005 - Partie 1 - Chapitre 5 : Amnésies


New-York, le 27 août 1917
L'avant-dernière semaine des répétitions venait de commencer. Dans moins de quinze jours, ils seraient tous en route pour Southampton, puis pour la France. Terry était gagné par l'impatience mais il évitait de laisser la mauvaise humeur gâcher son travail.
Il ne pensait qu'à Candy, et au bonheur de la voir bientôt. Ils continuaient à correspondre très régulièrement et ils se nourrissaient l'un l'autre de leurs promesses d'amour et de bonheur futurs.
Ce soir-là, une nouvelle lettre de Candy l'attendait.

"Paris, le 17 août 1917

Mon Cher Terry,

Tout d'abord, quelques nouvelles d'ici, cela fait un mois que nous dépendons de la Croix-Rouge Américaine mais rien n'a changé, nous soignons toujours autant de blessés. Après le succès de la bataille de Messines, les britanniques continuent à s'illustrer à Ypres, au Nord-Ouest de la Belgique mais il y a toujours autant de pertes et rien n'est encore gagné.
Les américains arrivent de plus en plus nombreux et la Première Armée Américaine a été constituée il y a une semaine. Elle est constituée des différentes divisions qui ont débarqué en France depuis juin, mais ils n'ont pas encore engagé les combats et continuent de s'entraîner dans la Marne et la Meuse.

Il y a une rumeur qui circule ces jours-ci qui m'a beaucoup surprise. Il paraît que ta mère va venir faire quelques spectacles ici en France, notamment sur le front et j'ai du mal y croire. Je sais que Sarah Bernhardt a fait quelques représentations l'année dernière sur le front mais ta mère ! Alors que je croyais qu'elle travaillait avec toi ! Tu dois me dire si c'est vrai parce que je serai ravie de la revoir.
Mais je pense que tu me l'aurais dit alors ce ne doit être encore qu'une rumeur. J'avoue cependant avoir découvert ainsi que sa renommée s'étend jusqu'ici. C'est une actrice merveilleuse et pourtant, je n'ai jamais eu l'occasion de la voir jouer.

Ce soir, je suis épuisée, ce ne sera donc qu'une courte lettre, mais je t'en promets une plus longue très bientôt. Je pense à toi à chaque instant, Terry. Je t'aime et je t'embrasse tendrement.

Candy"

Il sourit longtemps après la lecture de sa lettre mais il savait qu'il ne confirmerait ni ne démentirait le fait qu'Eléonore et lui allaient venir jouer en France. Il voulait que ça reste une surprise le plus longtemps possible. Parfois, il se surprenait même à espérer organiser leur mariage à Paris, après tout, on était en temps de guerre et... la perspective de cette possibilité le faisait parfois rêver la nuit.

*****

Paris, le 28 août 1917
L'hôpital semblait en effervescence lorsque Candy prit son service ce matin-là. Elle fut immédiatement hélée par l'infirmière en chef qui lui indiqua que le planning était changé, elle était attendue en salle de chirurgie.

Un peu plus tard, elle découvrit que c'était l'ambulance chirurgicale dans laquelle travaillait Flanny qui avait été touchée et les blessés avaient immédiatement été dirigés vers l'hôpital.
Les meilleurs éléments de l'équipe médicale avaient été mobilisés pour soigner les blessés. Le premier patient à être opéré était le chirurgien, il avait de nombreux éclats d'obus dans différentes parties du corps sur tout le côté gauche et certains avaient sérieusement endommagé sa jambe. Fort heureusement, aucune de ses blessures n'était invalidante et s'il ne succombait pas à la fièvre postopératoire ou à la gangrène gazeuse, il survivrait.

Flanny avait été plus sérieusement touchée, notamment à la jambe et à la tête. Si sa blessure à la jambe n'était pas assez grave pour nécessiter une amputation, il faudrait surveiller sa jambe plusieurs jours afin de s'assurer que la gangrène ne s'installe pas non plus. Malheureusement, la blessure à la tête était plus inquiétante mais son cerveau ne semblait pas endommagé. Flanny n'avait cependant pas repris connaissance ; pour elle aussi les prochaines heures seraient déterminantes.

A la fin de la journée, Candy fit le tour de ses patients et découvrit Anthony Marin, le fameux amnésique qui était le chauffeur de l'ambulance. Il dormait quand elle passa près de son lit, elle lut sur son dossier que son visage avait été entaillé par une multitude de bouts de verre lorsque le pare-brise avait éclaté. Son visage était bandé et on lui avait donné de la morphine pour qu'il puisse dormir sans souffrances.
Les jours suivants seraient déterminants pour lui aussi, mais Candy ne savait pas encore à quel point.

Le lendemain, Candy fut affectée à leur étage, ils avaient tous bénéficié d'une chambre particulière, petit luxe que pouvait permettre le grand bâtiment de l'Hôpital.
Flanny ainsi que le chirurgien, qui s'appelait Paul Lewis, avaient passé la nuit mais Flanny n'avait toujours pas repris connaissance. Candy se promit de venir lui parler et passer du temps avec elle dès que sa journée lui en laisserait l'occasion.
Elle passa ensuite à la chambre du jeune ambulancier. Elle devait renouveler la piqûre de morphine et nettoyer ses plaies avant de refaire ses bandages.
Le jeune homme était quelque peu groggy mais les douleurs de son visage semblaient se réveiller.
  • Bonjour, dit-elle d'une voix douce, en s'approchant de lui. Je vais prendre votre température, dit-elle en glissant un thermomètre dans sa bouche. Ensuite je vous ferai une petite piqûre pour que vous n'ayez plus mal du tout. Vous verrez, je suis très douée, vous ne sentirez rien du tout.
  • Mmmmhh, marmonna le jeune homme doucement.
  • Chut, dit-elle en prenant son pouls, n'essayez pas de parler, il faut vous reposer. Ensuite j'attendrai un peu que l'injection fasse son effet et je reviendrai un peu plus tard changer vos pansements. Comme ça, vous n'aurez pas mal du tout.

Elle préparait sa seringue de morphine et reprit le thermomètre pour constater qu'il n'avait pas de fièvre. Elle lui fit sa piqûre avec une infinie douceur et son patient n'émit pas le moindre son de protestation.
  • C'est très bien, reprit-elle d'une voix douce. En plus vous n'avez pas de température, ce qui veut dire que vous vous remettrez vite, mais il faut vous reposer.

Elle nota sur son dossier l'heure et la quantité de morphine injectée ainsi que la température et le pouls de son patient. Puis elle le regarda et vit qu'il était calme.
  • C'est très bien, répéta-t-elle, il faut vous reposer. Je repasserai dans trente minutes pour refaire vos pansements. A tout-à-l'heure !

Elle sortit de la chambre et continua la visite de ses patients. Une demi-heure plus tard, quand elle revint dans la chambre, elle constata qu'il était presque endormi.

Elle prépara ses compresses, ses instruments ainsi que les solutions pour nettoyer ses plaies qu'elle disposa sur un plateau près du lit.
Elle défit les bandages avec une extrême délicatesse et souleva les pansements pour commencer son travail. Le visage était coupé de toutes parts et il était très enflé. De larges cernes violacées entouraient les yeux du jeune homme dont les cheveux avaient été rasés pour la chirurgie.
De nombreux hématomes couvraient son front et son cou mais aucune fracture n'avait été détectée. Elle nettoya les plaies avec douceur, veillant à ce que chacun de ses gestes soient précis mais aussi légers qu'une plume. Puis elle lui refit son pansement et le laissa dormir.

