016 - Partie 2 - Chapitre 16 : Un photographe à Paris




ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
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Paris, le 10 juillet 1939
Juliette fulminait. Quand son patron l'avait convoquée dans son bureau elle avait espéré se voir confier son tout premier reportage. Cela faisait presque six mois qu'elle avait intégré l'agence Havas mais jusqu'à présent, elle avait surtout été cantonnée à un rôle d'assistante ou de documentaliste.
  • Bonjour, Juliette. Asseyez-vous, lui avait-il dit tout en finissant de dicter une lettre à sa secrétaire.

Juliette patienta quelques secondes. Après le départ de sa secrétaire, Paul Lepetit prit encore quelques notes avant de relever la tête vers Juliette.
  • Juliette, j'ai une mission importante à vous confier. J'ai rendez-vous cet après-midi avec un jeune photographe prometteur et... j'aimerais qu'il travaille pour l'agence. Je sais que je n'obtiendrai pas de lui qu'il travaille pour nous en exclusivité mais je veux qu'il nous propose son travail avant de le faire à d'autres agences.
    Il est américain et il arrive tout-à-l'heure, ma secrétaire vous communiquera toutes les informations nécessaires à ce sujet. Juliette, je veux que vous alliez le chercher et que vous le preniez en charge durant son séjour à Paris.
  • Que je le prenne en charge ? Vous voulez que je sois son guide touristique ? demandaJuliette.
  • Non, bien sûr que non. Juliette, je vous demande de me faciliter la tâche. Et peut-être la vôtre par la même occasion. C'est un excellent photographe et vous le côtoierez pendant plusieurs jours. Bref, je vous donne l'opportunité de voir travailler un grand reporter alors saisissez-la, Juliette. Vous avez votre permis de conduire n'est-ce pas ?
  • Oui, monsieur.
  • Bien, alors, allez voir Jeanne, elle vous expliquera tout. L'agence met une voiture à votre disposition.

Et voilà qu'elle s'était vue confier le rôle de nounou pour un reporter américain. Il s'agissait d'un photographe reconnu, pigiste pour de grands magasines américains et qui travaillait très régulièrement pour l'Associated Press à New-York. Il avait couvert la fin de la guerre d'Espagne et ramené des photos impressionnantes, à l'origine de sa renommée.
Paul Lepetit tenait beaucoup à ce qu'il accepte également de travailler pour leur agence. Jeanne avait expliqué à Juliette que l'agence lui offrait notamment son séjour à l'hôtel Royal Monceau. Juliette avait pour mission de l'accompagner et de satisfaire chacune de ses demandes.

Quand les premiers passagers descendirent du train, elle souleva sa pancarte sur laquelle était inscrit le nom de l'homme qu'elle attendait se demandant à quoi pouvait ressembler ce reporter qui devait avoir une trentaine d'années. Après quelques instants, un jeune homme très grand qu'elle trouva fort séduisant se campa à côté d'elle, il semblait l'observer discrètement mais elle fit semblant de ne rien voir.
  • Je crois que vous pouvez baisser ce panneau maintenant, tout le monde a bien compris  comment je m'appelais, dit-il après quelques secondes.

Elle fut surprise par la voix chaude qui s'exprimait dans un français parfait avec un accent à peine marqué.
Elle baissa son panneau et le dévisagea avec un certain agacement. Elle rencontra son regard dont elle ne sut dire s'il était vert ou bleu mais la lueur d'amusement qu'elle y lut la contraria. Elle avait, qui plus est, l'impression qu'il la jaugeait avec plus d'intérêt que nécessaire ce qui acheva de la mettre en colère.
  • Vous ne pouviez pas le dire dès le début, non ? Vous êtes Kyle Grandchester ?
  • Lui-même pour vous servir et à qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il avec un léger sourire en s'inclinant légèrement.
  • Juliette Simon. C'est l'agence Havas qui m'envoie, je dois vous conduire où vous voulez pendant votre séjour mais j'imagine que vous voulez vous rendre à votre hôtel pour y déposer vos affaires ? Votre rendez-vous avec Paul Lepetit est prévu pour quinze heures trente de toute façon, vous avez largement le temps...
  • Ça n'a pas l'air de vous rendre heureuse de me servir de garde d'enfants, dit-il simplement, mais je vous comprends. Au fait, j'ai modifié les réservations d'hôtel qui avait été faites pour moi. Nous n'allons plus avenue des Ternes mais boulevard de Ménilmontant. Mais avant d'y aller, je voudrais prendre quelques journaux, ne bougez pas d'ici, je reviens.

Elle le regarda s'éloigner de sa démarche souple. Elle s'était attendue à rencontrer quelqu'un de plus âgé mais il devait avoir tout au plus une vingtaine d'années. Ses cheveux n'étaient pas coiffés et retombaient en longues mèches brunes et désordonnées sur son front et dans son cou. Il portait une simple chemise sous une veste saharienne et un pantalon de toile. Elle trouva qu'il avait l'allure d'un personnage de roman d'aventures, ou du moins de ce qu'elle en imaginait. Il portait un gros sac de voyage ainsi qu'un sac à dos et revint dans sa direction en la regardant avec une intensité qui lui fit détourner les yeux.
  • Nous pouvons y aller, mademoiselle Simon, lui dit-il avec un léger sourire qui la troubla.
  • Appelez-moi Juliette, dit-elle simplement en se dirigeant vers la sortie.

Elle marchait vite mais il semblait n'avoir aucun mal à la suivre du haut de ses longues jambes. En arrivant près de la voiture, elle lui ouvrit la porte arrière pour qu'il puisse y déposer ses bagages.
  • Pourquoi avoir changé d'hôtel ? demanda-t-elle durant le trajet. Ménilmontant est un quartier bien plus populaire que l'avenue des Ternes et vous renoncez à un hôtel très luxueux...
  • Pour tout vous avouer, je me plais bien dans les quartiers populaires, dit-il en riant. Quant au luxe... c'est très surfait, vous savez. Et puis, ça n'est pas mon premier séjour à Paris, Juliette.
  • Étant donné que vous vous exprimez dans un français parfait, je suis bien persuadée que ça n'est effectivement pas votre premier séjour ici, monsieur Grandchester.
  • Oh non, je vous en prie ! s'exclama-t-il en riant. Je vous appelle Juliette alors faites-moi  plaisir et oubliez le monsieur Grandchester. Si un jour vous croisez mon père, je vous autorise à l'appeler ainsi, mais pour ce qui me concerne, Kyle suffira largement. Et laissez aussi tomber ce ton pompeux que vous prenez quand vous me parlez, nous avons pratiquement le même âge, Juliette.
  • D'accord, je vous appellerai Kyle, dit-elle en souriant pour la première fois. Mais pas devant monsieur Lepetit, ajouta-t-elle sur un ton redevenu sérieux.

Il s'installa confortablement sur son siège et l'observa à la dérobée. Elle portait un tailleur pantalon très "Chanel" aussi simple qu'élégant mais qui paraissait "fait main" et la coupe était impeccable. Cela aurait beaucoup plus à Mademoiselle Chanel elle-même, qu'il avait rencontré chez sa grand-mère, quelques années auparavant.
Elle avait relevé ses cheveux châtains en un chignon très strict mais quelques mèches tombaient sur son front, donnant plus de douceur à son regard gris-bleu. Ses yeux très expressifs et sa bouche pulpeuse donnait une moue boudeuse à son visage d'une grande beauté. Elle lui avait plu dès le premier regard et il avait pris un immense plaisir à l'observer avant de l'approcher.
  • On n'est plus très loin, lui dit-il quand ils arrivèrent sur le boulevard.
  • Je repasserai vous prendre à quatorze heures trente pour votre rendez-vous si vous voulez rester tranquillement à l'hôtel.
  • Non, nous n'allons pas faire ça, dit-il simplement en regardant sa montre. Vous m'avez bien dit que vous étiez à ma disposition pendant mon séjour ? demanda-t-il avec un sourire.

Elle lui jeta un regard en coin, déjà inquiète de ce qu'il pourrait exiger. L'espace d'un instant, elle avait failli oublié qu'il venait d'un monde où il avait certainement l'habitude d'être servi et obéi.
  • Que voulez-vous ? demanda-t-elle un peu sèchement.
  • Ne soyez pas sur la défensive, tenez c'est là, dit-il en lui indiquant un petit hôtel charmant à la devanture joliment fleurie. Il est bientôt midi et je vous invite à déjeuner. Et pardonnez-moi si je ne vous demande pas votre avis, mais je suis certain que vous n'aviez rien de prévu puisque vous deviez me servir de guide. Donc, vous ne pouvez pas refuser. Venez avec moi, vous patienterez à la réception, ce sera plus agréable que de cuire dans la voiture. Je vous promets de faire vite.

Il sortit ses bagages et ils entrèrent dans l'hôtel. Quelques instants plus tard, il la rejoint à la réception et l'entraîna par le coude vers la sortie.
  • Vous connaissez le quartier ? demanda-t-il avec un sourire nonchalant.
  • Pas très bien, non.
  • Alors, je vous emmène, dit-il en lui prenant le bras. Il y a un charmant petit restaurant familial, vraiment excellent à quelques rues d'ici. Nous y mangerons très bien.
  • Vous décidez toujours de tout pour tout le monde comme ça ? demanda-t-elle un brin irritée en dégageant son bras d'un geste ferme.

Il rit avec désinvolture à sa remarque et eut une pensée pour sa mère, à qui on reprochait souvent ce trait de caractère.
  • Détendez-vous, Juliette, et profitez du moment présent. Il fait beau, nous sommes dans une des plus belles villes du monde et nous allons prendre un délicieux repas à la terrasse d'un petit restaurant très agréable. En ces temps troublés, de tels moments vont devenir rares alors profitons en tant que nous le pouvons encore, voulez-vous ?
  • Vous parlez de...
  • Non, ne le dites pas, la coupa-t-il. Laissez-nous profiter de cet instant avec insouciance, du moins pour les heures à venir, ajouta-t-il avec un sourire plein de charme qui la désarma totalement. Pour l'instant, je ne veux être qu'un américain à Paris qui souhaite déjeuner au soleil en compagnie d'une très élégante jeune française.
  • D'accord, dit-elle en souriant, les yeux baissés sur ses pieds. Dites-moi, même si ce n'est pas votre premier séjour, j'ai l'impression que vous n'avez pas vraiment besoin de guide dans Paris.
  • Vous recommencez à être désagréable, attention ! répondit-il sur le ton de la plaisanterie, sans perdre son sourire. Nous sommes arrivés, suivez-moi, ajouta-t-il en l'entrainant par le bras dans un petit restaurant qui, de l'extérieur, ne payait pas vraiment de mine.

Elle fut abasourdie par le décor qu'elle découvrit une fois la porte passée, la salle était voûtée et décorée avec une élégance soignée. Kyle fut accueilli par le maître d'hôtel avec une déférence qui la surprit et il les dirigea vers le fond de la salle où Juliette découvrit une très agréable terrasse ombragée où plusieurs tables avaient été disposées de façon à ce que les convives mangent en toute tranquillité.
  • Vous allez encore me trouver désagréable, dit-elle alors qu'il l'aidait à s'asseoir, mais je veux bien que vous me fassiez visiter Paris, finalement. Surtout si vous connaissez beaucoup d'adresses comme celle-ci, cet endroit est vraiment surprenant...
  • Dans ce sens-là, c'est nettement moins désagréable, puisque vous restez avec moi. Je suis content que cet endroit vous plaise, répondit-il avec un regard appuyé en s'adossant à sa chaise avec une certaine désinvolture. Vous travaillez depuis longtemps pour l'agence Havas ?
  • Pas tout-à-fait six mois mais... j'ai surtout été bonne à préparer des cafés ou à fouiller les archives pour fournir de la documentation. Oh, on m'a bien demandé de rédiger quelques petites choses, dit elle avec un brin de déception dans la voix, mais c'était essentiellement des compte-rendus.
  • C'est le bizutage habituel dans les journaux ou les agences de presse. Normalement, au bout d'un an, vous devriez voir votre travail évoluer. Vous auriez pu faire des tirages en chambre noire...
  • Vous y avez eu droit, vous aussi ? demanda-t-elle curieuse.
  • Non, mais je suis un privilégié. J'ai eu l'opportunité de naître dans une famille aisée qui me permet de vivre tout en travaillant comme pigiste. Cela m'a permis de choisir mes sujets et... j'ai eu de la chance, beaucoup de chance. Je sais ce que vous allez me dire, c'est totalement injuste, je vous l'accorde. Mais je fais ce que je voulais faire et c'est un cadeau fabuleux que m'offre la vie et surtout... et surtout mes parents. Alors j'en profite.
  • Ce n'est pas injuste, c'est la loterie de la vie, c'est tout. Et puis je connais certaines de vos photos, dit-elle finalement. Ce n'est pas le travail d'un privilégié, c'était... c'est du très bon travail, indépendamment de ce que vous êtes ou de ce que vous représentez.
  • Merci, Juliette, dit-il en posant une main sur la sienne qu'il serra doucement. C'est un compliment qui me va droit au cœur, venant de votre part.

