017 - Partie 2 - Chapitre 17 : 1940, l'histoire se répète




ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Londres, le 27 juin 1940
C'est son oncle John qui accueillit Kyle au manoir Grandchester quand il y arriva en fin de journée. Ils ne s'étaient pas revus depuis plusieurs mois, lorsque Juliette et lui avaient déménagé ses affaires à Londres avant de regagner Paris.
  • Kyle ! Enfin, te voilà ! s'exclama-t-il en le serrant dans ses bras pour l'accueillir. Tu sais qu'on désespérait d'avoir de tes nouvelles et... avec les derniers événements, je dois bien t'avouer que tout le monde était très inquiet.
  • Toi, tu as du être harcelé par maman ! lui répondit Kyle en souriant. Je suis content de te revoir. Comment vont Jane et les enfants ?
  • Ils vont bien, ils sont à Easby, dans le Yorkshire. Je tenais à ce qu'ils soient à l'abri parce que... je crains d'éventuels bombardements ici.
  • Et bien, si tu veux mon opinion, tu as bien fait, dit doucement Kyle. Et toi, comment tu vas ?
  • Ça va, même si on s'attend à ce que Westminster soit l'une des premières cibles des allemands mais sinon ça va bien. Mais toi, tu as l'air épuisé... va prendre un bain, je t'attendrai dans le salon. Au fait, en matière de whisky, tu préfères le scotch ou l'irlandais ?

Kyle, qui grimpait déjà les marches, se retourna en souriant.
  • Ne le dis pas à ta femme, mais... je préfère le scotch !
  • Ne t'inquiète pas pour elle, elle est habituée ! répondit-il en riant. Ça m'apprendra à épouser une irlandaise !

Moins d'une heure plus tard, ils sirotaient tous deux un whisky, confortablement installés dans le salon
  • Kyle, il y a plusieurs choses qu'il faut que je te dise, dit alors John. La première, c'est que ton frère Ryan est arrivé ici, il y a à peu près un mois et... il s'est engagé dans la RAF. Il revient ce week-end, il a une permission de quatre jours.

Kyle écarquilla les yeux et dévisagea son oncle avec incrédulité.
  • Le deuxième chose que je dois te dire, reprit ce dernier, c'est que tes parents arrivent à Southampton après-demain. Entre ton frère qui s'est engagé et toi qui ne donnait pas de nouvelles, je crois que ta mère était vraiment très inquiète. Ton père aussi d'ailleurs, mais il ne l'exprime pas de la même façon.
  • Et bien ! s'exclama Kyle. Alors Ryan est à la RAF... ça ne me surprend pas beaucoup dans le fond, mais ce qui m'étonne un peu plus c'est qu'il ait réussi à partir pour le faire. Quant au fait que maman et papa viennent dans deux jours, et bien... pour être honnête, ça me fait plaisir, ça faisait bien trop longtemps qu'on ne s'était pas vus et ils m'ont manqué !
  • Bon ! Maintenant que je t'ai tout dit, raconte-moi ce que tu as fait depuis le mois de mai.
  • Je me suis approché du front... j'ai assisté à une débâcle hallucinante et pourtant, à un moment, j'ai vraiment cru qu'ils s'en sortiraient. Mais tout cela n'a été que la lamentable conséquence du laxisme de Daladier et même si Reynaud a essayé de faire mieux, cela ne pouvait suffire... Quant à Lebrun... Un figurant ! Mais parle-moi plutôt de ton nouveau Premier Ministre.
  • Churchill ? Et bien... c'est un conservateur alors on ne joue pas vraiment pour la même équipe. Ceci dit, ses opinions sur Hitler auraient du être prises en compte plus tôt et, même si ça me coûte de le dire, je pense que c'est la personne idéale pour le pays en ces temps difficiles. Il a la carrure pour tenir tête à Hitler.
  • Et à part ça, quelles sont les dernières nouvelles de France ?
  • La France Libre est à Londres, Kyle, avec Charles de Gaulle. Enfin, c'est ce qui se dessine. J'imagine que tu sais qui il est et ma foi... Même si les anglais sont un peu réticents, il devrait arriver à ses fins. Quant à ce qui se passe à Paris et en France, on est un peu en attente, l'armistice est signé et nous sommes seuls désormais...

*****

Southampton, le 28 juin 1940
Kyle attendait ses parents sur le quai d'arrivée des paquebots à Southampton. En arrivant à l'embarcadère, il avait eu la surprise de rencontrer Pascal Lechamp, un ancien journaliste d'Havas.
Ils avaient bu un verre et discuté longuement en attendant l'arrivée du bateau. Lui et quelques journalistes de l'agence s'étaient retrouvés à Londres et avaient l'intention de monter une agence de presse française et libre sous la houlette de Pierre Bourdan. Il avait proposé à Kyle de les rejoindre mais le jeune homme lui répondit qu'il avait besoin d'y réfléchir. Les deux hommes retournèrent sur le quai juste avant que les passagers du paquebot ne commencent à débarquer
  • Écoute, Kyle, dit Lechamp avant de partir. Je te le dis à demi-mots mais nous n'avons pas seulement l'intention de faire uniquement du journalisme... Nous ferons tout notre possible pour aider et soutenir la cause de la France Libre.
  • C'est une agence de presse ou une agence de renseignements que vous voulez monter ? dit Kyle avec un petit rire.
  • A ton avis ? répondit Lechamp avec un sourire. De toute façon, c'est pratiquement la même chose par les temps qui courent. Enfin, tu sais où nous trouver. Au fait, est-ce que Juliette est avec toi ?
  • Elle aurait du mais... les choses sont apparemment plus compliquées que prévu. Elle est toujours en France mais je ne sais pas où et... pour être honnête, ça m'inquiète.

Pascal Lechamp lui jeta un regard triste et poussa un soupir.
  • C'est une fille bien, Kyle. Et une bonne journaliste aussi. Elle a de la ressource, tu sais, elle s'en sortira. Il y a encore un peu de temps avant qu'ils ne s'organisent et que les choses deviennent trop compliquées. Moi c'est mon petit frère que j'attends, il aurait du être là alors... je sais ce que tu peux ressentir. Pour moi, c'est une raison supplémentaire de continuer la lutte.

Kyle se tourna vers lui et ils se saluèrent amicalement, se promettant de se donner des nouvelles assez vite.

*****

Terry avait aperçu son fils sur le quai. Presque deux ans qu'ils ne l'avaient pas vu, lui et Candy. Il avait beaucoup changé... il avait énormément mûri, son visage paraissait plus dur et plus triste, plus sérieux aussi. Il était fier de lui, il avait su mener sa barque, se faire un nom et ses articles démontraient un travail de fond sérieux et impressionnant. Il prit la main de Candy qui se tourna vers lui avec un air interrogateur.
  • C'est Kyle qui nous attend sur le quai, dit-il simplement avec un sourire tendre pour sa femme.
  • Oh dieu merci, il est sain et sauf, s'exclama-t-elle avant de serrer la main de son mari. Tu l'as vu ? Où est il, Terry ? Montre-le moi !

Il se mit à rire en la serrant contre lui avant de pointer son doigt dans la foule.
  • Il est là-bas, à gauche du lampadaire, lui dit-il doucement. Tu le vois ?
  • Oui, murmura-t-elle les larmes aux yeux. Il a changé... il a... il a cet air triste dans les yeux. Celui que tu avais quand je t'ai rencontré. Terry, il est malheureux, je le sens.
  • Attends, mon ange, lui chuchota-t-il à l'oreille. Attends, avant de tirer des conclusions hâtives. Contente-toi du plaisir de le retrouver pour le moment ! Et montre-lui un de ces magnifiques sourires dont tu as le secret, termina-t-il en embrassant sa tempe. Notre petit garçon est devenu un homme et... ce qu'il a vu, photographié, vécu, l'a certainement endurci et attristé. Mais je suis très fier de lui et je sais que tu l'es aussi. C'est cela que nous devons lui montrer et lui dire.

Ils commençaient à descendre la passerelle quand Kyle les aperçut et leur fit un grand signe de la main. Candy avait dévalé les dernières marches et lâché la main de son mari pour courir se jeter dans les bras de son fils qui la souleva sans effort avant de la faire tournoyer autour de lui en riant.
  • Tu es vraiment magnifique, maman ! lui dit-il en la reposant par terre.
  • Comment as-tu pu nous laisser si longtemps sans nouvelles ! le gronda-t-elle en le serrant contre elle avec force.
  • Les choses ont été très compliquées, dit-il doucement. Papa ! Je suis content de te voir ! s'exclama-t-il en donnant une très affectueuse accolade à son père.

Candy les regarda avec émotion, en dépit de leurs différences de caractère, la ressemblance entre Kyle et son père était ahurissante. Kyle était plus grand mais ils avaient le même visage, les mêmes yeux, les mêmes gestes. Elle leur adressa un grand sourire quand ils se tournèrent vers elle. Ils récupérèrent leurs bagages et Kyle les conduisit au manoir Grandchester à Londres.
  • Je ne sais pas si c'est une bonne idée de rester au manoir, dit finalement Kyle. Je suis presque certain qu'Hitler ne tardera pas à s'attaquer à la Grande-Bretagne, en tout cas à Londres, et je suis quasiment certain que des bombardements surviendront très vite.
  • Kyle ! s'exclama Candy. Tu es vraiment certain que...
  • Maman... un seul bombardement ne sera jamais aussi ignoble que ce qu'Hitler a déjà commencé à faire à l'Est et puis en Espagne aussi. Je connais leurs méthodes et c'est... l'ambiance qu'ils laissent derrière eux est... c'est nauséabond. Ils sèment la peur et la mort, ils sentent la mort.
    Mais peu importe... Même si ça n'est pas pour tout de suite, Hitler est méthodique, et quand la situation en France sera stabilisée, il s'attaquera à l'Angleterre. Et ça commencera par des bombardements, comme à Guernica ou encore Varsovie, je... je serais plus rassuré de vous savoir de retour aux États-Unis ou à l'abri en Écosse. D'autant qu'il faut s'attendre à ce qu'il mette en place un blocus maritime et à faire face aux conséquences.
  • Tu ne serais pas en train de dramatiser la situation pour m'effrayer un peu plus, dit Candy. Si tu tiens à ce que je vous oblige à rentrer ton frère et toi, continue comme ça...
  • Je n'essaye pas de t'effrayer maman mais je veux juste que, tous les deux, vous soyez pleinement conscients de la situation ici et elle évolue vraiment très vite croyez-moi. Bientôt arrivera le temps des restrictions... La lumière, la nourriture, le carburant... Mais bref... On va oublier tout ça pour ce soir et passer une soirée tranquille et joyeuse au manoir avec John.
  • Il a raison, Candy, dit Terry de sa voix chaude et apaisante. C'est bon de te revoir, Kyle. Tu nous as manqué et... Tu as changé aussi. Physiquement, je veux dire. J'ai pris une claque sur le bateau tout-à-l'heure en te voyant. Et puis, je me suis rappelé que... quand tu es né, j'avais presque ton âge ; j'ai eu l'impression de vieillir tout d'un coup, dit-il en riant. A part ça, on a lu ton dernier article, tu sais ? Ta mère et moi sommes vraiment très fiers de toi, de ce que tu fais, et de l'homme que tu es devenu.

Kyle, qui conduisait, jeta un regard ému à son père qui lui souriait.
  • Merci, papa, répondit-il simplement. Tu n'imagines pas à quel point cela me touche. Vous avez été ma chance, tous les deux. Quant à toi, tu m'as soutenu, tu m'as poussé à faire ce qui me plaisait et je suis heureux que tu l'aies fait car tu m'as donné tout ce qu'il fallait pour que je puisse réaliser mon rêve. Alors merci à toi et merci à vous deux.

Candy se pencha vers les sièges avant de la voiture et déposa un baiser sur la joue de son fils et un autre sur celle de son mari qui serra la main qu'elle avait posée sur son épaule.
  • Bon alors, dites-moi... comment s'est débrouillé Ryan pour que vous le laissiez venir ici et s'engager dans la RAF ? Ils vous a saoulés avec du whisky ?
  • Pas besoin ! Il a eu un très bon exemple, répondit son père en riant. Il a un grand frère journaliste qui a réussi à partir pour la guerre d'Espagne. Et en Allemagne aussi, c'est-à-dire dans des pays dont la situation politique n'était absolument pas dangereuse, et il a assisté à toutes nos tentatives de protestations inutiles alors que ce grand-frère n'avait que dix-huit ans, ajouta son père avec un faux ton de reproche.
  • C'est vrai ça, encore une fois c'est toi qui lui a montré comment faire des bêtises, renchérit sa mère en lui donnant une légère tape sur l'épaule.
  • Maman ! s'exclama Kyle en riant aux éclats. Je te signale que je conduis et puis rappelez-moi tous les deux, l'âge que vous aviez quand vous avez quitté l'Angleterre ?
  • D'accord, tu as raison ! s'exclama son père qui riait à son tour. Mais je te rappelle quand même que les circonstances étaient différentes !
  • Bien sûr, papa, répondit Kyle en riant, bien sûr ! Tu ne dis plus rien, maman ?
  • Tu es aussi impossible que ton père, dit-elle en souriant avant de se radosser à son siège.
  • A part ça, j'imagine que les jumeaux vont bien ! Et Ambre, elle ne se sent pas trop seule depuis le départ de Ryan ? demanda Kyle plus sérieusement.
  • Les jumeaux vont bien. Et Ambre est plutôt joyeuse ces derniers temps, dit Candy, et... j'ai l'impression qu'elle est amoureuse de l'un des jeunes garçons qui travaille au ranch.
  • De qui ? demanda Terry en se retournant brusquement vers elle ce qui fit éclater de rire son fils.