*****

Quand elle revint dans la chambre le lendemain, elle y trouva l'abbé Félix Klein qui faisait la lecture au jeune homme. Il arrêta sa lecture et sourit à Candy quand elle entra dans la pièce.
  • Vous avez de la chance, Anthony, dit l'abbé, c'est la meilleure infirmière qui s'occupe de vous.
  • Monsieur l'abbé, ce n'est pas bien de dire cela. Mes collègues sont au moins aussi compétentes que moi, si ce n'est plus, répondit-elle en fronçant les sourcils.
  • Je ne parlais pas de vos compétences, Candy, dit l'abbé en se levant, mais de vos qualités de cœur.
  • Restez, lui dit-elle aussitôt, je vais d'abord lui faire sa piqûre et je reviendrai un peu plus tard pour ses pansements alors vous avez encore un peu de temps !
  • Alors, d'accord, répondit l'abbé. Et vous, Candy, comment allez-vous ?
  • Je vais bien, monsieur l'abbé, répondit-elle en préparant son matériel. Comme toujours.
  • Un jour, je vous arracherai votre secret, répondit-il en riant légèrement. Vous avez toujours l'air heureuse et détendue. C'est un bonheur pour tous les patients, vous savez.
  • Je n'ai pas de secret, dit-elle en relevant la température. Je suis heureuse, voilà tout. J'ai le bonheur d'aimer et d'être aimée en retour. Cela suffit à me rendre la vie plus douce et à me donner du cœur pour faire mon travail ici.
  • C'est bien ce que je pensais, il y a un homme derrière tout ça. Il est ici, en France ?
  • Non, mon fiancé est à New-York, je l'ai obligé à me promettre de ne jamais s'engager ! dit-elle en s'approchant du patient.
  • Et il vous a laissée partir ? dit-il intrigué.
  • C'est une longue histoire que je vous raconterai peut-être un jour, répondit-elle en souriant. Disons que je ne lui ai pas vraiment laissé le choix. Mon métier est une vocation et il comprend très bien cela, voyez-vous. Voilà, c'est terminé, monsieur Marin, ajouta-t-elle en s'adressant au patient. Je reviens tout-à-l'heure pour vos soins.
  • A tout-à-l'heure, Candy ! dit le prêtre en souriant.
  • A tout-à-l'heure, monsieur l'abbé, répondit-elle en sortant sans un bruit.

Elle revint une demi-heure plus tard, et retrouva l'abbé au chevet du jeune homme.
  • Il ne dort pas, lui dit-il dès qu'elle entra.
  • La dose de calmants était moins forte aujourd'hui, mais il ne souffrira pas, dit-elle avec douceur.
  • Cela vous gêne-t-il si je reste à ses côtés ? demanda l'abbé
  • Vous pouvez rester, sa toilette a été faite plus tôt ce matin par ma collègue, donc vous ne risquez pas de gêner son intimité.

Quand elle défit les bandages, elle s'attarda à observer ses plaies avant de se tourner vers son plateau.
  • Vous voyez, ses hématomes évoluent bien et ses plaies commencent déjà à cicatriser. C'est vraiment bon signe. Je vais nettoyer ses plaies et refaire ses bandages.

Quand elle se retourna vers lui, elle croisa le regard de son patient pour la première fois.
Elle commença ses soins mais une sensation étrange ne la quittait pas. Elle continua son travail avec douceur et délicatesse, évitant sciemment de croiser les yeux de son patient.
Quand elle eut terminé, elle rencontra de nouveau son regard et son cœur se mit à battre tout en lui donnant une soudaine sensation d'angoisse, mêlée de joie, qu'elle n'identifiait pas. Elle se sentait comme dans le brouillard et elle rangea machinalement son matériel sans prononcer un seul mot de plus.
L'abbé la regardait avec attention, il avait noté un changement sensible dans son attitude. Candy était habituellement plus chaleureuse et elle paraissait perturbée.
  • Bien, dit-elle, en s'apprêtant à sortir. Continuez à vous reposer et vous verrez que demain les pansements seront moins contraignants, dit-elle avec un léger sourire.

Elle sortit de la pièce, immédiatement suivie par l'abbé.
  • Candy, attendez ! dit-il en refermant la porte. J'espère que je ne vous ai pas gênée tout-à-l'heure avec mes indiscrétions, demanda-t-il doucement.
  • Non, monsieur l'abbé, dit-elle d'une voix blanche. En fait... depuis que j'ai vu ses yeux, j'ai étudié son visage plus attentivement mais... il est encore très enflé et très contusionné. Cela ne m'a pas frappé tout de suite et... je ne suis pas sûre mais.... oh mon Dieu, non c'est impossible ! ajouta-t-elle en se laissant tomber sur une chaise du couloir.

Elle était devenue très pâle et l'abbé, inquiet, s'assit à côté d'elle.
  • Qu'y a-t-il Candy ? dit-il d'une voix inquiète. Vous connaissez Anthony, c'est cela ? Vous l'avez reconnu ? Dites-moi ce qu'il en est, s'il vous plaît.
  • Il ressemble à... à... à mon cousin Alistair, finit-elle d'une traite. Mais... on nous a dit qu'il était mort ! Oh, mon Dieu, si c'est lui, mon Dieu ! Vous vous rendez compte ? J'ai assisté à ses funérailles. Non, ça ne peut pas être lui ! Et si c'était lui ?
  • Candy, allons, calmez-vous ! dit-il d'un ton protecteur. Racontez-moi tout !
  • Je ne peux pas, monsieur l'abbé ! dit-elle d'une voix suraigüe. J'ai encore des patients à voir, je ne peux pas les laisser. Et il faut que j'arrête de penser !
  • Candy, je ne crois pas que vous soyez en état ! RESTEZ ASSISE ! dit-il d'un ton péremptoire. Nathalie est au bureau, je vais la prévenir et nous allons discuter. De toute façon, vous travaillez trop et à l'évidence, vous n'êtes pas en état de reprendre votre travail maintenant. Il faut que vous fassiez une pause. Et c'est maintenant que nous allons la faire.
  • D'accord... dit-elle d'une petite voix alors que ses pensées dérivaient en tous sens.

Il partit et revint à peine quelques instants plus tard avec Nathalie qui vit tout de suite que Candy n'allait pas très bien. Elle avait les larmes aux yeux et semblait perdue dans de lointaines pensées.
Elle s'accroupit devant Candy, lui demandant où elle en était de sa tournée. Cette dernière lui répondit d'un ton mécanique, ne négligeant cependant aucun détail. Ces derniers mois à l'hôpital lui avaient donné une expérience et une efficacité irréprochables.
Nathalie lui ordonna ensuite d'aller respirer dans la cour et l'abbé l'accompagna en lui soutenant le bras. Arrivés dehors, il avisa un petit banc à l'ombre des grands arbres et ils s'assirent sans un mot. L'abbé lui prit une main avant de lui parler.
  • Racontez-moi tout, mon enfant, dit-il d'une voix douce qui invitait à la confession. Parlez-moi de votre cousin Alistair.