Il retira très vite sa main, avant même qu'elle n'ait eu le temps de réagir et elle resta troublée par la sensation de ses doigts chauds sur elle, une agréable sensation qui perdurait alors même qu'il l'avait lâchée. Un serveur arriva et ils passèrent commande.
  • Qu'est-ce qui vous a poussée à intégrer l'agence Havas ? demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux.
  • Je veux devenir journaliste mais certainement pas une journaliste de mode. Ils recherchaient une stagiaire et j'ai longuement insisté pour qu'ils m'engagent et... j'ai été prise. Mais je dois bien avouer que je m'ennuie un peu même si je sais que je dois prendre mon mal en patience.
    Ceci dit, j'avoue que j'aime bien le travail de recherche, enfin... cela dépend des sujets mais les archives peuvent révéler de véritables trésors.
  • Ce qui compte, c'est que vous vous accrochiez, un jour une opportunité se présentera et  la seule chose qui vous restera à faire sera de la reconnaître... avant de la saisir. Vous avez déjà essayé de faire des photos ? demanda-t-il finalement.
  • Je m'entraîne, dit-elle avec un rictus ironique. Mais j'ai un appareil à chambre qui est une véritable antiquité et qui ne laisse pas beaucoup de place à la créativité ou à la spontanéité. Mais comme il faudra que je travaille un peu plus avant de pouvoir m'offrir un appareil digne de ce nom et bien, en attendant, je m'en contente.
  • Vous me permettez une question indiscrète ? demanda-t-il avec un léger sourire.
  • Je ne sais pas pourquoi mais je suis persuadée que vous m'en poserez plus d'une des questions indiscrètes, répondit-elle en le fixant. Mais je vous permets de me poser vos questions à condition que vous m'autorisiez à en faire autant.
  • C'est entendu, répondit-il avec un sourire amical. Donnant donnant. Quel âge avez-vous Juliette ?
  • Dix-huit ans, et vous ?
  • J'ai eu vingt ans en janvier dernier. Vous êtes une vraie parisienne ?
  • Je ne sais pas... répondit-elle sur un ton mystérieux. Oui, si on considère que je suis née à Paris mais j'ai passé mon enfance et mon adolescence près de Rennes. Je suis revenue à Paris il y a deux ans, j'ai terminé mes études et j'ai cherché du travail. Vous savez à peu près tout. Et vous ?
  • Alors, non je ne sais pas tout, vous ne m'avez rien donné si ce n'est quelques pistes. Quant à moi je ne suis pas un vrai parisien ! dit-il avec un sourire taquin
  • Ce n'est pas drôle Kyle ! Vous savez très bien ce que je vous demandais.

Il la regardait avec un sourire désarmant mais il attendit pour lui répondre que le serveur leur ait présenté leurs entrées.
  • Bon appétit ! lui dit-il sans perdre son sourire alors que le serveur s'éloignait.
  • Vous ne vous en sortirez pas comme ça, vous êtes déloyal ! De toute façon, nous avons commandé des salades qui ne vont pas refroidir alors je veux que vous répondiez, c'était votre tour.
  • D'accord, d'accord, dit-il en riant. Je me rends. Alors, chère Juliette, je suis né, j'ai grandi et fait pratiquement toutes mes études à New-York avant de partir vivre à Los Angeles avec mes parents. J'ai également fait quelques séjours à Londres, mon père étant pour moitié britannique, et quelques séjours à Chicago d'où est originaire la famille de ma mère. Mes parents vivent désormais en Californie où ils ont de la famille. Mais New-York est et reste, en quelque sorte, mon camp de base. On peut manger maintenant ? J'ai très faim, figurez-vous.

Elle le regarda fixement et lui décrocha finalement un sourire.
  • Bon appétit, Kyle ! dit-elle enfin. Vous semblez avoir eu une enfance privilégiée, effectivement. Mais je n'en reviens pas que vous ayez seulement vingt ans...
  • Pourquoi ? Je fais plus vieux ?
  • Non mais vous avez fait tellement de choses déjà et...
  • Je vous l'ai dit Juliette, j'ai eu une chance insolente et totalement injuste.
  • Vous le méritiez. Vos photos de la bataille de Jarama étaient bouleversantes et...
  • Arrêtez les compliments et mangez ! Et merci, dit-il avec un clin d'œil complice.

Ils déjeunèrent dans la détente et la bonne humeur, échangeant banalités, anecdotes et plaisanteries et le serveur revint pour leur apporter la carte des desserts. Ils choisirent tous deux une mousse au chocolat accompagnée d'un café. Elle entama sa mousse au chocolat avec gourmandise et il s'arrêta de manger pour la regarder en souriant.
  • Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle en arrêtant de manger. J'en ai sur le nez, c'est ça ?
  • Non, absolument pas ! Je vous regardai manger votre dessert et... vous savez, j'ai une théorie très personnelle là-dessus.
  • Une théorie sur quoi ? demanda-t-elle en reprenant sa dégustation.
  • Sur la gourmandise et l'intense plaisir que vous semblez prendre à manger votre dessert et sur le fait que vous ayez précisément choisi une mousse au chocolat.
  • Et si je vous disais que j'ai hésité avec la crème brûlée, ça changerait quelque chose ?
  • Vous n'avez pas hésité longtemps, Juliette. Mais cela n'aurait pas changé grand chose.
  • Et vous en avez déduit quoi ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
  • Plusieurs choses... Mais surtout que sous vos grands airs de femme inébranlable se cache quelqu'un qui semble savoir profiter des menus petits plaisirs offerts par la vie. Ça vous va bien de vous détendre un peu, Juliette.
  • Je... Écoutez, je vous remercie mais, je n'ai jamais su vraiment quoi faire des compliments alors on va changer de sujet. Le réalisateur de films, Terrence Graham, est un membre de votre famille ?
  • C'est mon père, pourquoi ?
  • Pour changer de sujet, je vous l'ai dit. Parce que vous lui ressemblez physiquement. Et puis vous n'avez pas à rougir, il a fait de bons films qui ont connu un certain succès si je ne m'abuse. Mais je serais plutôt curieuse de savoir quel effet ça fait d'être le fils d'une personne célèbre ?
  • Pour être honnête, je ne suis pas sûr de le savoir vraiment... Mon père a toujours fait en sorte que nous soyons protégés et préservés de tous ces désagréments. En revanche, j'ai effectivement eu l'occasion de croiser beaucoup de personnes que l'on considère comme célèbres mais...
  • Mais ? demanda-t-elle, attentive à ce qu'il lui racontait.
  • Mais je ne suis pas persuadé que le degré de célébrité d'une personne ait quoi que ce soit à voir avec le fait qu'elle soit ou non intéressante. Et si je prends l'exemple d'Hollywood, c'est flagrant. La futilité et la superficialité y sont un art de vivre, mais on peut survivre dans ce monde à condition de ne jamais oublier son rôle ! ajouta-t-il en souriant. Il n'y a qu'une fois que le rideau tombe qu'on s'aperçoit que la réalité est beaucoup moins glamour.
  • C'est peut-être plus exacerbé dans le show-business mais j'ai bien peur que cela soit comme ça dans tous les milieux et toutes les professions. Et puis, vous m'avez bien dit que je me déguisais en princesse des glaces, tout-à-l'heure, un peu comme si je jouais un rôle, n'est-ce pas ?
  • Je n'ai pas dit les choses de cette façon, dit-il en se penchant vers elle avec un sourire charmeur. J'ai dit que vous vous donniez de grands airs de femme inébranlable. Mais je suis sûr que vous êtes quelqu'un de très différent quand on vous connait mieux et que vous êtes sensible et chaleureuse.

Elle baissa la tête et sirota son café pour éviter de répondre et de le regarder. Il la troublait beaucoup trop pour qu'elle le laisse s'en apercevoir.
  • A votre tour, maintenant. Parlez-moi de vous et de vos parents.
  • Mes parents ont émigré à Paris en mars 1919, ils arrivaient de Varsovie et se sont installés en France. Mon père a demandé la naturalisation française et compte tenu des  contextes de l'époque, on la lui a accordée.
    Mon père avait été professeur de Lettres mais il est devenu instituteur parce que... de toute façon, c'était compliqué mais je crois qu'il a été heureux à Rennes avec ma mère. Ils sont morts il y a deux ans et.... je suis revenue à Paris, termina-t-elle, la voix étranglée par l'émotion.

Il prit sa main dans la sienne et la serra doucement.
  • Pardonnez-moi si j'ai réveillé de biens mauvais souvenirs, ce n'était pas mon intention, dit-il de sa voix chaude et profonde. Vous avez des frères et sœurs ?
  • Non, répondit-elle. Je suis fille unique. Mais vous, vous en avez des frères et sœurs ?
  • J'ai deux frères et deux sœurs, tous plus jeunes.
  • Et bien, dites-moi, les réunions de famille doivent être animées, dit-elle en souriant.
  • C'est effectivement le cas, surtout si vous y rajoutez mes oncles, tantes et nombreux cousins ! dit-il en riant. Je vous y emmènerai un jour, si vous voulez !
  • Il faudrait déjà que je vienne aux États-Unis... alors, on verra le moment venu. Vous m'excuserez, dit-elle en se levant, j'ai besoin d'aller me rafraichir.
  • Je vous en prie, dit-il en se levant à son tour.

Il était quatorze heures trente quand ils quittèrent le restaurant. Elle lui parut plus détendue qu'en y entrant et ils repartirent en direction de la voiture tout en discutant joyeusement.

Ils arrivèrent place de la Bourse un peu avant quinze heures et Kyle lui proposa d'aller marcher jusqu'au Palais-Royal en attendant l'heure du rendez-vous. Elle le suivit sans discuter et quand ils arrivèrent au jardin, elle s'aperçut qu'il avait sorti un appareil photo, un instantané Leica.

Elle l'observa armer son appareil et prendre des clichés, il photographiait surtout les gens, attentif au choix de ses axes, à la lumière... Elle le vit photographier un couple âgé assis sur un banc, elle s'aperçut qu'ils se tenaient la main mais c'était quasiment imperceptible. Elle sourit à cette image, mais la vision de ses parents morts, dans leur lit conjugal, main dans la main, lui fit venir les larmes aux yeux. Elle ferma les paupières quelques instants avant de les rouvrir, cherchant Kyle du regard. Elle se tourna et se retrouva face à lui, elle eut un léger mouvement de recul avant de lever les yeux vers lui.
  • Nous devrions y aller, dit-elle plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. Sinon vous risquez d'arriver en retard et... Oh, et puis, de toute façon, il sera en retard, ajouta-t-elle d'une voix plus douce.
  • Ça va aller ? demanda-t-il en posant une main sur son épaule.
  • Ça va très bien, répondit-elle rapidement. Allez, venez... nous sommes attendus. Enfin vous, c'est vous qui êtes attendu.

Une heure plus tard, Kyle était pratiquement arrivé à un accord avec Paul Lepetit. Ce dernier insistait cependant pour qu'il travaille en binôme avec l'un des journalistes de l'agence. Kyle avait d'abord été irrité par la suggestion de Lepetit et se sentait prêt à refuser l'offre de travailler avec Havas quand une idée lui traversa l'esprit.
  • Alors ce sera Juliette Simon, dit fermement Kyle, sinon je crains que nous ne puissions trouver un accord.
  • Juliette Simon ! Mais... elle n'est pas vraiment journaliste, elle n'est pas arrivée ici depuis six mois.
  • Et si vous ne lui laissez pas sa chance, vous ne ferez jamais d'elle une journaliste. Écoutez, Paul, je n'ai pas envie de transiger sur ce point. Vous voulez que je travaille avec un membre de votre agence, alors ce sera elle. D'abord c'est une formation qui ne vous coûtera rien et vous aurez tout le loisir d'apporter votre droit de regard sur ce que nous vous enverrons.
  • C'est que... elle... elle est encore jeune et...
  • Et vous ne l'auriez pas engagée si elle ne vous inspirait pas confiance, entre autres qualités rédactionnelles j'imagine, le coupa Kyle en le regardant droit dans les yeux.
  • Vous êtes dur en affaires, monsieur Grandchester... mais j'accepte et, pour être honnête, je ne sais pas si vous vous seriez très bien entendu avec l'autre journaliste.
  • Alors nous sommes d'accord ?
  • Nous sommes d'accord, répondit Paul Lepetit. Je vais la faire appeler.
  • C'est inutile. Dites-lui que je passerai la chercher à dix-huit heures, dit Kyle en regardant sa montre. J'ai quelques achats à faire. Et... comme je vous l'ai dit, je serai dans ce fort d'ici cinq jours. Pour le reste, je vous tiens au courant.
  • Je sais que vous faites également de longues enquêtes, Kyle, mais je sais aussi qu'elles  sont de qualité et je vous fais confiance.
  • Même si je ne suis pas "politiquement correct" ? dit-il avec un sourire cynique.
  • Je ne travaille pas pour le gouvernement, Kyle, même s'ils se plaisent à le croire. Mais je ne veux pas non plus commettre d'erreur, je ne laisse sortir une information que lorsque j'en suis sûr.
  • Je sais, répondit Kyle. C'est pour cela que j'accepte de travailler pour vous, pas pour l'agence, pour vous. Et je sais que vous comprenez parfaitement ce que je veux dire.
  • A bientôt, Kyle, dit Paul Lepetit en lui tendant la main.