Candy lui envoya un baiser du bout des lèvres et lui sourit de façon provocante sans répondre.
  • Toi, lui dit Terry, tu vas avoir des choses à me dire ! Quant à toi, lança-t-il à Kyle, je te prierai d'arrêter de rire comme ça et de te concentrer sur ta conduite. Et on en reparlera le jour où tu seras père d'une fille, crois-moi !
  • Tu sais quoi ? dit Candy en se penchant sur l'épaule de son mari. Tu as eu de la chance que mon tuteur soit Albert parce que si j'avais eu un père, il y a fort à parier qu'il m'aurait fait enfermer pour me soustraire à ton influence néfaste et à ta triste réputation de mauvais garçon, monsieur l'aristocrate devenu acteur !

Il la regarda en haussant un sourcil et elle caressa sa joue avant de l'embrasser tendrement.
  • Et moi aussi j'ai eu de la chance ! termina-t-elle avant de se rasseoir sur sa banquette, tout sourire. En dehors de ça, Kyle, Ambre t'embrasse et les jumeaux aussi. Et je vais éviter de te dire que Sœur Maria prie pour toi et pour ton frère. Quant à Albert, il est dithyrambique à propos de tes articles et il ne jure plus que par toi.
  • Ils me manquent tous, maman.
  • Mais tu ne repartiras pas avec nous, je m'en doute, répondit sa mère. Et ça me fait enrager... même si je sais qu'il est temps pour toi de vivre ta vie comme tu l'entends.

Ils arrivèrent au manoir à l'heure de dîner et John les accueillit avec chaleur. Le repas se passa dans les rires et la détente. Kyle observait attentivement ses parents et son oncle. John semblait charmé par Candy mais il restait cependant toujours très respectueux avec elle.

Son père ne semblait pas y prêter la moindre attention et sa mère encore moins. Il existait, entre ses parents, un lien fort et particulier, un lien qui les rendait aveugles ou ignorants de toutes les sollicitations extérieures. Et plus de vingt ans après leur mariage, Kyle surprenait encore entre eux des regards et des gestes qui traduisaient tout l'amour et le désir qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
Ses pensées l'amenèrent tout naturellement vers Juliette. Elle lui manquait terriblement et de n'avoir aucune nouvelle le mettait à la torture. Il avait peur pour elle même s'il gardait encore l'espoir. Tant que les choses ne seraient pas complètement en place, elle avait toutes ses chances.

Son changement d'humeur n'échappa pas à ses parents. Il avait le regard vague et sa bouche avait pris un pli amer. Candy connaissait parfaitement cette expression pour l'avoir vue sur le visage de Terry bien des années plus tôt.

*****

Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde était couché, elle frappa doucement à la porte de son fils.
  • Entrez, lui répondit la voix chaude et profonde de Kyle.
  • C'est moi, mon chéri, dit-elle en ouvrant doucement la porte.

Il était assis sur le bord de la fenêtre et il se leva en voyant entrer sa mère. Il s'approcha d'elle et l'entoura de son bras pour l'attirer vers le sofa de la chambre.
  • Tu sais que tu es toujours aussi belle, maman, dit-il en lui embrassant la tête. Tous mes copains étaient complètement fous de toi au Collège, je te l'ai déjà dit ?
  • Arrête de raconter des bêtises, Kyle, en plus tu vas me faire rougir, dit-elle en s'asseyant.
  • Qu'est-ce qui t'amène si tard, petite maman ? dit-il en passant un bras autour de ses épaules.
  • J'aimerais savoir pourquoi tu as l'air si triste, si préoccupé. J'ai vu ton regard perdu au loin ce soir, et pour mon cœur de maman, c'est une vision plutôt difficile à supporter, tu sais...
  • Maman, je... la raison c'est que... mon cœur est resté en France, dit-il doucement.
  • Il s'agit de cette jeune femme avec qui tu travailles, n'est-ce pas ? Juliette Simon, c'est bien comme cela qu'elle s'appelle ?
  • Oui, dit-il en lui souriant. Elle s'appelle Juliette et... Elle est au moins aussi entêtée que toi et elle m'a convaincue de partir sans l'attendre, m'assurant qu'elle me rejoindrait au plus vite... mais d'après les dernières nouvelles que j'ai réussi à obtenir, les allemands sont entrés sur le territoire très vite et je ne sais pas si elle a eu le temps de repartir avant qu'ils n'arrivent. J'ai attendu aussi longtemps que possible avant de prendre un bateau... J'espère toujours la voir arriver un de ces prochains jours mais je dois bien t'avouer que je suis inquiet. Très inquiet.
  • Tu l'aimes beaucoup, n'est-ce-pas ?
  • Je l'aime tout court, maman. Si elle avait été ici, je t'aurais présenté la femme que je veux épouser même si je n'ai pas eu le temps de le lui demander officiellement.
  • Alors, ça y est... tu as finalement trouvé celle qui fait battre ton cœur, on dirait... et j'imagine que c'est en partie pour cela que Paris est devenu ton nouveau camp de base...
  • Je faisais beaucoup d'aller-retours entre Paris et New-York, maman mais les événements ont choisi pour moi, en vérité. J'ai rencontré Juliette il y a un peu plus d'un an et... elle m'a touché, elle m'a remué, c'était... comme une évidence. Je me suis laissé envahir par des sentiments que je ne maîtrisais plus vraiment et c'était une période agréable. Plus qu'agréable en vérité. Je la regardais vivre, évoluer à mes côtés, grandir en tant que journaliste... Au fur et à mesure, elle s'est ouverte à moi et... nous sommes tombés amoureux presque inexorablement. Mais j'ai attendu beaucoup trop longtemps pour le lui dire et... j'ai peur de ce qui pourrait lui arriver là-bas.
  • Ne perds pas espoir, Kyle. Ton père et moi avons été séparés cinq ans avant de nous retrouver alors continue à y croire, continue à espérer. La vie nous joue de sales tours parfois.
  • Je sais, maman. J'espère seulement qu'il ne me faudra pas attendre aussi longtemps pour la revoir.
  • Moi aussi, mon chéri. Tu as une photo d'elle ?
  • J'en ai même plusieurs, dit-il en se levant.

Il se dirigea vers son bureau et y prit une pochette qu'il tendit à sa mère. Candy découvrit plusieurs photos d'une jeune femme aux yeux clairs d'une grande beauté.
  • Elle est belle, Kyle, elle est vraiment très belle. Son visage est si délicat ! Elle me fait penser au buste de cette reine égyptienne que j'ai vue à Berlin avec ton père il y a quinze ans.
  • Tu penses à la statue de Nefertiti... c'est vrai qu'elle lui ressemble, mais Juliette est plus belle.

Candy regarda les photos qu'il avait d'elle et les rangea dans leur pochette. Elle se leva pour les rendre à son fils et se percha sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.
  • N'oublie pas de croire en elle, en toi et en tes rêves, mon fils. Jusqu'à présent, tu as toujours réussi à faire ce que tu voulais. Alors bats-toi, ne perds pas espoir et ne lâche rien. Bats-toi pour ton cœur. Et essaye de dormir un peu. Il te faudra être d'attaque pour affronter les prochains jours.
  • Maman... l'appela-t-il alors qu'elle quittait sa chambre.
  • Oui ? dit-elle en se retournant depuis la porte.
  • Je t'aime, maman.
  • Moi aussi, Kyle. Tu es et seras toujours mon fils chéri. Je t'aimerai toujours. Bonne nuit.
  • Bonne nuit, maman.

*****

Quand elle rejoint sa chambre, elle trouva Terry allongé sur le lit en train de lire. Il était torse nu et ne portait que son caleçon. La chaleur était telle ce soir-là qu'il avait laissé la fenêtre ouverte.
Il posa son livre en la voyant entrer et se redressa sur un coude en la regardant intensément. Il tapota légèrement le couvre-lit, lui intimant par ce geste de venir s'allonger près de lui.
  • Non mais dis donc, toi ! Depuis quand tu as ces manières ? s'exclama-t-elle en sautant sur le lit pour s'asseoir à califourchon sur lui.
  • Parce que toi, tu te tiens comme une dame, peut-être ? répondit-il en riant.
  • Oh Terry ! s'écria-t-elle en levant les mains pour le frapper.

Il lui attrapa les poignets et se redressa face à elle, croisant les bras de Candy dans son dos.
  • Je croyais te l'avoir déjà dit, mademoiselle Tâches de Son : jeux de mains, jeux de vilains, dit-il avant de l'embrasser à pleine bouche.

Il relâcha ses poignets et elle l'entoura de ses bras pour se serrer contre lui, répondant à son baiser avec ardeur et gourmandise.
  • Attends, dit-il en relâchant ses lèvres. Je crois que tu as des choses à me raconter, des choses qui concernent Ambre pour commencer et ensuite, j'aimerais savoir pourquoi Kyle a cet air si mélancolique et si triste. Parce que j'imagine qu'il te l'a dit... Et je te promets qu'une fois que tu m'auras tout dit, on reprendra exactement là où on s'est arrêtés.

Elle le regarda avec une moue qu'il trouva infiniment séduisante. Ses longues boucles blondes cascadaient dans son dos et il la caressait avec une extrême douceur.
  • Ambre est amoureuse, et le peu qu'elle m'a dit me laisse à penser qu'elle l'aime peut-être autant que je t'aimais à son âge.
  • Candy, tu...
  • Chut, mon amour, tu voulais savoir alors écoute-moi ! le coupa-t-elle en souriant. Je sais qu'il est difficile pour toi d'imaginer que tes filles puisse te quitter pour un autre homme mais c'est pourtant ce qu'elles vont faire un jour.
    Quant à Ambre, c'est une fille sérieuse et je la crois tout-à-fait capable de gifler un homme qui lui manquerait de respect, ajouta-t-elle avec un sourire. Maintenant, je pense vraiment qu'elle aime sincèrement Tate mais elle n'est pas prête d'arriver à ses fins avec lui.
  • C'est Tate alors... Et il ne l'aime pas ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
  • Je le soupçonne d'être très attiré par elle mais il la respecte et... il vit dans un univers où les employés ne sortent pas avec leurs patronnes et encore moins avec leur fille. C'est un garçon qui a un grand sens de l'honneur, c'est un très bon travailleur et il est intelligent.
    Pour être honnête avec toi, avant de savoir que ta fille était amoureuse de lui, j'avais l'intention de lui proposer officiellement le poste de contremaitre adjoint et Michael est d'accord avec moi. D'autant que le travail qu'il fait avec les anglos est vraiment remarquable et que Michael souhaite prendre bientôt sa retraite.
  • Pourquoi avant de le savoir ? Tu as changé d'avis ?
  • Non... j'ai envie de voir comment ça évolue entre eux et... j'ai envie de me mêler de cette histoire mais je ne sais pas encore comment.
  • C'est plus fort que toi, hein ? murmura-t-il avec un sourire. Bon... je vais essayer de calmer mon orgueil de père, je vois très bien qui est Tate et j'ai le regret de t'informer que je pense effectivement que c'est un jeune homme très bien, peut-être un peu âgé pour elle mais un garçon très bien, tout de même. Je suis certain qu'il ne manquera jamais de respect à Ambre et... cela me rassure si tu veux tout savoir. Mais on s'occupera d'eux à notre retour au ranch, parle-moi de Kyle maintenant, qu'est-ce qu'il a ?
  • Il a rencontré la femme de sa vie. Il a été séparé d'elle et ne sait absolument pas quand il pourra la retrouver et la revoir, ça te rappelle quelque chose ?
  • Je n'ai jamais oublié l'enfer que c'était, Candy, répondit gravement Terry.
  • Alors ce serait bien que tu lui parles, il te ressemble bien plus que ce que nous avons toujours pensé et il semble parti pour vivre des moments difficiles. Il m'a montré des photos d'elle et c'est vraiment une jeune femme magnifique, Terry. Il s'agit de Juliette Simon, avec qui il a signé son dernier article. Il n'en a pas parlé mais je pense qu'elle est juive et... elle est toujours en France, que l'on sait maintenant sous la domination d'Hitler. Il est forcément inquiet et il a peur, Terry, ajouta-t-elle en blottissant son visage dans le cou de son mari. D'autant qu'il a l'air de l'aimer énormément.
  • Je lui parlerai demain, mon ange. Je te le promets. J'espère sincèrement que les choses s'arrangeront vite pour lui. Je n'aimerais pas qu'il endure ce que j'ai souffert sans toi.

Ils étaient serrés l'un contre l'autre, puisant en chacun d'eux chaleur et force.
  • Je t'aime Terry, chuchota-t-elle en redressant la tête vers lui. Je t'aime chaque jour un peu plus.

Il la regarda sérieusement, intensément et il l'embrassa, l'entraînant dans une valse de caresses et une intime étreinte dont elle savourait à l'avance chaque instant.

*****

Londres, le 29 juin 1940
Ryan avait appelé dans la matinée pour annoncer qu'il arriverait en fin de journée, il souhaitait également que l'on prépare une chambre d'amis car il ne venait pas seul.
Quant à Terry, il attendit d'avoir un moment en tête-à-tête avec Kyle pour lui parler.

Ils étaient tous les deux assis sur la terrasse, John était à Westminster et Candy avait voulu aller faire quelques courses à Piccadilly, notamment chez Harrod's. Kyle sourit à son père en le voyant aussi songeur et si concentré.
  • Lance-toi, papa, dit alors Kyle. J'imagine que maman t'a parlé de notre conversation d'hier soir alors dis-moi ce que tu as à me dire.

Terry resta silencieux et regarda son fils intensément.