Elle avait les yeux perdus dans le vague et il vit des larmes perler au coin de ses yeux. Mais elle commença son histoire.
  • Monsieur l'Abbé, je dois commencer en vous disant que je suis une orpheline. J'ai été adoptée par la famille André à l'âge de treize ans. Cependant, j'avais rencontré ceux qui sont devenus mes cousins, Alistair et son frère Archie environ un an auparavant, ainsi que leur cousin Anthony Brown.
    J'ai très vite sympathisé avec eux. Et puis... Anthony, que j'aimais tant, est mort dans un accident de cheval. Cette période a été très difficile pour nous tous et puis... on nous a envoyé étudier à Londres dans un Collège catholique. Et puis nous sommes tous rentrés à Chicago où j'ai commencé mes études d'infirmière.
    Maintenant je vais vous parler d'Alistair. C'était un garçon toujours très gai, optimiste et très drôle ; mais c'était aussi un être d'une extrême générosité et très sensible. Il avait une compréhension des gens très intuitive et était d'une grande bonté.
    Il adorait la science, les moteurs, les avions... Je l'ai toujours connu en train d'inventer quelque chose, ajouta-t-elle en souriant malgré ses larmes silencieuses. C'était un passionné. Même si souvent, ça ratait ! Vous savez, je lui dois mon baptême de l'air assorti de mon premier saut en parachute ! Le tout en une seule et unique fois. Mais tout finissait toujours bien.
    Et puis la guerre a été déclarée et... dès le début, il a souhaité venir se battre. Il ne pensait plus qu'à cela, il savait piloter et voulait s'engager aux côtés des français.
    Mon frère, qui a connu un problème d'amnésie à cette époque, après avoir été blessé dans le bombardement d'un train en Italie... a tout fait pour l'en dissuader. Il est le seul qu'il ait écouté, nous avions tous essayé en vain. C'était en octobre... et puis en décembre, un peu avant Noël, je devais me rendre à New-York et mon train partait tôt le matin. J'avais dit au revoir à tout le monde la veille, mais... ce matin-là, Alistair était là. Je ne l'ai pas compris sur le moment mais il était venu me dire au revoir. Il avait tant de pudeur ce jour-là et il a été si affectueux, comme toujours. Mais ses mots étaient beaucoup plus intenses qu'à l'accoutumée. Je ne l'ai compris que quelques jours plus tard, bien trop tard.
  • Il s'était engagé ? demanda l'abbé Klein.
  • Oui, répondit-elle, il a payé son voyage et s'est engagé dans l'aviation comme pilote. Son avion a été abattu au-dessus de la mer quelques semaines plus tard. On n'a jamais retrouvé son corps. Et une cérémonie de funérailles a été organisée. Oh, j'ai tant pleuré, s'exclama-t-elle en éclatant en sanglots ! Il était fiancé à l'une de mes amies qui s'appelle Patty. Et vous savez quoi, elle s'est finalement mariée en avril dernier avec un autre de mes amis ! Mon Dieu, c'est horrible ! Et tout-à-l'heure... je suis presque sûre que ce sont les yeux d'Alistair que j'ai vu tout-à-l'heure. Je l'ai reconnu, j'en suis sûre, même sans ses lunettes.
  • Candy, allons... allons, mon petit, dit-il préoccupé par les révélations de Candy. Je m'en vais essayer de vous conter l'histoire d'Anthony Marin. J'ai bien peur que... l'histoire de votre cousin corresponde à la sienne. C'est un marin qui l'a retrouvé sur une plage en 1915. Il a été transporté à l'hôpital le plus proche où il a reçu les premiers soins. Il était très mal en point mais dès qu'il a été transportable, ils l'ont amené ici. Il délirait en anglais, en américain devrais-je dire, il n'a pas l'accent britannique. Mais il avait perdu la mémoire.
    Il est resté quelques temps avec nous, c'est Flanny Hamilton qui s'occupait de lui et... je crois que c'est la seule et unique fois où je l'ai vue autant s'impliquer émotionnellement. Au bout d'un certain temps, on lui a demandé de se choisir un nom et c'est le prénom d'Anthony qui lui est venu naturellement. C'est un prénom qu'il avait souvent murmuré dans son délire, avec celui de Patty. Il a choisi le nom de Marin car c'est un marin qui l'a trouvé.
    Et puis, on s'est aperçus qu'il connaissait parfaitement les moteurs. Et il conduisait très bien, bien qu'il ait effectivement besoin de porter des lunettes. Il n'a jamais réussi à se rappeler pourquoi mais comme sa mémoire ne lui revenait pas, il a choisi de s'engager comme chauffeur d'ambulance. Et puis... je crois que Flanny et lui sont tombés amoureux, je ne suis pas sûr qu'il ne se soit jamais déclaré mais... ils s'aiment Candy, c'est une certitude. Est-ce que votre amie Patty est heureuse aujourd'hui ?
  • Oui, elle est très heureuse. En plus elle attend un enfant pour la fin du mois de janvier. Mais j'ai très peur, j'ai peur de la façon dont elle pourrait réagir si elle apprenait qu'Alistair est vivant et qu'il en aime une autre... sachant qu'elle aussi est mariée à un autre et bientôt mère.
  • Ne vous inquiétez pas pour ça, Candy, c'est encore trop tôt. Ne dites rien à votre amie, c'est à Anthony ou Alistair qu'il appartient de prendre cette décision. Il a réagi en vous voyant ce matin, vous savez ? C'est peut-être moi qui me trompe mais il a reçu un nouveau choc à la tête et il se peut que ses problèmes d'amnésie connaissent enfin une évolution. Il faut attendre, voulez-vous ?
    Nous allons prévenir son médecin que vous connaissez son identité, mais uniquement quand vous en serez sûre, vous me le promettez ?
  • Vous avez raison, dit-elle d'une petite voix. Merci, ça m'a fait du bien de vous en parler.
  • Alors, tant mieux ! dit-il avec un doux sourire. Mais changeons de sujet, parlez-moi de votre fiancé !
  • Que voulez-vous que je vous dise ? Je l'ai connu il y a cinq ans, dans ce pensionnat catholique à Londres et nous sommes très vite devenus amis. Les sentiments ont grandi et nos chemins se sont séparés à plusieurs reprises. Mais la vie nous a fait un cadeau formidable et nous nous sommes retrouvés cette année, dit-elle avec un lumineux sourire.
    Trop tard pour qu'il puisse m'empêcher de venir ici mais... nous nous écrivons beaucoup et nos sentiments sont toujours aussi forts. Il souhaite m'épouser dès que ce maudit conflit sera terminé et j'ai bien sûr accepté. Vous connaissez presque toute l'histoire, maintenant.
  • C'est une belle histoire, Candy. Mon opinion n'est pas forcément partagée par tous les membres du clergé mais j'ai toujours pensé que les plus beaux mariages n'existaient que lorsque les deux époux partagent une très grande amitié. J'ai l'impression que c'est le cas, en ce qui vous concerne. Candy, si vous décidiez de vous marier à Paris, je serais heureux d'officier à la cérémonie. Ce serait un honneur pour moi. Et puis, ça fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé. Célébrer un tel événement après les horreurs de la guerre me rendrait heureux.
  • Merci, mon père, dit-elle en rougissant légèrement. Je vous promets de vous en parler si nous choisissons de nous marier ici.
  • C'est moi qui vous en saurai gré, Candy. Vous devriez aller vous promener, cela vous fera du bien de vous aérer un peu plus.
  • Je crois que je préfère travailler, dit-elle avec une mimique coupable, ça m'occupe l'esprit. J'aime mieux ne pas trop penser aujourd'hui, vous me comprenez ?

*****

Le lendemain, elle revint dans la chambre d'Anthony pour les soins. Quand elle entra, elle lui sourit chaleureusement en étant sûre cette fois de reconnaître ses yeux.
  • Bonjour Candy, dit-il d'une voix faible. Je suis content de vous voir.
  • Ne parlez pas trop, dit-elle bouleversée par le timbre de sa voix qu'elle reconnaissait aussi. Bonjour Ali... pardon Anthony dit elle en se tournant vers son plateau.

Quand elle s'approcha de lui avec le thermomètre, il lui attrapa le poignet.
  • Vous me connaissez, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix faible. Je vous en prie, puisque vous le savez, dites-moi au moins comment je m'appelle, je dois savoir....
  • Taisez-vous, dit-elle doucement. Nous parlerons de tout cela quand vous irez mieux ! ajouta-t-elle en lui glissant d'autorité le thermomètre dans la bouche. Vous vous appelez Alistair Cornwell, et... nous sommes cousins. Maintenant, ça suffit pour aujourd'hui.