Lorsque Juliette sortit de l'immeuble de l'agence, il était dix-huit heures passées de dix minutes. Elle était dans une colère noire. Non seulement, elle allait devoir travailler comme assistante pour Kyle Grandchester mais en plus, cette mission durerait au moins trois mois. Elle s'était confiée au jeune homme, lui exprimant son désir d'écrire et il l'obligeait à devenir sa secrétaire particulière.
Quand elle l'aperçut, il était nonchalamment adossé à une voiture, jambes et bras croisés, et il lui fit signe en souriant dès qu'il l'aperçut. Mais il perdit vite son sourire en découvrant la colère contenue dans son attitude et sa démarche. Elle s'arrêta devant lui en le fusillant du regard.
  • Vous avez exigé une assistante, vous l'avez. Que puis-je faire pour vous, monsieur Grandchester ?
  • Vous êtes ravissante quand vous êtes colère, mademoiselle Simon, répondit-il avec un sourire des plus charmeurs.
  • Votre petit numéro de charme ne m'amuse pas, soupira-t-elle. Et autant que je vous le dise tout de suite, je ne sais pas pourquoi vous avez fait ça mais vous ne me mettrez pas dans votre lit. Alors, allons-y puisque vous avez besoin d'assistance.

Sur ces derniers mots, elle le contourna pour s'approcher de la voiture mais il l'arrêta dans son mouvement, la fit se retourner et s'approcha dangereusement d'elle avec un regard très dur. Juliette se raidit avec crainte, il l'avait bloquée contre la voiture et son visage s'approchait dangereusement du sien.
  • Première chose, lui dit-il, je n'ai pas exigé une assistante mais Paul Lepetit voulait m'imposer la présence d'un journaliste de l'agence. Alors, j'ai exigé que ce soit vous. Vous m'avez bien dit que vous vouliez écrire ? Alors saisissez votre chance, quant à moi, je ferai les photos.
    Deuxième chose : je vous trouve effectivement ravissante et séduisante mais ce n'est pas du tout ce qui a motivé mon choix. Et quand vous viendrez dans mon lit, ce sera de votre plein gré. Maintenant, montez dans la voiture, nous devons parler travail.

Il s'était éloigné d'elle et contournait la voiture pour prendre la place du conducteur, elle grimpa à son tour et s'installa sur le siège passager. Elle repensa à ce qu'il venait de lui dire pendant qu'il démarrait la voiture en gardant le silence.

Il prit la direction de l'Opéra et elle le regarda à la dérobée, il avait les yeux fixés sur la route et ne desserrait pas les mâchoires.
  • Je me suis méprise sur vos intentions et j'en suis désolée, dit-elle du bout des lèvres. Excusez-moi, Kyle, mais Paul Lepetit ne m'avait pas présenté les choses comme ça et... et j'aimerais savoir ce qui a motivé votre choix.

Il lui jeta un rapide coup d'œil avant de reporter ses yeux sur la route. Elle se sentit désarmée en l'entendant éclater d'un rire imprévisible, décidément elle ne comprenait rien à son comportement.
  • Excuses acceptées, dit-il en souriant. Je suis donc obligé de vous présenter les miennes aussi pour vous avoir parlé aussi durement. Quant à ce qui a motivé mon choix, c'esttrès simple, vous êtes la seule journaliste de l'agence que je connaisse, j'ai vraiment aimé discuter avec vous et j'aime votre façon de voir la vie et le regard que vous portez sur la société.
    Pourquoi me serais-je embarrassé d'un vieux con de l'agence qui aurait tout fait pour me faire voir ou faire les choses à sa manière ?
  • Écoutez, monsieur Lepetit m'a juste dit que je devrais vous aider dans votre travail pendant toute la durée de votre séjour en France. Je ne sais pas ce que je suis censée faire.
  • Nous avons deux missions, quelques articles à rédiger de temps à autres et il y a une enquête que je compte mener à bien. Vous signerez les articles et nous cosignerons l'enquête, je ferai les photos mais j'ai plusieurs appareils et je vous en prêterai un, comme ça vous vous ferez la main.
  • Pourquoi faites-vous cela pour moi, Kyle ? Je veux dire... merci.

Il stationna la voiture au début de l'avenue de l'Opéra et il contourna la voiture pour l'inviter à descendre.
  • Venez, nous allons marcher un peu, vous voulez bien ? lui dit-il doucement. Le jardin des Tuileries est juste derrière.
  • Je le sais, répondit-elle en souriant. J'habite Paris, rappelez-vous.

Elle prit le bras qu'il lui tendait et l'accompagna dans les contre-allées du jardin. Ils marchèrent en silence un moment et prirent la direction de la fontaine centrale.
  • Vous ne m'avez pas répondu, Kyle, demanda-t-elle doucement. Pourquoi moi ?
  • Juliette, ce matin vous avez réveillé chez moi un vieux sentiment de culpabilité. J'ai eu beaucoup de chance dans mon métier et... beaucoup plus de chance que le commun des mortels. Aujourd'hui j'ai eu l'opportunité de rendre la pareille à quelqu'un et je suis content que ce soit vous. Je veux travailler avec vous... Vous n'avez pas froid ?
  • Non, je suis couverte mais j'avoue que cet été est particulièrement frais, c'est assez inhabituel mais... cette année, tout est inhabituel. Kyle, écoutez je... je vous remercie, vraiment.
  • Ne me remerciez pas, en fait je vous utilise, dit-il avec un sourire, aucun des articles que m'a demandé Lepetit ne m'intéresse alors je me décharge sur vous pour les écrire. On est censés couvrir les festivités du 14 juillet à Paris, le lendemain on part pour l'est de la France où on a l'autorisation spéciale de visiter l'un des forts de la ligne Maginot dans ses derniers préparatifs.
    Voilà pour l'instant, sachant que vous aurez aussi un papier à faire sur le nouveau Code de la Famille qui est censé entrer en vigueur à la fin du mois, l'idée est de... sonder la population et de savoir quelles sont les opinions des parisiens à ce sujet. Et ne me demandez pas mon avis sur le sujet, j'ai cru comprendre qu'on emprisonnera bientôt les gens comme moi.
  • Pourquoi, les gens comme vous ? demanda-t-elle en le regardant attentivement.
  • Je vous avais pourtant demandé de ne pas poser la question, répondit-il en souriant.

Il lui prit la main et l'entraîna vers un banc dans une contre-allée, l'invitant à s'asseoir.
  • Vous voulez mon avis... chuchota-t-il à son oreille. Le voici, je pense que les femmes devraient avoir le droit de vote en France aussi, qu'elles devraient pouvoir choisir ce qu'elles veulent faire de leur vie et de leur corps. Et je doute que tous les législateurs masculins sachent de quoi ils parlent et donc... je ne leur reconnais pas le droit de décider à la place des femmes. Mais attention, je ne suis pas opposé aux valeurs de la famille et de l'amour, bien au contraire. J'en ai eu un merveilleux exemple sous les yeux durant toute mon enfance. Mais toutes les femmes ne choisissent pas leurs maris et toutes les femmes ne sont pas non plus amoureuses des hommes qu'elles épousent... je souhaite que la société change en ce sens mais il paraît que j'ai des idées révolutionnaires.

Elle le regarda avec attention avant de se mettre à rire et il vit son visage se détendre à nouveau, enfin.
  • J'ai dit quelque chose de drôle ? demanda-t-il en la caressant du regard.
  • C'est la première fois que je rencontre un homme tenant un discours féministe, murmura-t-elle doucement à son oreille. Je ne savais même pas que ça existait.
  • Que voulez-vous, ma mère est féministe et mon père, progressiste ! Le respect et la tolérance ont toujours fait partie de mon éducation, y compris et surtout vis à vis des femmes.
  • Vous avez l'air de beaucoup aimer vos parents, dit-elle le regard perdu au loin.
  • Je vous l'ai dit, j'ai une chance insolente et des parents formidables.
  • Vous voulez bien me parler de votre enquête ? demanda-t-elle en se tournant vers lui.

Il la regarda avec un sourire charmant.
  • Si vous acceptez de dîner avec un pauvre américain désemparé et solitaire ce soir, je vous promets de vous en parler pendant tout le repas.

Elle ne put s'empêcher de rire en l'écoutant formuler sa demande sur un ton faussement plaintif.
  • D'accord, j'accepte, répondit-elle en secouant la tête. Mais permettez-moi de vous dire que vous êtes un drôle de personnage, mais pas désemparé... ça, non !

Il rit un instant avec elle avant de se lever.
  • Venez, dit-il en lui tendant la main, il commence vraiment à faire frais.

Une heure plus tard, ils étaient attablés dans un charmant petit restaurant du Quartier Latin.
  • Alors dites-moi tout maintenant, puisque j'ai accepté de dîner avec vous, lui dit-elle en souriant.
  • Il y a très précisément un an, j'étais en France, à la Conférence d'Evian et... le sujet des réfugiés m'intéresse. Qu'ils soient juifs, espagnols... j'ai envie de faire un sujet sur ces gens. J'ai envie de... j'ai envie de croire qu'en expliquant leur vie, leur quotidien, ils seront mieux compris et surtout mieux accueillis. Mais... pour être honnête, j'ai peur que la guerre m'empêche de mener ce projet à bien et... j'ai l'étrange sensation que quelque chose de terrible est en train de se produire, je le sens, dit-il pensivement. Les camps d'internement en Allemagne et maintenant en France...
    Pour être totalement franc avec vous, je connais pas mal de républicains espagnols qui ont cherché refuge en France ainsi que des familles juives qui ont fui l'Est et... ce qu'il se passe là-bas, ce qu'Hitler est en train de mettre en place, c'est... je n'arrive même pas à imaginer que cela soit possible, que personne ne dise rien. Ce laisser-faire, ce laisser-aller me laissent un goût très amer surtout après avoir vu Munich, notamment après les accords.

Elle l'avait écouté très attentivement, il parlait de son projet avec émotion, il semblait animé de passion tout en lui expliquant ce qu'il voulait faire.

Juliette fut totalement remuée par l'intensité de son regard et la tristesse qu'exprimaient ses yeux. Il sembla perdu dans ses pensées, durant un instant. Mais il posa son regard aux profonds reflets iridescents sur elle et elle baissa les yeux, intimidée.
  • On pourrait peut-être parler de choses un peu plus gaies, maintenant, dit-il en écartant une mèche qui tombait sur le front de la jeune femme.
  • J'ai bien peur de ne pas être quelqu'un de très gai, dit-elle en souriant tristement. Paul Lepetit ne vous l'a pas dit ?
  • Paul Lepetit ne m'a rien dit, si ce n'est qu'il vous trouve encore jeune pour ce métier. J'imagine que moi aussi, il me trouve trop jeune ; mais ça, il s'est bien gardé de le dire. Nous vivons une époque qui n'est pas très gaie, Juliette, dit-il en caressant sa main du bout des doigts. Mais je vous promets d'essayer de vous faire rire de temps à autre. Voulez-vous un dessert ?
  • Ça dépend, vous allez me ressortir votre théorie sur ma gourmandise et mon goût pour le chocolat ?
  • Non. Je vous promets de ne pas le faire, dit-il en riant avant de héler le serveur.
  • Alors d'accord, répondit-elle en souriant.
  • Une crème brûlée, ce soir ? lui lança-t-il avec un clin d'œil.
  • C'est malin ! répondit-elle en grimaçant.

*****

Juliette était toujours songeuse et très troublée ce soir-là quand elle se coucha dans son petit appartement du Faubourg-Poissonnière. Le matin-même, elle s'attendait à passer une journée ennuyeuse voire pénible mais Kyle Grandchester était entré dans sa vie et tel une tornade, il avait tout dévasté sur son passage.
Il avait complètement chamboulé son quotidien mais elle était heureuse de ces changements. Le seul problème, c'était lui. Lui et son regard à la fois pénétrant et énigmatique. Il était tour à tour charmant et joyeux mais la gravité et la tristesse effleuraient parfois son front et son regard et... elle l'avait également vu en colère et il lui était soudain apparu déterminé, sûr de lui et si arrogant.
Elle soupira et se tourna longtemps dans son lit en essayant de faire sortir de son esprit le regard iridescent qui la tourmentait depuis qu'elle l'avait croisé ce matin-là.