  • "Est-ce ma force ou mon fléau ; que ce soit l’un ou l’autre, elle est si conjointe à mon âme et ma vie que comme l’étoile qui ne peut graviter que dans sa sphère, je ne peux vivre que par elle."
  • Et bien... répondit doucement Kyle, j'ai l'impression que tu n'as pas oublié tes classiques.
  • "Quel hiver a été pour moi ton absence, ô toi, joie de l’année fugitive !
    Quels froids glacés j’ai sentis !
    Quels sombres jours j’ai vus !
    Partout quel désert gris de décembre !
    Et pourtant le temps de notre séparation était le plein été ;
    c’était l’époque où l’automne fécond, chargé de riches moissons,
    portait dans son sein le gage d’amour du printemps,
    comme une veuve restée grosse après son mari mort.
    Mais moi je ne voyais dans cet abondant enfantement
    qu’une génération orpheline et des fruits sans parents ;
    car c’est près de toi qu’est l’été avec ses plaisirs,
    et, toi absente, les oiseaux même sont muets.
    Ou, s’ils chantent, c’est d’un ton si triste que les feuilles pâlissent,
    craignant que l’hiver ne soit proche."
  • On dirait que tu sais de quoi tu parles...
  • Kyle, je... Ta mère m'a parlé de Juliette et je... Je suis désolé de ce qui t'arrive. J'ai été séparé de Candy suffisamment longtemps pour n'avoir pas oublié à quel point ces moments ont été longs, pénibles et difficiles à vivre.
    Je sais aussi que ta situation est différente mais je suppose que ta douleur doit être similaire. Pour ce qui me concerne, j'avais parfois la sensation de trouver du réconfort dans les vers de Shakespeare... parfois... mais ce n'est pas une recette miracle. De toute façon, il n'y a pas de recette miracle.
    Rien de ce que je pourrai dire ou faire ne changera quoi que ce soit à ce que tu éprouves aujourd'hui mais je veux que tu saches qu'on est là, que ce soit ta mère ou moi. Alors, si tu en éprouves l'envie ou même le besoin, n'hésite pas à nous demander ce que tu veux...
  • Merci papa, répondit Kyle les larmes aux yeux. Elle me manque, je... on travaillait ensemble presque tous les jours. Elle était là et j'avais la sensation que c'était suffisant, j'aurais du lui dire plus tôt que je l'aimais mais j'ai été assez stupide pour attendre le dernier jour et je me suis brûlé à elle.
    Elle m'a envoûté au premier regard mais, comme un crétin, j'ai attendu un an pour le lui dire et... papa, ce dernier soir elle est devenue ma femme. Je veux dire que j'ai...
  • Je me doute de que tu veux dire, le coupa doucement son père.
  • C'était la première fois pour elle. J'aurais du attendre, je n'aurais pas dû mais...
  • Attends, le coupa Terry, je ne te juge pas, Kyle. Tu l'appelles ta femme et cette explication me suffit. Je... je sais combien il est difficile de résister à la tentation d'une femme que tu aimes et je sais aussi que laisser sa femme en France au beau milieu d'un conflit est très douloureux.
  • J'ai envie de croire qu'elle va sonner à la porte un de ces jours prochains...
  • Pourquoi dis-tu que tu as envie d'y croire ? Pourquoi ne pas y croire tout simplement ? Tu veux bien me raconter ce qu'il s'est passé ?
  • Elle est... Parfois, Juliette me fait penser à Ambre. C'est un animal sauvage et solitaire, elle s'enferme derrière une muraille et elle ne baisse pas la garde très souvent. Mais derrière tout ça se cache une générosité et un cœur immenses, elle a un tempérament de feu... au fond, je crois que c'est une guerrière, papa. Parfois cela m'effraie, c'est comme si elle n'avait plus rien à perdre.
    Un jour elle m'a raconté son histoire. Ses parents sont arrivés en France en 1919 et ils ont obtenu la naturalisation française. Vingt ans plus tard, elle les a trouvés morts chez eux, asphyxiés par leur poêle de chauffage. Ce qui l'ennuie, c'est qu'ils étaient dans leur lit, main dans la main et... elle s'est toujours demandé s'ils ne s'étaient pas donné la mort.
    Elle pense qu'ils ont pu prendre peur, ils ont souffert en Pologne et ils avaient encore de la famille là-bas et en Allemagne aussi. Juliette n'a d'ailleurs plus de nouvelles. Ses parents lui ont laissé une somme confortable dans une banque américaine et... s'il leur arrivait quelque chose, elle devait partir pour les États-Unis pour se reconstruire une vie loin de l'horreur, ce qu'elle n'a pas fait.
    Quant à ce qui s'est passé et bien... tout a été très vite, les allemands ont déferlé par le Nord et quand j'ai demandé à Juliette de me suivre elle a souhaité retourner voir les anciens voisins de ses parents pour qu'ils acceptent de partir aussi. Ces voisins sont aussi des juifs qui ont émigré de Pologne et qui l'ont beaucoup aidée après la mort de ses parents. Qui plus est, ils avaient sauvé, bien des années plus tôt, la vie de son père. Elle pensait leur devoir ça...
    Bref, elle devait les convaincre et me rejoindre à Bordeaux et elle pensait y être au plus tard le 17 juin. Le cas échéant c'est qu'ils auraient choisi une autre issue et quoiqu'il advienne, elle devait me retrouver à Londres. Mais quand on voit à quelle vitesse les allemands se sont déployés sur le territoire, j'ai peur qu'elle ne soit restée bloquée quelque part.
    J'ai peur parfois qu'elle ne veuille plus venir... pourtant, je me souviens des derniers instants que nous avons passé ensemble et je suis absolument sûr qu'elle avait l'intention de me rejoindre ici.
    Tu sais papa, cette nuit-là, elle m'a dit qu'elle m'aimait et qu'elle... papa, je suis hanté par son souvenir, par le souvenir de ces moments passés avec elle. Ici aussi, d'ailleurs...
    Je n'ai eu qu'une nuit avec elle et ça ne me suffit pas, je veux qu'elle soit là, papa. Je me sens comme un gosse qui ferait un caprice et je me sens vidé de ma substance. D'autant plus qu'elle partageait presque chaque instant de mon quotidien depuis près d'un an.
  • Si ta mère apprend que je t'ai dit ça, elle me tue mais... je me rappelle une époque où j'ai ardemment souhaité avoir eu le souvenir d'une nuit, une seule avec elle. Une nuit qui aurait nourri toute ma vie, comme une parenthèse de bonheur au milieu de l'enfer.
    Mais... bien plus tard, en l'épousant, j'ai compris qu'une nuit ne m'aurait jamais suffi, qu'une vie n'y suffirait pas, alors j'imagine très bien ce que tu peux éprouver.
  • Même maintenant, après toutes ces années ? demanda Kyle.
  • Peut-être même plus qu'avant, répondit Terry après un silence. Les plus beaux moments de ma vie sont tous, sans exception, liés à ta mère. Elle est... le souffle qui me fait respirer et... avancer.
  • J'ai peur pour Juliette, papa. Je suis vraiment inquiet, reprit Kyle après un silence.
  • Je comprends mais laisse-lui le temps, Kyle, les choses sont si compliquées en ce moment... comme tu l'as dit, elle est peut-être bloquée quelque part et... son arrivée ici pourrait prendre plus de temps que prévu et puis elle t'a dit qu'elle t'aimait, non ? Aie confiance en son amour, et en toi... En attendant, montre-moi à quoi elle ressemble, je n'ai pas eu ce privilège, moi !

Kyle sourit tristement à son père et prit une pochette dans la poche intérieure de sa veste pour la lui tendre. Terry l'ouvrit et regarda les photos avant de les rendre à son fils en souriant.
  • On peut dire que tu as très bon goût, dit-il finalement. Candy avait raison, c'est une jeune femme magnifique, elle est vraiment très belle.
  • Attention ! répondit Kyle en souriant. Je te rappelle que tu n'es pas libre et Juliette non plus !

Terry éclata de rire avant de se pencher vers son fils.
  • Tu n'as pas à t'inquiéter, Kyle, et ta mère n'a rien à craindre, dit-il en souriant, vraiment rien à craindre ! Elle me tient depuis longtemps déjà et je te l'ai dit : je ne suis toujours pas rassasié d'elle mais alors pas du tout ! Ça te va comme explication ? Depuis le 1er janvier 1912, il n'y a de place dans mon cœur que pour une jolie blonde aux boucles dorées et aux grands yeux verts. Pour elle et les merveilleux enfants qu'elle m'a donnés.
  • Et bien, c'est une sacrée déclaration, mais c'est peut-être à maman qu'il faut dire tout ça.
  • Je le lui dis tous les jours, Kyle. Rien n'est jamais acquis, et ta mère... Je ne peux imaginer vivre sans elle, c'est trop douloureux. Encore aujourd'hui, le simple fait de la regarder vivre me fait battre le cœur. Je la trouve belle dans chacune de ses expressions, chacun de ses gestes. Nous avons vieilli elle et moi mais... j'aime ce qu'elle était et ce qu'elle est devenue.
    Elle m'a fait le plus fabuleux des cadeaux en m'aimant malgré tout ce que j'étais et en acceptant de partager ma vie... Ta mère est ma femme et la mère de mes enfants mais ça, tout le monde le sait. Ce que personne ne sait, c'est qu'elle est aussi la meilleure amie que j'ai jamais eu et la plus inoubliable des maîtresses.
  • Terry ! s'exclama Candy derrière lui sur un ton qui fit sursauter les deux hommes. Tu n'as pas honte ! ajouta-t-elle en lui faisant face, les sourcils froncés et les poings sur les hanches.
  • Non je n'ai pas honte, par contre toi, tu devrais avoir honte d'écouter une conversation privée et qui plus est de t'en mêler, lui répondit-il avec un sourire avant de se tourner vers son fils. Tu vois, Kyle, c'est de cette fille là dont je suis tombé follement amoureux, d'elle et de son caractère aussi, et de sa mauvaise habitude de se mêler de tout et de me faire la morale !

Kyle éclata de rire ce qui lui valut un regard furibond de sa mère qui le fit redoubler de rire. Terry se leva et la prit par la taille pour l'attirer contre lui.
  • Ne t'inquiète pas pour ton fils, ma chérie, il sait très bien que j'aime sa mère. Que je l'aime à la folie. Et il sait aussi très bien que ni lui ni ses frères et sœurs ne sont venus au monde dans un chou ou dans une rose ! C'est un grand garçon, tu sais ?

Elle était devenue écarlate et il rit doucement avant de l'embrasser tendrement.
  • Je t'aime, Candice Grandchester, et je n'ai pas honte de le clamer haut et fort ! s'écria-t-il.

La porte de la terrasse s'ouvrit bruyamment et Ryan débarqua en uniforme de pilote avec une jeune fille, également en uniforme, à son bras. Ses cheveux blonds étaient coupés très court comme il est d'usage à l'armée et Candy remarqua qu'il avait l'air déjà plus mûr que quelques mois auparavant.
  • Salut tout le monde ! s'exclama-t-il en entrant. Et oui, je sais... me voilà enfin ! Mais permettez-moi de vous présenter Kate Stanton, qui n'est qu'une amie, ma chère maman, et non ma fiancée, alors pas de harcèlement inutile. Elle pensait passer sa permission à la caserne, je lui ai donc proposé de profiter du manoir Grandchester et de Londres. Kate, je te présente mes parents et mon satané grand frère Kyle qui aurait pu donner des nouvelles plus tôt !

Il lâcha le bras de la jeune femme et les deux frères se sautèrent dans les bras avec la même exubérance et la même joie.
  • Bienvenue, mademoiselle Stanton, dit Candy en s'approchant de la jeune femme avec un sourire d'une sincérité évidente. Mon fils a eu raison de vous inviter, il n'est pas bon de passer ses permissions sur son lieu de travail, croyez-moi, j'en ai fait l'expérience !
  • Lady Grandchester, appelez-moi Kate, s'il vous plaît, répondit la jeune femme en serrant la main que lui tendait Candy. Je vous remercie de votre accueil, cela me touche beaucoup.
  • Alors faites-moi plaisir, appelez-moi Candy et oubliez le Lady, je vous en supplie ! dit-elle sur un ton confit qui déclencha les rires de son mari et de ses fils.
  • Quant à moi, appelez-moi Terry, ajouta ce dernier en lui tendant la main avec un sourire.

La jeune femme souriait timidement et elle serra la main amicale que lui tendait Terry.
  • Mais que vous êtes formels, tous ! s'exclama Kyle en embrassant la jeune femme sur les deux joues. Bienvenue ici, Kate ! Vous allez voir, notre famille est bien moins conformiste que ne le laissent penser notre nom et cet endroit ! Il y a longtemps que mon père a adopté la façon de vivre des américains alors pas de formalisme s'il vous plaît ! Soyez détendue et surtout, profitez bien de votre séjour ici !
  • Merci pour votre accueil, répondit la jeune femme avec un sourire.

La soirée se passa dans les rires, au rythme des plaisanteries des deux garçons qui retrouvèrent immédiatement leur complicité fraternelle aux dépens de leurs parents.

*****

Le surlendemain, le premier jour de juillet, Kyle reçut une lettre, postée de Plymouth quelques jours plus tôt.


"La Rochelle, le 25 juin 1940

Kyle, mon amour,

Je confie cette lettre à un homme qui part pour l'Angleterre via l'Espagne sur un bateau de pêche ; j'espère que cette missive te trouvera sain et sauf d'autant que tu ne pourras pas me répondre puisque nous sommes en route pour le Sud de la France, pour essayer ensuite de passer en Suisse.
Je sais à quel point tu dois m'en vouloir puisque j'avais promis de partir à Londres avec toi. Mais crois-moi, mon cœur est avec toi en Angleterre.
Les Klein ont un jour aidé et sauvé mes parents. En arrivant là-bas, j'ai découvert qu'ils aidaient et hébergeaient aussi les enfants de leurs cousins qui de Varsovie dont on n'a plus de nouvelles. Ils sont âgés et je dois les aider à mon tour, nous partons vers le sud et nous sommes passés par La Rochelle parce que je tenais absolument à t'expliquer mon absence. Je voulais avoir une chance de t'envoyer une lettre et j'espère vraiment qu'elle t'arrivera. Quand nous serons dans le Sud, nous essayerons de passer ensuite en Suisse. Les Klein ont des amis prêts à les accueillir là-bas, tout est prêt pour eux, légalement en plus.
Quant à moi, une fois qu'ils seront en sécurité, je chercherai un moyen pour rejoindre l'Angleterre, quitte à passer par l'Espagne puis le Portugal. Je ne sais même pas combien de temps tout cela prendra et quand je m'aperçois de la situation ici, je suis totalement désemparée. J'ai entendu parler de l'appel du général de Gaulle et je suis heureuse qu'il y ait des personnes pour refuser cette armistice de la honte.
Tu me manques, Kyle, tu me manques terriblement. Je n'arrête pas de repenser à ces dernières heures que nous avons passées ensemble et je les chéris de tout mon cœur et de toute mon âme. Je voudrais te dire tant de choses que je n'ai jamais osé t'avouer mais je crois que je vais les garder pour nos retrouvailles.
Et je te promets de tenir un journal que je te donnerai à mon arrivée. Mon petit reportage de guerre à moi...
Je te serre tendrement contre mon cœur et je t'embrasse de toutes mes forces.
Tu me manques à chaque minute, à chaque seconde.