Il lui serra la main et elle le regarda dans les yeux. Il la remerciait du regard, puis il ferma les yeux et patienta jusqu'à ce qu'elle ait refait ses pansements. Il respirait calmement mais ne rouvrit pas les yeux.
Elle sortit de la pièce et se décida à parler au médecin d'Alistair pour lui dire qu'elle le connaissait et qu'elle lui avait dit son nom.

*****

Los Angeles, le 5 septembre 1917
Albert manqua de tomber de sa chaise en lisant la lettre de Candy. Il avait tant pâli qu'Alexandra, très inquiète s'approcha de lui.
  • Albert ? Albert !
  • Oui ? demanda-t-il d'un air absent.
  • Tu veux bien me dire ce qu'il y a ? Tu m'inquiètes... j'espère qu'il n'est pas arrivé quelque chose à Candy ?
  • Non, non, elle va bien. Ce n'est pas ça, dit-il en regardant sa femme avec émotion. C'est... je n'arrive même pas à réaliser... tiens ! Lis sa lettre.

Il se prit la tête dans les mains et parut réfléchir intensément. Alexandra commença la lettre de Candy.

"Paris le 31 août 1917

Mon cher Albert,

Je ne sais pas comment t'annoncer cela. Je ne sais même pas si les conséquences de tout ça ne seront pas aussi dramatiques qu'heureuses... C'est... mon Dieu, Albert, comment te raconter ça !

Je vais commencer par le début. Tu te souviens de Flanny Hamilton, qui était avec moi à l'école d'infirmières puis à l'hôpital Sainte Johanna à Chicago ? Et bien elle a travaillé dans le même hôpital que moi, en arrivant en Europe. C'est à l'hôpital américain qu'elle a obtenu son diplôme alors que je l'ai confortablement passé à Chicago. En arrivant ici, j'ai découvert qu'elle s'était portée volontaire pour travailler dans une ambulance chirurgicale qui est toujours installée à une dizaine de kilomètres du front.

Et bien, ici elle s'est occupée d'un amnésique et je crois savoir qu'ils sont tombés amoureux. Ce jeune homme s'est choisi le nom d'Anthony Marin car il ne retrouvait pas sa mémoire. Anthony parce que c'est le prénom qu'il murmurait quand on l'a trouvé et Marin parce que c'est un marin qui l'a découvert blessé sur une plage en 1915. Comme, il est passionné de moteurs et qu'il savait conduire, il s'est porté volontaire pour être chauffeur d'ambulance. Il travaillait pour la même ambulance que Flanny.

Il y a trois jours, ils ont été gravement blessés ainsi qu'un chirurgien et on nous les a amenés ici. Flanny a repris conscience ce matin. Il faut maintenant attendre pour savoir si son cerveau n'a pas été endommagé. Le chirurgien va très bien aussi. Il a de nombreuses blessures mais il s'en sortira sans problèmes. Quant à Anthony Marin, il a eu le visage bandé car il a reçu beaucoup de morceaux de verre. Mais il va très très bien, ses cicatrices sont belles et il se pourrait qu'il n'en soit que très peu marqué.

Ce n'est que le deuxième jour que j'ai pu voir ses yeux. Le troisième jour, j'ai entendu sa voix. Albert, cet amnésique, c'est... c'est Alistair. Il n'est pas mort, Albert. Alistair est vivant mais il ne se rappelle rien de son ancienne vie. Il m'aime bien parce que je le soigne avec douceur mais il ne se souvient pas de moi. Mais il n'y a pas de doute, c'est bien lui.

Il y a un prêtre qui vient le voir souvent et... il était présent quand je l'ai reconnu, j'ai beaucoup discuté avec ce prêtre. Il m'a conseillé de ne pas en parler à Patty, d'attendre ce qu'il se passerait, de ne rien brusquer. Cela me facilite les choses parce que je ne m'imagine pas annonçant à Patty qu'Alistair est vivant.

Je sais, nous le savons tous, qu'il faudra le faire un jour mais... pour l'instant, il faut laisser le temps à Anthony ou Alistair de "digérer" la nouvelle. Cela fait deux ans qu'il s'est refait une vie, si tant est que l'on puisse qualifier son quotidien de vie. Mais surtout, il y a autre chose dont m'a parlé ce prêtre. Alistair et Flanny sont tombés amoureux. Ils s'aiment en silence et en secret... et ce prêtre pense qu'ils ont peur de s'avouer leur amour de peur qu'Alistair ne soit déjà marié ou n'ait une autre vie...

Cette histoire est vraiment compliquée mais... je crois aussi que c'est à Alistair qu'il appartient de prendre une décision, qu'il retrouve la mémoire ou pas d'ailleurs. Je ne veux pas le brusquer, il faut déjà qu'il récupère de ses blessures. Et Flanny aussi.

Mais voilà, d'abord tu es mon grand frère et si j'avais dû choisir une seule personne à qui en parler, c'est toi que j'aurais choisi. Comme tu es aussi le chef de la famille André, je suis heureuse que tu le saches, tu as le droit de décider d'en parler aux autres mais... j'aimerais que tu lui laisses du temps. Je te promets de te tenir au courant de tout ça.

Embrasse Alexandra très fort pour moi. Dis-lui qu'elle fasse attention à elle maintenant qu'elle est enceinte, elle porte ma petite nièce ou mon petit neveu et je tiens à le ou la rencontrer !
Je vous embrasse très fort tous les trois, je vous aime.

Candy"

  • Albert, dit Alexandra. Tu n'as pas à réfléchir pour l'instant, tu sais...
  • Non, je sais, murmura-t-il entre ses mains.
  • Je comprends que la nouvelle soit bouleversante. Imagine ce qu'a pu éprouver Candy. Elle m'impressionne tellement, elle est si humaine, si généreuse, si bonne. Elle a raison dans tout ce qu'elle fait et ce qu'elle te dit.
  • Oui, je sais, dit Albert. En fait... j'étais en train de me demander si...
  • Si quoi ? lui demanda-t-elle doucement en caressant ses cheveux.
  • Est-ce que tu crois que je devrais aller à Paris avec Terry, est-ce que... cela servirait-il à quelque chose ? J'ai été amnésique, je sais exactement ce qu'Alistair a dû éprouver, traverser et ce qu'il doit ressentir aujourd'hui... Je voudrais tant l'aider.
  • Albert... Je te dirais oui tout de suite, si je n'avais aucun doute. Mais, dans sa lettre, Candy dit très clairement qu'il s'est construit une vie, et qu'il faut lui laisser le temps. Je pense qu'elle a raison. En plus, c'est elle qui a pris soin de toi quand tu étais amnésique et elle est auprès de lui. Je ne vois pas ce que tu pourrais faire de mieux ou de plus. Elle est la mieux placée pour l'aider, je pense.