*****

Paris, le 14 juillet 1939
Après deux longues journées de travail à photographier les festivités de la fête nationale, Kyle invita Juliette à l'accompagner chez des amis parisiens décidés à fêter l'événement.
Emportée par le tourbillon hyperactif de son compagnon de travail, elle avait accepté de le suivre sans émettre la moindre objection. Malgré son épuisement, ils avaient pris la direction du quartier de Montparnasse.
  • Où m'emmènes-tu Kyle ? demanda-t-elle d'une voix où transparaissait la fatigue.
  • Chez un ami, il habite à l'angle de la rue Schoelcher et du boulevard Raspail. Il organise une fête chez lui ce soir, "un 14 juillet à la hongroise" d'après ce qu'il m'a dit, répondit Kyle en souriant.
  • Et à quoi peut bien ressembler "un 14 juillet à la hongroise" ? demanda-t-elle intriguée.
  • J'imagine qu'il y aura des musiciens, des photographes, des artistes de tous horizons, de la vodka, des chants et des rires jusqu'au bout de la nuit. Mais personne n'est obligé de rester jusqu'à la fin rassure-toi !
  • Mais pourquoi "à la hongroise" ? Je ne vois pas le rapport.
  • Tout simplement parce qu'István Kosztolányi est hongrois et que nous allons chez lui. Il y aura sûrement quelques-uns de ses compatriotes. Mihály Kovács, certainement. Mais tu connais peut-être leurs photos... Chim et Endre pourraient être là aussi quoique je n'en sois pas sûr.
  • Quand tu dis Chim et Endre, tu parles de David Seymour et Robert Capa ? demanda-t-elle abasourdie.
  • István, Miska et moi avons eu l'occasion de les rencontrer en Espagne et nous nous sommes tous liés d'amitié à l'époque. En vérité, Juliette, j'ai bien peur de te trainer dans un repère de ressortissants des pays de l'Est et tous antifascistes de surcroît.
  • Si mon cœur est français, mon sang est polonais, Kyle. Et pour ce qui est d'être antifasciste, je le suis tout autant que toi, tu le sais. Alors ni la vodka ni tes amis ne m'effraient. Il est possible qu'ils m'impressionnent mais je n'aurai pas peur ! Et je sais me tenir correctement.
  • Je n'en doute pas une seconde ! répondit Kyle avant d'éclater de rire. Méfie-toi seulement, Kosta et Miska sont tous les deux des séducteurs en puissance !
  • Si je peux te résister à toi alors je dois bien pouvoir le faire avec eux aussi ! répondit-elle avec avant de se taire brusquement. Mais rassure-moi, je ne serai pas la seule femme là-bas ?
  • Les connaissant tous, aucune chance ! Ne t'inquiète pas, tu ne seras pas seule. Et je te promets de prendre soin de toi, en tout bien tout honneur.

Elle lui jeta un regard en coin et ne dit plus un mot jusqu'à ce que Kyle ait garé la voiture. Elle était curieuse de découvrir Kyle au milieu de ses amis, de le voir évoluer dans un univers où il serait plus détendu qu'à l'accoutumée. Il la troublait toujours autant et elle espérait que la compagnie de ses amis lui permettrait de découvrir un nouvel aspect de sa personnalité, plus amical et moins séducteur.

Quand ils entrèrent dans l'appartement situé au dernier étage de l'immeuble, Juliette fut abasourdie par le nombre de personnes qui discutaient, chantaient et riaient joyeusement. La vodka et le champagne coulaient à flots et personne ne remarqua leur arrivée ou presque.
Un grand jeune homme blond, au regard sévère et à l'allure dégingandée se dirigea vers eux, immédiatement suivi par un autre garçon qui avait des cheveux aussi noirs que le premier était blond.

Kyle se précipita vers eux et les trois jeunes hommes échangèrent accolades, coups de poings et fous rires avec une exubérance qui fit sourire Juliette. Ils parlaient à la fois français, espagnol utilisant parfois des mots d'une langue aux sonorités inconnues que la jeune femme supposa être du hongrois.
  • Attendez, les garçons, dit Kyle en redevenant sérieux. Avant de partager vos agapes, j'aimerai vous présenter la jeune femme qui travaille avec moi. Juliette, permets-moi de te présenter...
  • Mihály Kovács pour vous servir, dit le grand blond au regard inquisiteur en s'inclinant vers elle tout en lui baisant le dos de la main avec déférence. Mais on m'appelle Miska.
  • Ôte tes sales pattes de la jeune fille, dit son compagnon. Je suis István Kosztolányi, Kosta pour les amis et je vous souhaite la bienvenue chez moi, ajouta-t-il à l'attention de Juliette avant de s'incliner vers elle. Ne vous fiez pas à l'allure d'ange de cet énergumène ! Quant à l'enfant gâté qui vous a amené ici, je me vois obligé de le remercier d'avoir illuminé ma soirée avec votre présence.
  • Stop ! On s'arrête là, les gars ! s'exclama Kyle. Juliette Simon, ici présente, est ma collaboratrice, elle est journaliste et c'est également une jeune femme envers qui je vous demande d'avoir du respect alors, bas les pattes !
  • Kyle, ils ne m'ont pas manqué de respect, dit Juliette avec un sourire et un geste apaisant. Messieurs je suis enchantée de faire votre connaissance.
  • Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? proposa István.
  • Et bien... Kyle m'a parlé de vodka et mes origines polonaises ne seraient pas contre non plus.
  • Alors nous avons une apatride de plus pour trinquer avec nous ? demanda Mihály.
  • Apatride, pas tout à fait, répondit Juliette en souriant. Mes parents l'ont été, il y a longtemps... mais ils ont obtenu la naturalisation et je suis française, née en France. Même si mon sang reste polonais, mon cœur et mes papiers sont français.
  • Votre goût pour la vodka me suffit largement, ajouta István, souriant tout en lui tendant un verre. Soyez la bienvenue chez moi et surtout, mettez-vous à l'aise et faites comme chez vous !

Ils trinquèrent tous ensemble et Juliette se laissa entraîner dans une fête aux sonorités familières qui la replongèrent dans les moments heureux de son enfance.

*****

Elle se réveilla en sursaut le lendemain matin. Elle était allongée sur un canapé inconnu et un mal de tête abominable lui déchirait les tempes. Elle repoussa la couverture qui la recouvrait et découvrit qu'elle avait dormi toute habillée. Elle s'assit sur le canapé et eut la sensation pénible et douloureuse que sa boite crânienne avait rétréci. Elle ferma les yeux et se prit la tête dans les mains attendant que les sourds battements se calment quelque peu.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle aperçut un verre plein d'une mixture indéfinissable de couleur rouge devant son visage. Kyle la regardait avec un sourire aux lèvres.
  • N'essaye pas de parler avant d'avoir ingurgité ça, murmura-t-il. Laisse agir un quart d'heure et ça ira mieux après, tu verras. La cuisine est tout droit au fond du couloir, il n'y a qu'à suivre l'odeur du café. Rejoins-nous dès que tu t'en sentiras capable. Et la salle de bains est dans le même couloir, deuxième porte à gauche.

Elle prit le verre et l'avala en grimaçant avant de le lui rendre vide.
  • Comme je m'en doutais, c'est vraiment infâme ! s'exclama-t-elle avant de se laisser douloureusement retomber sur le canapé.
  • Oui, c'est infâme mais diablement efficace. A tout à l'heure, Juliette, dit-il en riant doucement avant de quitter la pièce.

*****

Quand Kyle revint à la cuisine, István lui tendit une tasse de café avant de prendre place face à lui.
  • Miska n'est toujours pas levé ? demanda distraitement Kyle.
  • Non, et ça va être laborieux, vu son état hier soir ! Comment va ta Juliette?
  • István ! Ce n'est pas MA Juliette, d'accord ? On travaille ensemble, c'est tout. Et à part une gueule de bois carabinée, j'ai l'impression qu'elle va bien.

István rit doucement en constatant la véhémence de son ami.
  • Arrête, Kyle ! Pas avec moi ! On se connait bien, non depuis le temps ? Elle te plaît et tu lui plais également, c'est une évidence. Que tu sois prêt à le reconnaître ou pas, peu importe ! Il y a une complicité certaine entre vous et... et il y a aussi de l'électricité dans l'air.
  • Tu sais que tu es un emmerdeur, István ?
  • Ouais ! répondit István en riant. Je suis toujours un emmerdeur quand j'ai raison. Mais changeons de sujet, tu veux vraiment rester dans ton hôtel ? J'ai largement assez de chambres ici et je vais finir par mal le prendre si tu t'obstines à refuser mon hospitalité, tu le sais ?
  • Je sais, István, et merci encore mais je te l'ai dit, Havas me paie mon hôtel et c'est plus pratique comme ça, pour l'instant. Maintenant, je te promets que dès que je me retrouve à la rue, je viens sonner chez toi.
  • T'as intérêt...

L'arrivée bruyante de Miska interrompit leur conversation. Le grand blond se laissa tomber sur sa chaise plus qu'il ne s'assit et István lui tendit un verre du breuvage rouge.
  • Merci, Kosta, marmonna Miska avec une voix sortie d'outre-tombe.
  • Tu crois qu'on a besoin de lui rappeler combien de verres il a ingurgités hier ? demanda Kyle à Kosta avec un clin d'oeil.
  • La ferme, Kyle ! répondit Miska. Ta femme m'a ridiculisé et humilié, j'ai la gueule de bois mais je ne suis pas amnésique !
  • Juliette n'est pas ma femme, rétorqua Kyle en fronçant les sourcils. Arrêtez avec ça tous les deux !
  • Si tu le dis, répondit Miska du tac au tac. Mais parle moins fort, j'ai mal au crâne...

*****

A peine dix minutes après avoir bu l'infâme mixture rouge, Juliette se sentait déjà mieux. Elle se dirigea vers la salle de bains pour y découvrir l'état ravagé de sa coiffure et de son maquillage de la veille. Elle fit sa toilette et avait presque l'air frais et dispos quand elle rejoignit les trois garçons à la cuisine.
Mihály avait une mine défaite et était affalé sur la table, regardant avec circonspection un verre qui contenait le même liquide rouge que Kyle lui avait fait ingurgiter un quart d'heure plus tôt.
Kyle et István avaient l'air plus frais. István préparait du café en plaisantant tandis que Kyle était assis près de Mihály.
  • Allez-y, c'est vraiment efficace, dit Juliette à l'attention de Mihály en prenant place face à lui.
  • Je sais que c'est efficace, répondit ce dernier d'une voix pâteuse, mais je sais aussi quel goût ça a...
  • Et il se demande s'il ne préfère pas sa gueule de bois, répondit Kyle en souriant. Tu as l'air de te sentir beaucoup mieux ?
  • Bon... dit Juliette, je ne me souviens absolument pas de ce que j'ai pu faire hier soir, du  moins à partir d'une certaine heure, alors si j'ai fait quoi que ce soit que la morale réprouve, je vous saurai gré de ne pas me le dire avant que j'ai atteint un âge canonique.

István se mit à rire et déposa devant elle une tasse de café fumant et une assiette de toasts accompagnés de beurre et d'un pot de confiture.
  • Rassurez-vous, vous n'avez rien commis de répréhensible ! dit-il en s'asseyant avec eux. Vous avez fait un concours de vodka avec Miska et vous l'avez remporté haut la main !
  • Ne me dites pas ça ! répondit Juliette en piquant du nez dans son café.
  • La honte de ma vie ! renchérit Mihály en terminant son verre. Vous m'excuserez, Juliette, mais je dois encore travailler aujourd'hui alors je file me doucher !
  • Il y a quoi dans cette mixture que j'ai bu tout-à-l'heure ? demanda Juliette en avalant une gorgée de café tout en se beurrant un toast.
  • Un secret de famille hongrois, répondit Kyle, et Kosta n'a jamais voulu me donner la recette alors si tu réussis à la lui arracher, ça m'intéresse !
  • Hors de question ! répondit István en riant. Ça vous obligera à revenir faire la fête ici !

Kyle était nonchalamment adossé à sa chaise et la regardait en souriant. Une fois de plus, elle se sentit traversée par cette étrange sensation de plaisir et de gêne mêlées. Le regard bleu-vert la troublait toujours autant qu'au premier jour.
  • On travaille sur quoi aujourd'hui ? demanda-t-elle à Kyle.
  • Lepetit n'a rien demandé mais j'ai l'intention de me rendre à la Conférence Internationale d'Aide aux Réfugiés Espagnols, aujourd'hui et demain. J'ai bien peur que tout cela me consterne et me fasse bondir une fois de plus mais je tiens à y assister.
  • Rado m'y envoie aussi, renchérit István. Il est question d'y traiter la question des camps et beaucoup demandent la libération des espagnols mais... je ne suis pas certain qu'on arrive à quoi que ce soit non plus. Enfin... On se retrouve là-bas tout-à-l'heure alors ?
  • Je suis de la partie aussi, dit Juliette. Il est hors de question que je te lâche d'une semelle, Kyle.
  • Vous avez bien raison, renchérit Mihály en les rejoignant. Cet arrogant aristocrate anglo-américain avec qui vous travaillez a toujours su se trouver au bon endroit au bon moment. Et je vous parle même pas de ses relations avec Man Ray, Kertész ou Brassaï ! Alors en lui collant aux basques, vous avez toutes les chances d'avoir un bon papier à écrire.
  • A ce propos, demanda István, je n'ai pas bien compris ce que tu faisais pour Havas. Je te croyais définitivement acoquiné avec l'Associated Press ? C'est Bourdan à Londres qui t'a recruté ?
  • Non, pas Bourdan, je ne l'ai pas revu depuis un moment. Et puis que ce soit l'AP, Reuters ou Havas... je travaille avec tout le monde. Et pour ce qui est d'Havas, ils m'ont fait une proposition intéressante qui me permet de financer un sujet auquel je tiens. Ils m'ont aussi donné l'opportunité de faire la connaissance de cette chère Juliette, qui est une collaboratrice irremplaçable.
  • Ouah ! Ça c'est du compliment ! dit Mihály en riant. De la part d'un indépendant comme lui, vous pouvez vous sentir flattée, Juliette ! Maintenant, si vous en avez marre de ce prétentieux, sachez que l'agence Rapho, dont Kosta et moi faisons partie, sera heureuse de vous accueillir.
  • Es-tu sûr d'avoir ton mot à dire dans les recrutements de l'agence ? demanda István avec un rire ironique. Qui plus est, je te rappelle que Juliette écrit.
  • Elle fait des photos aussi, ajouta Kyle en regardant la jeune femme avec insistance. Je lui ai prêté un vieux Rollei et je peux vous dire qu'elle se débrouille très bien avec. Pour ce que j'en ai vu jusque ici du moins. D'ailleurs ce sont ses photos que j'ai soumises à Havas et qu'ils ont vendues et publiées. Cet enfoiré de Lepetit les a publiées sous mon nom mais tous ceux qui me connaissent savent que mes photos ne sont pas carrées... Enfin, rarement.
  • Et ça te permet de refourguer ce que tu fais avec ton Leica, ailleurs ! Tu es vraiment un malin ! s'exclama Mihály d'un ton faussement outré.
  • Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien ! répondit Kyle en riant. Et toi ? Qu'est-ce que tu pistes en ce moment ?
  • L'Europe de l'Est ! répondit Mihály. Berlin, Prague, Munich, Vienne, Graz... Petit passage en Hongrie, et pour finir un petit séjour à Varsovie. Mais je ne compte surtout pas m'éterniser de ce côté des belligérants, crois-moi !
  • Vigyázat Miska1 ! Ils rigolent pas ces gens-là, répondit Kyle sérieusement.
  • Je suis au courant, va ! répondit Mihály sur le même ton. Je ne compte pas faire de vieux os là-bas.