Ta Juliette qui t'aime"


Son père le vit pâlir au fur et à mesure de sa lecture mais il attendit qu'il ait terminé pour venir s'asseoir près de lui en posant une main sur son épaule. Kyle avait replié la lettre très lentement avant de la remettre dans son enveloppe. Il semblait apathique, totalement immobile.
  • Au moins, elle m'aime toujours, dit-il dans un souffle en tendant l'enveloppe à son père. Tu peux la lire parce que je ne vais pas réussir à te raconter quoi que ce soit.

Son père prit l'enveloppe et lut la lettre tandis que Kyle se prenait la tête dans les mains. Au moment où son père achevait sa lecture, il se leva pour faire face à la fenêtre et Terry vit une froide détermination dans son regard quand il se tourna vers lui.

*****

Le lendemain, Kyle reprenait contact avec Pascal Lechamp, déterminé à agir pour aider ce qui s'appelait désormais la France Libre. Il agirait pour que la France puisse reconquérir son territoire.

*****

Acton, Californie le 4 juillet 1940
Ambre était d'humeur joyeuse en cette fin d'après-midi. Grâce à Alexandra et Albert, la fête organisée au ranch battait son plein et tout le monde semblait heureux, même si l'absence de ses parents et de ses frères ainés avait été regrettée par tous.

Elle avait reçu une lettre de sa mère la veille, lui annonçant qu'à leur arrivée à Londres ils avaient été accueillis par Kyle qui semblait en pleine forme. Quant à Ryan, il était toujours en formation et il devait les rejoindre pour une permission quelques jours plus tard.
Ils lui manquaient tous mais elle était heureuse d'être ici. Elle chercha Tate Sullivan du regard, il s'était occupé du barbecue avec d'autres cow-boys du ranch et n'avait pas eu une minute à lui de toute la journée. Mais pour l'instant, il semblait avoir disparu.
Elle l'aperçut finalement assis devant l'un des bâtiments en train de manger un sandwich. Elle s'approcha de lui et s'assit à ses côtés sans un mot.
  • Je voulais vous remercier, vous avez été très serviable, aujourd'hui et vous n'avez pas arrêté une minute... enfin, merci, dit-elle finalement alors qu'il finissait son sandwich.
  • Je n'étais pas seul à travailler. Et vous aussi, vous avez été occupée, dit-il finalement.

Ambre sourit en pensant qu'il était une fois de plus embarrassé par ses compliments. Il lui répondait toujours de manière laconique et sur un ton presque bourru.
  • J'espère que vous restez avec nous pour le feu d'artifices et le bal, demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulait douce et neutre.
  • Michael m'a demandé de rester jusqu'à la fin, il veut être sûr que les gars se tiennent bien. Excusez-moi, Ambre, mais je dois d'ailleurs aller les aider.
  • Tate ? demanda-t-elle alors qu'il se levait.
  • Oui ?
  • Je... non, rien. Excusez-moi, bredouilla-t-elle en se levant à son tour.

Il l'aida à se mettre debout et le simple contact de ses doigts sur son bras la fit frissonner. Elle leva les yeux vers lui et leurs regards restèrent rivés l'un à l'autre pendant quelques instants.
  • A plus tard ! dit-il brusquement avant de s'éloigner.

Elle le regarda s'éloigner en soupirant. Elle était amoureuse de lui depuis quelques temps déjà mais leur relation n'évoluait pas. Il faisait de son mieux pour l'éviter ou ne jamais se trouver seul avec elle. Il était toujours aussi distant, aussi bourru et pourtant, elle était sûre qu'elle ne lui était pas totalement indifférente. Ambre repensa à sa mère, qui lui avait demandé d'être patiente, lui répétant combien l'amour pouvait parfois emprunter des chemins tortueux.

"Je sais bien, maman, pensa-t-elle. Je sais bien que l'amour se construit avec du temps, de la patience et de la confiance. Mais je rêve sans arrêt de lui, j'ai envie de passer du temps avec lui..."

  • Tu rêves, ma grande chérie ? demanda la voix familière d'Albert qui s'était approché d'elle sans même qu'elle s'en aperçoive.
  • Je pensais à maman, murmura-t-elle doucement. Elle me manque et papa aussi, mais en fait, ils me manquent tous, Albert.
  • Tes parents reviendront vite, tu sais, et puis Richard et Éléonore arrivent demain soir, non ?
  • Ou après-demain. Au matin, si j'ai bien compris.
  • Tu me réserves une danse tout à l'heure ? demanda Albert avec un sourire.
  • Une dizaine, si tu veux, personne ne m'a réservé de danse pour l'instant !
  • Parce qu'ils ne doivent pas oser, répondit-il avec un clin d'œil. Allez, viens, on va rejoindre les autres et profiter du feu d'artifice, ça te dit ?
  • Je te suis, dit-elle en partant avec lui.

Elle ne vit pas que des yeux aux reflets d'acier la suivaient et l'observaient. Tate soupira en la voyant secouer ses longs cheveux bruns en riant et il retourna à son travail, il ne devait pas et ne pouvait pas laisser cette fille au regard si étrange et si particulier envahir autant son esprit.

Les feux d'artifice enchantèrent tous les convives, petits et grands et pendant que les plus jeunes partaient se coucher, tout le monde se retrouva dans l'immense grange où avait été installée une piste de danse. Les couples s'égayèrent joyeusement sur la piste tandis que l'orchestre jouait des airs à la mode.

Tate observait tout ce petit monde depuis un coin du bar improvisé, s'attachant à surveiller la conduite de ses hommes comme le lui avait demandé Michael. Ce dernier lui avait laissé sous-entendre quelques jours plus tôt que la patronne envisageait de lui confier un poste avec plus de responsabilités et il était impatient de savoir de quoi il s'agissait.
  • Vous n'avez pas dansé une seule fois ce soir, dit Ambre derrière lui en le faisant presque sursauter.
  • Vous êtes chargée de me surveiller ? répondit-il aussitôt presque agressivement.
  • Non, répondit-elle en souriant. Ne soyez pas autant sur la défensive, Tate, ce n'était qu'une constatation, pas un reproche. Vous devriez essayer de vous détendre un peu, tout se passe à merveille et personne ne vous reprochera de vous amuser et de danser, vous aussi. Allez, venez...
  • Non, Ambre. Je ne peux pas vous inviter à danser, dit-il sourdement.
  • Bien sûr que si, vous pouvez, répondit-elle simplement. Vous pouvez mais vous ne le voulez pas, ce qui est tout-à-fait différent. Et vous ne le voulez pas pour de stupides prétextes qui pourraient entacher votre réputation ou saper votre autorité. Du moins, le croyez-vous. Je ne suis pas totalement stupide, Tate, termina-t-elle en se dirigeant vers la sortie.

En arrivant dehors, Ambre inspira profondément en fermant les yeux. L'air était doux tandis que la chaleur à l'intérieur de la grange était de plus en plus étouffante.
  • Vous vous trompez, Ambre, dit la voix de Tate derrière elle. Je voudrais vous inviter mais je ne le peux pas. Et non l'inverse. Je travaille pour vos parents et vous êtes encore une très jeune fille.

Elle se tourna doucement vers lui et plongea dans son regard aux reflets d'argent.
  • Et si je vous disais que je me sens blessée, voire insultée par votre refus de m'inviter à danser ?
  • Et si je vous répondais que je vous respecte trop pour commettre un acte qui serait considéré comme inconvenant et déplacé vis à vis de vous et de vos parents. Question de moralité.

Elle haussa les épaules et se détourna rageusement pour se diriger vers les écuries. Tate la regarda s'éloigner avant de se décider à la rattraper. Il la rejoint à l'entrée des écuries et la saisit par le bras pour l'obliger à se tourner vers lui. Elle le foudroyait du regard mais il sentit qu'elle avait les nerfs à fleur de peau, comme souvent ces derniers temps.
  • Ambre, écoutez-moi... Je ne voulais pas vous blesser mais je ne suis qu'un employé ici, vous êtes propriétaire de...
  • Non, je ne suis propriétaire de rien du tout, ce sont mes parents ! Et vous n'êtes pas mon employé !
  • Ambre, s'il vous plait... Je ne voudrais pas que nos relations se compliquent...
  • Que me voulez-vous alors ? demanda-t-elle sur un ton empreint de colère en se rapprochant de lui. C'est vous qui compliquez tout, Tate. Je ne comprends rien, vos yeux me disent une chose que vous vous empressez de contredire dès que vous me parlez. Je n'y comprends rien, je ne vous comprends pas, Tate. Vous êtes imprévisible et...

Tandis qu'elle s'exprimait avec véhémence, il vit des larmes s'échapper de ses yeux. Il ne résista pas à l'instinct de protection qu'elle déclencha en lui.
Il l'attira contre lui et, sans lui laisser le temps de finir sa phrase, il écrasa ses lèvres sur les siennes dans un baiser possessif qui la laissa sans défenses. Ambre sentit son cœur bondir dans sa poitrine, elle s'accrocha désespérément à lui et répondit à son baiser avec ardeur. Il la relâcha brusquement et elle manqua perdre l'équilibre, se rattrapant avec justesse au mur à sa droite.
Il avait reculé de quelques pas mais ne la quittait pas des yeux. Ils étaient tous les deux essoufflés mais Tate tourna les talons avant qu'elle n'ait eu le temps de lui dire un mot.
Ambre s'élança à sa poursuite et le rattrapa dans la cour où elle se planta devant lui pour l'obliger à lui faire face et à la regarder. Son regard la brûla mais elle ne pouvait plus retenir le flot qu'il avait déclenché.
  • Tate, tu ne peux pas faire ça, dit-elle en le tutoyant pour la première fois. Tu ne peux pas me laisser tomber amoureuse de toi, m'embrasser comme tu viens de le faire et te détourner sans une parole. C'est... Tu ne peux pas faire ça !

Elle était toujours aussi essoufflée et elle sentait ses nerfs prêts à la lâcher pour de bon mais il la regardait toujours sans prononcer un mot.
Finalement, il lui prit la main et l'entraîna vers la sellerie où il la fit entrer avec sa clé, elle le suivit dans le salon et il la fit s'asseoir sur le canapé où il prit place à ses côtés sans lui lâcher la main.
  • Ambre, je... je suis désolé pour ce qui vient de se passer, dit-il doucement. Je me suis comporté comme un goujat et je vous prie de m'en excuser.
  • Alors on en revient au vouvoiement, le coupa-t-elle. Pourquoi, Tate ? Pourquoi une telle douche froide après m'avoir enflammé l'esprit et les sens ?
  • Pour éteindre le feu, justement, dit-il en caressant sa main. Ambre, tu as seulement seize ans alors que j'en ai vingt-trois. Tu es une jeune fille magnifique et extrêmement séduisante mais compte tenu de ta jeunesse, je ne peux pas faire ça, tu comprends ? Je ne peux pas t'embrasser, te séduire... je n'en ai pas le droit, par respect pour toi, pour tes parents et... même si c'est pour moi la dernière de toutes les raisons, je ne veux pas non plus perdre mon travail ici.
    Ambre, tu es incroyablement attirante à mes yeux mais dans quelques semaines tu entres à l'université et c'est une nouvelle vie qui t'attend. Tu vas changer, évoluer, rencontrer de nouvelles personnes et tu seras loin d'ici la plus grande partie de l'année. Ta vie va prendre un autre tournant et je ne suis pas persuadé que t'amouracher d'un petit cow-boy minable, inculte et sans avenir puisse t'aider à prendre ton envol... Et pour toutes ces raisons, parmi d'autres, je ne peux pas me permettre non plus de tomber amoureux de toi.

Elle ne disait pas un mot mais elle l'avait écouté. Elle sentait les larmes prêtes à couler de nouveau. Si elle comprenait ses arguments, elle ne pouvait accepter la situation. Son seul réconfort était sa main qui tenait toujours la sienne, et qui la caressait presque imperceptiblement. Elle ressentait ce contact comme une brûlure et elle s'y accrochait comme à un radeau de sauvetage.
  • D'abord tu n'es pas minable, ni inculte et encore moins sans avenir mais... Et si c'était trop tard, si j'étais déjà tombée amoureuse de toi, moi. Je dois oublier mes sentiments ? Je dois oublier aussi que tu m'as embrassée et que tu ne semblais pas si indifférent ?
  • Ambre, dit-il après un silence, tu ne m'es absolument pas indifférente, au contraire... mais nous ne pouvons pas laisser s'épanouir de tels sentiments. Pas ici, ni maintenant... Vis ta vie, Ambre, apprends, grandis et quand tu seras de retour ici, tu verras sûrement les choses différemment. Et tu auras tôt fait d'oublier cette histoire.
  • Et si ça n'était pas le cas ?
  • On verra le moment venu, dit-il en soupirant après lui avoir lâché la main.

Elle le regarda passer la main dans ses cheveux d'un air préoccupé.
  • Tate, embrasse-moi... embrasse-moi une dernière fois.

Il la regarda à nouveau et soupira doucement.
  • Allons rejoindre les autres, dit-il en se levant avant de se tourner vers elle en lui tendant la main.

Elle prit la main qu'il lui tendait, se leva et le poussa contre la porte en se collant à lui. Déséquilibré, il posa les mains sur sa taille et elle entoura son cou de ses bras.
  • Je t'ai demandé quelque chose, dit-elle d'une voix suave. C'est oui ou c'est non ?
  • Ambre... je...
  • Embrasse-moi, Tate, murmura-t-elle avec douceur. Une dernière fois.
  • Une dernière fois ? lui dit-il doucement.
  • Une dernière fois avant que je ne parte pour l'université.