Il la regarda intensément et caressa sa joue avec un léger sourire.
  • Merveilleuse Alexandra, tu réussis toujours à m'éclairer. Tu es de bon conseil... comme toujours ! Je t'aime, madame André. Mais, quelque chose m'inquiète... Imagine que sa mémoire lui revienne, ou pas d'ailleurs, il faudra bien dire un jour à Patty qu'il est vivant.
  • Albert... je vais te parler d'une conversation que j'ai eue avec elle, la veille de son mariage, et durant laquelle elle m'a fait des confidences. Je le fais compte tenu des circonstances... sinon j'aurai gardé cette conversation pour moi. Considère-la comme une donnée mais ne lui dis jamais que nous en avons parlé. Elle m'a fait promettre de garder tout ça pour moi.
  • Je te promets de ne jamais en parler, Alexandra, dit Albert.
  • Bien sûr, Albert, je le sais. J'ai une totale confiance en toi, je voulais juste que tu saches qu'elle me l'avait demandé. Elle était très triste que Candy ne soit pas là et je l'ai vue qui se cachait pour sangloter. Nous avons beaucoup parlé de Candy mais ses larmes ne tarissaient pas et c'est alors qu'elle m'a parlé d'Alistair. Elle culpabilisait beaucoup d'être heureuse alors qu'il était mort.
    Et puis elle m'a parlé de lui, longtemps. Elle m'a dit qu'elle l'avait beaucoup aimé mais que maintenant qu'elle connaissait Tom, tout avait changé... Elle s'était aperçue qu'elle n'aurait jamais pu être complètement heureuse avec Alistair... il était trop fantasque, trop impulsif et Tom... Tom savait être drôle et amusant, comme Alistair mais... il était toujours rassurant.
    Elle m'a dit qu'avec Tom, elle se sentait toujours en sécurité, protégée, aimée... Elle souffrait beaucoup d'éprouver cela aussi. Alors nous avons longuement parlé de ce sentiment de culpabilité qu'éprouvent les gens qui restent.
  • Je comprends... Tu veux dire que...
  • Ce que je veux dire, c'est qu'il faudra qu'elle soit entourée, que Tom soit là quand elle apprendra la nouvelle. Il serait même bon de préparer Tom avant mais je voudrais que ça, tu me laisses t'aider à le faire... Et puis, il ne faudra rien lui cacher.
    Il serait même bien que tu en parles à Candy, avec la même mise en garde que celle que je t'ai donnée aujourd'hui. Patty ne doit pas savoir que nous savons tous.
  • Je t'ai déjà remerciée de tout simplement exister ? demanda Albert en lui ouvrant les bras.

Elle se blottit dans ses bras et ils restèrent enlacés un long moment, silencieux mais unis.

*****

Paris, le 5 septembre 1917
Candy entra dans la chambre de Flanny pour ses soins quotidiens. La jeune brune avait repris connaissance depuis quelques jours et elle allait bien. Tout danger était écarté. Mais malgré tout, elle restait sur sa réserve avec Candy. Utilisant le minimum de mots, d'un ton toujours aussi froid.
  • Bonjour, Flanny ! dit Candy en entrant. Vous avez vu, nous avons une belle journée aujourd'hui.
  • Bonjour, murmura Flanny. Candy... je voudrais vous demander quelque chose.
  • Oui, je sais, je parle trop, répondit la jeune blonde d'un ton joyeux.
  • C'est sûr, vous parlez trop, la coupa Flanny. On m'a dit que vous connaissiez bien Anthony ? Enfin, je veux dire, la personne qu'il était avant son amnésie.

Candy la regarda droit dans les yeux, sans dire un mot. L'abbé Klein avait dû venir la voir finalement, pour lui en parler. Alistair, quant à lui, semblait perdu dans ses pensées et ne semblait pas vouloir poser plus de questions à Candy. Elle savait qu'il fallait qu'elle lui laisse du temps et elle était toujours très professionnelle lorsqu'elle s'occupait de lui.
  • Et bien, Candy, on dirait que j'ai finalement réussi à vous faire taire. Occupez-vous de mes pansements au lieu de rester plantée, là. Si vous ne voulez pas répondre, tant pis.

Candy se dirigea vers elle et reprit ses soins quotidiens avec un doux sourire.
  • Flanny... avant de vous parler de celui que vous appelez Anthony, je voudrais vous dire quelques petites choses. Tout d'abord, je voudrais que vous sachiez que je vous admire énormément depuis Chicago.
    A cette époque, je rêvais de vous ressembler, d'être aussi travailleuse, dévouée et professionnelle que vous. J'ai essayé de gagner votre amitié mais je n'ai jamais réussi. Vous êtes et restez la meilleure infirmière que j'aie jamais vu, même si vous devriez ouvrir votre cœur un peu plus et laisser les gens vous aimer pour ce que vous êtes, c'est-à-dire une fille formidable. Et aujourd'hui encore, je ne désespère pas que nous puissions un jour être amies.

Flanny était abasourdie par ce que Candy lui disait. Elle qui avait toujours envié la capacité de la jeune blonde à s'attirer l'amitié de tous, n'avait pas compris Candy. Elle avait dû se battre depuis son plus jeune âge et elle n'avait pas su voir la sincérité de Candy...
  • J'ai été ravie d'apprendre que vous étiez là avant moi, continuait Candy, et que, peut-être, je pourrais avoir l'occasion de vous revoir. Mais pour être honnête, j'aurais préféré que cela soit dans de toutes autres conditions. Mais vous allez vous rétablir complètement, et j'en suis très heureuse.
    Quant à Anthony... et bien, il s'appelle Alistair. Et vous l'aviez déjà rencontré à Chicago, mais à peine quelques minutes. Il s'agit de mon cousin... enfin, depuis que j'ai été adoptée à l'âge de treize ans. Je pourrais vous parler de celui qu'il a été pendant des heures mais... pour tout vous avouer, je préfèrerais parler de l'homme qu'il est devenu.
    Je pense qu'il... il a le droit de choisir lui-même ce qu'il veut faire de sa vie. Je lui ai dit son nom il y a quelques jours, parce qu'il me l'a demandé. Mais il n'a posé aucune autre question et je respecte cela.
    Un autre membre de ma famille a déjà été frappé d'amnésie. Je me suis occupée de lui pendant plusieurs mois et je sais à quel point c'est difficile. Il faut lui laisser le temps...

Flanny avait les larmes aux yeux. La réalité était si différente de ce qu'elle avait craint au début. Elle était tombée amoureuse d'Alistair mais avait toujours refusé d'entrer dans sa vie tant qu'il ne saurait pas qui il était vraiment. Mais maintenant, elle avait peur de le perdre et cette douleur l'affolait.
  • Candy... je... je vous remercie, dit-elle en fermant les yeux, laissant ses larmes couler en silence.
  • Ne pleurez pas Flanny... je vous en prie... Je sais ce que vous ressentez, je comprends vos peurs mais faites-lui confiance. Cet homme avait, et je suis sûre qu'il les a toujours, des qualités de cœur inouïes. C'est un être généreux et gai et croyez-moi... vous êtes inoubliable.

Candy s'était assise près de Flanny, et lui caressait les cheveux. Flanny se jeta dans ses bras en sanglotant et Candy versa quelques larmes en la serrant contre elle. Elle avait enfin trouvé le chemin de son cœur et gagné l'amitié de Flanny. Elles restèrent enlacées un instant, puisant l'une en l'autre consolation et force scellant ainsi cette amitié naissante.
  • Flanny... dit Candy, au bout d'un moment. Je dois m'occuper de mes autres patients. Je dirais à Alistair que vous avez demandé de ses nouvelles. Je suis sûre que ça lui fera plaisir.
  • Merci Candy, dit doucement Flanny en esquissant un sourire. Mais je voudrais que l'on se tutoie à compter de maintenant, c'est d'accord ?
  • D'accord, Flanny. Je reviendrai te voir plus tard, si tu le veux bien.
  • Merci encore, Candy.
  • Alors, à tout-à-l'heure ! dit joyeusement la blonde en quittant la chambre de Flanny.

