deux semaines en France. Il était prévu de jouer dans plusieurs hôpitaux ainsi que sur des postes du front occidental. Ils prépareraient deux pièces, l'une en anglais pour les troupes alliées, et l'autre en français. Elle avait choisi avec Terry un vaudeville de Feydeau en français et une pièce d'Aphra Behn pour la pièce en anglais.

Ils avaient tous les deux trouvé toute une équipe d'acteurs, ayant une certaine renommée et parlant au moins quelques mots de français, qui étaient prêts à s'impliquer dans le projet. Elle avait réussi à les convaincre de participer bénévolement mais elle savait que sa propre renommée rejaillirait sur eux et leur ouvrirait plus de portes par la suite.

Ils avaient prévu de répéter pendant trois mois et le planning s'annonçait d'ores et déjà intense et fatigant. Mais Terry était animé d'une volonté et d'une énergie qui stimulaient et se communiquaient à tous.
Elle le sentait presque heureux pour la première fois de sa vie. En tout cas, il vivait dans l'espoir, l'espoir d'un bonheur qui était plus proche que jamais. Et il souriait tellement plus souvent !
  • Maman, tu es là ? cria Terry en entrant dans la maison.
  • Je suis dans mon bureau, mon chéri, répondit-elle de sa voix forte et claire.
  • J'ai une bonne nouvelle ! dit-il en entrant dans la pièce. Robert nous a trouvé une salle de répétition et au besoin, il nous prêtera le théâtre, ajouta-t-il en s'asseyant face à elle, le sourire aux lèvres.
  • Alors c'est parfait, Terry ! On peut commencer à répéter la semaine prochaine, tous les acteurs seront disponibles. Au fait, j'ai fait une demande pour me faire installer le téléphone et Albert aussi, cela facilitera nos communications à l'avenir.
  • Il est reparti pour Los Angeles ? demanda Terry.
  • Non, pas encore, mais je crois qu'il a prévu de le faire à la fin du mois. Alexandra ne peut pas laisser ses affaires trop longtemps, si j'ai bien compris. Tu restes dîner ?
  • Je vais d'abord passer chez moi pour voir mon courrier, si tu le veux bien ! répondit Terry avec un sourire qui en disait long sur ses attentes.

En rentrant chez lui, il trouva une lettre de Candy. Cela faisait déjà quelques jours qu'il l'attendait avec une impatience grandissante. Il s'installa dans son fauteuil et ouvrit l'enveloppe avec une certaine nervosité.

"Paris, le 2 mai 1917

Mon cher Terry,

Je ne sais même pas par quoi commencer. J'ai été tellement émue, tellement bouleversée en lisant tes lettres ! Ces derniers temps, j'ai tant cherché à te chasser de ma mémoire mais... en vain.
Et maintenant, je découvre que c'était inutile.
Je voudrais te dire que je regrette de m'être portée volontaire pour venir ici mais ce n'est pas le cas et je suis sûre que tu me comprends. Si tu savais l'horreur quotidienne que vivent tous ces soldats, et il y a tellement besoin de personnel médical ici que c'en est effarant. Albert a raison de dire que la guerre est une totale barbarie, tu n'imagines pas à quel point ! Mais ce que je fais ici est utile et nécessaire.

Je veux que tu me promettes de ne jamais t'engager, je ne le supporterai pas. Promets-le moi, Terry, je t'en supplie. Savoir que les gens que j'aime sont à l'abri de cette horreur rend mon quotidien tellement plus supportable, tu n'imagines pas à quel point !
J'espère sincèrement que ce conflit se terminera bientôt, il n'a déjà que trop duré. Les américains sont attendus avec impatience, tu sais. Ces derniers jours, ce sont les britanniques qui s'illustrent en repoussant les allemands du côté d'Arras, les français sont épuisés et les mutineries se multiplient. Comme si les blessés des combats ne suffisaient pas...

Mais bon, il faut que j'arrête de parler de ça, il y a tant d'autres choses dont je voudrais te parler. Je voudrais pouvoir te les dire plutôt que de te les écrire mais pour cela, nous devrons attendre encore un peu. Nous avons déjà attendu tellement longtemps, tous les deux, que j'ai encore du mal à réaliser.
Après notre séparation à New-York, j'ai cru perdre toute raison de continuer. Avant, je vivais dans l'espoir que nous finirions par nous retrouver et nous revoir ; mais après cette séparation, j'ai vécu des moments très douloureux. En arrivant à Chicago, j'étais tombée malade et j'ai appris qu'Alistair s'était engagé. Et quelques semaines après, il était mort. Cette période a été très triste à bien des égards et si je n'avais pas eu Albert à mes côtés, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais tout cela appartient au passé désormais.