Il caressa son visage avec douceur avant de poser son front contre le sien.
  • C'est infernal, murmura-t-il. Tu es infernale, Ambre. Tu me rends complètement... complètement fou. Toi et tes yeux aux couleurs de l'automne...

Il l'embrassa très doucement cette fois, prenant le temps de caresser sa bouche avec la sienne, profitant de chaque seconde de plaisir qu'elle lui offrait. Elle avait les lèvres chaudes et humides et il les embrassa tour à tour en prenant son temps. Quand elle entrouvrit la bouche, il ne résista pas à chercher sa langue avec la sienne, pour la caresser, la goûter lentement et longuement.
Tate ne reprit conscience qu'en l'entendant gémir dans ses bras, il relâcha aussitôt sa bouche et la serra contre lui, enfouissant son visage dans ses boucles brunes.
  • Il faut qu'on rejoigne les autres, maintenant. Je n'ai pas le droit de continuer, Ambre.
  • Pourquoi ? chuchota-t-elle en se serrant contre lui.
  • Parce que ! répondit-il en riant. Parce que je ne vais pas réussir à conserver mon sang-froid et parce que je ne vais pas réussir à me comporter de manière honorable si tu continues à m'embrasser comme ça. Parce que tu es le genre de fille qu'on traite avec respect et parce que je tiens à toi.
  • Tu tiens à moi, alors ? demanda-t-elle d'une petite voix en levant les yeux vers lui.
  • A ton avis ? Tu crois vraiment que je t'aurais embrassée comme ça, sinon ?
  • Tate... je n'oublierai jamais ce baiser, chuchota-t-elle avec une candeur bouleversante.
  • Tu l'oublieras, princesse. Mais ça n'est pas très grave.
  • Non !

Il la regarda en silence. Ambre était têtue et il n'aurait pas gain de cause avec elle. Pas ce soir-là.

"Si, tu m'oublieras, ma princesse. Et je sais déjà que je vais le regretter. Tu es belle, généreuse et innocente et je vais avoir un mal fou à cesser de penser à toi. Tu m'obsèdes et tu as éveillé des sentiments interdits en moi. Je dois t'oublier, te laisser partir et t'oublier, il le faut. Et puis tu es jeune et inexpérimentée, beaucoup trop jeune pour moi. Pour tout ça et pour tout ce désir fou que tu éveilles en moi, je dois m'efforcer de ne plus penser à toi."

Ils se sépara d'elle à regrets et ils sortirent de la sellerie sans un mot. Elle le regarda fermer la porte et il arrêta son mouvement en se tournant face à elle.
  • Tu n'as pas froid ? lui demanda-t-il en la voyant frissonner légèrement.
  • Froid, non, répondit-elle en souriant avant de lui jeter un regard appuyé qu'il préféra ignorer.
  • Allons-y, dit-il en prenant la direction de la grange tout en l'entrainant par la main.

Il ne la relâcha qu'en arrivant près de la grange, craignant qu'on ne les voie ensemble.

*****

Londres, le 29 juillet 1940
Quand il rentra au manoir, ce soir-là, Kyle fut immédiatement accueilli par sa mère.
  • Bonjour, mon grand. Comment te sens-tu ?
  • Bien, maman, répondit-il intrigué par son air de conspiratrice. Tu me caches quelque chose ou bien tu as quelque chose à me dire ?
  • Ce n'est pas Juliette mais tu as un visiteur... un de tes amis est arrivé de Paris cet après-midi. Il est avec ton père dans la bibliothèque.
  • Un de mes amis ? demanda Kyle. Quel est son nom, maman ? C'est Kosta ?
  • Comment s'est passé ta journée, mon chéri ? demanda-t-elle en l'entraînant dans le salon.
  • Elle était très ennuyeuse, maman. Bon sang de bonsoir, tu vas me dire qui est là ?
  • Tu verras toi-même, dit-elle en ouvrant la porte du salon avec un sourire mystérieux.

En grande conversation avec son père, Kyle découvrit son ami István qui lui parut très fatigué et amaigri.
  • Kosta ! s'exclama Kyle en se précipitant vers son ami.
  • Végül maga a barátom !1 Tu avais raison de venir ici, tu sais...

Terry regarda avec plaisir les deux garçons qui semblaient partager une réelle et profonde amitié. Candy l'avait rejoint sur le canapé et il passa un bras autour de ses épaules.
István Kosztolányi était un jeune homme aux manières élégantes parlant avec un discret accent. Son profil acéré, ses yeux et ses cheveux d'un noir de jais accentuaient son charme slave si particulier.

  • Assieds-toi, Kosta, dit Kyle à son ami. Je vois que mon père t'a servi un scotch mais si tu préfères, on a aussi de la vodka.
  • C'est parfait ainsi, lui répondit-il avec un sourire. D'ailleurs, il est exceptionnel, ce scotch...
  • Raconte-moi, dit aussitôt Kyle. Comment es-tu arrivé jusqu'ici et que fait Miska ?
  • J'ai pris un bateau à Marseille, tout simplement. Quand à Miska, il a préféré rester à Paris pour l'instant et il fait des photos. Bon... il ne développe pas grand chose et ne vend rien mais il stocke ses films. Je lui ai dit que c'était dangereux mais tu le connais ! Il m'a donné quelques rouleaux pour que nous essayions de faire publier quelque chose mais il faudra le faire sous un pseudonyme.
    Pour le reste, il n'a pas trop de problèmes dans ses déplacements, sa mère était allemande, c'est une langue qu'il parle parfaitement et il a le profil de l'aryen parfait... Pour moi, c'est un peu plus compliqué, d'autant que ma mère était juive. Il vit dans mon appartement à Paris et il fait ce qu'il peut pour bouffer en se vendant comme interprète.
    Mais parlons peu, parlons bien, Miska pense qu'il pourrait servir d'agence photographique infiltrée en quelque sorte. Maintenant, c'est une idée lancée comme une bouteille à la mer. Nous n'avons même pas réfléchi au moyen de mettre cela en place. Quant à savoir comment échanger nos infos et recevoir ses rouleaux et bien, ça reste aussi un grand point d'interrogation.
    Mais toi, dis moi... ton père me disait que tu ne te tournais pas les pouces même si tu restais très évasif sur tes activités actuelles.
  • Je travaille avec Bourdan. C'est Lechamp qui m'a contacté et... et bien on fait le même travail qu'à Paris mais... l'utilisation de nos photos est quelque peu différente. A la limite de la propagande parfois... L'ambition première étant de pouvoir communiquer avec le continent, nous savons que des noyaux de résistance se créent par ci, par là... et nous souhaitons pouvoir diffuser ou aider à diffuser des journaux clandestins, des tracts d'information...
    Nous savons tous comment les nazis contrôlent l'information et nous savons aussi que Vichy collabore largement... l'idée est donc d'informer les français, de leur donner un autre point de vue...
    Tu viendras avec moi demain, et tu jugeras par toi-même, cela te va ? Et puis, on développera vos rouleaux parce que j'imagine que tu as les tiens aussi ?
  • Oui, d'ailleurs... la pellicule est de plus en plus difficile à trouver. On a bien organisé quelques petites razzias de nuit avec Miska mais les stocks ne sont pas inépuisables, loin s'en faut.
  • Je m'en doute... soupira Kyle. Kosta, je... je voulais te demander...
  • Non, Kyle. Nous ne l'avons pas revue depuis ton départ. Nous n'avons aucune nouvelle non plus.
  • J'ai reçu une lettre, en fait. Elle est partie pour la Suisse avec ses amis, elle doit essayer de rejoindre Londres mais... tout était hypothétique et très vague.
  • Ne sois pas si inquiet, Kyle. Juliette n'est pas n'importe qui et... elle est tout sauf dénuée de ressources, ajouta István avec un sourire complice. Allez... Egészségére !2
  • Egészségére Kosta ! A nos amis !
  • A nos amis !

Les deux garçons trinquèrent et Kyle se tourna vers ses parents.
  • Kosta, je te présente officiellement mes parents. Comme tu as du le constater, ce sont des gens très bien. Papa, Maman, je vous présente István Kosztolányi. Ce jeune hongrois est devenu mon meilleur ami et mon frère depuis notre séjour en Espagne et j'aimerais que vous le considériez un peu comme un fils. Qui plus est, maman, vous avez des points communs tous les deux : vous avez grandi dans un orphelinat catholique et il n'a pas échappé non plus au pensionnat.

Candy se leva et s'approcha du jeune hongrois qui s'était levé à son tour. Elle prit les mains du jeune homme en souriant.
  • Bienvenue dans la famille, István, dit-elle simplement. Maintenant baissez-vous que je puisse vous embrasser. J'imagine que c'est vous qui avez sauvé la vie de mon fils à Jarama.
  • Il a surtout sauvé la mienne, répondit István, ému par l'étreinte chaleureuse et maternelle de Candy.
  • Peu importe, dit-elle en souriant. Vous serez toujours le bienvenu chez nous.

*****

Plus tard dans la soirée, István et Kyle sirotèrent une vodka autour d'une partie de billard.
  • Ça me fait mal d'être ici à me détendre en ne sachant pas vraiment ce qui se passe de l'autre côté de la Manche et sans rien pouvoir faire, dit soudainement Kyle.

István le regarda sans un mot. Ils s'étaient rencontrés dans les tranchées de Jarama durant la bataille de Madrid en 1937. Ils avaient naturellement pris parti pour la cause antifasciste et c'est dans les ruines de Guernica qu'ils retrouvèrent Miska, le comparse de Kosta. Ils quittèrent tous les trois l'Espagne un peu avant Noël, après que les républicains aient repris Teruel aux franquistes.
Il n'étaient retournés en Espagne que pour couvrir la chute de Barcelone au début de 1939. Mais ils étaient toujours restés en contact étroit, travaillant ensemble depuis la France et voyageant dans toute l'Europe au rythme de l'actualité. Trois années avaient passé mais leur amitié n'avait fait que se renforcer au fil du temps et ils partageaient des convictions et un idéal qui les rassemblaient à nouveau aujourd'hui.
  • Ça n'est pas plus facile à Paris, Kyle. Il faut que les choses s'organisent, des groupes d'opposants aux nazis et à l'occupation se forment mais ils se cachent. Rien n'est simple, vraiment... On se sent tout aussi impuissant de l'autre côté de la Manche. Les rues sont vides et si certains se réjouissent et souhaitent la bienvenue aux allemands, ce n'est pas non plus une généralité.
    Beaucoup semblent faire confiance à Pétain, quant aux autres... ils piaffent d'impatience et sont rongés par un sentiment d'inutilité, tout comme toi.
  • Il faut faire quelque chose mais je ne sais pas par quoi commencer, dit doucement Kyle. Ce que je fais ici n'est pas rien mais je reste sur ma faim... C'est si différent de ce que nous avons connu en Espagne. On est dans le flou, dans le noir... c'est comme si le combat devait forcément se mener dans l'ombre, dans le silence. De toute façon, cette guerre a commencé et s'est terminée bizarrement. A Jarama, nous avons assisté à une guerre de tranchées... ce qui se passe en France est si différent.
  • Laissons les choses s'installer, Kyle. C'est difficile à supporter mais nous n'avons pas le choix. On fera tout ce qu'on pourra et je suis sûr qu'on trouvera un moyen pour faire quelque chose. Allez, joue !

István remporta aisément la première partie et ils plaisantèrent au sujet des nombreuses conquêtes qu'István avait laissées en France.
  • Je te rappelle, disait-il à Kyle, que je ne leur fais jamais de promesses et que je ne mens jamais sur mes intentions. Et je les traite comme des princesses. D'ailleurs, aucune d'entre elles n'est jamais venue se plaindre, que je sache.
    A propos, ta mère est vraiment une femme délicieuse. Si je l'avais croisée seule dans une soirée, je dois bien t'avouer que j'aurais tout fait pour la séduire ! dit-il avec un clin d'œil.
  • Je ne trouve pas ça particulièrement drôle, Kosta ! De toute façon, mon père n'est jamais très loin et elle ne t'aurait même pas regardé.

István éclata de rire à la remarque de Kyle.
  • Touché ! dit-il. Elle a l'air très amoureuse de ton père, effectivement. Et lui aussi. Pour être honnête, avant de les rencontrer, je ne croyais pas qu'un couple puisse toujours être aussi complice après tant d'années de mariage.
  • Je te l'avais pourtant déjà dit.
  • C'est vrai mais je n'y croyais pas. Encore que... ils pourraient simplement être l'exception qui confirme la règle.

Kyle eut un sourire énigmatique pour son ami.
  • J'avoue, dit-il... j'avoue que leur relation est toujours un mystère pour moi. Quand ils se sont rencontrés, il n'avaient pas quinze ans. Ils sont tombés amoureux, se sont perdus de vue puis retrouvés en plein conflit mondial.
    Ils ont connu des épreuves séparément, puis ensemble et tu vois le résultat aujourd'hui. Et c'est comme ça depuis mon enfance.
    Je ne sais pas s'il existe une recette ou si leur force vient de ce qu'ils sont mais je n'ai toujours pas compris où résidait le secret de leur couple. Je me contente de souhaiter trouver la même chose.
    Je veux être aimé par ma femme comme mon père l'est par ma mère. Je veux aimer une femme comme il l'aime, elle. Viscéralement.
  • Et Juliette ? demanda doucement István.
  • Juliette m'obsède depuis que j'ai fait sa connaissance... Juliette pourrait... Non Juliette est cette femme-là. Je l'aime mais encore faut-il que je la retrouve.
  • Tu la retrouveras, Kyle. Ou bien c'est elle qui le fera, fais-lui confiance. Dès notre première rencontre, j'ai su que personne d'autre que toi n'aurait sa chance avec elle.