*****

Quand elle arriva dans la chambre d'Alistair, elle avait fini sa tournée. Elle préférait le voir en dernier pour le cas où il aurait besoin de parler, elle le trouva assis sur son lit essayant de se lever.
  • Et bien, dit-elle, on prend la poudre d'escampette ? Je ne me souviens pas que le médecin ait prescrit autre chose que le repos dit-elle en fronçant légèrement les sourcils.
  • Je me rends ! dit-il en s'allongeant sur le lit. De toute façon, je n'ai plus de forces....
  • C'est normal, mais vous reprenez des forces de jour en jour et puis... maintenant que tout danger est écarté, le docteur a demandé à ce qu'on vous donne des repas normaux. Vous allez voir, dans quelques jours, vous pourrez aller marcher dans la cour ! Au fait, je viens de la chambre de Flanny et pour elle aussi, il n'y a plus de danger, mais elle réclame de vos nouvelles et elle vous embrasse.
  • Menteuse ! dit-il avec une ébauche de sourire. Flanny ne peut pas avoir dit qu'elle m'embrassait. Je la connais bien, vous savez.
  • Moi aussi, je la connais bien. Nous avons fait nos études ensemble à Chicago. Mais vous avez raison, elle ne m'a pas dit de vous embrasser. Je sais qu'elle l'a pensé, c'est tout. En revanche, elle demande de vos nouvelles tous les jours.
  • Et vous vous entendez bien avec elle ? dit-il en levant un sourcil étonné.
  • Flanny est la meilleure des infirmières, la plus professionnelle que je connaisse. J'éprouve énormément de respect, d'admiration et d'amitié pour elle. Depuis longtemps. Je sais qu'il lui est très difficile de donner son amitié et sa confiance à quelqu'un mais je crois qu'elle vient de me l'accorder, répondit-elle avec un grand sourire.
  • Candy... attendez ! dit-il alors qu'elle s'apprêtait à quitter la chambre. J'aimerais vous demander quelques chose, asseyez-vous, s'il vous plaît...
  • Je vous écoute, dit-elle après avoir refermé la porte et pris place dans le fauteuil près de son lit.
  • Je voudrais savoir... je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer Flanny quand... quand j'étais à Chicago, pendant vos études ?
  • Et bien... à peine. Elle a failli passer l'après-midi avec nous une fois mais... elle a préféré rentrer à l'hôpital parce que... en fait, c'est une longue histoire, il faudrait que je vous parle de moi pour vous expliquer tout. Et puis... je ne sais pas trop comment vous le dire, elle ne le sait même pas, mais... nous avons été voir sa famille, tous les deux, pour les prévenir qu'elle s'était portée volontaire pour aller sur le front.
  • Racontez-moi juste cette histoire, voulez-vous ? demanda-t-il doucement.
  • Et bien, pendant nos études d'infirmières, nous avons dû faire un stage à Chicago pour apprendre le métier d'infirmière militaire et être préparées à un éventuel conflit. Quand nous sommes arrivées à Chicago, nous avions deux jours de repos avant de commencer notre stage. Le premier après-midi, vous m'avez rejointe avec votre frère pour que nous allions passer l'après-midi ensemble. Vous avez invité mes trois collègues, dont Flanny, à se joindre à nous. Mais quand Flanny a appris que j'étais une fille de la famille André, riches industriels de Chicago, elle m'a prise pour une dilettante et s'est fâchée en me disant que j'avais choisi ce métier pour m'amuser. Et elle a préféré rentrer à l'hôpital, immédiatement suivie par mes deux autres collègues.
  • Elles avaient tort, n'est-ce pas ? demanda-t-il doucement.
  • Quand j'ai été adoptée par la famille André, j'avais déjà treize ans et cela m'a sauvé d'une vie très difficile au service de gens méprisables.
    Mais mon caractère ne pouvait se satisfaire d'une vie oisive et j'étais un peu rebelle. J'ai même voulu renoncer à cette adoption et à ce nom si cela devait m'empêcher d'exercer un métier que je considérais comme une vocation et que j'adorais. Finalement, il s'est trouvé que le chef de la famille André m'a toujours soutenu dans mes choix et dans ma vie.
  • Tout s'est bien terminé, alors ? demanda-t-il. Je veux dire pour vous. Flanny l'a su ?
  • Je lui ai dit un soir, mais c'était la veille de son départ pour la France. C'est ce soir-là qu'elle m'a parlé de sa famille. Je lui ai proposé de prendre sa place parce que j'étais une orpheline, alors qu'elle, avait une famille. Elle m'a répondu qu'elle ne voulait pas prévenir sa famille de son départ et que de toute façon, cela ne les intéresserait pas.
  • Je crois qu'elle leur donne des nouvelles de temps à autres, mais elle ne veut jamais en parler, dit-il pensivement. C'est une souffrance pour elle mais elle refuse d'en parler vraiment. Au fur et à mesure que le temps passait, elle lâchait quelques bribes et le puzzle a fini par s'assembler.
  • Nous avons rencontré ses parents, vous et moi, lâcha Candy. J'ai la sale habitude de me mêler des affaires des autres, Flanny vous le dirait mieux que moi, et... après son départ, j'ai voulu aller prévenir ses parents. Son père est saoul à longueur de temps et... sa mère est très malheureuse mais, nous avons découvert qu'elle aimait Flanny malgré son ton brutal au premier abord. Flanny lui avait envoyé un colis avant de partir et... elle l'a reçu alors que nous étions avec elle. Nous l'avons vue s'effondrer et pleurer sur le départ de sa petite fille et nous nous sommes éclipsés.
  • Merci de me dire tout ça... Vous ne posez jamais de question, Candy, pourquoi ?
  • Un de mes plus chers amis est arrivé à l'hôpital à Chicago, peu de temps après le départ de Flanny pour le front. Il avait été blessé dans le bombardement d'un train en Italie. Il a été rapatrié à Chicago car il murmurait tout le temps ce nom alors qu'il était inconscient. Mais il était amnésique. Quand il a été guéri, l'hôpital l'a mis dehors mais... je l'ai pris sous mon aile jusqu'à ce qu'il retrouve la mémoire et... cela m'a posé quelques problèmes avec les bien-pensants de Chicago, ajouta-t-elle avec un sourire. Cela a été long pour lui, et difficile... Alors je sais ce que vous traversez. Et puis... vous vous êtes reconstruit une vie ici. Je ne veux pas vous brusquer mais...
  • Mais tout le monde me croit mort, c'est ça ? Et il faudra bien dire à ma famille que je suis vivant, n'est-ce pas ?
  • Oui, mais je ne le ferai que lorsque vous vous sentirez prêt et que vous me le demanderez, répondit Candy. En attendant, y a-t-il un message que je puisse transmettre à Flanny ?
  • Oui, dit-il avec un sourire malicieux. Dites-lui que moi, je l'embrasse. Et que je viendrai la voir dès que j'aurai assez de forces pour me lever et faire quelques pas.
  • Je vous promets de le faire, répondit-elle avec un grand sourire !

Elle rejoint Flanny dans sa chambre avec le sourire au lèvres.
  • Alors Flanny, tu as vu le médecin ? demanda-t-elle en entrant.
  • Oui, dit-elle. J'ai bien peur d'être encore coincée dans ce lit pour un moment encore. Comment va Anthony... je veux dire, Alistair ? dit-elle timidement.
  • Il va bien, aujourd'hui il repasse à un régime normal et il commence enfin à ressembler à quelque chose. Bon il hésite encore entre le vert et le jaune... dit-elle en riant, rejointe aussitôt par Flanny. Il aura bientôt repris des forces. Et il m'a demandé de t'embrasser, dit Candy en prenant la main de son amie dans la sienne.
  • Comment ? dit Flanny en rougissant violemment. Mais... comment a-t-il pu ? Oh, Candy ! s'exclama-t-elle en cachant son visage dans ses mains.

Candy se mit à rire en voyant la réaction de Flanny.
  • Flanny, allons ! Si je lui raconte la manière dont tu réagis...
  • Oh non, Candy, je t'en supplie, ne fais pas ça, glapit Flanny en relevant les yeux.
  • Flanny, tu sais, quand il m'a dit ça, il avait un regard très malicieux... je pense qu'il l'a fait exprès !
  • J'imagine, répondit Flanny la tête baissée, il passe son temps à me taquiner et plus je suis gênée, plus il en rajoute ! Mais ensuite, il se débrouille toujours pour me faire rire. C'est un vrai clown. Tu dois me trouver bien émotive et bien futile, Candy.
  • En fait, je le reconnais bien dans ta description, dit Candy en reprenant la main de son amie. C'est quelqu'un qui a toujours su faire régner la joie autour de lui.
  • Candy, je voudrais te demander... Est-ce qu'il avait une fiancée à Chicago ? questionna Flanny la gorge serrée.
  • Oui, Flanny. Elle s'appelle Patty mais... elle s'est mariée en avril dernier et elle attend un enfant pour janvier. Elle a beaucoup souffert en perdant Alistair mais aujourd'hui elle est très amoureuse de son mari et elle est heureuse. Je pense qu'elle aimera toujours Alistair mais... j'y ai beaucoup réfléchi ces derniers jours et je crois que... elle ne quittera jamais son mari car elle l'aime désespérément. Tom et Patty sont faits l'un pour l'autre et qui plus est, Alistair a beaucoup changé. Je ne pense pas qu'ils reviendront en arrière, ni l'un ni l'autre, en vérité.
  • Tu crois ? dit Flanny.
  • Oui, je le crois, répondit Candy avec un sourire rassurant pour son amie.

*****

Deux jours plus tard, Candy trouva Alistair debout dans sa chambre. Il était à la fenêtre et souriait en regardant la vue ensoleillée qu'il avait depuis sa fenêtre.

  • Bonjour Candy, dit-il en se tournant vers elle. Si vous saviez comme je me sens bien aujourd'hui, vous croyez qu'on m'autorisera à aller voir Flanny ?
  • Recouchez-vous que je vous soigne, dit-elle en riant. Et après, je vous dirai qu'elle est dans la chambre d'à côté dit-elle en montrant de la tête le mur de gauche.
  • Vous êtes vraiment une infirmière formidable, Candy ! dit-il en riant, tout en se recouchant.
  • Merci, monsieur Cornwell, c'est un compliment que j'accepte volontiers ! dit-elle en lui souriant.
  • Candy... il faut que je vous dise... j'ai des flashs de temps à autres. C'est comme si j'étais spectateur et acteur à la fois. C'est très étrange, vous savez... Par exemple, l'autre jour, j'ai l'impression que nous étions en voiture et que nous avons foncé dans un lac. Vous étiez plus jeune, mais je suis sûr que c'était vous !
  • Je peux vous dire que c'était bien réel ! dit Candy en pouffant. Un prototype de voiture que vous aviez construit vous-même mais... d'après ce que vous m'avez dit à l'époque, ce n'était pas la première de vos voitures qui finissait dans cet étang !
  • J'étais si mauvais que ça ! dit Alistair en riant.
  • Je ne dirais pas ça, non ! dit Candy en le regardant droit dans les yeux. Un jour, avant de partir sur le front vous m'avez offert une boite à musique que vous aviez baptisée "Boite à bonheur", une petite merveille qui m'a réchauffé le cœur pendant des moments difficiles.
  • Vous l'avez toujours ? demanda-t-il curieux.
  • Non... je... je l'ai donnée à mon amie Patty et... je ne devrais pas vous parler de ça, je ne dois pas. Je suis désolée, dit-elle précipitamment.
  • Ne t'excuse pas, Candy... On peut se tutoyer ? demanda-t-il.
  • Je t'ai toujours tutoyé, répondit-elle avec un sourire. Ce devrait être facile de reprendre l'habitude !
  • Candy, je crois que je me rappelle de Patty... en fait, je me rappelle de bien plus de choses que ce que je t'ai dit. Mais j'ai peur... peur d'affronter mon ancienne vie. J'ai changé ici. Et puis... j'ai fait la connaissance de Flanny et... je n'ai pas envie de renoncer à elle.
  • Je sais, Alistair. J'ai bien senti que tu aimais beaucoup Flanny et je suis persuadée que c'est réciproque. Et puis... Patty s'est mariée en avril dernier. Elle attend un bébé qui naîtra à la fin du mois de janvier. Mais... je pense que ça lui ferait plaisir d'apprendre que tu es vivant et que tu es heureux dans ta vie ici, à Paris. Mais nous ne la préviendrons que lorsque tous tes souvenirs te seront revenus et quand tu te sentiras prêt. En attendant... j'ai fini et je pense que tu pourras aller voir Flanny dès que tu t'en sentiras la force.
  • Candy, attends ! dit-il en lui prenant le poignet. Il y a plein d'autres choses dont je commence à me rappeler. Par exemple, tu étais une jeune fille adorable, gaie, pleine de vie et ça n'a pas beaucoup changé ! Et pardonne-moi si j'ai été froid mais quand j'ai commencé à voir resurgir mes souvenirs, je me suis rappelé d'Anthony et... c'est comme si... je... j'ai eu l'impression qu'il mourrait une deuxième fois...
  • Alistair, je suis désolée, dit-elle les larmes aux yeux. Nous aimions tous tellement Anthony... sa perte a été un moment terrible dans nos vies.
  • Surtout pour toi, n'est-ce pas ? Je me souviens qu'à l'époque, ça avait été très difficile... Tu nous avais même abandonnés Archie et moi pour retourner te ressourcer là où tu avais grandi.
  • Alistair... dit-elle émue, c'est la première fois que tu parles d'Archie.
  • Comment va-t-il demanda-t-il doucement ?
  • Il travaille à la tête des industries André mais c'est une longue histoire. Il s'est marié avec Annie et ils ont eu un merveilleux petit garçon qui s'appelle Adrian, Alistair, Anthony Cornwell. Il est magnifique et... dans sa dernière lettre, Annie m'a appris qu'elle était à nouveau enceinte. Tu sais, ils sont très heureux tous les deux.
  • C'est la tante Elroy qui a pris sa retraite ? demanda Alistair en riant.
  • En fait, tu te rappelles de tout, vil menteur ! s'exclama Candy, faussement indignée.
  • Presque, dit-il avec un sourire en coin. Alors raconte-moi comment Archie a pu prendre la tête des industries André.
  • Et bien... tu te souviens d'Albert, n'est-ce pas ?
  • Oui, je me souviens très bien de ton ami. Pourquoi ?
  • En fait, le vrai nom d'Albert, c'est... William Albert André. Tant qu'il était trop jeune pour prendre la tête de la famille, il a dû vivre caché, dirons-nous. Et la tante Elroy assumait les fonctions de chef de famille à sa place. Et puis, quand il a recouvré la mémoire, il nous a appris qu'il rentrait en fait à Chicago pour prendre officiellement sa place à la tête de la famille. Tu n'imagines pas comme nous avons été surpris ! Mais, en fait, depuis... la famille André, est une famille où il fait bon vivre !
  • Et bien, je n'en reviens pas, il nous a bien eus ! dit-il finalement. Albert est l'oncle William ! Ça explique beaucoup de choses en vérité !
  • Oui, comme tu dis, il nous a bien eus ! dit-elle en riant.

Ils rirent tous les deux de bon cœur. Depuis que le médecin savait qu'il allait mieux, elle avait pour mission de passer du temps avec lui, dès qu'il souhaitait poser des questions. De fait, elle ne prenait pas de retard dans son travail et elle adorait passer du temps avec lui.
  • J'ai beaucoup changé ? demanda-t-il plus sérieusement.
  • Pas vraiment, dit-elle. Mais tu étais un jeune homme la dernière fois que nous nous sommes vus. Aujourd'hui, tu es plus mûr, plus homme et plus triste aussi, je le vois dans tes yeux. Mais ça... je sais que c'est la guerre. Mais au fond, j'ai l'impression que tu es resté le même garçon adorable et drôle, créatif et inventif que tu étais autrefois.
  • Merci, Candy. Merci pour tout, dit-il plus sérieusement.
  • De rien, Alistair mais... repose-toi, on va bientôt t'apporter ton repas. Il faudra que tu sois en forme pour aller voir Flanny ! A tout-à-l'heure, dit-elle en sortant de sa chambre.

*****

Paris, le 11 septembre 1917
Candy avait prévu de prendre le thé en compagnie d'Alistair et de Flanny. La veille elle avait reçu une lettre d'Albert ainsi qu'une autre d'Alexandra qui lui parlait de sa conversation avec Patty sous le sceau de la confidence. Ce matin-là, Candy n'était pas sûre de pouvoir en parler avec Alistair mais elle avait envie de lui faire comprendre qu'il n'avait pas à s'inquiéter de faire savoir qu'il était vivant.
  • Bonjour, vous deux ! dit-elle joyeusement en entrant dans la chambre de Flanny où l'attendait déjà Alistair. Laissez-moi poser ce plateau avant que je ne le renverse !
  • Je te trouve bien gaie, dit Alistair en la regardant servir le thé et tendre une tasse à Flanny.
  • C'est bon pour le moral des troupes ! répondit Candy en lui tendant une tasse. Même si, cette horreur de guerre ne semble pas vouloir finir, dit-elle en soupirant.
  • On avance, Candy, c'est plutôt bon signe, dit doucement Alistair. Mais parlons d'autre chose, veux-tu ? Figure-toi qu'hier, je me suis rappelé du matin, à la gare, quand je t'avais donné la fameuse boite à bonheur... Tu partais à New-York voir Terry, si je me rappelle bien ?
  • Oui, c'est bien ça, répondit Candy en souriant.
  • Je te rappelle que je n'ai jamais su comment ça s'était passé... répondit-il en la regardant avec intensité.
  • C'est une très longue histoire, dit Candy tristement en baissant les yeux. Nous nous sommes séparés définitivement durant ce séjour. Et puis... Bon allez, je te raconte... Il répétait Roméo et Juliette avec une jeune actrice qui s'appelle Suzanne Marlowe. Cette jeune femme aimait Terry, au moins autant que moi si ce n'est plus, et lors d'une répétition, le câble d'un projecteur s'est cassé. Terry était dessous et Suzanne s'en est aperçue, elle s'est précipitée vers lui pour le pousser et c'est elle qui a été blessée. Quand je suis arrivée à New-York, le drame avait déjà eu lieu.
    Elle a perdu une jambe et était amputée. Et puis elle a essayé de se jeter du toit de l'hôpital par désespoir... et... je venais la voir et j'ai réussi à l'en empêcher. Elle m'a dit qu'elle voulait mourir parce que sa vie de femme et sa vie d'actrice étaient terminées... et elle savait qu'elle serait toujours un obstacle entre Terry et moi, parce qu'il se sentait responsable d'elle et qu'elle ne voulait pas qu'il soit malheureux. J'ai alors pris la décision de rentrer le soir-même à Chicago.
    J'ai parlé avec Suzanne une fois qu'on l'a ramenée dans sa chambre et elle m'a promis de rendre Terry heureux. Elle l'aimait tant ! Quand je suis sortie de la chambre, j'ai vu Terry et je lui ai dit que je partais, que c'était un adieu et que je ne voulais pas qu'il m'accompagne à la gare. Si tu savais comme je me sentais mal mais... il fallait que je fasse ce choix pour Terry. Il vivait un enfer. J'ai couru dans les escaliers pour ne pas qu'il me voie pleurer mais il m'a rattrapée et... nous nous sommes promis d'être heureux chacun de notre côté et je suis partie. Nous n'avons même pas réussi à nous regarder. Je savais qu'il pleurait et moi aussi.
    Et puis... le retour à Chicago, la vie... ton départ, ton décès... Cette année-là, j'ai accumulé les épreuves. Quelle année noire ! Et puis je suis retournée à LaPorte en souhaitant m'y ressourcer mais en vérité... je n'arrivais pas à retrouver l'espoir. Heureusement qu'Albert était présent très souvent. Au fond, il était le seul à n'être pas dupe de la fausse gaieté que j'affichais.
    En mai de l'année suivante, Annie et Archie se sont mariés. Archie venait de finir ses études de droit et Albert le faisait déjà travailler avec Georges et lui à la tête des entreprises André. En fait, Albert a toujours détesté ça et dès qu'il a pu confier la direction des affaires à Archie, il l'a fait.
    Il m'a obligée à prendre des vacances et m'a fait voyager dans plein de sites naturels magnifiques aux États-Unis. Et pour finir, nous nous sommes installés à Los Angeles. Il y a rencontré celle qui est devenue sa femme. Elle s'appelle Alexandra, c'est une jeune femme exceptionnelle, comme lui.
    Là-bas, je travaillais bénévolement à l'Hôpital pour Enfants de Los Angeles mais j'ai fini par avoir envie de retrouver l'effervescence et les salles de chirurgie de l'Hôpital de Chicago. Et puis, le mariage de Patty devait bientôt avoir lieu, suivi de celui d'Albert qui devait me rejoindre plus tard avec Alexandra.
    En vérité, j'avais appris que Terry et Suzanne s'étaient séparés, qu'elle allait épouser son médecin et remonter sur scène. J'ai attendu une lettre de Terry qui n'est jamais arrivée et... je ne voulais plus penser et ce qui me réussit le mieux, c'est de travailler alors... Chicago était la meilleure solution. Mais quand je suis arrivée, la guerre a été déclarée ; j'ai tellement pensé à toi Flanny, ce jour-là. J'avais bien des nouvelles par mademoiselle Mary-Jane mais elles étaient si sporadiques !
    Je savais que là-bas, je serai utile, vraiment et c'est devenu une évidence. Ma vocation est de soigner et ici, les blessés sont nombreux. Alors je suis partie avec un groupe de volontaires et me voilà ici. Et quelques jours après mon arrivée, j'ai reçu la lettre de Terry que je n'espérais plus recevoir. Et tout est redevenu simple ; je n'ai jamais cessé de l'aimer et lui non plus. Il m'a demandé de l'épouser dès que je serai démobilisée et j'ai accepté. Voilà toute l'histoire.

Elle releva la tête pour la première fois depuis qu'elle avait entamé son long monologue et les regarda avec attention. Alistair serrait la main de Flanny et tous les deux avaient les larmes aux yeux.
  • Si on m'avait dit que je vous verrai comme ça, un jour, je ne l'aurai jamais cru ! dit Candy en tentant de sourire gaiement.
  • Candy, je suis tellement désolé d'apprendre ce qui vous est arrivé, dit Alistair sans lâcher Flanny qui rougissait à vue d'œil Mais je suis heureux de savoir que vous vous êtes finalement retrouvés. C'est une bonne chose, et tu as l'air heureuse quand tu parles de lui, tes yeux brillent !
  • C'est vrai, dit Candy en baissant la tête à nouveau. Mais je dois te dire autre chose... j'ai reçu une lettre hier qui me laisse à penser que tu n'as aucune crainte à avoir en annonçant à tous ceux qui t'ont connu que tu es toujours vivant. Et je pense que tu devrais dire à Flanny que tu l'aimes et que vous pouvez vous aimer au grand jour, qu'elle n'a rien à craindre de ce côté-là, ajouta-t-elle en se levant. Bon, je vous laisse ! termina-t-elle en sortant de la chambre sans leur laisser le temps d'ajouter un mot.

Candy était pensive quand elle rejoint sa chambre. Avoir évoqué son histoire avec Terry l'avait emplie de nostalgie. Elle repensa aux jours heureux qu'ils avaient connus autrefois et rêva du bonheur à venir, espérant ardemment que la guerre se termine au plus vite.

*****

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