Les trois jeunes hommes se regardèrent longuement et Kyle finit par se lever.
  • Bon, c'est pas tout ça mais la matinée est déjà bien avancée me semble-t-il et je crois que nous avons tous des choses à faire.
  • Viszontlátásra barátom2 ! dit István en enlaçant Kyle.

Juliette se sentit émue en découvrant la profondeur de l'amitié partagée par les trois garçons. Elle dit au revoir à son tour et István lui annonça que sa porte resterait toujours ouverte en cas de besoin.

Elle repartit avec Kyle qui lui proposa de la déposer chez elle pour se changer, ce qu'elle accepta avec gratitude.
  • Tu les connais depuis longtemps ? demanda-t-elle à Kyle qui conduisait en silence.
  • Je te l'ai dit, on s'est rencontrés en Espagne, répondit Kyle très laconiquement. Il y a un peu plus de deux ans. C'était des moments difficiles à bien des égards. Nous y avons fait nos premières armes, tous les trois. Ensemble. Notre amitié est née du sang versé par les fascistes, tout comme nos premiers reportages à succès.

Elle le regarda en silence et posa une main sur son avant-bras, qu'elle serra tendrement. Il se sentit ému par la sollicitude discrète de son geste.
  • Et le hongrois fait aussi partie des langues que tu parles ? demanda-t-elle finalement.
  • Pas vraiment, disons que je comprends quelques phrases qu'il m'arrive de tenter de reproduire avec plus ou moins de réussite. Mon père a quelques amis originaires de Hongrie et ils m'en ont appris quelques mots. Et puis j'ai fait un séjour à Buda avec Kosta. Le hongrois n'est ni une langue slave, ni une langue germanique et c'est parfois pratique.
    Et puis la Hongrie a imprimé sa marque à la photographie moderne et nous a donné de très bons artistes et les meilleurs reporters à ce jour. En dehors de ça, Kosta et Miska sont devenus les meilleurs amis que j'ai jamais eu.
  • Ça se voit, Kyle. Maintenant, dis-moi, qu'est-ce que j'ai fait hier ?

Kyle lui jeta un regard à la dérobée et un large sourire éclaira son visage.
  • Je n'ai pas la sensation que tu aies atteint un âge très canonique, dit-il en s'esclaffant.
  • Kyle, je t'en prie, supplia-t-elle en rougissant.
  • Bon d'accord, tu n'as rien fait de particulier mis à part ce stupide concours d'orgueil avec Miska. Ceci dit, tu nous as impressionné, Juliette Simon.
  • On n'apprend pas à une Polonaise à boire de la vodka ! répondit-elle avec une once de fierté avant d'éclater de rire. Si tu es bien sage, je t'apprendrai un jour à boire de la vodka sans trop te saouler. Ceci dit, je devais avoir un adversaire coriace car j'ai tout oublié.
  • Pour être honnête vous nous avez fait peur mais Miska a eu la bonne idée de s'écrouler avant toi. Quant à toi, tu n'étais plus très cohérente ensuite.
  • C'est bien ce qui m'inquiète. Qu'ai-je bien pu dire ?
  • Tu voulais juste rentrer chez toi, ne t'inquiète pas. Je me suis contenté de te demander d'attendre que les effets de l'alcool se dissipent un peu et tu as fini par t'endormir sur mon épaule, en tout bien tout honneur, rassure-toi. En plus tu es très conciliante et raisonnable quand tu as trop bu. Ça n'a pas été trop difficile.
  • Rien d'autre, tu me le promets ?

Il la regarda avec un sourire.
  • Rien d'autre, je t'assure. On arrive...
  • Merci d'avoir pris soin de moi, hier soir et ce matin.
  • N'en parlons plus. Je repasse te prendre d'ici une heure, une heure et demie, ça te va ?
  • C'est parfait. A tout-à-l'heure, Kyle.

Elle se pencha vers lui et l'embrassa rapidement sur la joue avant de descendre de voiture et de se précipiter vers son immeuble. Il attendit quelques instants après qu'elle soit rentrée pour partir. Il réfléchit aux paroles d'István et se mit à sourire en songeant que son ami avait peut-être raison. Cette fille lui plaisait, c'était même plus que ça, il adorait passer du temps avec elle.

*****

Paris, le 29 août 1939
Ce matin-là, Kyle arriva chez Juliette plus tôt qu'à l'accoutumée. Il apportait un sac de croissants chauds qu'il secoua devant son nez, ce qui la fit sourire. Elle lui ouvrit la porte et le laissa entrer.
  • Tu arrives trop tôt, Kyle, je ne suis pas opérationnelle, je n'ai pas encore bu mon café.
  • Je sais ! dit-il en riant. J'ai amené des croissants chauds en guise de drapeau blanc, tu veux bien m'offrir un café, dis ?
  • Assieds-toi, dit-elle en lui indiquant la petite table de la pièce principale de son appartement, qui ne comportait qu'une chambre et une salle de séjour dotée d'un petit coin-cuisine.

Elle servit deux tasses de café qu'elle apporta sur la table pendant qu'il sortait les croissants de leur sac.
  • Alors que me vaut cette visite matinale ? demanda-t-elle après avoir bu une première gorgée de café en attaquant son premier croissant.
  • Les nouvelles d'hier et leurs conséquences, répondit-il en mordant à pleines dents dans un croissant.
  • Tu veux parler de la censure ? lui demanda-t-elle.
  • Pas seulement, Juliette... Il va falloir aller retirer des masques à gaz à la gare des Invalides et nous savons que demain, ils évacueront les écoliers de Paris.
    La guerre va être déclarée dans quelques jours et tu le sais. Des trains sont mis en place pour évacuer la population vers la province et dès demain, il n'y aura plus un seul bus dans Paris... Sans parler de ce qui se passe en Europe de l'Est... Tout va devenir beaucoup plus compliqué. Absolument tout.
  • Je sais tout cela Kyle mais je ne vois pas ce que cela change, nous sommes journalistes et nous avons un travail à accomplir, tu as des photos à faire et moi des articles à écrire.
  • Arrête, Juliette, nous n'avons pas d'article à rédiger chaque jour pour aucun journal, et avec la loi sur la censure, on est pas prêts de sortir une enquête comme celle que nous faisons en France.
  • Qu'est-ce que tu cherches à me dire, que tu t'en vas, c'est ça ? répondit-elle en haussant le ton, prête à se mettre en colère.
  • Non, je ne pars pas. Tu veux bien m'écouter, maintenant ? Je suis allé en Allemagne l'an passé, un court séjour, c'est vrai mais ce qui j'y ai vu... c'est... Juliette, ton nom de famille est Simon, tes parents ont émigré de Varsovie en 1919 et tu parles le yiddish...
  • Mes parents étaient juifs polonais, bon, et alors ? Quant à moi, je ne suis pas pratiquante et...
  • Juliette s'il te plait... dit-il doucement en prenant sa main dans la sienne.

Elle retira sa main brusquement et se leva pour se planter devant la fenêtre en lui tournant le dos. Il s'approcha d'elle sans un mot et posa une main sur son épaule pour l'obliger à se tourner et lui faire face.
  • Juliette... dit-il en soulevant son menton pour qu'elle le regarde. Juliette, je tiens à toi et j'ai peur. J'ai peur de ce qui pourrait se produire et... je n'ai pas envie de te voir courir de risques inconsidérés et je ne veux pas non plus m'en vouloir un jour de t'avoir laissée t'embarquer dans ce guêpier.
  • Les nazis ne sont pas encore à Paris, Kyle. Je sais ce que tu penses, on en a déjà parlé, je sais que tu es persuadé que si la guerre éclate, la défaite risque d'être sévère mais ils ne sont pas encore là et rien ne dit...
  • Tous les pays qui ont été envahis ont promulgué des lois contre les juifs de leur pays et... pas mal, non beaucoup ! beaucoup de français sont antisémites, tu le sais comme moi. Mieux que moi.
  • Kyle, je suis journaliste, dit-elle avec des larmes plein les yeux, je veux faire mon métier.
  • Je sais tout cela, petite Julie, répondit-il en lui caressant la joue, mais rien ne t'empêche de faire ton métier depuis Londres ou même New-York et...
  • La France est le pays qui a accueilli mes parents, le pays où ils sont morts et c'est aussi le pays qui m'a vue naître. Je me sens française avant même d'être juive ou fille d'un juif polonais. Je me sens redevable envers la France même si c'est difficile à comprendre pour toi. Et je veux être au cœur de l'action, tout comme toi. Kosta et Miska restent aussi, je le sais.
  • Peut-être mais Rado envisage de partir et ils seront bientôt sans emploi, eux aussi. Juliette, je sais que tu te souviens très bien de chaque réfugié israélite que l'on a interviewé. Tout comme je sais que tu as entendu ce qu'ils ont tous dit : ils ont eu la chance de comprendre quand il fallait partir et d'être partis à temps. Quel que soit le prix qu'ils ont eu à payer. Et certains d'entre eux ont même eu l'argent suffisant ou la chance voire l'intelligence de poursuivre leur route, de s'éloigner encore un peu plus. Et tu sais mieux que moi qu'ils ont eu raison, qu'ils ont bien fait.
  • Et tu penses qu'il est temps que je parte, moi aussi ? demanda-t-elle en levant les yeux vers lui.
  • Non, je pense qu'il est temps que tu l'envisages, lui dit-il doucement, que tu t'y prépares  et même que tu prépares ton départ. Nous pourrions expédier tes affaires à Londres chez mon oncle ou en Écosse dans la maison de mes parents et puis je reste avec toi, mais dès que les choses se gâteront, je tiens à ce que tu m'accompagnes à Londres. Nous pourrons travailler de là-bas sans aucun problème. Est-ce que tu peux me faire cette promesse ?
  • C'est d'accord, Kyle, répondit-elle en le regardant. D'accord pour qu'on envoie mes affaires à Londres mais... je ne pars que quand tu pars, dès que la situation devient dangereuse.
  • C'est promis ? demanda-t-il sérieusement.
  • C'est promis, dit-elle en déposant un léger baiser sur sa joue. J'ai encore faim, ajouta-t-elle en repartant s'asseoir à table où elle reprit un croissant.

Il reprit sa place face à elle et la regarda manger en souriant. Elle n'avait pas attaché ses cheveux qui retombaient librement sur ses épaules en longues mèches ondulées. Il rêvait d'y passer les doigts, tout comme il rêvait de l'embrasser, de l'aimer mais il lui faudrait encore du temps pour apprivoiser ce petit oiseau sauvage.