*****

Acton, le 14 août 1940
En apercevant les montagnes de San Gabriel, Candy éprouva une bouffée de joie intense, ils étaient de retour chez eux et elle était impatiente de voir ses enfants.
Terry, qui conduisait, lui jeta un regard et s'aperçut qu'un immense sourire éclairait son visage. Il lui prit la main qu'il serra fort avant de la porter à ses lèvres pour l'embrasser.
  • Tu es heureuse de rentrer ? murmura-t-il en souriant.
  • Oui, Terry. Je me sens bien chez nous, au ranch. Tu sais, j'ai adoré notre vie à New-York et j'adore notre maison là-bas. Elle est tellement importante pour moi. Tu l'as choisie pour nous et j'ai l'impression d'être vraiment devenue ta femme là-bas... on partageait enfin un quotidien et c'était tout simplement merveilleux. C'est aussi dans cette maison que sont nés presque tous nos enfants et même les jumeaux y ont passé leurs toutes premières années.
    Mais quand nous sommes arrivés à Los Angeles et que tu nous as trouvé ce ranch à Acton, j'ai su que je m'y plairais au moins autant. J'aime cet endroit, ces collines et j'aime la vie que nous y avons toi et moi. C'est très différent de New-York mais... je suis désormais certaine que ta seule présence à mes côtés suffit à mon bonheur, peu importe l'endroit. Au fait, je t'ai dit que j'adorais vieillir avec toi ? termina-t-elle avec un merveilleux sourire.

Il la regarda et arrêta la voiture sur le bord de la route avant de se pencher vers elle pour l'embrasser. Il prit tout son temps, savourant chaque seconde, chaque geste, chaque caresse qu'ils échangeaient.
  • Je te l'ai déjà dit des millions de fois, chuchota-t-il mais il n'y aura jamais assez de mots pour te dire tout l'amour que j'éprouve pour toi, ni pour te remercier du bonheur que tu m'offres chaque jour depuis que tu es devenue ma femme. Je t'aime Candy, je t'aime comme un fou.

Il l'embrassa encore une fois, sans lui laisser le temps de répondre avant de se redresser pour redémarrer la voiture, reprenant la route qui les menait chez eux.
  • Tu n'es pas trop malheureuse que Kyle et Ryan soient restés en Europe ? demanda-t-il doucement.
  • Je suis heureuse qu'ils vivent leur vie, ce sont des hommes maintenant et ils sont beaux, bien dans leur peau et ils suivent leur voie et je pense que c'est très bien qu'il en soit ainsi. Mais la mère en moi crève de trouille à chaque instant et meurt d'envie de rassembler ses "petits" autour d'elle. Je voudrais leur éviter toute peine, toute difficulté. Mais je ne peux pas les empêcher de vivre sous prétexte que je les aime trop. Même si cette guerre me terrifie.
  • Deviendrais-tu raisonnable, mon ange ?
  • Absolument pas mais je suis bien obligée de faire avec... ils ne m'ont pas laissé le choix, non plus.

Terry éclata de rire en l'écoutant et il prit sa main qu'il serra fort.
  • Mon ange, tu as toujours su faire les bons choix pour rendre heureux les gens que tu aimes, quitte à en souffrir toi-même. Mais tu n'hésites jamais longtemps et... parfois, je me suis demandé si cette immense qualité résisterait à ton amour de maman. J'ai ma réponse aujourd'hui et je suis très fier de toi, ma chérie. Je sais que c'est difficile, pour moi aussi d'ailleurs.

Elle n'avait pas lâché sa main et posa la tête sur son épaule, se blottissant contre lui. Quelques minutes plus tard, ils atteignaient les portes de leur propriété qui s'étendait sur plusieurs centaines d'hectares.
En s'installant là-bas, Candy avait acheté, sur les conseils d'Alexandra, des pur-sang espagnols dont elle voulait faire la surprise à son mari. Quelques mois plus tard, elle prenait la décision de monter leur propre élevage. Elle travaillait encore pour la Croix-Rouge ainsi que pour un petit hôpital proche de leur domicile trois journées par semaine. Le reste de son temps était consacré au ranch et aux enfants.
Lorsque Terry arrêta le moteur devant la maison, ils virent Serena et Jeffrey se précipiter vers eux, Éléonore, Ambre et Richard les suivirent bientôt. Les retrouvailles se déroulèrent dans la tendresse et la joie, au grand bonheur de tous.
Terry prit le temps d'en savourer chaque instant. Ses parents étaient mariés depuis plusieurs années maintenant, ils étaient sereins et son père ne lui avait jamais paru aussi détendu et heureux. Ambre devenait une jeune femme délicieuse, elle avait le caractère impétueux de sa mère et était aussi tyrannique que lui mais elle était tout autant discrète, secrète, rêveuse et solitaire.
Quant aux jumeaux, ils partageaient une véritable complicité qui étonnait toujours leur entourage. Malgré leurs différences, ils avaient un caractère complémentaire et formaient une entité à part entière au sein même de la famille. Candy virevoltait au milieu du petit groupe, toute à sa joie des retrouvailles et elle débordait d'attentions distribuant à tous les cadeaux qu'elle leur avait rapporté d'Europe.
Terry vint s'asseoir près d'Ambre qui semblait plus pensive que jamais et il passa le bras autour de ses épaules sans prononcer un mot. Elle se blottit contre son père et leva les yeux vers lui en souriant. Il embrassa son front et resserra son étreinte autour d'elle, sans qu'un seul mot ne soit prononcé.

*****

Le lendemain, Terry se réveilla très tôt, encore perturbé par le décalage horaire et il décidé d'aller faire une grande ballade à cheval dans la propriété. Il préparait son matériel dans la sellerie quand il fut rejoint par Tate Sullivan.
  • Bonjour, dit Terry en souriant. Vous êtes bien matinal.
  • Bonjour, répondit Tate. Et je ne suis pas si matinal que ça, vous savez, cela fait aussi partie de mon travail de veiller au bien-être des chevaux.
  • Cela vous tenterait de m'accompagner en ballade ? demanda Terry.
  • Je... j'aimerais vous parler avant, monsieur Grandchester, bafouilla Tate, c'est... c'est important.
  • Je vous écoute, Tate, répondit Terry en le regardant attentivement. Venez, allons nous asseoir au salon, il y a du café chaud.

Les deux hommes s'installèrent dans le salon après s'être servi un café. Terry était nonchalamment installé face au jeune homme et attendait qu'il commence.

Tate prit une profonde inspiration et le regarda droit dans les yeux.
  • Monsieur Grandchester, dit Tate, il y a quelque chose qu'il faut que je vous dise et je préfère que vous l'appreniez par moi. Je... je... j'ai...
  • C'est à propos d'Ambre, n'est-ce pas ? demanda doucement Terry. Je crois savoir qu'elle est très attachée à vous et je la connais... quand elle a décidé quelque chose, il est très difficile de lui faire changer d'avis, alors j'imagine qu'elle ne doit pas vous rendre la vie facile.

Tate avait été surpris, il s'attendait à plus d'hostilité de la part du père de la jeune fille.
  • Oui, c'est bien à propos d'Ambre, vous avez deviné, dit le jeune homme en laissant son regard errer rêveusement dans la pièce. Je... nous nous sommes embrassés et... plusieurs fois mais je... je peux vous promettre que je ne lui ai pas manqué de respect et que je n'ai rien fait qui la compromette.
    Je comprendrai très bien que vous n'admettiez pas cela et je suis prêt à vous présenter ma démission si vous souhaitez que...
  • Stop ! le coupa Terry. Tate, écoutez, vous faites très bien votre travail et ni ma femme, ni moi ne souhaitons que vous quittiez le ranch, bien au contraire. Et le fait que vous ayez embrassé ma fille ne changera rien à cela, mais...
  • Excusez-moi, le coupa Tate à son tour, je tiens à ce que vous sachiez que je ne l'encourage pas. Je veux dire que... j'ai vingt-trois ans, monsieur, et elle va seulement en avoir seize.
    Elle part pour l'université en septembre et je pense qu'une fois là-bas, elle évoluera, changera et c'est une chance pour elle de pouvoir étudier et... enfin... il faut qu'elle y aille et cela pourrait être une bonne chose que je parte en congés jusqu'en septembre, au moins jusqu'à son départ, je...
  • Tate, calmez-vous et écoutez-moi, voulez-vous ? dit Terry sérieusement. J'ai plusieurs choses à vous dire et ça va prendre un peu de temps. Il me paraît évident que vous tenez à elle mais je ne tiens pas à ce que vous abandonniez votre travail pour ça. A moins que vous ne le souhaitiez vraiment ou que vous ayez d'autres projets. A part ça, je sais parfaitement à quel point il est difficile de résister à Ambre quand elle a décidé quelque chose alors laissez le temps passer et vous verrez bien comment les choses évoluent entre vous.
    Comme vous l'avez souligné, elle va avoir seize ans et elle part pour l'université dans trois semaines. Ce n'est pas très long même si je sais à quel point Ambre peut être têtue. Je suis sûr que vous pouvez lui tenir tête trois semaines. Et si vous ne le faites pas, je vous promets de vous étrangler !
    Quant à ma fille... elle est encore jeune mais je sais aussi que l'université n'est pas forcément ce qu'il lui faut ou ce qu'elle souhaite pour elle-même, ni ce qui pourrait lui convenir d'ailleurs. Mais c'est à elle qu'il appartient de le comprendre et de le décider.
    Vous savez qu'elle est une très bonne cavalière mais surtout, elle aime les chevaux, elle les comprend et parfois j'ai même l'impression qu'elle communique avec eux. Le travail qu'elle fait avec Calea a donné des résultats excellents qui ont permis de faire considérablement fructifier l'élevage mais elle ne s'en est même pas rendue compte. Et il en va de même avec tous les poulains qu'elle a dressés. Je pense qu'Ambre est faite pour travailler auprès des chevaux mais elle ne le sait pas encore. Peut-être le découvrira-t-elle à l'université mais elle finira par s'en apercevoir et, tout comme je l'ai fait avec ses frères, je l'encouragerai dans la voie qu'elle se choisira. Et quand elle aura fait son choix, rien ne l'arrêtera.
    Pour ce qui vous concerne, je crois qu'elle est amoureuse de vous, mais elle ne se doute pas encore non plus de tout ce que cela implique. Je ne m'en doutais pas non plus à son âge mais ça ne m'a pas empêché d'aimer sa mère à en perdre la raison.
    Quant à vous, permettez-moi un conseil : ne forcez pas l'amour mais ne le fuyez pas non plus, laissez lui le temps d'éclore. Ne fermez pas toutes les portes pour le seul prétexte d'une différence d'âge entre vous deux. Vous n'êtes pas beaucoup plus vieux qu'elle mais vous êtes plus mûr, et... d'après ce que vous venez de me dire, je devine que vous faites au mieux pour elle et non pour vous, et je vous en remercie. Mais... Tate... Si plus tard... et j'insiste sur le "plus tard" ! Si vous vous aperceviez que la situation n'a pas changé... Si tous les deux vous éprouvez des sentiments l'un pour l'autre, ne lui fermez pas la porte en raison de votre âge ou de vos situations sociales respectives.
    Ni ma femme ni moi n'avons grandi dans le même milieu. Avant d'être adoptée par la famille André, mon épouse a grandi dans un orphelinat et elle ne s'en cache absolument pas. Quant à moi, j'ai fait le désespoir de mon père en choisissant de devenir acteur, même si les choses se sont arrangées aujourd'hui. Nos enfants ont reçu une éducation des plus simples, ils ont appris à juger les êtres sur leurs qualités et non sur leur origine sociale. Enfin... tout ça pour vous dire que... restez ouvert, Tate, restez ouvert à toutes les opportunités que la vie met sur votre chemin...
    Et maintenant, si une ballade à cheval vous tente toujours, je serai ravi que vous m'accompagniez.
  • Je... merci, monsieur, dit simplement Tate encore pensif après le discours de Terry. Je vous accompagne volontiers.

*****

Terry avait laissé un mot à Candy sur sa table de nuit, lui disant qu'il l'aimait et qu'il était parti faire une promenade à cheval. Elle le vit en ouvrant les yeux et sourit en lisant les mots tendres qui concluaient la lettre de son mari.
Alors qu'elle préparait le petit-déjeuner, elle fut rejointe par Ambre qui se serra contre elle dans une tendre étreinte qui remua le cœur de Candy.
  • Bonjour ma chérie, murmura sa mère. C'est bon de t'avoir contre moi, tu sais ? Ça faisait vraiment trop longtemps que je n'avais pas été tranquille avec toi, ça me manquait.
  • A moi aussi, maman, je suis vraiment contente que vous soyez rentrés, papa et toi.
  • Tu m'accompagnerais dans mon boudoir, on y serait tranquilles pour déjeuner toutes les deux ? demanda sa mère.
  • J'en ai très envie, oui, répondit Ambre avec un petit sourire.

Ambre prépara un plateau et elles s'installèrent dans le petit bureau de Candy sur le sofa près de la fenêtre. La jeune fille avait le regard perdu sur le paysage et Candy caressa ses cheveux, ramenant une mèche derrière son oreille.
  • Ma chérie, dit doucement Candy, parle-moi. Je sens ta tristesse et c'est dur pour moi. Tu sais, je ne suis peut-être pas très douée mais je n'ai jamais eu de mère et... je me sens désemparée.
  • Maman ! s'écria Ambre en se jetant dans ses bras. Je ne voudrais pas d'une autre mère que toi, tu es ma petite maman et la meilleure du monde.
  • C'est un compliment qui me fait chaud au cœur, ma chérie, répondit Candy en la serrant contre elle. Je t'adore et je suis fière de la jeune femme que tu deviens même si je déteste l'idée que tu partes à l'université. Tout simplement parce que tu vas beaucoup me manquer, ma chérie.
  • J'ai de moins en moins envie d'y aller, maman.
  • Ambre, tu sais que ton père et moi te soutiendrons dans tes choix, tu as le droit de changer d'avis.
  • Pourquoi est-ce que pour moi, ça n'est pas une évidence, comme pour Kyle et Ryan, ou toi et papa ? demanda-t-elle songeuse.
  • C'est différent pour tout le monde, ma chérie et ce n'est jamais aussi simple que ça. Devenir infirmière n'a pas été une évidence tout de suite pour moi. Pendant un temps, j'avais même envisagé de devenir éducatrice à la maison de Pony. Et puis je suis partie étudier en Angleterre. Ce sont mes études et les expériences que j'ai traversées qui m'ont permis de prendre la décision de devenir infirmière. Ça n'a peut-être pas beaucoup surpris mon entourage mais pour moi, les choses ne se sont mises en place que petit à petit. Toi, tu as la possibilité de prendre ton temps pour étudier, choisir et décider ce que tu voudra s faire vraiment plus tard. Profite des opportunités à ta disposition et tu verras que les choses se feront naturellement.
  • Il n'y a pas que ça, maman... je t'avais dit que j'éprouvais des sentiments pour Tate et...