Tu m'as tant manqué toutes ces années, Terry. Je t'avais promis d'être heureuse mais je n'ai jamais véritablement réussi. J'ai vraiment essayé cependant... mais c'était impossible. Lire ces mots où tu dis que tu m'aimes m'a bouleversée à un point inimaginable. Je voudrais pouvoir me blottir dans tes bras et t'entendre me murmurer ces mots. Moi aussi, je t'aime Terry. Mon cœur bat pour toi depuis cinq ans et il n'a jamais cessé de battre pour toi.

Je me suis tellement battue contre ça, parce que je n'en avais plus le droit, ta vie était avec Suzanne et elle m'avait promis de te rendre heureux. Et puis, cette année, le jour de ton anniversaire, j'ai découvert qu'elle allait épouser quelqu'un d'autre.
J'ai tellement eu peur que tu traverses à nouveau une période difficile mais, à l'époque, Albert m'a fait comprendre que c'était peu probable. Alors, j'ai recommencé à espérer que nous puissions nous retrouver mais je n'osais pas t'écrire. Je voulais te laisser du temps et pourtant j'attendais, j'espérais une lettre de toi avec tant d'impatience !


Et aujourd'hui, j'ai reçu ces lettres tant attendues et j'ai cru que mon cœur allait en exploser de joie. J'en pleurais de bonheur quand une de mes camarades m'a vue. Elle a cru que j'avais reçu de très mauvaises nouvelles mais tout ce que j'ai trouvé à lui répondre était que j'avais reçu une lettre de mon fiancé. Pardonne-moi, Terry, mais j'étais si heureuse que je n'ai rien trouvé de mieux à dire.

Il faudra que tu me dises quels sont les endroits que tu aimes à Paris, j'irai m'y promener en pensant à toi dès que j'aurai des journées de repos.
Mais il est tard maintenant et mes journées sont très longues alors je vais aller me coucher en pensant à toi. Je ne devrais pas compte tenu de toutes les souffrances qui m'entourent mais je nage dans le bonheur. Il me tarde de te retrouver à New-York.

Évite cependant de laisser des projecteurs tomber sur tes partenaires de théâtre, je ne supporterai pas de te perdre encore une fois.
Je t'aime, Terry, je t'ai toujours aimé.
Je t'embrasse tendrement.

Mademoiselle Tarzan Tâches de Son"


Terry fut très ému en découvrant qu'elle avait signé sa lettre en utilisant le surnom qu'il lui donnait autrefois avec tant d'affection. Elle avait tellement détesté ce surnom !
Il lut et relut sa lettre une bonne dizaine de fois avant de s'apercevoir que le soleil s'était couché. Il la rangea précieusement et retourna chez sa mère pour aller dîner.
Elle l'accueillit avec un grand sourire et le serra dans ses bras.
  • Tu en as mis du temps, j'imagine que c'est bon signe.

Terry la regarda avec un lumineux sourire.
  • Je suis heureux, maman. Quand je pourrai la voir, je serai aux anges et quand je l'aurai épousée, je serai comblé !

Elle ne répondit pas mais son sourire était éloquent. Quand il vit des larmes perler au coin de ses yeux, il la prit dans ses bras pour la serrer contre lui.
  • Tu sais ce qui me ferait plaisir ? lui dit-il doucement. J'aimerais lui offrir une émeraude en guise de bague de fiançailles et... j'aimerais que tu m'aides à la choisir.
  • Rien ne pourrai me faire plus plaisir, Terry, répondit-elle d'une voix étranglée.
  • Maman ? J'ai faim !
  • Alors, allons-y, dit-elle en relevant la tête vers lui en souriant. C'est prêt.