Il commençait à mieux la connaître, c'était une jeune fille qui, au premier abord, semblait calme, silencieuse, dotée d'une grande capacité d'observation et d'analyse et d'une faculté d'adaptation hors du commun. Elle était solitaire mais amicale et sociable, généreuse et chaleureuse quand elle se sentait en confiance. Au fil des semaines, il avait découvert sa force et sa grande générosité d'âme. Qui plus est, elle avait intégré sa bande d'amis avec autant de naturel que si elle en avait toujours fait partie.
  • Arrête de me regarder comme ça ! dit-elle en fronçant légèrement les sourcils. Je ne suis pas sûre d'aimer ça. En plus, ça faisait longtemps que tu ne l'avais pas fait.
  • Et je te regarde comment ? demanda-t-il en souriant, avait de se pencher au-dessus de  la table pour se rapprocher d'elle.
  • Tu me regardes comme si tu étais devant un buffet de desserts sans savoir lequel choisir ! dit-elle avant de se mettre à rire.
  • De desserts, hein ! Gourmande ! dit-il en riant à son tour. Tu te trompes sur mon regard, dit-il finalement sans perdre son sourire. J'étais en train de me dire que la charmante jeune femme qui me faisait face avait bien réussi sa négociation puisque sa détermination m'a fait accepter un compromis malgré toutes mes réticences.
  • J'ai fait ça, moi ? dit-elle avec un air faussement innocent. Bon et à part ça, qu'est-ce qu'on fait maintenant, monsieur le grand reporter ?
  • Demain, je dois déjeuner avec un ami de l'Associated Press mais j'irai seul. Tu me rejoindras dans l'après-midi et je te présenterai un autre ami, correspondant du New York Times à Paris.
    Quant à aujourd'hui, j'ai rendez-vous avec un contact à l'ambassade américaine, à vingt-et-une heures ce soir, nous le verrons durant une réception et... ce serait bien que tu m'accompagnes, mais si tu ne veux pas, je peux trouver quelqu'un d'autre et...
  • Bien sûr que je viens ! s'exclama-t-elle. Tu y vas pour des raisons de travail ? Je ne comprends pas...
  • J'ai de bons contacts avec des diplomates américains et anglais si tu veux tout savoir mais là n'est pas la question. J'y vais à titre amical mais tout en sachant pertinemment que j'y obtiendrai des renseignements à titre officieux et... cela peut servir. D'ailleurs, il te faudra une robe habillée alors ce matin, nous allons faire des courses.
  • Kyle il est hors de question que tu m'achètes une robe !
  • C'est toi qui vois, répondit-il du tac au tac, mais si tu veux venir avec moi à cette soirée, je t'achète une robe et c'est non négociable.
  • Décidément, tu es un être infernal !
  • Oui, et bien finis ton café et nous y allons, jeune demoiselle ! dit-il avec un sourire.
  • Kyle... demanda-t-elle sérieusement. Ce soir l'ambassade, l'Associated Press demain... tu parles de renseignements... Je sais que l'AP est aussi une couverture pour les services secrets, anglais ou américains d'ailleurs... Reuters aussi d'ailleurs.

Il la regarda longuement avant de lui répondre, essayant de deviner les pensées qui traversaient l'esprit de la jeune femme.
Elle le regardait par en-dessous, des paillettes dansaient dans ses yeux où se mêlaient curiosité et malice. Sa bouche avait cette moue légèrement boudeuse qui le faisait totalement fondre.
  • Je ne sais pas si tu cherches à me provoquer, si tu me lances un défi ou autre chose encore... Si j'étais agent secret, je ne te le dirai pas et tu dois t'en douter. Qui plus est, tu me connais assez maintenant pour savoir que je suis indépendant et que j'ai du mal à supporter l'autorité.

Elle lui sourit sans dire un mot et il se pencha vers elle avec un regard d'une incroyable séduction.
  • Tu es libre de ne pas me croire, dit-il d'une voix douce et chaude, mais disons que j'ai des amis et que, parfois, nous nous rendons mutuellement service. Mais je ne suis qu'un petit journaliste et il n'y a rien de plus à savoir. Si ce n'est que maintenant que tu as terminé ton café, nous pourrions peut-être y aller ?

*****

Acton, le 14 septembre 1939
Tate Sullivan avait été agréablement surpris par l'apparence du Ranch des Collines.
On lui avait dit que le propriétaire était une personnalité d'Hollywood et il s'attendait à trouver des bâtiments plus modernes et luxueux. La maison principale était grande certes, mais sans luxe tapageur et de grands lauriers roses l'abritaient des regards.

Un peu plus loin, il aperçut des écuries qui semblaient dans un état remarquable tout comme les autres bâtiments du ranch. Qui plus est, les chevaux qu'il avait aperçus dans les pâturages environnant la propriété étaient tous superbes.
Il savait que l'élevage comprenait des chevaux d'origine arabe et espagnole mais il ne s'était pas attendu à rencontrer des spécimens d'une telle beauté. Il arrêta sa camionnette à côté de deux autres véhicules stationnés devant un bâtiment près des écuries. De là où il était, il aperçut une jeune fille qui travaillait dans un paddock. La jument grise qu'elle montait semblait virevolter avec légèreté et grâce sans le moindre effort ; il resta subjugué par la maestria avec laquelle la jeune femme et sa jument évoluaient sur la piste, dénotant d'une parfaite harmonie entre la cavalière et sa monture.
  • Elle fait un travail formidable, dit une voix féminine derrière lui, et c'est en partie grâce à cela que notre élevage a acquis une telle réputation.

Il se retourna et fit face à une femme d'une quarantaine d'années, dont les boucles blondes étaient retenues en queue de cheval. Elle était toute petite mais l'énergie et la vitalité qui se dégageaient d'elle étaient impressionnantes. Sur une simple chemise de toile, elle portait un pantalon et des chaps qui semblaient avoir passés des heures à cheval et ses bottes étaient couvertes de poussière. Elle releva son chapeau et lui sourit en lui tendant la main.
  • Bonjour, vous devez être Tate Sullivan, dit-elle avenante, je suis Candice Grandchester et c'est avec moi que vous aviez rendez-vous.
  • Bonjour, madame, répondit-il simplement. En fait, c'est un ami de Michael Hart qui m'a parlé de votre offre d'emploi mais je pensais avoir rendez-vous avec Michael.
  • Vous le verrez bientôt, répondit-elle avec un sourire. En fait, nous avons des soucis avec  une barrière mais lui et son équipe ne devraient plus tarder à rentrer. Je vous offre un café ou un thé ou autre chose ? dit-elle en se dirigeant vers l'extrémité du bâtiment.
  • Un café, merci madame, répondit-il succinctement.
  • Ça tombe bien, je viens d'en refaire. Suivez-moi.

Il la suivit sans ajouter un mot de plus. Quelques instants plus tard, il était assis face à elle dans un petit bureau, non loin de ce qui lui avait paru être la sellerie.
  • Je ne sais pas si on vous l'a dit, commença-t-elle, mais nous élevons plusieurs races de chevaux ici, il y a des pur-sangs ibériques et arabes ainsi que des anglo-arabes depuis peu, mais qui nous donnent du travail ! Nous avons aussi des quarterhorses bien américains.
    Mon mari et moi avons acheté ce ranch il y a quelques années et hormis la modernisation des installations et la race des chevaux que nous élevons ici, peu de choses ont été modifiées.
    Ma fille, Ambre, que vous avez vue tout-à-l'heure sur une jument espagnole qui s'appelle Calea, s'occupe du dressage et du débourrage des chevaux ibériques avec un ami de la famille. Elle nous a permis de gagner en notoriété grâce à ses bons résultats en concours de dressage.
    Son entraîneur vient régulièrement et vous aurez l'occasion de le croiser, il s'appelle Pablo Amendola et vous verrez, c'est un numéro !
    Dans un premier temps, vous ne travaillerez qu'avec Michael mais je sais qu'il a prévu de vous confier plus de responsabilités assez rapidement. C'est lui le contremaitre du ranch et il est le seul responsable et donneur d'ordres ici.
    Je vous précise cela uniquement pour ma fille qui sait être fort charmante mais a aussi un caractère tyrannique. Elle n'a rien à vous demander et ça c'est un ordre que moi et mon mari vous donnons, ajouta-t-elle en souriant.
    Pour le reste, vous verrez avec Michael, le travail ici n'est pas très différent d'un autre élevage de chevaux. La seule différence ce sont les chevaux mais si vous les aimez alors tout devrait aller pour le mieux. Vous verrez, l'ambiance ici est très détendue.
    A part ça, il y a des bungalows derrière les bâtiments et il y en a un pour vous. Si vous aviez le moindre souci n'hésitez pas à me le faire savoir. Qui plus est, quand je ne travaille pas en ville, je fais aussi l'infirmière ici, ce qui est mon métier initial, et je m'occupe des petits bobos généraux. Voilà pour l'essentiel, j'imagine que Michael vous a parlé du salaire ? Vous avez des questions ?
  • Vous ne voulez pas voir mes références ? demanda-t-il avec étonnement.
  • Michael les connait et il a confiance en vous, cela me suffit, répondit-elle en souriant. Chacun sa spécialité et il fait très bien son métier, depuis longtemps. Venez, je vais vous montrer quelques unes de nos installations en attendant qu'il arrive.

En sortant du bureau, elle lui désigna les différents bâtiments des écuries, lui indiquant les divers pâturages et leur affectation avant de le faire entrer dans l'immense sellerie.
  • Ambre, dit Candy en entrant dans la sellerie. Je voudrais te présenter Tate Sullivan, qui  travaillera avec Michael désormais. Monsieur Sullivan, voici ma fille, Ambre qui montait Calea tout-à-l'heure.
  • Mademoiselle, dit-il en touchant son chapeau et en inclinant la tête devant la jeune fille.

Il avait été surpris par l'étrange éclat mordoré des yeux de la jeune fille qui posait sur lui un regard perçant sans être véritablement hostile. Elle le dévisageait semblant chercher à deviner quel genre de personne il pouvait être.
  • Monsieur Sullivan, répondit-elle poliment en lui tendant sa main qu'il serra avec énergie.
  • Ici vous avez une sorte de salon avec tout le confort, continua Candy, vous y trouverez souvent du café prêt et... bref tout ce qu'il faut pour se détendre.

Ils sortirent du bâtiment et se dirigèrent vers des petites écuries situées au bout de la sellerie. Ambre les regarda partir, intriguée par la prestance du jeune homme qui travaillerait désormais au ranch. Il était très grand, plus grand encore que Kyle et sa mère paraissait minuscule à côté de lui.
Elle avait été intimidée par son regard perçant qui l'avait à peine effleurée mais l'avait troublée tout de suite.

Ses cheveux noirs et la couleur acier de ses yeux lui donnaient un air presque froid et elle était intriguée par le contraste entre son jeune âge et la force et le sérieux qui émanaient de lui.
Il était différent de tous les garçons qu'elle avait rencontrés jusqu'à présent et il l'intriguait beaucoup.

*****

Tate avait bien entendu été invité à la soirée organisée dans l'une des granges de la propriété, le soir-même de son arrivée. Il avait fait connaissance avec l'équipe qui travaillait au ranch et dont il connaissait certains membres. Tous avaient été cowboys itinérants, comme lui, mais ils semblaient ravis de leur travail au ranch des Collines, d'autant que la paye était très intéressante. Il rencontra Terrence Grandchester, le propriétaire du ranch et le mari de celle qui l'avait accueilli un peu plus tôt.
Il resta impressionné par la prestance et l'aura qu'il dégageait, imposant naturellement le respect tout en conservant une élégance très britannique. Son épouse, qui s'était changée et que Tate faillit ne pas reconnaître, était à son bras et le couple lui parut très uni. Il fit également la connaissance de Ryan, l'un des frères ainés d'Ambre, ainsi que de Jeffrey et Serena qui étaient plus jeunes.

Une grande table avait été dressée et il découvrit avec surprise que tout le monde s'installait dans une ambiance joyeuse et familiale. Le hasard fit qu'il se retrouva assis face à Ambre, dont le regard étrange l'intriguait et le gênait tout à la fois. Par bonheur, Michael, Candice Grandchester et son mari n'étaient pas loin et lui permirent de se détendre pendant le repas.
A la fin du repas, Terrence Grandchester se leva pour porter un toast en l'honneur de l'arrivée de Tate, puis d'Ambre qui fêtait ses quinze ans ce soir-là et à son épouse pour leurs vingt-deux ans de mariage et il eut un dernier mot pour son fils aîné, Kyle, qui était journaliste et travaillait en France, à Paris où la guerre venait d'éclater.
Un immense gâteau fut apporté et Ambre souffla ses bougies sous les bravos de tout le monde. Il ressentait d'étranges sensations à chaque fois que leurs regards se croisaient et il prit intérieurement la décision d'éviter au maximum de se trouver en présence de la jeune fille.

*****

Londres, le 17 février 1940
L'hiver avait été rude et froid et un vent glacé s'engouffrait dans les rues de Londres. Juliette resserra son manteau autour d'elle et Kyle passa un bras autour de ses épaules.
Ils sortaient de la gare Victoria et il héla un taxi qui les conduirait au manoir Grandchester.
  • Ça va mieux ? demanda-t-il alors que le taxi prenait la direction du manoir.
  • Je n'ai plus froid mais je suis toujours tendue à l'idée de pénétrer dans le sanctuaire de ta famille, murmura-t-elle doucement.
  • Juliette, regarde-moi, dit-il en souriant. Nous n'allons pas dans le sanctuaire de ma famille... mais dans la maison où a grandi mon père et... quand tu la verras, tu comprendras peut-être pourquoi il n'a pas été très heureux là-bas. Et quand tu verras notre maison à Riverdale, tu comprendras encore mieux pourquoi c'est à New-York, que mes parents ont recréé un sanctuaire familial. Même si le ranch d'Acton est en train de supplanter cette maison.
  • Kyle, je...
  • Ne dis rien, Juliette. Nous sommes ici pour nous occuper de tes biens. Ils seront livrés demain et nous les réexpédierons vers la résidence d'Écosse. Tout sera à l'abri, là-bas.
  • Je devrais me contenter de te remercier mais j'aimerais comprendre pourquoi tu fais tout ça pour moi, Kyle ?