Ambre baissa la tête et Candy sentit son cœur se serrer en voyant la brume de tristesse qui voilait son regard. Elle resserra son étreinte autour de sa fille dont elle embrassa les cheveux.
  • N'aie pas peur de me parler ma chérie, je me doute bien qu'il s'est passé quelque chose mais j'aimerais surtout savoir s'il t'a blessée ou s'il t'a fait du mal.
  • Oh non, maman, il ne m'a fait aucun mal... c'est... le soir du quatre juillet, nous nous sommes embrassés et... depuis il me fuit alors que moi, ça m'obsède et je ne sais plus quoi penser.
  • Est-ce qu'il t'a dit quelque chose, ce soir-là ? demanda doucement Candy en lui caressant les cheveux tout en la gardant serrée contre elle.
  • Il n'a pas arrêté de dire que ce n'était pas bien vis à vis de vous, de moi, que j'étais trop jeune... Il m'a aussi dit que j'allais partir pour l'université et que j'aurais tôt fait d'oublier le petit cowboy minable qu'il est et je ne fais que te répéter ses propres mots... Mais il m'a aussi dit que je ne lui étais pas indifférente et c'est la seule chose dont j'ai envie de me rappeler. De ça et du fait que ses baisers étaient à la fois tendres et passionnés.
  • Et toi ? demanda très doucement sa mère. Si tu réfléchis vraiment à tout ça, que ressens-tu au fond de ton cœur ?
  • C'est très confus, maman. Je sais que j'éprouve des sentiments vraiment forts pour lui... Durant les rares moments que j'ai pu passer avec lui, je me sentais... en paix. Et tant qu'il est question de chevaux, nous nous comprenons parfaitement, il lui arrive même de se détendre et de rire aussi. Mais dès que ça devient plus personnel, il me fuit comme la peste et je me sens désarmée.

Comme sa mère ne répondait pas, Ambre releva la tête pour la regarder. Candy lui adressa un large sourire.
  • Ma pauvre chérie, j'ai l'impression que tu es aussi handicapée que ta pauvre mère pour ce qui est des sentiments. J'ai eu beaucoup de mal moi aussi à accepter les sentiments que ton père me faisait éprouver et c'était très difficile à vivre. Ce que je vais te dire va te paraître insupportable mais il va falloir t'armer de patience, tu y verras plus clair dans quelques temps.
    Pour ce qui est de Tate, ça ne doit pas être facile pour lui non plus. Il évolue dans un monde qui te considère comme intouchable et il a sept ans de plus que toi, ce qui à votre âge est suffisamment important pour que ça l'oblige à y réfléchir à deux fois.
    Et d'après ce que tu m'as dit, j'ai tendance à penser qu'il doit se sentir déchiré entre ce qu'il éprouve pour toi et ce qu'il pense devoir faire. Il faut que tu laisses à vos sentiments le temps d'évoluer et tu verras que les choses se feront naturellement.
    Pars à l'université mais écris-lui, ne lui laisse pas l'opportunité de t'oublier même si je doute sérieusement que cela arrive.
  • Tu le crois vraiment ?
  • Imagine que l'amour est comme la graine d'un arbre mais avant que l'arbre ne donne des fruits il faut beaucoup de patience, de tendresse et justement... beaucoup d'amour.
  • Comme quand je commence à travailler un poulain...
  • Exactement, ma chérie.
  • Oh merci, maman, te parler me fait vraiment du bien, tu sais. J'étais désemparée et je me sens pleine d'espoir, maintenant.
  • Alors tant mieux, ne perds surtout pas espoir, Ambre. Ne perds jamais espoir, la vie nous réserve toujours des surprises.

Ambre se serra de nouveau contre sa mère et elles restèrent ainsi enlacées un long moment, gardant le silence et profitant de ce moment de tendresse partagée.
Elles se retournèrent ensemble en entendant des coups légers frappés à la porte et Ambre vit son père entrer avec un grand sourire aux lèvres. Elle se leva pour se précipiter vers lui.
  • J'imaginais bien que vous étiez cachées ici, dit-il en prenant sa fille dans ses bras. Comment va ma princesse aux yeux d'or ce matin ? lui demanda-t-il avec douceur.
  • Je vais très bien papa maintenant que vous êtes rentrés, minauda-t-elle avec un sourire. Bon, je vais aller m'habiller, je crois qu'il est largement l'heure, dit-elle en souriant à ses parents.

Elle sortit de la pièce tandis que Terry venait s'asseoir sur le canapé près de sa femme qui le regarda approcher en souriant. Elle avait les jambes repliées sous elle et il lui tendit la main pour qu'elle vienne près de lui. Candy ne se fit pas prier et s'approcha de lui en prenant sa main.
  • Tu t'es levé tôt, ce matin, murmura-t-elle en caressant les mèches de cheveux de son mari.
  • Il faut croire que tu supportes mieux que moi les décalages horaires, dit-il doucement. Et puis, ça m'a permis d'aller faire une ballade à cheval au petit matin et j'ai rencontré Tate Sullivan.
  • Terry, dis-moi que tu n'as pas été désagréable ! s'affola Candy.
  • J'ai au contraire eu une conversation très intéressante et très amicale avec lui, dit-il avec un sourire moqueur pour sa femme. Une conversation d'homme à homme.
  • Terry, de quoi avez-vous parlé ? Tu m'inquiètes beaucoup, là.

Il se mit à rire et la prit tendrement dans ses bras.
  • Ça marche toujours avec toi, hein ? dit-il en caressant sa joue. Ne t'inquiète pas, tout s'est bien passé, on en a suffisamment parlé toi et moi, non ? Bon... Alors, figure-toi qu'il m'a d'abord avoué qu'ils s'étaient embrassés avant de me présenter sa démission que j'ai bien entendu refusée.
    Bref, tu avais raison sur toute la ligne, il est amoureux d'elle mais il n'osera rien avant un moment... De toute façon, je l'aurai à l'œil.
    J'espère que tu seras fière de moi, je lui ai recommandé de laisser faire le temps et les choses et je lui ai demandé de ne pas prendre en compte leur différence d'âge ou leurs différences sociales parce que nous n'avions pas éduqué nos enfants ainsi.
  • C'est vrai ? Tu as vraiment fait ça ? demanda-t-elle en passant les bras autour de son cou. Je te l'ai toujours dit, tu es un homme formidable, Terry Grandchester ! Même si tu fais tout ce que tu peux pour le cacher, moi je le sais et c'est suffisant.

Elle l'enjamba et s'assit à califourchon sur lui avant de l'embrasser avec fougue.
  • Candy ! dit-il en riant mais sans toutefois la lâcher. Je te signale que la porte n'est pas fermée à clé.
  • Ça m'est complètement égal, s'exclama-t-elle avec un sourire provocant. Je suis fière de toi, je suis amoureuse de toi et la vie est presque belle !
  • Comment ça presque ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
  • Oui, presque... dit-elle en faisant la moue. Quand Ryan arrêtera de risquer sa vie et que Kyle sera heureux auprès de sa Juliette alors la vie sera vraiment belle.

Il caressa son visage et lui sourit tendrement avant de l'embrasser à en perdre haleine. Les caresses de son mari éveillèrent le désir de la jeune femme qui gémit sourdement avant de se coller un peu plus à lui. Ils sursautèrent en entendant la porte s'ouvrir brusquement et Candy vit Serena et Jeffrey dans l'embrasure de la porte.
  • Oh pardon ! s'exclama Serena en pouffant de rire. Je pensais que tu étais seule, maman.
  • Tes parents ne t'ont jamais appris à frapper aux portes ? s'exclama Terry en retenant un rire devant le visage rougissant de sa femme.
  • Mais on a frappé ! rugit Serena.
  • Maman, Papa, on est désolés ! renchérit Jeff qui pouffait presque autant que sa sœur.
  • Et qu'est-ce que vous lui vouliez à votre mère ? dit Terry en se levant aussitôt après Candy.
  • Et bien, c'est Josefina, elle dit que le repas sera prêt dans une demi-heure et elle voulait savoir si tout le monde serait prêt, répondit Serena, soudain intimidée par son père.
  • Allez lui dire que ce sera parfait, répondit Candy aux jumeaux. Quant à toi, je te conseille d'aller prendre une douche avant le repas, ajouta-t-elle à l'attention de son mari.

Il l'embrassa tendrement et ils partirent tous vaquer à leurs occupations sous le regard attendri de Candy.

*****

Acton, le 28 août 1940
Ambre s'était décidée à aller voir Tate dans son bungalow, ce soir-là. Elle partait pour l'université le lendemain soir et elle voulait à tout prix lui parler avant de partir.
Elle se faufila discrètement hors de la maison et se glissa à travers le terrain jusqu'aux bungalows réservés au personnel du ranch. Celui de Tate était légèrement à l'écart des autres, et elle sentit son cœur battre la chamade en approchant. Un son de guitare s'échappait par la fenêtre entrouverte à peine éclairée par la douce lueur d'une lampe.
Elle frappa à la porte et ne put prononcer une parole quand il lui ouvrit la porte.
Il était seulement vêtu d'un jean et sa chemise était ouverte sur son torse nu. Elle ne pouvait détacher son regard de sa peau tannée par le soleil et des muscles bien dessinés. Elle laissa ses yeux glisser sur ses abdominaux jusqu'à son ventre plat où palpitait une veine qui déclencha en elle une intense bouffée de chaleur.
  • Ambre ! Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il abasourdi de la trouver sur son palier.
  • Laisse-moi entrer avant que quelqu'un nous voie, dit-elle simplement. J'ai besoin de te parler.
  • Ambre, je ne suis pas certain...

Elle posa la main sur son torse et le poussa légèrement pour entrer. Il recula aussitôt, électrisé par la fraiche sensation des doigts de la jeune femme et la laissa passer. Il referma la porte derrière elle avant de commencer à reboutonner sa chemise.
Ambre détailla la pièce dont il n'avait pas modifié l'agencement ni amélioré la décoration. Sa mère avait rénové chaque bungalow et avait voulu tous les équiper de meubles confortables et fonctionnels. Mais elle fut surtout surprise de trouver son salon rangé et propre, elle s'était imaginé une pièce plus en désordre. Seule la guitare, posée sur un fauteuil dénotait que la pièce était habitée.
  • Je ne m'attendais pas à ce que tu sois si ordonné, dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire.
  • De quoi voulais-tu me parler ? demanda-t-il après un silence.
  • J'ai le droit de m'asseoir ? demanda-t-elle timidement.

Il lui indiqua le canapé d'un geste et il prit place sur le fauteuil d'à côté après avoir pris soin de ranger sa guitare. Ambre le regarda faire en silence non sans regretter qu'il soit assis si loin d'elle.
  • Je t'écoute, Ambre, dit-il finalement. Tu m'excuseras mais je n'ai rien à t'offrir.
  • Merci Tate mais je n'ai besoin de rien. Enfin si, mais c'est à propos de mes chevaux et surtout du poulain de Fado.
  • Onyx ?
  • Oui, c'est bien de lui qu'il s'agit... je sais que Pablo viendra s'en occuper quand il aura l'âge d'être débourré mais... j'aimerais qu'en attendant, ce soit toi qui t'en occupe personnellement.
  • Pourquoi tu me demandes cela à moi, tu sais que je m'occupe des anglos, je ne peux pas le...
  • S'il te plait, Tate, je t'ai vu travailler... tu es d'une douceur incroyable avec les chevaux et tu les comprends et mieux encore, ils te comprennent et... s'il te plait ! supplia-t-elle.
  • Écoute, sur le fond, je suis d'accord, dit-il finalement. Mais je dois en parler à Michael.
  • Merci, Tate, merci. J'y tiens beaucoup parce que je sens que ce poulain est... Il a des capacités différentes, je pense qu'il deviendra un cheval exceptionnel, alors merci pour moi et pour lui.
  • Tu n'as pas peur que Pablo le prenne mal ? demanda-t-il doucement.
  • Non, parce que c'est mon poulain et c'est moi qui te le demande et puis Pablo ne le prendra pas en charge avant qu'il ait deux ans et d'ici là, il peut se passer beaucoup de choses. En attendant je veux que ce poulain apprenne à être en contact avec des humains mais de la manière la plus douce qui soit et tu es le seul à pouvoir le faire.
  • Je te remercie de ta confiance, Ambre. Tu peux compter sur moi.
  • Merci à toi, dit-elle en se levant, secrètement déçue par la froideur qu'il affichait.

Il se leva à son tour et la suivit en direction de la porte.
  • Tu pars demain ? demanda-t-il avant qu'elle atteigne sa porte.
  • Oui, demain en fin de matinée, dit-elle en se retournant.

Ils se regardèrent un moment en silence et Ambre finit par baisser les yeux, bouleversée par les sentiments qui la traversaient.
  • Tu ne seras pas là pour ton anniversaire ? demanda-t-il doucement.

Elle secoua la tête sans relever les yeux. Il s'approcha d'elle et souleva son menton pour pouvoir la regarder dans les yeux.
  • Bon anniversaire en avance, dit-il à voix basse en lui caressant sa joue.
  • J'ai droit à un cadeau ? demanda-t-elle en regardant les lèvres pleines du jeune homme avant de remonter vers les étendues grises de ses yeux.