*****

New-York le 18 mai 1917
Les répétitions se passaient très bien et Terry avait trouvé une bague de fiançailles pour Candy. Il téléphona à Albert pour le prévenir de ses intentions et reçut la bénédiction de son ami. Il avait, lui aussi, reçu des nouvelles de Candy et elle lui avait dit combien elle était heureuse d'avoir des nouvelles de Terry.
Terry avait emménagé chez sa mère et, depuis quatre jours, il cherchait activement une maison avec un jardin pour Candy et lui. Ce soir, il avait vu une maison dans le quartier de Riverdale qui lui avait beaucoup plu. Il attendait de la revoir en plein jour pour se décider définitivement mais il avait été séduit par l'endroit. La vue sur l'Hudson était magnifique et le parc était très arboré, il y avait même une petite colline avec un grand chêne dans un coin du jardin.
Il attendit d'être dans sa chambre pour lire la lettre de Candy qui était arrivée aujourd'hui.

"Paris, le 9 mai 1917

Terry, mon amour,
J'ai reçu ta lettre pour mon anniversaire mais ici, le courrier arrive quand il peut alors j'ai tout reçu aujourd'hui ! Mais je savais que vous étiez tous avec moi, et toi, tu m'accompagnes à chaque instant.

Tu embrasseras ta maman de ma part et tu peux lui dire que j'adorais ses lettres et donc, si elle a envie de m'écrire, cela me fera très plaisir.

Tu sais, ici, je n'ai pas beaucoup de temps pour m'ennuyer, les blessés ne cessent d'affluer mais il semblerait que les Alliés aient bien avancé au nord du front occidental. Si tu savais quel enfer vivent ces pauvres jeunes soldats, j'entends des choses terribles. Il y en a tellement qui meurent ou qui resteront définitivement abîmés, transformés irrémédiablement par ce qu'ils ont vécu. Et ça ne s'arrête jamais ; le pire, c'est que je suis sûre que de l'autre côté, c'est pareil...

Pardonne-moi de te raconter ces horreurs mais promets-moi de ne jamais, jamais t'engager. Promets-le moi, mon amour, tout comme je te promets de ne pas me porter volontaire pour travailler sur le front. Si mon travail ici est moins glorieux et moins dangereux, il n'en est pas moins nécessaire et bénéfique.

Mais je préfère parler de souvenirs plus gais et plus légers. Tu évoques ce merveilleux Festival de Mai où il nous est arrivé tant de choses en une seule journée.
Je me rappelle surtout y avoir dansé avec toi, je n'oublierai jamais la chaleur de tes mains, la douceur de ton regard quand je tourbillonnais dans tes bras sur la colline. Ta colère, ta jalousie... Et puis, ce jour-là, tu m'as rendu un fier service en regagnant la chambre de méditation avant moi !
Tu venais de me prouver à quel point tu pouvais également être tendre et généreux. C'est seulement quelques années plus tard que je me suis aperçue que si tu avais pu arriver à temps, c'est parce que tu veillais sur moi. J'en ai été bouleversée.

Mais je croyais aussi que je n'arriverai jamais à te comprendre, tu étais si imprévisible ! Ce n'est qu'en Écosse que j'ai vraiment appris à te connaître. Et c'est aussi là-bas que tu m'as ouvert le chemin de ton cœur avant de me donner mon tout premier baiser. Si tu savais à quel point tout cela m'effrayait, je ne te comprenais pas toujours et cela me faisait si peur ! Mais en vérité, tu m'avais libérée de mon passé et tu m'avais déjà apprivoisée. Mon cœur le savait même si mon esprit luttait encore un peu.

A notre retour de vacances, je t'ai guetté un peu partout... mais c'est la lettre d'Albert qui m'a donné le prétexte pour me rapprocher de toi. Cet après-midi-là, j'ai soudain pris conscience que je me sentais bien avec toi ; à tes côtés, j'éprouvais une sorte de paix intérieure. C'était tellement unique et c'était nouveau pour moi, aussi. C'était juste avant que nous ne soyons piégés par Elisa et que tu quittes Londres.

Ce sont tous les merveilleux souvenirs des bons moments que nous avons passés ensemble qui me réchauffent le cœur chaque jour. Et maintenant, je sais que nous nous en ferons bientôt de nouveaux.
Je t'embrasse très tendrement,

Ta Candy,

PS : Merci encore pour tes vœux d'anniversaire, ils ont comblé mon cœur !"


Terry se coucha avec l'esprit en ébullition. Elle avait évoqué leurs souvenirs d'Écosse et lui ne cessait de penser à leur premier et unique baiser. Le corps de Candy tout contre lui, la douceur de ses lèvres et la chaleur de sa peau. Tous ces souvenirs qui embrasaient ses sens et réveillaient le désir qu'il avait d'elle. Il se sentit coupable et sortit de sa chambre pour prendre un bain et essayer de se détendre.

*****

Paris, le 20 mai 1917
Ce soir-là, Candy se rendit dans sa chambre tout de suite après le repas. Le lendemain elle avait une journée de repos et elle avait prévu d'aller se promener dans Paris.

Mais surtout, elle avait reçu une nouvelle lettre de Terry et elle était impatiente de pouvoir la lire, seule dans sa chambre. Ce soir, Nathalie était de garde et elle pourrait profiter de ses moments de solitude pour lire et relire les lettres de Terry qui la rendaient si heureuse.

"New-York, le 14 mai 1917

Ma petite Tâches de Son adorée,

Petite précision : j'ai toujours adoré tes tâches de son, mais la première fois que tu m'as vu, je ne voulais pas que tu puisses penser que je pouvais être triste ou que tu voies ma faiblesse. Alors par orgueil, j'ai tout de suite cherché à te provoquer... une forme de défense ridicule, je l'avoue. Mais je les adore tes tâches de rousseur, elles te donnent un charme fou, depuis toujours.

Maintenant je veux te dire que ta lettre m'a rendu très heureux. Je l'ai lue et relue une bonne dizaine de fois. C'est merveilleux de sentir la douceur de tes mots, leur caresse sur mes maux. Je découvre la saveur du paradis après tant de douleurs.
Mais pour être honnête, ce qui m'a le plus bouleversé a été de lire que tu m'appelais ton "fiancé". Alors permets-moi de te prévenir, j'ai bien l'intention de te faire ma demande officielle en mariage dès que nous nous verrons. J'ai même eu l'outrecuidance d'en parler à Albert, qui m'a répondu que si tu étais d'accord, il nous donnait sa bénédiction. Alors n'hésite pas à continuer à m'appeler ainsi, mon amour.

Mais j'avoue être rongé par la jalousie. Je sais que je te l'ai déjà dit mais quand je t'imagine veiller et prendre soin de tous ces hommes, je les déteste de pouvoir respirer le même air que toi... J'ai surtout très peur que tu te laisses séduire par un fringant officier français ou un médecin ! Mais n'aie crainte, mon ange, j'ai une totale confiance en toi. C'est vrai, j'avoue me laisser encore gagner par mes mauvaises pensées, tu me connais... Je te promets de faire des efforts pour mon mauvais caractère. Je te promets aussi de ne jamais chercher à m'engager et puis pour les américains, je suis anglais et pour les anglais, je suis américain. Alors ne t'inquiète pas concernant mon appel sous les drapeaux, ça n'arrivera pas.
Je t'attends et je m'efforce tant bien que mal d'être patient. Ne t'inquiète pas non plus pour les projecteurs, je fais toujours tout vérifier plusieurs fois depuis l'accident de Suzanne.
Et comme tout le monde connait son histoire, on m'autorise ce caprice de star. Donc, ça ne risque pas de se reproduire.

Tu me demandes quels endroits j'ai aimés à Paris... il y en a tellement. Mais en venant de Neuilly, si tu descends les Champs-Élysées jusqu'à la Concorde, tu trouveras le Jardin des Tuileries et ses magnifiques fontaines. J'adorais la fraîcheur des recoins de ce parc. Et comme le Louvre est juste au bout, tu es environné par l'art et la beauté. Je ne sais pas si par ces temps de guerre, le musée est toujours ouvert mais leurs collections sont exceptionnelles. Il te faudra plusieurs jours pour en faire le tour ! Je te recommande de commencer par les antiquités, toutes les antiquités.
Maintenant, j'imagine qu'ils ont fermé le musée en raison de la guerre mais si tu aimes les jardins, visite aussi le Parc Monceau ou bien les Buttes-Chaumont, c'est un endroit très romantique, tu y penseras à moi. Mais il y a à Paris tant de jardins magnifiques... J'aimerais tant être avec toi quand tu t'y promèneras.

Tu me manques, petite Tâches de Son. Ton "fiancé" qui t'aime et qui t'embrasse tendrement.

Terry"

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