"Parce que je t'aime" pensa le jeune homme tout en se contentant de sourire.

  • Et pourquoi me faudrait-il une autre raison que mon amitié pour toi ? Pourquoi ne peux-tu imaginer que je puisse faire cela uniquement parce que je tiens à toi ? Juliette, je sais que tu es habituée à vivre de manière totalement indépendante mais... Ce n'est pas parce que tu as des amis qui te soutiennent ou qui t'aident que ton indépendance est remise en question, tu sais...
  • Je suis ingrate, pardonne-moi, dit-elle en baissant la tête.
  • Non tu n'es pas ingrate, tu n'es pas habituée, c'est tout, répondit-il avec un sourire en la serrant contre lui.

Les deux jours qui suivirent laissèrent Juliette perplexe. Le manoir était encore plus grand que tout ce qu'elle avait imaginé. Si les oncles, tantes et cousins de Kyle correspondaient plus à l'image qu'elle s'était faite des aristocrates britanniques, ils n'en étaient pas moins très détendus et très ouverts.
Kyle gravitait dans cet univers avec sa familiarité et sa légèreté habituelles sans jamais paraître déplacé ni incongru. Juliette se sentit bien plus à l'aise qu'elle ne l'avait imaginé et elle se détendit agréablement tout en découvrant une autre facette de la vie de l'homme avec qui elle travaillait et pour lequel son cœur battait déjà bien plus que de raison.

*****

Paris, le 21 mars 1940

Kyle finissait sa journée chez István. Les deux amis avaient passé leur temps à arpenter Paris et l'Assemblée Nationale pour obtenir des informations sur le remaniement ministériel. Mais ils n'avaient réussi à faire aucune photo valable.
  • J'ai quand même la sensation que tout ça n'est que de l'esbroufe, marmonna Kyle avant de s'installer confortablement dans le canapé.
  • Esbroufe ou pas, ils ont joué aux chaises musicales si tu veux mon avis et... je ne pense pas que ça changera grand chose, répondit István en lui tendant un verre de vodka.

István prit place à son tour dans un fauteuil. Il leva son verre à l'attention de Kyle et ils burent une première gorgée du liquide translucide.
  • Et où se cache Miska aujourd'hui ? demanda Kyle.
  • Aux dernières nouvelles, il était en Belgique... il est parti furieux contre Rado mais il se calmera... Il a un mal fou à supporter l'inéluctabilité de ce qui se prépare, alors... Mais pour être honnête, je le comprends... Nous avons quitté la Hongrie pour la France, pour une certaine notion de liberté et cette liberté est gravement menacée aujourd'hui... Nous sommes des apatrides, Kyle. Sans patrie, sans travail, l'avenir s'assombrit à vue d'œil.
  • Je vais me répéter, Kosta, mais la résidence Grandchester à Londres vous sera toujours ouverte et...
  • Je sais, Kyle mais... au fait, qu'as-tu fait de Juliette aujourd'hui ? Que pense-t-elle de tout ça ?
  • Elle est partie voir des amis de ses parents. Elle veut les convaincre de quitter la France mais elle doute d'y arriver... Pour ce qui est du reste, j'ai réussi à lui faire promettre de rejoindre Londres avec moi quand et si cela s'avère nécessaire.
  • Tu en es où avec elle ? demanda István avec un regard perçant pour son ami.
  • Nulle part... soupira Kyle. Tu vas me trouver ridicule mais je ne veux pas la brusquer.
  • Tu ne veux pas ou bien tu as peur, Kyle ?
  • Je ne répondrai pas à tes basses provocations, Kosta. Et... oui, j'ai peur de la brusquer.  Sous ses airs bravaches, Juliette est encore un oisillon à peine sorti du nid.
  • A l'évidence, tu es totalement aveugle, Kyle. Juliette n'a d'yeux que pour toi. Je l'ai vue évoluer depuis que vous travaillez ensemble. Avec toi, elle est détendue, elle plaisante... dès que tu quittes la pièce, plus personne ne peut se permettre la moindre familiarité avec elle. T'en es-tu seulement jamais rendu compte ?
  • Qu'est-ce que tu essayes de me dire Kosta ?
  • Allez Kyle, je ne suis pas aveugle ! Et tu n'as pas non plus l'intention d'entrer dans les ordres... Depuis que tu nous l'as présentée, Miska et moi avons compris que tu es complètement sous le charme de Juliette... Tu lui plais, ça se voit. Alors quoi, qu'est-ce que tu attends, Kyle ? Que le bonheur te passe sous le nez ?
  • C'est plus compliqué que ça, Kosta. Je ne veux rien précipiter, rien gâcher... Je veux que ce soit elle qui vienne à moi. Je veux qu'elle prenne la décision toute seule.
  • Espèce d'arrogant prétentieux ! dit István avec un petit rire. Mais même si elle en meurt  d'envie, elle n'osera jamais faire le premier pas, Kyle. J'ai bien peur que tu doives l'aider un peu.
  • Qu'est-ce qui te rend si sûr de ça ?
  • Parce qu'elle aurait peur de perdre ton respect, ta confiance et... avec toi, grâce à toi, elle fait le métier qu'elle aime et qu'elle a toujours voulu faire. Elle ne prendra pas le risque de perdre ça. Ni de te perdre toi. Elle préfèrera se contenter du peu que vous avez plutôt que de risquer de ne plus rien avoir du tout.

Kyle soupira pensivement.
  • D'où te vient une telle connaissance du cerveau féminin, Kosta ? De tes nombreuses conquêtes ?
  • Arrête avec ça, Kyle... Ça fait une éternité que je n'ai pas rencontré une femme qui...
  • Une femme qui ?
  • Qui... qui... une femme qui soit assez intéressante, captivante, intrigante et intelligente pour me donner envie de m'investir dans une relation. C'est tout. Alors je continue à prospecter... si je peux dire cela ainsi. Et puis, fous-moi la paix et occupe-toi plutôt de tes problèmes avec Juliette ! termina István en éclatant de rire.
  • Touché ! répondit Kyle en riant à son tour.

*****

Acton, le 15 mai 1940
Tate rentra son matériel à la sellerie. Après avoir tout nettoyé et rangé, il entra dans la salle de repos pour boire un café. Il fut percuté par Ambre qui sortait de la pièce. Elle perdit l'équilibre et il la rattrapa aussitôt. Ils restèrent figés un long moment, les yeux rivés l'un à l'autre.
Elle avait posé les mains sur son torse en cherchant à se rattraper et sentait son cœur battre lentement alors qu'elle-même ne maîtrisait plus son pouls. Elle se perdait dans l'intensité de son regard métallique.
  • Ambre ? Vous vous sentez bien, demanda-t-il d'un ton rauque.
  • Pardonnez-moi, balbutia-t-elle en reculant brusquement. Je ne vous avais pas entendu arriver.
  • Vous êtes sûre que ça va ? demanda-t-il en la scrutant attentivement.
  • Oui, merci, répondit-elle en rougissant, les yeux baissés sur ses chaussures. Excusez-moi mais je dois y aller. A plus tard, Tate.
  • A plus tard, Ambre, répondit-il en s'écartant pour la laisser passer.

Il la regarda s'éloigner et se servit un café en soupirant. Cette brève entrevue avait confirmé ses propres doutes. Ambre n'était pas indifférente à sa présence, tout comme lui. Il s'efforçait de l'éviter mais ces rencontres impromptues mettaient ses nerfs à rude épreuve.
Quand ils parlaient de chevaux ou de dressage, il réussissait à conserver un tant soit peu de sang-froid mais il évitait toujours de se retrouver seule avec elle. Si Ambre était encore une toute jeune fille, elle dégageait une sensualité presque animale. Son regard de loup sauvage, sa façon de communiquer avec les chevaux. Certains la jugeaient glaciale et pourtant il sentait que le feu couvait sous la glace. Et il mourrait d'envie d'allumer l'incendie.

*****

Paris, le 6 juin 1940
Kyle, furieux, arpentait de long en large l'appartement de Juliette. Elle restait assise devant sa petite table mais lui jetait un regard déterminé.
  • Juliette, je veux que tu viennes ! Non, je l'exige ! Tu viens avec moi !
  • Non, Kyle, je...
  • Non, ne dis rien ! Tu m'avais promis, Juliette ! Tu m'as fait une promesse. Ici-même, souviens-toi. Il faut qu'on parte cette nuit pour Bordeaux, demain matin au plus tard, tu m'entends ? l'exhortait-il.
  • Je te l'ai déjà dit, je dois repasser à Rennes pour régler une dernière chose avec la maison de mes parents. Je te rejoindrai à Bordeaux, au plus tard le... disons le 17 juin ce qui me laisse dix jours pour régler mes affaires et te rejoindre, c'est largement suffisant. Je te rappelle que les nazis sont passés par les Ardennes et qu'ils sont remontés vers le Nord. Il reste du temps avant qu'ils n'atteignent la Bretagne.
  • Tu plaisantes, j'espère ? dit-il d'une voix blanche. Tu as bien regardé dehors ? Il y a des  milliers de gens qui sont déjà sur les routes et bientôt ce ne sera plus praticable. La Blitzkrieg est en route et rien ne peut plus l'arrêter ! Les allemands sont trop rapides ! Tu l'as vu, comme moi... les Alliés sont en déroute et plus rien ne résistera aux allemands quand ils prendront la route du sud. Qui plus est Paris va être déclarée ville ouverte pour éviter les bombardements ! Il faut partir maintenant, Juliette, maintenant !
  • J'ai le temps d'y aller Kyle ! D'y aller et de te rejoindre à Bordeaux. Fais-moi un peu confiance !
  • Pourquoi Juliette ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi on n'a pas fait ça plus tôt ? On a tourné en rond ici pendant des mois, alors pourquoi ? demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle.
  • Parce que je dois essayer de les convaincre une dernière fois. Ils s'appellent Klein, Hanna et Élie Klein et je dois encore essayer. Si j'existe, c'est parce qu'ils ont sauvé mes parents autrefois et ils étaient avec moi quand je les ai retrouvés morts, tu comprends ? Tu dois me laisser y aller, Kyle. Et si jamais, je n'étais pas là le 17 juin...
  • Je t'attendrai, la coupa-t-il brutalement.
  • Non Kyle ! Non, tu ne m'attends pas parce que si je réussis à les convaincre alors le voyage pourra durer plus longtemps et... il est possible que nous puissions partir de Bretagne alors je ne veux pas que tu m'attendes, c'est compris ? Je suis sérieuse, Kyle !
  • Et comment pourrais-je partir si je ne sais même pas si tu vas bien ? demanda-t-il plus doucement.

Elle sourit et prit la main de Kyle dans les siennes, elle avait pour lui un de ses regards rassurants et confiants qui faisaient toujours parler les personnes qu'ils interviewaient.
  • Si je ne suis pas là-bas le 17 juin, ce sera bon signe, cela voudra dire qu'ils ont accepté de partir avec moi et que nous sommes en route pour Londres mais peut-être par la Bretagne. Toi, tu seras à Londres où tu m'attendras, et je saurai exactement où venir te retrouver le moment venu.
  • Je n'ai pas la moindre envie de te laisser partir, je n'ai pas envie de te laisser prendre un train demain qui te séparera de moi, dit-il en baisant sa main, les yeux fermés.
  • Kyle, ce sera pour un court moment, murmura-t-elle d'une voix sourde, remuée par son  geste.

Elle l'observa embrasser délicatement le bout de ses doigts avec une infinie douceur. Cela faisait presque un an qu'elle l'avait rencontré, il l'avait prise sous son aile dès son arrivée et avait fait d'elle une journaliste à part entière.
L'enquête qu'ils avaient effectué avait été publiée par Newsweek, quelques semaines plus tôt et avait été positivement remarquée. Ils travaillaient ensemble, partaient sur les routes ensemble pour leur travail. Ils commençaient à bien se connaître et une complicité sincère les liait.
Elle était totalement sous son charme mais n'avait jamais osé s'aventurer au-delà de simples rapports tendres et amicaux de peur de gâcher l'amitié qui les liait ou leur relation de travail.
Elle savait qu'on les soupçonnait d'entretenir une liaison mais cela lui était bien égal. A ses côtés, elle avait appris plus en quelques semaines qu'en quelques mois à l'agence et avec lui, elle écrivait.

Ils passaient beaucoup de temps tous les deux et avec lui, elle découvrait un aspect de la vie parisienne qu'elle ne connaissait pas. Kyle avait de multiples facettes, il était capable d'évoluer avec aisance dans les milieux les plus différents. A ses côtés, elle avait rencontré des aristocrates anglais, allemands, des diplomates, des hommes politiques mais il ne se dévoilait véritablement qu'au contact de ses amis hongrois. Dans ces moments-là, il était toujours très détendu, insouciant parfois et il débordait d'une joie de vivre très communicative et d'un optimisme redoutable.

Le fait qu'il soit très attentionné vis à vis d'elle et parfois même protecteur la rassurait. Quand ils n'étaient que tous les deux, il se montrait toujours charmeur, séducteur, attentionné. Elle s'en sentait toujours flattée sans toutefois le lui avouer et elle évitait soigneusement les situations trop intimes.

Quant à Kyle, il se savait profondément épris de la jeune femme. Après la simple attirance des premiers temps, des sentiments intenses étaient nés en lui. Il prit la décision de les lui avouer ce soir-là. Il avait peur de la laisser partir et il avait peur que leur séparation ne dure plus longtemps que prévu. Il avait pris l'habitude de l'avoir auprès de lui tous les jours et ne supportait pas l'idée que les choses puissent être différentes désormais.
Il n'avait pas lâché ses mains qu'il écarta avant d'en embrasser la paume, glissant vers la peau fine et délicate de ses poignets qu'il embrassa tour à tour. Elle frissonna et il releva la tête pour plonger dans ses yeux aux couleurs de la mer.
Elle lui adressa un nouveau sourire timide et rougissant et il tendit la main pour lui caresser la joue. Elle ferma les yeux sous la caresse, penchant la tête vers sa main, et il dut se retenir pour ne pas se jeter sur elle et dévorer sa bouche.
  • Et si je te disais que j'ai très envie de t'embrasser, murmura-t-il en s'approchant d'elle au point de presque la toucher

Elle tendit une main vers lui, écartant une mèche de son front et elle le regarda intensément dans les yeux.
  • Alors, embrasse-moi, chuchota-t-elle.

Leurs lèvres se rapprochèrent, se touchant, se caressant pour la première fois. Il avait rêvé de sa bouche si généreuse, si sensuelle, pendant des mois et elle se livrait enfin à lui, hésitante, chaude, caressante, humide. Il goûtait très doucement ses lèvres, l'une après l'autre, tout en se laissant envahir par un puissant sentiment de désir.
Juliette fut retournée par l'avalanche de sensations qui déferlait en elle et elle se laissa glisser sur les genoux de Kyle. Il l'entoura de ses bras, la maintenant serrée contre lui, tout en caressant sa taille, son dos. Lorsqu'il emprisonna sa nuque entre ses doigts, elle entrouvrit la bouche et il approfondit leur baiser, caressant sa langue de la sienne, mélangeant leurs souffle.
Kyle reprit contact avec la réalité quand elle émit un doux gémissement. Il relâcha sa bouche mais la garda serrée contre lui. Elle ouvrit les yeux et le regard provocant qu'elle lui jeta le fit trembler des pieds à la tête. Ce fut elle qui prit l'initiative cette fois et elle recommença à l'embrasser avec une langueur qui manqua lui faire perdre la tête.
  • Juliette, chuchota-t-il...
  • Tais-toi, répondit-elle. Embrasse-moi encore... et encore... et tais-toi.
  • Non, attends, répondit-il en posant un doigt sur sa bouche gourmande. Je... J'ai peur d'aller trop loin Juliette, j'ai peur de ne plus pouvoir m'arrêter et je ne veux pas que tu finisses par le regretter.
  • C'est seulement si tu ne fais rien que je vais le regretter, souffla-t-elle en caressant sa bouche de la sienne avec une infinie lenteur.

Il saisit à nouveau sa nuque et l'embrassa avec fougue.
Elle se colla à lui avec un profond gémissement, s'abandonnant au déferlement de désir et de plaisir qui l'étourdissait déjà depuis un moment.
Juliette n'écoutait plus sa raison, elle n'en était plus capable. Kyle l'avait séduite et maintenant il l'enivrait de ses bras, de ses caresses si tendres, si déroutantes et excitantes. Elle commença alors à déboutonner sa chemise, caressant son torse, laissant ses doigts errer sur la douce toison brune de sa poitrine.

Kyle poussa à son tour un long gémissement avant de relâcher sa bouche pour la regarder avec intensité. Elle avait le regard voilé par le désir et il la vit fermer les yeux et s'abandonner quand il fit glisser sa main sur la peau douce de ses cuisses. Éperdu de désir, il la souleva dans ses bras pour la conduire dans la petite chambre de l'appartement.
Il la reposa sur le sol et recommença à lui dévorer la bouche tout en déboutonnant la petite robe de coton qu'elle portait ce jour-là. Elle était accrochée à lui et il sentait son cœur au bord de l'implosion. Ses mains exploraient sa peau tout en la déshabillant doucement, ses doigts insistaient sur ces zones si sensibles qu'il découvrait petit à petit. Il écoutait le moindre de ses soupirs, de ses gémissements, attentif à son plaisir, concentré sur le désir qu'il sentait croitre en elle.
Quand il atteint le dernier bouton de sa robe, il se recula légèrement pour la regarder alors que la robe glissait sur le sol et que son corps lui apparaissait enfin, à peine couvert par ses sous-vêtements délicats.
  • Tu es belle, mon amour, murmura-t-il. Et je crois que mon cœur va exploser...
  • Alors comme ça, je suis ton amour ? chuchota-t-elle en lui ôtant sa chemise avant de se coller à lui.

Il l'entoura de ses bras et la serra contre lui, en se penchant vers son oreille.
  • Si c'est une déclaration que tu souhaites... alors... Juliette, cela fait un moment que j'éprouve de profonds sentiments pour toi. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je me débrouille toujours pour qu'aucun autre homme ne puisse véritablement t'approcher. Tout simplement parce que je suis totalement sous ton charme et que je ne peux accepter l'idée que quelqu'un d'autre que moi puisse gagner ton cœur. Je t'aime, Juliette. Comme un fou.
  • Moi aussi je t'aime, Kyle. Je t'aime depuis... pratiquement depuis le premier jour.
  • Mon amour... chuchota-t-il en plongeant dans son cou, embrassant sa chair tendre et chaude, caressant sa peau du bout des doigts, agaçant les pointes de ses seins sous le tissu du soutien-gorge qu'il finit par lui retirer.

Juliette avait totalement perdu pied et s'accrochait désespérément à lui en soupirant. Il la souleva pour la déposer sur le lit avant de finir de se déshabiller à son tour pour s'allonger à ses côtés. Il recommençait à l'embrasser, caressant sa peau d'albâtre, il éveilla ses sens, ses points les plus sensibles et lui révéla des territoires de plaisirs inconnus. Elle se cambrait sous ses caresses, s'accrochant à lui en gémissant de bonheur. Ils se murmuraient de tendres mots d'amour, laissant enfin éclater tous les sentiments qu'ils taisaient depuis si longtemps.
Il se plaça au-dessus d'elle, goûtant chaque centimètre carré de sa peau, lui arrachant de profonds soupirs de plaisir. Elle finit par se redresser pour l'attirer vers elle, l'embrassant avec une gourmandise évidente.
  • Fais-moi l'amour, Kyle, supplia-t-elle dans son cou. Je veux t'appartenir, maintenant.
  • Pas encore, chuchota-t-il en embrassant son ventre tendu par le désir.

Il laissa sa langue errer sur la jeune femme qui tremblait sous ses caresses. Quand sa bouche glissa entre ses cuisses, elle étouffa un cri et une vague de plaisir intense la submergea aussitôt. Elle se cambra instinctivement et Kyle remonta doucement vers elle. Il l'embrassa avec possessivité et elle lui répondit avec la même ardeur, tout en se collant à lui sans avoir conscience de la lascivité de son geste.
Malgré la violence de son désir, il glissa en elle avec une infinie douceur, décidé à prendre le temps de la regarder et de savourer chaque seconde de leur étreinte. Il sentit alors une résistance qui céda en arrachant à Juliette un petit cri de surprise. Il s'arrêta aussitôt et la regarda avec effroi.
  • Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? murmura-t-il...
  • Qu'est-ce que cela change ? murmura-t-elle avec un soupçon d'inquiétude.
  • Ça change que j'aurais fait plus attention à toi, ma chérie. J'aurais été plus doux avec toi, plus... J'aurais du deviner, pardonne-moi, mon amour. Je me suis comporté comme...
  • Kyle, ne dis plus rien, chuchota-t-elle en bougeant légèrement son bassin pour mieux se  coller à lui. Ne dis plus rien et aime-moi, Kyle... aime-moi, parce que c'est bon, et aussi parce que j'en ai envie... j'en ai besoin.

Il reprit ses mouvements très doucement et elle s'accrocha à lui, tous deux bouleversés par les vagues successives de sensations intenses qui déferlaient en eux. Juliette ouvrit les yeux et plongea dans l'océan bleu-vert qui la brûlait de désir et la couvait d'amour. Il lui faisait l'amour doucement, murmurant son plaisir, son amour, l'embrassant avec langueur, attentif à chacune de ses réactions. Il la regardait s'enflammer, goûtait son souffle qui s'affolait, ses mains sur lui.
Une intense vague de plaisir déferla en elle et elle s'accrocha à lui en criant son prénom quand il la rejoint avec un sourd gémissement. Le cœur battant, ils restèrent enlacés un long moment avant de reprendre pied dans la réalité. Il la regardait en souriant, déposant de doux et légers baisers sur son visage qu'il adorait.
  • Finalement c'est moi qui suis venu dans ton lit et pas le contraire, dit-il en caressant ses cheveux.
  • Je te l'avais bien dit que tu ne me mettrais pas dans ton lit aussi facilement, répondit-elle avec un rire provocateur.
  • Pourquoi tu ne m'as rien dit, Juliette ? Je suis le dernier des idiots, Juliette, j'aurais du me douter que... tu es si jeune. Comment n'y ai-je pas songé ?

Elle se mit à rire doucement et l'embrassa avec douceur.
  • Kyle, je t'aime et je voulais que ce soit toi et... je ne regrette rien de ce qui vient de se passer. C'était... Kyle, c'était parfait, termina-t-elle dans un souffle alors qu'un puissant désir s'insinuait à nouveau en elle, contractant son ventre en de nouvelles sensations.
  • Si... si je te fais la cour dans les règles de l'art à Londres, tu envisageras la possibilité de m'épouser un jour ou c'est quelque chose que je dois totalement exclure ?

Elle le regarda sérieusement avant de se blottir dans ses bras.
  • Tu ne vas pas un peu vite, là ? demanda-t-elle très doucement.
  • Vite ? coupa-t-il aussitôt. Tu trouves que je vais trop vite alors que ça fait presque un an que je m'efforce de te faire tomber dans mes bras ? Tu plaisantes, là ?
  • Non, dit-elle avec un petit rire. Hier encore, tu ne m'avais jamais embrassée et pour quelqu'un qui s'efforçait de me séduire, tu es resté discret.
  • Je... j'avais peur de te brusquer, Juliette mais... tu ne t'es jamais demandée pourquoi tu ne voyais jamais aucune femme avec moi ?
  • Non, mais...
  • Mais il n'y a pas de mais, je t'avais, toi. En tout cas, je n'aurais jamais laissé personne t'approcher parce que... Toi et moi c'est tellement évident, naturel, normal... Ma seule incertitude, c'était quand... Tu es à moi, Juliette. Est-ce que tu t'es seulement rendue compte de ça, toute présomption mise à part ?

Elle fronça les sourcils et poussa un soupir.
  • Ce que tu peux être arrogant parfois ! Si je ne te connaissais pas, je crois que...
  • Juliette, arrête ! Je mets mon cœur à tes pieds, là ! Alors ?... Tu me laisseras te faire la cour ?

Elle le regarda attentivement en silence pendant quelques instants avant de lui répondre.
  • Ce soir, je suis devenue ta femme, murmura-t-elle. Et j'adorerai que tu me fasses la cour... quant à ce que tu appelles ta demande... méfie-toi car je risquerais d'accepter.
  • Alors, tu feras de moi un homme comblé, Juliette. Comblé et heureux.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa longuement, comme pour sceller la promesse qu'ils venaient de se faire. Ils firent l'amour une nouvelle fois avant de sombrer dans un profond sommeil, dans les bras l'un de l'autre.

*****

Le lendemain matin, il l'accompagna à la gare. Ils se dirent au revoir sans prononcer un mot mais ils échangèrent un long baiser, lourd de promesses. Bouleversé par son départ, Kyle resta longuement sur le quai, bien après que le train ait disparu à l'horizon.

Il prit la direction de Montparnasse pour dire au revoir à ses amis. L'agence Rapho ayant été fermée, les deux jeunes hongrois avaient décidé de rester à Paris pour continuer leur travail. Ils tenaient absolument à photographier l'arrivée des nazis à Paris. Ensuite, Kosta avait prévu de rejoindre Kyle à Londres alors que Miska n'avait pas encore pris de décision. Après le repas, Kyle remonta dans sa voiture et prit la route de Bordeaux, trois jours avant que le gouvernement français ne fasse de même.

*****

1 Attention Miska ! (Miska est un diminutif de Mihály).

2 A bientôt, mon ami.

1 commentaire:

  1. Alors là chapeau! J'étais sceptique quant à cette 2e partie consacrée aux enfants de notre couple mythique mais dés les 1es lignes, dés le portrait de Juliette et les quelques traits de caractère décelables sans oublier Kile, digne héritier du charme de son père, je me suis laissée "embarquer" par l'histoire qui plus est sur fond de 2nde guerre mondiale qui m'a toujours passionnée...

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