Il prit son visage entre ses mains et leva les yeux au ciel avant de la regarder à nouveau. Elle lui sourit légèrement et il se pencha vers elle pour l'embrasser. Ambre s'accrocha à lui et répondit à son baiser avec une douceur infinie. Une foule de sensations ahurissantes irradiaient en elle avec une force dévastatrice.
Elle entrouvrit la bouche et il approfondit son baiser, mêlant son souffle à celui de la jeune fille qui s'alanguit contre lui avec un gémissement qui le bouleversa. Il lâcha sa bouche à regret et déposa un dernier baiser sur ses lèvres.
  • Je vais te raccompagner, murmura-t-il à son oreille.

Il s'éloigna d'elle avec un bref soupir et ouvrit la porte pour scruter les alentours. Il se tourna vers elle et lui tendit la main.
  • Viens maintenant, il n'y a personne dehors.

Elle prit la main qu'il lui tendait et ils marchèrent en silence jusqu'aux écuries. Un peu avant d'arriver en vue de la maison, il s'arrêta et lui fit face.
  • Je vais m'arrêter là, princesse. Dors bien et essaye de profiter de ton séjour à l'université, d'accord ?
  • J'essayerai, murmura-t-elle en le regardant tristement.
  • Il ne faut pas essayer, il faut réussir, Ambre. Trouve ta voie et avance, sans te retourner.
  • Tu vas me manquer, finit-elle par dire en baissant les yeux sur ses pieds.

Il la serra contre lui sans dire un mot et elle l'entoura de ses bras.
  • Quand tu seras là-bas, chuchota-t-il à son oreille, tu ne devras penser qu'à toi. Regarde toujours vers l'avant et ne te retourne pas, c'est la seule chose qui importe.

Elle se tourna vers lui et déposa un rapide baiser sur ses lèvres avant de s'éloigner vers la maison. Au bout de quelques pas, elle se retourna encpore et vit qu'il la regardait avec intensité.
  • Je t'écrirai, dit-elle finalement avant de continuer son chemin.
  • Prends bien soin de toi, lui dit-il.

Il attendit qu'elle soit rentrée chez elle pour reprendre le chemin de son bungalow, perdu dans ses pensées, torturé par le désir qu'elle avait à nouveau éveillé en lui.

*****

Londres, le 20 novembre 1940
Kyle travaillait depuis plusieurs semaines avec Kosta, Pascal Lechamp et d'autres journalistes français qui s'étaient installés à Londres. Ils avaient monté un début de réseau qui leur permettait d'écrire des articles sur ce qui se passait en France et ils avaient réussi à entrer en relation avec le parti communiste français ainsi que des intellectuels et universitaires français qui tentaient pour beaucoup de résister à leur manière. Miska leur transmettait des nouvelles et il réussit même à leur faire parvenir des pellicules.

Kyle n'avait plus de nouvelles de Juliette depuis la première et dernière lettre qu'il avait reçue d'elle et son inquiétude était croissante. Les nouvelles de France n'étaient pas fameuses, l'occupation du territoire français par les allemands s'organisait et la collaboration de ce qui restait du gouvernement français était quasiment totale. La France, tout comme les français, étaient partagés : ceux qui voulaient la paix et ceux qui refusaient la reddition et l'armistice.
Pour ne rien arranger, Londres était constamment bombardée par l'aviation allemande et les victimes se comptaient par dizaines de milliers. Par chance, le manoir n'avait pas été touché mais les dégâts commis par les allemands ne faisaient que s'accroître, tout comme les villes d'Angleterre qu'ils ciblaient.
L'Angleterre ne baissait pas la tête, l'orgueil et l'optimisme des britanniques était inébranlable et la RAF se défendait plus qu'honorablement. Ryan participait maintenant à des raids aériens dans un chasseur et Kyle tremblait régulièrement pour lui mais jusqu'à présent, il semblait s'en sortir remarquablement bien.

Ce soir-là, en rentrant au manoir, il eut la surprise de trouver une deuxième lettre de Juliette. Ils s'isola très vite dans sa chambre pour pouvoir lire au calme. Après s'être étendu sur son lit, il ouvrit fébrilement l'enveloppe qui avait été expédiée de Suisse.


"Genève, le 12 octobre 1940

Cher Kyle,

Je voudrais te dire que tu ne me manques pas mais je mentirai. C'est encore plus difficile à vivre que je ne l'imaginais au départ. Et l'épuisement n'arrange rien. Le voyage jusqu'ici a été vraiment éreintant pour le corps et les nerfs et nous sommes arrivés dans un état de fatigue avancé.

Pour tout dire, je crois que nous sommes tous enrhumés mais quelques jours de repos ici, au chaud devraient nous permettre de nous refaire une santé.
Tout n'a pas été facile, bien au contraire, mais les amis des Klein leur ont fourni de faux passeports et ils ont obtenu un visa de transit pour les États-Unis, ce qui est assez exceptionnel compte tenu de la situation et des mesures drastiques prises ici.
Tout ça pour te dire que si tout se passe bien, ils partiront bientôt pour Marseille et prendront un bateau pour l'Amérique. Ils m'ont demandé d'embarquer avec eux mais... je ne sais plus quoi faire... Après tout, c'est peut-être la meilleure façon de te retrouver à Londres.

Je dois bien t'avouer que je me sens un peu perdue devant tout ça, le désespoir des réfugiés, la manière dont ils sont traités... toi et moi avons suffisamment parlé avec eux pour que tu comprennes tout cela mieux que personne. Leur désarroi est grand et le mien aussi. Je ne me suis jamais sentie aussi inutile et je déteste cela, je voudrais tant pouvoir faire quelque chose pour la France qui m'a vue naître.

D'un autre côté, je rêve de partir pour ce pays qui est le tien.. mais après ? Je ne pourrais jamais vivre tranquillement mon bonheur en sachant ce qui se passe ici. Et puis ce n'est pas si simple, car je ne suis pas entrée illégalement en Suisse, ici, je suis une française en visite chez des amis.
Obtenir mon passage pour les États-Unis ne pourra être demandé qu'en France et cela reviendrait à me déclarer comme juive. Je doute que l'ambassade américaine collabore avec Vichy mais... que tout cela est compliqué !
A moins que je ne me décide à partir avec un faux passeport moi aussi... la décision est difficile mais c'est aussi ce que mes parents voulaient me voir faire...

Je n'arrête pas de penser à toi ces derniers jours. Je t'imagine à Londres mais tu n'y es peut-être même plus. Que fais-tu, que deviens-tu ? T'arrive-t-il encore de penser à moi ? Parfois je suis sûre que oui mais il m'arrive aussi de me laisser gagner par le doute, la fatigue et le découragement. J'aurais du partir avec toi... mais d'un autre côté, je ne regrette pas d'avoir fait ce que j'ai fait, d'avoir aidé cette famille et ces enfants. Il y a tellement d'enfants sans leurs parents, sans nouvelles d'eux, c'est terrible pour ces petits et cela me brise le cœur.

Tu me manques souvent, tout le temps en vérité, ta présence à mes côtés, ta désinvolture, ce regard que tu poses sur les choses et les gens mais aussi cette détestable manie que tu as de tout dédramatiser pour rendre le quotidien plus supportable. Tu savais mettre du soleil dans ma vie comme personne, Kyle.
Parfois, j'ai peur d'avoir rêvé cette dernière nuit à Paris, dans tes bras. Cela me paraît si loin désormais, comme si mes souvenirs appartenaient à quelqu'un d'autre, à une autre vie. Pourtant, je chéris ces souvenirs du plus profond de mon cœur. Ils me réconfortent dans les moments les plus difficiles.

Je voudrais te dire que je sais ce que je vais faire mais tant de choses peuvent encore se produire avant que nous n'arrivions à Marseille... je ne sais pas encore quelle épopée je vais devoir vivre et traverser pour pouvoir te rejoindre, ni combien de temps cela va prendre et puis...
Dans le pire des cas, j'ai une identité française, un nom français et personne ne sait que je suis juive si ce n'est les archives de l'administration et encore... c'est déjà une protection dont tout le monde ne bénéficie pas.

Je sais seulement que je pars vers l'inconnu... cela va te faire rire mais pour une fois, j'aimerais que tu sois là à tout diriger et à prendre toutes les décisions à ma place !
Pense à moi, j'en ai besoin. Je t'aime.

Juliette

PS : C'est un diplomate, un excellent ami des gens qui nous hébergent ici qui t'enverra ce courrier. J'espère que cette lettre te trouvera. Sois heureux pour moi et prends soin de toi."

*****

Deux jours plus tard, Kyle rencontrait, par le plus grand des hasards, Nicholas Bodington. Ce dernier avait été correspondant à Paris pour l'agence Reuters et ils avaient eu l'occasion de se croiser à maintes reprises, allant même parfois jusqu'à échanger des informations.
C'était une fin de journée à Londres et après un rendez-vous avec l'une de ses sources, Kyle prenait une bière dans un pub de Baker Street. Nicholas l'avait alors abordé très simplement et ils avaient longuement évoqué leurs souvenirs parisiens. Après qu'ils aient fini leur bière, Nicholas proposa à Kyle d'aller marcher un peu pour discuter.
  • J'ai entendu dire que tu participais à l'effort de guerre, dit Nicholas alors qu'ils avaient atteint un parc où ils seraient seuls et tranquilles. Je veux dire, en tant que journaliste.
  • Tu m'as l'air bien informé, c'est effectivement le cas. Je ne m'imaginais pas rester les bras croisés dans la résidence Grandchester, j'avais besoin de faire quelque chose.
  • Je suis sûr que tu aurais pu trouver un poste de correspondant plus... "classique", tranquille et rémunérateur. J'ai été surpris par ton choix. Encore que si l'on tient compte de tes fréquentations diplomatiques à Paris, cela coule presque de source...
  • Et toi ? répondit Kyle du tac au tac. Toujours chez Reuters ?

Nicholas ne répondit pas mais il eut un petit sourire avant de se tourner vers Kyle.
  • Écoute-moi, Kyle. J'ai entendu parler de vos activités il y a peu de temps mais j'envisageais de prendre contact avec votre groupe et... et plus particulièrement avec toi et Kosta.
    Je sais que Kovács est toujours là-bas et qu'il vous fait parvenir des photos. Bref, vous disposez d'un début de réseau efficace et je sais aussi que tu t'y connais en matière de renseignements.

Kyle s'arrêta au milieu du pont qui enjambait un petit cours d'eau. Une cascade, derrière eux, assourdissait les bruits ambiants et Nicholas lui sourit.
  • Bon choix, dit Nicholas. D'ici, on a une bonne vue et le bruit de l'eau couvre nos conversations. Je vois que tu maitrises toujours ton sujet.
  • Et si tu me disais où tu veux en venir ? demanda Kyle.
  • Tu sais que je ne me contente pas que d'activités journalistiques, n'est-ce pas ?
  • Effectivement, je le sais depuis longtemps. Tu cherches un emploi ?
  • Non, plutôt quelqu'un de confiance pour travailler avec moi. Et Kovács, Kosta et toi avez le profil que nous recherchons.
  • Pourquoi nous trois ? demanda Kyle.
  • Le hasard fait bien les choses et le fait que nous nous soyons croisés ce soir particulièrement me conforte dans mon idée première, Kyle. Je t'ai vu travailler en Espagne, puis en Allemagne, à Munich, à Evian et enfin en France. Tu sais, tu as vu et tu étais toujours là au bon moment et au bon endroit. Je crois que c'est une sorte de sixième sens et tout le monde ne l'a pas. Nous avons tous les deux rencontré beaucoup de nos confrères dans chacun de ces endroits. Aucun d'entre eux n'a été à chacun de ces endroits en même temps que Kosta, Kovács, toi, ou moi. Tu m'as demandé pourquoi vous, c'est là qu'est la réponse. J'ai besoin, nous avons de besoin de gens comme vous.
  • Et qui est ce nous ? Les mêmes que tes copains de Paris ?
  • Non, Kyle, cette fois c'est différent, plus officiel et plus discret aussi. Tu m'as dit tout-à-l'heure que tu ne voulais pas rester les bras croisés et je suis en train de te proposer un job cent fois plus efficace que celui que tu fais aujourd'hui. En tout cas, il est appelé à le devenir.

Kyle le regarda un instant en silence avant de reporter son regard sur les alentours.
  • Je ne suis pas sûr que nous soyons taillés pour ce que tu proposes, dit-il finalement.
  • Et moi, je crois le contraire. répondit Nicholas en riant. Tu as le profil idéal. Ne dis pas non avant de savoir. Et puis, au début, tu seras en quelque sorte "affranchi" avant de travailler.

Kyle se mit à rire et secoua à la tête.
  • Tu sais, ma mère est originaire de Chicago et là-bas, ce terme à une toute autre signification !
  • Et bien disons que ce sont des pirates et nous des corsaires, dit Nicholas en riant à son tour.
  • Et l'idée première, c'est quoi ? demanda Kyle, redevenu sérieux.
  • On est les gentils, ils sont les méchants et l'idée première consiste à leur pourrir la vie partout où ils se sont installés sans y avoir été invités. Et si je me souviens bien, tu parles remarquablement bien le français, et tu te débrouilles très bien en allemand et en espagnol, non ? Sans compter que tu sais prendre des photos comme personne et recueillir des informations de premier ordre...
  • Si on suppose que ta proposition nous intéresse, qu'est-ce qu'il se passe ensuite ? demanda Kyle.
  • Vous venez à mon bureau demain et je vous fais un topo détaillé, répondit Nicholas.
  • Où et à quelle heure ?

Quelques instants plus tard, ils repartaient chacun de leur côté.

*****

Le lendemain, Kyle et István intégraient secrètement l'organisme créé par Churchill qui s'appelait le SOE, Special Operations Executive, sans savoir que Ryan, le frère de Kyle, les rejoindrait bientôt dans leur combat au sein des forces de l'ombre du SOE.

*****

1 Enfin te voilà, mon ami !
2 A ta santé !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire