019 - Partie 2 - Chapitre 19 : 1942, les parfums du printemps


ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
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Château-du-Loir, 25 mai 1942
Nathalie Duval fit entrer les hommes dans la cave de sa ferme dont une partie, non visible de l'extérieur, avait récemment été aménagée.
  • Installez-le sur le lit, ordonna-t-elle d'un ton péremptoire. Et filez vous planquer, la région ne va pas tarder à grouiller de boches avec le boucan de l'avion. Ils vont le chercher.
  • Vous êtes sûre que ça va aller, demanda l'un des maquisards.
  • T'inquiète, Jeannot. Personne ne connait cette partie de la cave à part mon mari, ma fille et vous deux maintenant. Elle est invisible de dehors. A moins qu'il ne se mette à braire comme un âne, personne ne le trouvera ici. Je vous ferai prévenir par Sophie quand il sera sur pied, vous préviendrez vos copains de Londres pour qu'ils le fassent rapatrier.
  • Faites attention à vous, madame Duval, dit Jeannot avant de sortir.
  • Attends. Prends ça, dit-elle en lui tendant un paquet, c'est pas grand chose, quelques légumes, du fromage, du pain et du saucisson, mais ça vous permettra d'améliorer l'ordinaire.
  • Merci encore...
  • Tss ! Tss ! Taisez-vous et filez vite. Je ne veux pas que l'on vous trouve ici.

Elle redescendit à la cave en prenant garde d'éteindre les lumières qui pouvaient se voir de l'extérieur et rejoint la chambre du fond avant de s'y enfermer avec le blessé.
Le pilote anglais avait été mitraillé par la DCA allemande, son avion s'était écrasé à une vingtaine de kilomètres de la ferme mais le pilote avait eu le temps de s'éjecter et avait été récupéré par les maquisards. Il avait atterri sur des rochers et semblait avoir plusieurs fractures. Il avait perdu conscience peu avant d'arriver chez elle lui avait dit Jeannot.


Elle observa le jeune homme qui gisait sur le lit. Il était grand, blond, de bonne constitution et devait avoir à peine plus d'une vingtaine d'années. Sa combinaison était déchirée au bras et à la jambe et son visage était couvert de contusions. Elle entreprit de l'examiner et constata une fracture du tibia gauche ainsi qu'une fracture du radius, toujours côté gauche. Elle découpa sa combinaison et découvrit un gros hématome sur le côté gauche de la cage thoracique. Elle le ferait examiner par son mari quand il rentrerait de sa garde. Elle réduit les fractures et posa des attelles avant de désinfecter les nombreuses contusions du jeune homme.


Elle entreprit ensuite de lui donner un peu d'eau au moyen d'un chiffon imbibé d'eau quand le jeune homme émit un grognement avant de se réveiller à moitié.
  • Où suis-je, bafouilla-t-il en essayant d'ouvrir les yeux.
  • Ne bougez pas, répondit-elle en anglais. Vous êtes en France, caché au fin fond d'une ferme où personne ne vous trouvera. Nous allons vous soigner et vous pourrez rentrer chez vous. En attendant, il faut vous reposer, vous avez la jambe et le bras cassés. Si vous voulez guérir vite, il faut dormir. Pour le reste, nous aviserons demain. Je vais vous donner un calmant pour la douleur. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas faire de bruit. Ne vous inquiétez pas si vous êtes seul à votre réveil et dans le noir ; en vérité, nous ne sommes pas loin et je passe vous voir très régulièrement. La lumière est éteinte pour ne pas éveiller de soupçons.


Elle prit un flacon dont elle versa quelques gouttes dans un verre d'eau avant de revenir vers lui. Elle lui soutint la tête pour l'aider à boire.
  • C'est bien, dit-elle quand elle eut terminé. Maintenant, reposez-vous. Je repasserai vous voir tout-à l'heure avec mon mari qui est médecin.

Elle s'éloignait du lit après lui avoir baigné le front une dernière fois quand il lui attrapa la main de son bras valide.
  • Je ne sais pas qui vous êtes, mais... Merci ! dit-il en français.
  • Nathalie, je m'appelle Nathalie et maintenant dormez !

*****

Londres, 26 mai 1942
Après un débriefing général avec les membres de l'état-major de la section F, Kyle recevait dans son bureau, un agent du SOE de retour d'une mission en France qui devait lui transmettre un message de la part de Virginia Hall, qui opérait à Lyon depuis quelques mois.
  • Installez-vous, Jack, dit Kyle en présentant un siège à l'homme qui lui faisait face. J'imagine que vous avez hâte de vous retrouver chez vous, alors je vous écoute.
  • On m'a dit que vous comprendriez, voilà la teneur du message : "Juliette travaille avec le WIZO et l'OSE, elle s'occupe de placer des enfants, en ce moment dans l'ouest de la zone Nord. On essaye de lui transmettre un message."

Kyle ne dit pas un mot, rien sur son visage ne laissait deviner la tempête qui sévissait dans sa tête.
  • Merci, Jack, dit-il d'une voix calme. Rentrez chez vous, maintenant, et essayez de prendre un peu de repos auprès des vôtres.
  • Merci, mon lieutenant.

Il se leva, fit un salut militaire et quitta la pièce, laissant Kyle perdu dans ses pensées. C'est alors que Nicholas Bodington entra dans son bureau. Il ne dit pas un mot et s'installa face à Kyle, dans le fauteuil précédemment occupé par le sergent Jack Samuels.
  • Kyle, commença Nicholas, j'aimerais que tu m'écoutes attentivement, s'il te plait. On vient de m'apporter une information qui ne va pas te faire plaisir.

Kyle releva la tête et fronça les sourcils, attentif aux paroles de son collègue.
  • Raconte-moi tout, répondit-il simplement.
  • Un Spitfire a été abattu en France avant-hier soir. Nous avons appris que le pilote avait été récupéré par des maquisards du coin mais nous n'avons pas encore réussi à le localiser. Ce qui est plutôt positif puisque cela indique qu'il n'est pas mort et que le secret est bien gardé. Il doit être blessé mais les allemands ont écumé les fermes avoisinantes pour le retrouver sans succès.
  • Depuis quand tu me fais des rapports aussi précis sur les aviateurs abattus que l'on doit rapatrier ?
  • Depuis que j'ai appris que le pilote en question s'appelait Ryan Grandchester. En plus, il fait régulièrement des vols pour nous sur Lysander ou Hudson.

Kyle avait brutalement pâli en entendant le nom de son frère. Ils se voyaient de temps à autres au manoir quand Ryan avait des permissions. Jusqu'à présent, il n'avait jamais été très inquiet du sort de son frère qui avait la réputation d'être un as au sein de la RAF.
  • Où est-il tombé ? demanda Kyle d'une voix blanche.
  • En zone Nord, vers Durtal dans la Sarthe.
  • Je vais y aller, Nicholas. Il fallait qu'on trouve quelqu'un pour faire des repérages dans la région pour étendre le réseau, et bien ce sera moi. Je suis formé, entrainé et je connais le coin.
  • C'est pas si simple, Kyle. On a perdu beaucoup d'hommes ces derniers mois. Tu fais partie de l'état major et Buck ne veut plus nous laisser aller sur le terrain.
  • C'est ça ou je démissionne. Buck n'aime pas les ultimatums non plus, ni le chantage ou les menaces mais aujourd'hui, je m'en fous. Ou bien il me laisse y aller ou bien j'arrête tout et je rejoins la future agence américaine.
  • Donovan t'a fait du pied ? demanda aussitôt Nicholas

Kyle ne répondit pas mais la détermination qu'on pouvait lire dans son regard convainquit Bodington de ne pas insister. Kyle Grandchester avait été une recrue de choix. Il avait suivi brillamment les entrainements des agents du SOE, parlait couramment quatre langues et avait une connaissance poussée de la géopolitique européenne, sans parler du fait qu'il avait aussi arpenté l'Europe d'avant-guerre. Il avait brillamment participé et initié la mise en place de réseaux d'information et de renseignement entre Londres et la France.
  • Bon... Je sais ce qu'on te doit alors je m'occupe de monter ça, dit finalement Nicholas. Tu risques d'être parachuté à l'aveugle et ensuite, il faudra te débrouiller seul, mais tu sais tout ça, à moins que je n'essaye de te placer sur le prochain largage.
  • Et ton voyage à toi ? demanda Kyle.
  • Juillet. Mais tu seras rentré avant.
  • Et bien il ne me reste plus qu'à faire le tour de nos dernières infos sur la région. Tiens-moi informé de ce que tu décides de mettre en place, je te proposerai un plan d'action ensuite.

*****

Acton, le 30 mai 1942
En sortant de la maison pour se rendre aux écuries, Terry rencontra le facteur qu'il salua chaleureusement. Il l'invita à prendre un café mais ce dernier refusa l'invitation.
  • Monsieur Grandchester, j'ai deux plis aujourd'hui et... il y a un câble d'Europe pour vous et une convocation pour Tate Sullivan, dit le vieil homme tristement. Je suis désolé, mon petit-fils a été convoqué la semaine dernière et je sais ce que c'est.

Terry le regarda silencieusement et prit les deux courriers qu'il lui tendait.
  • Merci Miles, dit Terry d'une voix rendue rauque par l'émotion.
  • A demain, monsieur Grandchester, dit le vieil homme en partant.

Terry ne le raccompagna pas. Il s'assit sur les marches du perron, les mains tremblantes et le cœur battant. Il décacheta le pli qui contenait le texte du câble et pâlit violemment en en prenant connaissance.


"Londres, 28 mai 1942

Avion abattu en France. Ryan blessé léger à l'abri. Je pars le chercher. Tout va bien se passer. Rassure maman. Je vous aime.

Kyle"


Tate, qui arrivait du Biloba, le nouveau nom du ranch Taylor, arrêta sa Jeep devant la maison. L'attitude de Terry, assis sur le perron, la tête dans les mains, l'inquiétait et il s'approcha rapidement de lui.
  • Quelque chose ne va pas, monsieur Grandchester, demanda-t-il en s'asseyant à côté du père d'Ambre.
  • L'avion que pilotait mon fils Ryan a été abattu en France et son frère Kyle est parti le chercher, dit simplement Terry. Et pour couronner le tout, vous avez reçu ça, dit-il en tendant sa lettre à Tate. Je me doute de ce que c'est et... Putain de guerre ! cria-t-il en se levant, submergé par la colère. Ça ne leur avait pas suffi une fois, il a fallu qu'ils remettent ça, ces connards !

Tate avait décacheté sa lettre. Il était convoqué pour partir faire son armée. Il ferait son devoir puisqu'on l'appelait mais il craignait d'annoncer la nouvelle à Ambre.


Leur projet avait démarré sur les chapeaux de roue et ils avaient rapidement été contacté par des propriétaires de chevaux de course qui souhaitaient faire bénéficier des meilleurs installations à leurs cracks. Surtout depuis que le Santa Anita Park avait été réquisitionné pour interner les américains d'origine japonaise.


Ambre avait pu prendre en charge plusieurs chevaux qu'on qualifiait d'irrécupérables et obtint de bons résultats avec les premiers mais cela restait un travail de longue haleine.
  • Il faut qu'on trouve quelqu'un pour les Collines et pour le Biloba, dit simplement Tate. Ambre va... elle va avoir du mal à en accepter l'idée mais d'ici deux semaines, il lui faudra quelqu'un...

Les deux hommes se regardèrent un moment en silence.
  • Aujourd'hui, la guerre me prend un troisième fils, dit Terry en posant la main sur l'épaule de Tate avant de le serrer dans ses bras.

Tate se sentit remué par une telle démonstration d'affection et il rendit son accolade à Terry.
  • Allez chercher Ambre et ramenez-là ici, dit Terry, je veux qu'elle sache et...

Il s'arrêta et regarda Tate attentivement.
  • Écoutez... n'attendez pas... épousez-la avant de partir, Tate. Vous avez ma bénédiction.

Il se détourna et se dirigea vers les écuries. Candy était sûrement dans le petit bureau et il allait falloir qu'il lui annonce les tristes nouvelles.
Quand il entra dans le bureau, elle lui adressa un fabuleux sourire et se leva à sa rencontre. En le prenant dans ses bras, elle fronça les sourcils.
  • Je le vois à ton visage, quelque chose te tracasse, mon amour, dit-elle avec un brin d'inquiétude dans la voix. Que se passe-t-il pour que tu fasses une tête pareille ?
  • Viens avec moi à la maison dit-il en l'entrainant par la main. Tate est parti chercher Ambre, je l'ai envoyé la chercher. Il faut que nous parlions tous ensemble.
  • Terry, tu commences à m'inquiéter sérieusement, répondit Candy en le suivant. Dis-moi ce qu'il y a.
  • Je te dirai tout à la maison, dit-il en serrant sa main.

Elle garda le silence et le suivit jusqu'à la maison où il la conduisit dans son boudoir avant de refermer la porte derrière eux. Il la fit asseoir sur le sofa près de lui et serra fortement ses mains dans les siennes.
  • Le facteur est passé tout-à-l'heure, commença-t-il en regardant sa femme dans les yeux. Tate a reçu sa convocation pour l'armée.
  • Mon Dieu, Ambre ! Pas ça ! Pas Tate ! s'exclama-t-elle les larmes aux yeux. C'est trop tôt, ils ne...
  • Candy, ce n'est pas tout, la coupa Terry. Il y avait aussi un câble de Londres. De Kyle et... Il part en France pour s'occuper de récupérer Ryan dont l'avion a été abattu. Ryan est blessé, dit-il avec la gorge serrée, mais légèrement et...

Il lui tendit le câble qu'il avait reçu et la prit dans ses bras où elle s'effondra en sanglotant bruyamment. Elle était serrée contre lui et il sentit les larmes le gagner à son tour.
  • Terry... dit-elle entre deux hoquets, ils n'ont pas le droit de les prendre... ce sont mes bébés. Comment ai-je pu être assez stupide pour les laisser là-bas !
  • Chut, mon ange ! Ne dis pas ça... Tu n'aurais pas pu les ramener avec toi et tu le sais très bien. Maintenant, tu dois savoir... Kyle ne s'occupe pas seulement de photos à Londres, il travaille à l'état-major d'une division des services secrets britanniques qui opère en France. Il a derrière lui toute une infrastructure parfaitement aguerrie pour ce genre d'opérations. S'il y a quelqu'un qui soit à la fois capable et qui ait les moyens de ramener Ryan, c'est lui. Il faut qu'on leur fasse confiance. Même si ça nous ronge le cœur et l'esprit, nous ne pouvons rien faire de plus.
  • Terry, ça fait si mal !
  • Je sais mon amour, dit-il d'une voix étranglée, à moi aussi. Ce sont mes garçons et je donnerai ma vie pour épargner la leur. Mais il faut que l'on soit forts, toi et moi. D'abord pour les jumeaux, mais surtout pour Ambre, qui va devoir en plus dire au revoir à l'homme qu'elle aime.
  • Oh, Terry... dit-elle en levant les yeux vers son mari.

Il ferma les yeux et posa doucement son front contre celui de sa femme.
  • Tate et Ambre ne devraient plus tarder, murmura-t-il.

Elle se redressa, essuya les larmes du visage de son mari avant d'essuyer les siennes.
  • Ambre, Serena et Jeffrey ne doivent pas... Nous ne devons pas les inquiéter, il faut qu'ils aient l'impression que nous restons confiants et sereins, dit doucement Terry.
  • Je vais y arriver, dit-elle avec un pâle sourire.
  • Tout-à-l'heure... j'ai dit à Tate que s'il aimait Ambre, je lui conseillais de l'épouser avant de partir. Ça ne change rien à la situation mais... au moins il auront des souvenirs auxquels se raccrocher dans les moments difficiles.
  • Tu dis ça en pensant à nous ?
  • Les choses m'ont paru plus faciles, moins douloureuses, après nos retrouvailles et notre mariage à Paris. Je sais que les circonstances sont différentes mais... le souvenir de toi dans mes bras était un baume apaisant sur mon cœur. Je voulais juste qu'il sache qu'il avait ma bénédiction.
  • Tu as bien fait, dit-elle en posant une main fraîche sur le visage de son mari.

*****

Château-du-Loir, 30 mai 1942
Nathalie Duval sursauta lorsqu'elle entendit frapper à la porte de sa cuisine. Elle se rendit à la porte et eut la surprise d'y découvrir Julie Martin. Elles avaient eu l'occasion de se croiser à plusieurs reprises et Nathalie l'invita à entrer avant de la serrer dans ses bras.
  • Je suis contente de vous revoir Julie, dit-elle simplement. Installez-vous, je vous prie. Je peux vous proposer une chicorée ?
  • Volontiers, merci, répondit Julie en s'asseyant.
  • Alors, dites-moi tout, que me vaut le plaisir de vous revoir dans la région ?
  • Je prospecte ! dit la jeune femme en souriant. Des bruits inquiétants circulent et... nous avons besoin de savoir sur quoi et sur qui nous pouvons compter, d'où ma présence chez vous.

Nathalie ne répondit pas tout de suite et sembla perdue dans ses réflexions. Elle servit le breuvage chaud dans deux tasses et s'assit à la table, face à la jeune femme.
  • Toujours pour des enfants, j'imagine ? demanda-t-elle finalement.
  • Toujours, répondit Julie. Mais la situation devient plus complexe chaque jour. La demande pourrait être différente cette fois. Cela pourrait durer plus longtemps, dit-elle avec un regard appuyé pour son interlocutrice. Et nous risquons d'avoir besoin de plus de monde.
  • Que se passe-t-il Julie ?
  • Des convois sont déjà partis, dit-elle en réprimant un frisson. Et ça n'est que le début. Nous avons entendu parler de rafles spectaculaires qui pourraient survenir en France. Et...
  • Écoutez, Julie, je... j'ai quelqu'un en ce moment et... pour quelques semaines encore. A la ferme, je peux prendre deux apprentis, mais... il faudrait qu'ils aient quatorze ou quinze ans. Pour le reste, je vous donnerai des noms, des familles d'ici à qui vous pourrez vous fier. Et puis il y a une paroisse où vous pourriez trouver de l'aide.
  • C'est déjà beaucoup, Nathalie. Je ne sais pas comment vous remercier mais...
  • Stop ! Ne dites rien, Julie. J'ai des convictions personnelles, mon mari également. Pour moi, une vie est une vie et les nazis sont des barbares. Je n'ai besoin de rien d'autre. J'ai été infirmière autrefois, pendant la Grande Guerre et je croyais avoir vu assez de souffrances pour toute une vie mais apparemment je me suis trompée. La barbarie ne connait pas de limites. J'ai continué à travailler comme infirmière par la suite mais ici, à la campagne, c'était différent, plus reposant, différent... Cela fait partie de moi, quand je peux aider, je ne me pose pas de questions, c'est tout.
  • Vos enfants ne sont pas là ? demanda Julie avec un sourire.
  • Mon fils est à Toulouse, à l'école vétérinaire. Quant à Sophie, elle travaille à la distribution du courrier pendant l'été. Elle ne devrait plus tarder maintenant.
  • Bien, alors je vais vous laisser, maintenant, dit Julie en se levant.
  • Repassez dans deux jours, j'aurai fait le tour des personnes susceptibles de vous aider. Je vous donnerai leurs noms et leurs adresses ou plutôt, non. Nous irons les voir ensemble. Prévoyez de rester quelques jours, une cousine qui prend des vacances à la campagne, c'est imparable !
  • Je repasserai dans une semaine, répondit Juliette. En attendant, je dois continuer vers la région de Rennes où j'avais quelques connaissances sur qui compter.
  • Elles sont sûres vos connaissances ? demanda Nathalie en fronçant les sourcils.
  • On ne sait jamais, répondit Julie. Mais si je ne peux plus faire confiance à personne, alors...
  • Et vous me faites confiance, répondit Nathalie.
  • Oui, répondit simplement Julie.
  • Attendez avant de partir, dit Nathalie en s'éloignant vers son arrière-cuisine.

Elle revint avec une poche pleine.
  • Quelques prunes, une tomate, deux pommes. Vous vous régalerez, dit Nathalie en souriant.
  • Merci beaucoup, répondit Julie émue.
  • Alors je vous attends la semaine prochaine, répondit Nathalie. Promettez-moi de faire attention.
  • C'est promis. Je reviendrai dans 8 jours, très précisément. A bientôt, Nathalie.
  • A bientôt, Julie.

La jeune fille partit à pied en direction du village et Nathalie la regarda s'éloigner un moment. Elle avait rencontré Julie Martin quelques mois auparavant. Elle traversait la propriété, à la lisière du bois, accompagnée de deux enfants apeurés. Nathalie les avait accueillis et les deux femmes avaient discuté.

En découvrant que Julie aidait des enfants juifs à passer en zone libre, Nathalie lui avait immédiatement proposé d'utiliser sa ferme comme étape et elle était repassée à plusieurs reprises. Si Nathalie avait cherché à en savoir un peu plus sur la jeune femme, cette dernière était restée très vague. Elle était de Paris, gouvernante dans une famille aisée, elle s'était retrouvée sans emploi quand ses employeurs avaient quitté Paris en mai 1940. Elle avait été embauchée par une association de secours à l'enfance et s'occupait de placer de jeunes orphelins tout en plaçant, de façon clandestine, des enfants juifs afin de les sauver des camps d'internement.
Mais sur Julie, elle n'avait pratiquement rien appris. Elle craignait pour la jeune femme, son incroyable beauté qu'elle cherchait à masquer derrière une apparence très commune risquait de la desservir un jour. Son visage au parfait dessin attirait immanquablement le regard. Ses yeux clairs dénotaient cependant une détermination et une force peu communes. Elle souhaita ardemment que la jeune femme ne soit pas confrontée à des épreuves trop difficiles dans son combat si particulier.

Elle soupira et se dirigea vers la porte de la cave. En entrant dans la chambre du jeune homme, elle le trouva à demi-éveillé.
  • Bonjour, jeune homme ! dit-elle doucement. Comment vous sentez-vous cet après-midi ? demanda-t-elle avant de lui tendre un verre d'eau.
  • Je me sens vaseux et mes souvenirs sont vagues, dit le jeune pilote. Quel jour sommes-nous ?
  • Le 30, vous vous êtes écrasé il y a cinq jours. Vous êtes arrivé ici avec une fracture au bras et une autre à la jambe. Vous aviez de multiples contusions et une côte cassée. Mon mari et moi avons fait de notre mieux pour vous soigner, nous avons même pu vous faire des radios. Vous avez eu de la fièvre et déliré pendant deux jours mais c'est terminé, vous êtes hors de danger, maintenant.

Tout en lui parlant, elle avait fait une brève toilette du jeune homme, avait vérifié son pouls et sa température.
  • Vous me rappelez ma mère, Nathalie, vous êtes infirmière ? demanda Ryan.
  • Si vous vous rappelez que je m'appelle Nathalie, c'est que vous allez mieux, répondit-elle avec un sourire. Vous serez vite sur pieds, vous verrez et... oui, je suis infirmière.
  • Pourquoi j'ai dormi aussi longtemps ? demanda-t-il finalement.
  • La fièvre et les calmants, répondit-elle simplement. Cela vous a permis de rester tranquille, vous devez laisser à vos os le temps de se ressouder. Dites-moi, est-ce que vous avez un nom que je pourrais utiliser pour m'adresser à vous ?
  • Ryan... Je m'appelle Ryan et je...
  • Et vous voliez pour la RAF, d'ailleurs si ça vous intéresse de le savoir, vous avez abattu l'avion allemand avant de vous écraser. Bon Ryan, je vais aller vous chercher un bol de soupe. Et ne faites pas cette tête, vous attendrez demain pour recommencer à manger du solide. Ensuite, quand vous aurez mangé, nous parlerons un peu plus sérieusement.
  • A vos ordres, madame l'infirmière en chef, dit-il sérieusement. Vous êtes vraiment comme ma mère ! dit-il avant de se mettre à rire et de grimacer aussitôt.
  • Vous voilà bien puni de vos moqueries ! dit-elle avec un petit rire. Vous devrez attendre deux ou trois jours avant de pouvoir rire sans que cela vous fasse mal !

Un peu plus tard, il terminait sa soupe quand Nathalie redescendit avec une jeune fille qui lui murmura un bonjour du bout des lèvres avec un petit sourire avant de débarrasser la vaisselle.
  • Ryan, je vous présente ma fille, Sophie. Elle m'a relayée pour vous veiller quand vous étiez inconscient et c'est elle qui s'occupera de vous quand je serai absente ou occupée.
  • Bonjour Sophie, dit le jeune homme. Et merci à vous deux pour ce que vous faites pour moi.
  • Justement, nous devons parler de votre avenir, dit Nathalie en s'asseyant près de lui.

La jeune fille remonta le plateau et ne redescendit pas.
  • Alors, voilà les nouvelles, nous avons transmis un message à Londres pour dire que nous vous avions récupéré et qu'ils pourraient venir vous récupérer la semaine prochaine en avion ou dans un mois s'ils voulaient vous voir marcher. Bref... on a eu une réponse par la BBC, ils envoient quelqu'un la semaine prochaine qui s'occupera de vous faire rapatrier.
  • Et les allemands...
  • Rien à craindre de ce côté-là, ils ont fouillé toutes les fermes des environs et sont venus ici il y a quatre jours. Bien entendu, ils n'ont rien trouvé. Vous savez Ryan, ici, ils ont fait du mal pendant la guerre de 1870. Les gens n'ont pas oublié, alors même s'ils n'aiment pas tous le général, leur haine du prussien est plus forte, ajouta-t-elle avec un sourire. Et puis il n'y a que deux maquisards qui savent que vous êtes ici, ils ne parleront pas d'autant que je les nourris.
  • Et votre mari ? Il est ici ? demanda Ryan.
  • Mon mari est médecin, il est de garde à l'hôpital jusqu'à demain midi et il m'a promis d'essayer de vous ramener des béquilles. Sinon, on demandera à Jeannot de vous en faire.
  • Comment pourrais-je vous remercier de ce que vous faites pour moi alors que vous ne me connaissez même pas. Je sais que vous prenez de gros risques en me gardant chez vous pour me soigner.
  • Vous vous battez pour sauver mon pays et la liberté, ça mérite qu'on s'y attarde un peu, vous ne croyez pas ? répondit Nathalie avec un sourire. Bon écoutez, je vais demander à Sophie qu'elle vous descende quelques livres. Demandez-lui de vous faire la lecture si vous voulez.
  • Merci encore, Nathalie.
  • Reposez-vous, Ryan. A plus tard.

Un peu plus tard, la jeune Sophie descendit avec quelques ouvrages pour Ryan. Elle lui sourit timidement en entrant dans la pièce avant de refermer derrière elle.
  • Re-bonsoir, dit-elle doucement, en s'asseyant sur la chaise près du lit. Maman m'a dit de vous descendre des livres mais je ne savais pas trop quoi choisir. Il y a des livres en anglais, une amie de maman les lui envoie d'Amérique, ils sont de Richard Chester. Je les ai lus et ils ne sont pas mal.
  • Faites-moi voir ! dit-il en tendant la main vers le premier livre de la pile.

Elle le lui tendit, et il eut un sourire en regardant le livre. Il avait entre les mains le premier livre de son père. En ouvrant la première page, il fut abasourdi en découvrant la dédicace. Elle était écrite en français, signée de son père et de sa mère.

"Pour Nathalie,
Je n'oublierai jamais le mois de septembre 1917 dont vous êtes un des rares témoins. Si l'envie vous prenait de rendre visite à mon épouse, nous serions ravis de vous accueillir avec votre famille. Présentez toutes mes amitiés à Patrick.
Terrence.

Voici une histoire qui a réveillé bien des souvenirs que nous partageons, toi et moi. Je te promets de venir te voir lors de notre prochain passage en France.
Avec toute mon affection et mon indéfectible amitié,
Candy."

  • Vous ne m'aviez pas dit que votre mère connaissait bien l'auteur et son épouse ? dit-il avec un grand sourire.
  • Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? demanda-t-elle intriguée.
  • Voudriez-vous bien aller chercher votre maman et revenir avec elle, s'il vous plait ?
  • Comme vous voudrez, dit-elle avant de quitter la pièce.

Il avisa la pile de livres qu'elle avait laissé sur la table de nuit. Il y avait les cinq romans de son père ainsi que quelques volumes en français. Il retira de la pile un gros ouvrage, "Le Comte de Monte-Cristo" d'Alexandre Dumas. Il n'avait jamais eu l'occasion de le lire en français et il arrêta son choix sur ce livre.
Il se cala contre les oreillers et commença à lire. Il entendit alors des pas qui venaient vers la pièce et Sophie et Nathalie entrèrent dans la pièce.
  • Vous vouliez me dire quelque chose ? demanda Nathalie intriguée par les explications de sa fille.
  • Tout-à-l'heure, vous m'avez demandé mon nom, dit Ryan avec un petit sourire en coin. Je m'appelle Ryan Grandchester, mes parents sont Candy et Terry Grandchester, que vous connaissez apparemment, ajouta-t-il en pointant les livres de son père du doigt.

Nathalie se laissa tomber sur la chaise près du lit et porta les mains à sa bouche, abasourdie par ce qu'il venait de lui annoncer.
  • Doux Jésus ! s'exclama-t-elle. Ryan Grandchester... le fils de Candy ! Vous êtes le petit Ryan ! Oh, mon Dieu ! Je n'arrive pas à le croire...
  • Ça va, maman ? demanda Sophie inquiète par l'attitude de sa mère qui semblait totalement secouée par la découverte de l'identité du jeune homme.
  • Oui, ma chérie, ne t'inquiète pas ! dit-elle avec émotion. La dernière fois que j'ai vu ce jeune homme, figure-toi qu'il n'avait que trois ans. Tu n'avais pas tout-à-fait un an, tout comme sa petite sœur, qui s'appelle Ambre si je me souviens bien.
  • Exact, elle s'appelle effectivement Ambre.
  • Comment va votre maman ? demanda-t-elle en prenant la main du jeune homme avec affection.
  • Elle va bien. Elle ne change pas beaucoup, toujours aussi gaie, dynamique et impulsive ! Mais j'ai une mère extraordinaire et je l'adore. Alors dites-moi, comment vous êtes-vous rencontrées ? Vous étiez avec elle à l'Ambulance Américaine ?
  • Exactement, nous partagions la même chambre et le même service de soins mais elle était surtout une remarquable et infatigable infirmière de bloc chirurgical. Je l'ai vue travailler des heures durant, ne s'épargnant aucune peine et malgré cela, elle conservait toujours son extraordinaire sourire et sa bonne humeur. Les patients l'adoraient, c'était leur infirmière préférée, je dois bien l'avouer.

Elle regarda le jeune homme avec un sourire triste.
  • Elle doit se ronger les sangs de vous savoir en train de vous battre, dit-elle.
  • Elle aurait fait la même chose si elle avait eu mon âge, et vous le faites aussi. Cette guerre est différente, vous le savez. Il n'y est plus seulement question de territoire mais de liberté, de choix, de respect des personnes... Nous défendons des valeurs. Oh, bien sûr, notre société n'est pas parfaite, loin de là, mais elle permettait à tous de vivre en paix et libre jusqu'à ce qu'Hitler s'en mêle et c'est tout simplement inacceptable.
    Je ne sais pas si maman vous l'a dit mais elle continue à travailler pour la Croix-Rouge et j'ai cru comprendre que ses compétences étaient fort demandées ces derniers mois. Elle participe à la mise en place de structures chirurgicales d'urgence. D'ailleurs elle travaille toujours avec le docteur Jones.
  • Il n'a jamais su se passer de sa meilleure infirmière, dit-elle en souriant. Je l'ai revu en 1938, il était de passage en France et votre mère l'a obligé à venir me voir. C'est bien qu'ils travaillent pour la Croix-Rouge. Quand on les voit travailler ensemble, c'est une merveille de précision et d'efficacité. En revanche, nous commençons à être trop âgés pour être envoyés sur le terrain mais ce que fait votre maman est loin d'être inutile, bien au contraire.
  • Ce que vous faites l'est tout autant, dit Ryan.
  • Bon, reposez-vous maintenant, dit-elle en tapotant sa main. Ne vous fatiguez pas trop, Sophie va vous faire la lecture.
  • A demain, Nathalie.
  • A demain, Ryan. Vous avez les yeux de votre père, je m'en souviens maintenant.

Elle sortit et ferma la porte discrètement tandis que Sophie s'installait sur la chaise.
  • A nous maintenant, dit Ryan avec un sourire charmeur. J'ai plus envie de discuter pour l'instant que de vous entendre me faire la lecture. Alors comme cela, vous avez dix-huit ans ? Vous êtes étudiante ou vous travaillez ?
  • J'ai eu mon baccalauréat cette année, dit la jeune fille. A la rentrée, je suis supposée partir à l'université de Rennes pour étudier le droit.
  • Pourquoi dites-vous "supposée" ?
  • Parce qu'aller étudier les lois de Vichy ou les lois allemandes ne m'intéresse pas particulièrement. La France a cessé d'être un état de droit. Et puis, il y a largement de quoi faire ici.
  • Officiellement ou vous me parlez de travail clandestin ? demanda-t-il doucement.

Elle détourna la tête un instant avant de le regarder à nouveau sans un mot.
  • J'ai compris, je ne demanderai plus, dit-il d'une voix gaie. Mais vous pourriez faire autre chose aussi. Vous rentrez avec moi à Londres, d'où vous gagnerez les États-Unis, où ma mère vous récupérera et vous pourrez étudier le droit dans une université américaine.

Elle le regarda interloquée, comme s'il avait proféré une quelconque monstruosité.
  • J'imagine que votre proposition partait d'un bon sentiment mais c'est hors de question. J'aime ce pays et je veux me battre pour lui. Je pourrai toujours reprendre mes études après la guerre.
  • Sophie, je ne voulais pas vous offusquer ou vous blesser, c'était une idée, voilà tout. Je l'ai peut-être formulée un peu maladroitement, pardonnez-moi. J'ai vu que vous m'aviez apporté un exemplaire des Fleurs du Mal. Voudriez-vous m'en lire quelques poèmes ?
  • C'est moi qui suis maladroite, votre proposition était généreuse, dit-elle en prenant le livre. Installez-vous confortablement, je vais commencer la lecture.

Ryan s'enfonça dans le gros oreiller et observa la jeune femme pendant qu'elle lui faisait la lecture. Il aimait son visage de petite femme, ses yeux noisettes si provocants, la moue boudeuse de sa bouche. Elle avait des cheveux châtains aux reflets de miel et il aurait voulu les libérer des épingles qui les maintenaient attachés. Elle avait la beauté des femmes-enfant et sa voix claire prenait parfois des accents rauques qui achevèrent d'éveiller son intérêt pour elle.
Il ne sentit même pas ses yeux se fermer mais il avait le sourire aux lèvres en s'endormant.

Sophie détailla le jeune homme endormi, il avait des cheveux blonds coupés très courts et ses yeux aux iridescences bleu-vert la fascinaient. Les traits de son visage dégageaient la force et la détermination. Elle laissa errer son regard sur la bande qui serrait le torse du jeune homme et elle rougit en pensant qu'il lui plaisait. Elle s'empressa de remplir son verre d'eau qu'elle posa sur sa table de chevet, éteignit la lampe et quitta la pièce pour le laisser dormir.

*****

Acton, le 6 juin 1942
Tate était nerveux. La grande salle de réception du club-house du Biloba avait été décorée et aménagée pour célébrer son mariage avec Ambre. Dans moins de dix jours, il quitterait le ranch pour rejoindre sa base. Il frémit nerveusement et sentit la pression de la main de Candy sur son bras.

Quand il se tourna vers elle, il rencontra son sourire bienveillant. Il la savait extrêmement inquiète pour ses fils ainés et pourtant, elle s'était démenée pour organiser son mariage avec Ambre, s'occupant de la robe, de la cérémonie, du repas. Ils avaient tous souhaités une cérémonie intime et seuls, certains membres de la famille d'Ambre étaient présents. Son frère Rick était exempté de combats du fait de sa situation familiale mais son exploitation ne lui permettait pas de venir.
  • Détendez-vous, Tate, elle viendra ! lui murmura Candy avec un petit sourire en coin.

Il la regarda un instant, interloqué, avant de sourire à son tour.
  • Je crains d'avoir assez peu d'humour, excusez-moi, lui répondit-il. A vrai dire, je n'aurais même pas imaginé qu'elle puisse ne pas venir.
  • Aucune chance qu'elle ne vienne pas, lui murmura Candy en serrant affectueusement son bras.

La porte s'ouvrit avant qu'il ne réponde et la vue d'Ambre lui fit l'effet d'un violent coup à l'estomac. Elle était magnifique, dans une robe blanche drapée, d'une simplicité et d'une élégance époustouflante. Un voile de soie formait une traine derrière elle et des lys immaculés ornaient ses cheveux, elle avait le port d'une reine.
Il avait le souffle coupé et resta impressionné par l'élégance très aristocratique du couple formé par le père et la fille. A quelques pas de l'autel, Ambre releva les yeux vers lui et une intense bouffée d'émotion lui remua le cœur. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la rassurer...
Son père s'arrêta alors devant lui et regarda vers Ambre. Elle leva la main vers le visage de son père qui se pencha pour se laisser embrasser.
  • Je t'aime, papa, murmura-t-elle. Je t'aimerai toujours.
  • Moi aussi, mon bébé, souffla Terry à son oreille. Sois heureuse, mon tendre amour.

Il la relâcha et se tourna alors vers Tate. Avec émotion, il lui tendit la main d'Ambre dans un geste qui avait pour tous les trois plus de portée et de sens que tous les mots qui auraient pu être prononcés.
Quand il rejoint Candy, elle vit qu'il était profondément ému et elle lui prit la main qu'elle serra avec force. Il enlaça ses épaules et elle le prit par la taille.
La cérémonie se déroula dans un léger brouillard pour Ambre. Tate était près d'elle et sa tension était presque aussi palpable que la sienne mais elle se sentait rassérénée par le regard empreint de douceur qu'il posait sur elle, à intervalles réguliers.

Les jeunes mariés furent joyeusement félicités et durant le repas, très "familial", Candy leur promit une fête somptueuse et princière pour leur anniversaire de mariage, dès que la guerre serait terminée.
En fin de journée, une limousine vint les chercher pour les emmener vers un hôtel de Carmel dans la baie de Monterey où Terry leur avait réservé une suite pour le temps qu'ils souhaiteraient.
Ils ne rentrèrent que deux jours avant le départ de Tate, qui laissa Ambre dans un état de grande tristesse.

*****

Bois de Mervé, environs de Thorée-les-Pins, 7 juin 1942
Miska et son chauffeur Paul avaient garé leur Citroën à gazogène dans un chemin de la forêt. Ils guettaient le bruit de l'avion qui annonçait le parachutage de son ami. Ils n'entendirent l'Hudson qu'au dernier moment, l'avion les survola et continua sa route.
  • Il est là-bas, je le vois ! dit Paul en indiquant à Miska un point dans le ciel. On a de la chance, il vient dans notre direction.

Une demi-heure plus tard, ils retrouvaient Kyle, qui finissait d'enterrer son parachute. Les deux amis se saluèrent longuement, dans le plus profond silence. Kyle enfila les vêtements que lui avait amené son ami et enterra sa combinaison puis ils repartirent vers la voiture.
Paul s'installa derrière le volant et prit la direction du Lude. Miska restait silencieux et Kyle, installé à l'arrière du véhicule, observa son ami. Il avait changé en deux ans, son visage était plus dur, plus maigre aussi, ses cheveux étaient coupés très courts, sa mâchoire semblait crispée et il jetait incessamment des coups d'œil furtifs à son chauffeur.
Au bout de quelques kilomètres, Miska demanda à Paul de tourner dans un chemin perpendiculaire à la route. Après plusieurs centaines de mètres, Miska lui fit arrêter la voiture.
  • Vous allez venir avec moi, on a autre chose à récupérer, dit-il à ses compagnons avant de descendre de la voiture. Pas un bruit, on doit rester discrets.

Ils poursuivirent le chemin à pied. Ils s'enfonçaient dans la forêt et Miska demanda à Paul de partir en avant voir si la ferme au bout du chemin était éclairée.
Quand il se fut éloigné d'une centaine de mètres, Miska se tourna vers son ami.
  • Kyle, chuchota-t-il, je... ne me juge pas trop vite, ici les choses sont différentes de ce qu'elles paraissent. Ne dis plus un mot jusqu'à ce que je te le dise.

Quand ils eurent rejoint Paul, Kyle entendit le bruit d'un coup de feu tiré avec un silencieux et le corps du chauffeur s'écroula devant Kyle, qui se jeta sur le sol dans un réflexe de défense.
  • Relève-toi, Kyle, tu n'as rien à craindre, dit froidement Miska.

Kyle se retourna et découvrit le pistolet dans la main de son ami. Il resta abasourdi par la scène qu'il venait de vivre et resta quelques instants sans faire un mouvement.
Miska rempocha le pistolet dans son manteau noir et s'accroupit devant Kyle en le regardant dans les yeux.
  • Ce soir, douze personnes ont été torturées dans les locaux de l'Abwehr à Paris. Comme tous les soirs depuis une semaine.
    Il y a une semaine, ils étaient quinze mais trois d'entre eux sont morts sous la torture. Ce type les a donnés pour de l'argent. Il ne l'a pas fait au nom d'une cause ou d'un idéal, ni par désespoir, ni parce qu'il était menacé, ni pour aider d'autres personnes. Il l'a fait pour lui, par cupidité.
    Le réseau l'a jugé et condamné. Sur les quinze personnes arrêtées, deux étaient des amis à moi, des indics. Ils sont morts tous les deux. Ils avaient une femme et des enfants.
    Je sais que tout cela doit te paraître dur, Kyle, mais... je ne prends pas de plaisir à ce que j'ai fait. Je me suis contenté de sauver la vie d'autres personnes, y compris la mienne.
    En commençant tout ça, je m'étais fait la promesse de ne jamais devenir un bourreau, de ne pas devenir comme eux, de ne pas passer du côté des méchants mais... ils ont dépassé les bornes. Déjà après Guernica, je... Et puis j'ai un passif... je me battais déjà en Hongrie...
    Je ne cherche même pas d'excuse, c'est trop tard. Pour aller à la pêche aux renseignements, j'ai du m'approcher du monstre. Trop près sûrement puisque quelque chose s'est cassé en moi et... j'ai vu trop de rage, trop d'impuissance, trop de larmes, trop de souffrances et d'humiliations en tous genres. Trop, beaucoup trop. Ils nous transforment en machines de guerre, Kyle.
  • Si ce type bosse avec l'Abwehr, comment peux-tu être certain que l'on ne te soupçonnera pas et qu'ils n'étaient pas déjà sur ta piste ? demanda Kyle.
  • Parce que je le sais, Kyle. Le scénario était déjà prêt. Et puis, mes "amis" allemands sont haut placés. Officiellement, j'ai envoyé ce crétin en filature pendant que je courtisais une bourgeoise de la région et il n'est jamais rentré. Quant à la cible, envolée. Demain, une équipe du réseau viendra s'occuper du "nettoyage". Il ne restera plus de traces de notre passage. C'est aussi simple que ça. Allez viens, termina-t-il en se relevant. On y va...

Kyle se releva, s'épousseta et prit son ami dans ses bras.
  • Je ne te juge pas, Miska. Je sais ce que tu fais pour la Résistance et je veux que tu me promettes de te tirer d'ici avant que les choses ne deviennent trop dangereuses pour toi.
  • T'inquiètes, Kyle. J'y serai bien obligé puisque si je ne me fais pas avoir par les allemands, certains parisiens pourraient en revanche me mettre au pilori pour actes de collaboration. Mais on n'y est pas encore. Retournons à la voiture, il faut partir d'ici. Ce soir, on dort chez un ami dans une ferme du Lude. Et c'est un gaulliste alors tu n'as rien à craindre. On mettra la main sur ton frangin, demain.
  • Alors allons-y, répondit Kyle.

Ils partirent sans un regard pour le cadavre du chauffeur. Sur les quinze personnes que Paul avait contribué à faire arrêter, quatre moururent sous la torture, cinq furent fusillés au Mont Valérien quelques semaines plus tard. Les six autres furent déportés vers le camp de Dachau où ils moururent d'épuisement.
Avant de quitter la forêt, Miska arrêta sa voiture dans un petit chemin. Il ouvrit la boite à gants d'où il tira une bouteille de vodka, dont il avala une grande rasade avant de la tendre à Kyle.
  • Rassure-toi, je ne vais pas me mettre à chanter, dit Miska avec un sourire triste. Je m'étais dit que ce serait bien de fêter dignement nos retrouvailles et puis... ce soir, j'en ai besoin.

Kyle prit la bouteille dont il avala plusieurs gorgées avant de la rendre à son ami.
  • Miska, dit-il sérieusement. Est-ce que tu veux rentrer à Londres avec moi ?
  • Je sais que je ne suis pas irremplaçable, Kyle mais... il se passerait beaucoup de temps avant que vous n'ayez à nouveau quelqu'un dans la place.
  • Miska, je ne dis pas ça pour te...
  • Je sais ce que tu voulais dire, Kyle. Certains soirs je suis moralement épuisé, comme ce soir. Mais abandonner maintenant serait injuste et inconséquent pour les gens qui se battent encore ici, il y a encore du boulot et puis...
    Kyle, est-ce qu'à Londres vous avez entendu parler de la réunion de Wannsee organisée par Heydrich à Berlin en janvier dernier ?
  • Ça ne me dit rien, Miska, de quoi s'agit-il ?
  • Je ne sais pas vraiment, j'ai entendu des bruits mais je n'ai aucune preuve ni témoignage me permettant de garantir la véracité des informations. Heydrich a convoqué les représentants de tous les ministères du Reich, à la demande de Göring peut-être ou avec son aval, en tout cas. Il y aurait été question de la mise en place d'une solution finale pour la gestion des Juifs.
    Je sais qu'ils organisent des massacres en masse à l'Est et... mais la "solution finale" je ne sais pas ce que ça veut dire Kyle. Ils ont des camps à l'Est, ils créent des ghettos pour regrouper les juifs et... "la solution finale" est une expression que je qualifierais de très, très mauvaise augure.
    Le problème, c'est qu'il faut réussir à démêler le vrai du faux et pour l'instant, je n'ai que des "on-dit".
    Toujours est-il que Vichy a sorti un nouveau statut des juifs et je trouve que tout ça commence à faire beaucoup de coïncidences. De très vilaines coïncidences. L'étoile jaune est entrée en vigueur aujourd'hui, cela facilite les choses pour l'identification si tu vois ce que je veux dire.

Il but plusieurs gorgées de vodka et alluma une cigarette. Les deux amis restèrent un moment à palabrer dans le noir jusqu'à ce qu'ils aient fini la bouteille. Ils repartirent alors et passèrent la nuit dans la riche propriété d'un contact de Miska.

Le lendemain, ils se rendirent à un rendez-vous dans une ferme au sud d'Ecommoy où ils rencontrèrent des membres du maquis de Château-du-Loir. Ils se rendirent dans une cache où était entreposé le matériel parachuté la veille et Kyle, sous le pseudo de "Thierry", leur fit un topo sur le nouveau matériel, les armes et les munitions livrées. Une boite aux lettres en liaison avec l'un des réseaux Buckmaster de la région venait d'être mise en place spécialement pour eux afin qu'ils puissent communiquer plus rapidement, notamment avec Londres.
L'après-midi fut consacré à l'apprentissage de techniques de combat et de guérilla animées par Kyle.
Il insista longuement sur le cloisonnement des équipes de travail et les engagea à prendre garde dans leurs recrutements et leurs opérations.


En fin de journée, ils furent conduits devant une grange où ils cachèrent leur voiture et se changèrent avant de traverser un bois pour arriver dans une nouvelle ferme. L'un des maquisards les attendait à la lisière de la forêt ; il leur annonça que la voie était libre et qu'ils étaient attendus.
En arrivant près de la maison d'habitation, ils aperçurent un rideau se lever légèrement et une porte s'ouvrit sur une jeune fille d'une vingtaine d'années à peine, à la beauté insolente. Elle les fit entrer et elle ferma la porte derrière eux. Au même instant, un homme sortit d'une pièce contigüe et il écarquilla les yeux en découvrant Kyle.
  • C'est à se demander si je ne délire pas, dit-il avec un sourire. Vous ressemblez tellement à votre père au même âge que c'en est presque incroyable.

Il s'avança devant Kyle abasourdi et lui donna une accolade amicale avant de serrer la main de Miska.
  • Pardonnez-moi, dit-il, suivez-moi, ne restons pas ici.

Il sortit par une autre porte qui les mena dans un couloir avant d'ouvrir une seconde porte et de les faire entrer dans une salle à manger dont les volets et les rideaux étaient fermés.
  • Comment savez-vous que je ressemble à mon père ? demanda Kyle sans préambule.
  • Cette pièce donne sur la cour, dit-il en entrant sans se préoccuper des interrogations de Kyle. Nous y serons tranquilles. Je m'appelle Duval, ajouta t'il avec un léger sourire. Patrick Duval. Je suis médecin et ma femme, Nathalie, est infirmière.
    Quant au fait que je vous ai reconnu et bien... Candy et Nathalie étaient infirmières ensemble pendant la Grande Guerre. J'ai assisté au mariage de vos parents et nous nous sommes revus plusieurs fois. La dernière fois que je vous ai vu, vous aviez un peu plus de six ans.
  • Je suis désolé mais je crains de n'en avoir aucun souvenir, dit Kyle, quelque peu circonspect.
  • Ryan va être surpris et content de vous voir, je pense. Ma fille est partie le chercher. Il faut que je vous dise, il est plâtré du bras et de la jambe. Ses côtes semblent déjà se ressouder, mais il faut qu'il évite les chocs tout de même.
    A part ça, comment dois-je vous appeler ? demanda-t-il aux deux arrivants.
  • Puisque vous savez qui je suis, appelez-moi donc Kyle, dit ce dernier avec un léger sourire. Mais pour les gens que j'ai vu cet après-midi, je suis Thierry.
  • Et appelez-moi simplement Michel, dit Miska en tendant la main au médecin. Votre épouse n'est pas présente ?
  • Et bien... C'est une longue histoire. Elle est avec une amie, elles devaient faire une sorte de réunion entre femmes à propos de problèmes d'enfants à cacher et...
  • Nous n'avons rien besoin de savoir au sujet de vos affaires, dit Miska. Et ne le prenez pas mal, s'il vous plait. Ce n'est pas un manque d'intérêt mais... c'est mieux ainsi, pour nous tous.
  • Elles ne devraient pas tarder non plus. Nous dînerons tous ensemble, dit-il. Mais je manque à tous mes devoirs, asseyez-vous ! Je vous offre un petit verre de calvados ?
  • Volontiers, dit Miska en s'asseyant de sorte de pouvoir observer porte et fenêtres de sa place.
  • Vous aussi ? demanda-t-il à Kyle.
  • Oui, merci, dit ce dernier en s'asseyant à son tour.

Il entendirent un rire étouffé et des bruits de pas provenant du couloir. La porte s'ouvrit sur la jeune fille qui les avait accueilli. Elle précédait Ryan et Kyle fut heureux de constater qu'hormis deux plâtres, son frère semblait se porter à merveille.
Lorsque Ryan aperçut son frère, il eut une expression de surprise qui se mua rapidement en rires.
  • J'aurais du me douter que tu pourrais faire ça ! Tu n'aurais pas du prendre de pareils risques mais je suis tout de même heureux de te voir, frangin !
  • J'aurais préféré que ce soit dans d'autres conditions quand même, dit Kyle en prenant son petit frère dans ses bras. Mais tu t'es bien débrouillé, dis-moi, tu as réussi à te faire héberger par des amis de maman et là, franchement, bravo !

Ils rirent tous les deux et Kyle passa un bras autour des épaules de son frère en se tournant vers Miska.
  • Tu connais déjà Kosta mais je voudrais te présenter le dernier membre de notre trio, tu peux lui aussi le considérer comme un frère et... ici, on l'appelle Michel.

Miska s'était levé et salua très amicalement le jeune frère de son ami.
  • Content de faire ta connaissance, Ryan, dit-il simplement.
  • Au fait, dit le docteur Duval, tout-à-l'heure je ne vous ai pas présenté ma fille, Sophie.

Les deux hommes s'inclinèrent tour à tour devant la jeune femme qui rougit et prétexta d'aller finir le repas pour s'éclipser à la cuisine. Les hommes s'installèrent autour de la table et discutèrent un long moment de la situation et de la guerre en général.

*****

Au bout d'une vingtaine de minutes, la porte s'ouvrit et une femme d'une cinquantaine d'années entra.
  • Nathalie ! dit Ryan. Vous voilà enfin... regardez qui est là.
  • Oh, mon Dieu ! s'exclama-t-elle en découvrant Kyle. Votre père ne pourra jamais vous renier, vous...
  • Bonjour Nathalie, dit Kyle qui s'était levé pour venir à sa rencontre. Je suis heureux de faire votre connaissance, bien que vous me connaissiez déjà, si j'ai tout saisi. Permettez-moi aussi de vous présenter mon ami, Michel.
  • Enchantée, répondit Nathalie. Je suis désolée d'arriver si tard, j'étais en tournée avec une amie et cela a pris plus de temps que prévu. Je vais vous la présenter, elle dîne avec nous ce soir. C'est une jeune femme absolument charmante, vous verrez... Et en plus c'est une belle âme. Mais rasseyez-vous, dit-elle en souriant, je vais chercher ces demoiselles et l'entrée !

Elle sortit en souriant et revint quelques instants plus tard avec une salade de tomates "du jardin" précisa-t-elle tandis que sa fille installait les couverts.
La jeune femme qui les suivait s'était figée à la porte de la pièce, les yeux fixés sur Miska et Kyle.
  • Ne soyez pas timide, Julie, entrez, dit Nathalie en s'apercevant de la gêne de la jeune femme. Messieurs, faites un bon accueil à Julie Martin. Julie, je vous présente Ryan, notre aviateur, Michel et Kyle qui sont venus le chercher.

Kyle s'était figé à son tour et Miska observait la scène avec une attention particulière.
  • Allons, Julie, reprit Nathalie, quelque chose ne va pas ? Julie ?

Kyle fut le premier à réagir, il se dirigea vers son hôtesse et se planta face à la jeune femme.
  • Pourrais-je m'isoler quelque part pour avoir une conversation en tête à tête avec Julie ? demanda-t-il à Nathalie avec un pâle sourire.
  • Bien sûr ! dit-elle après les avoir regardé tour à tour sans bien comprendre la situation. Suivez-moi, dit-elle en empruntant le couloir.

Kyle prit d'autorité la main de Julie dans la sienne et il suivit Nathalie qui les conduisit à un petit bureau où elle les fit entrer en prenant soin de refermer la porte derrière elle.
Dans la salle à manger, Miska arborait un sourire détendu et il regarda Ryan avec attention.
  • On dirait que ton frère vient enfin de retrouver sa femme, dit-il simplement.
  • Tu veux dire que c'est...
  • Oui, c'est elle, répondit simplement Miska. Votre foyer est le berceau des bonnes surprises, dit-il en s'adressant à Nathalie qui venait de les rejoindre.
  • Vous pouvez m'expliquer ce qu'il se passe ? Julie avait l'air si bouleversée ! demanda Nathalie.
  • Vous venez de réunir un jeune couple qui a été séparé au moment de l'Exode, dit simplement Miska. Cela fait deux ans qu'il cherche à savoir où elle a bien pu se cacher.

Un silence surpris s'installa parmi les convives en entendant la remarque de Miska
  • Vous voulez dire qu'ils sont mariés ? demanda Nathalie abasourdie.
  • Ils le seraient s'il n'y avait pas eu la guerre, répondit simplement Miska. Ils travaillaient ensemble depuis près d'un an et... Ils s'appartenaient avant même de le découvrir eux-mêmes.
  • C'est formidable s'il peut la ramener avec nous, dit Ryan.

Miska regarda attentivement Nathalie avant de se tourner à nouveau vers Ryan.
  • Il n'y a que toi et Kyle qui reprendrez l'avion, Ryan, dit simplement Miska. Je crois comprendre que Julie a un travail important ici. Et moi aussi.
  • Tu... Elle... Elle va vraiment rester ici ? balbutia Ryan.
  • Tu sais Ryan, j'ai travaillé avec eux pendant un an, on a partagé bien des moments ensemble... Bref, je sais ce qui les fait avancer, tous les deux. Ils ne s'arrêteront pas avant d'avoir terminé ce qu'ils ont commencé. C'est valable pour ton frêre, comme pour elle. Ils ne s'arrêteront pas.
  • Ni toi non plus ? demanda Ryan à Miska qui s'était levé et semblait détailler une peinture accrochée au-dessus de la cheminée.
  • Ni moi non plus, répondit Miska avec un léger soupir. Quant à toi, je suis sûr que tu remonteras dans un avion sitôt rentré à Londres.

Miska se tourna vers Ryan et les deux hommes se regardèrent d'une manière entendue.

*****

Quand Nathalie eut refermé la porte derrière eux, Kyle se tourna vers Juliette, le cœur battant à tout rompre sans lui lâcher la main. Elle ne le quittait pas des yeux non plus et ne put retenir ses larmes quand ils se trouvèrent seuls.
  • Ne pleure pas, Juliette, chuchota Kyle en se rapprochant d'elle. Si tu m'aimes toujours, alors nous devrions plutôt sourire au destin qui nous fait là un merveilleux cadeau.


Elle se jeta dans ses bras et il la serra contre lui au point de la faire étouffer. Il versa à son tour des larmes de joie, bouleversé par le bonheur de la sentir contre lui. Ils restèrent quelques instants serrés l'un contre l'autre, n'osant rompre le silence par des mots qui auraient été bien en deçà de ce qu'ils éprouvaient.
Kyle embrassa ses cheveux, sa tempe et elle releva les yeux vers lui.

Elle leva la main pour essuyer les larmes qui avaient coulé sur ses joues. Il lui souriait si tendrement qu'elle sentit son cœur chavirer.
  • Pardonne-moi, murmura-t-elle la voix étranglée. Si je ne t'ai pas rejoint à Londres, c'est...
  • C'est que tu avais de bonnes raisons de le faire, termina-t-il en se penchant vers elle.

Il l'embrassa doucement, effleurant ses lèvres des siennes, caressant sa bouche généreuse avec une infinie tendresse. Il tenait son visage entre ses mains, appuyant un peu plus son baiser auquel elle répondit en soupirant de plaisir.
Juliette perdit pied avec le monde réel alors qu'il approfondissait son baiser. Elle s'accrochait à lui et plus rien ne comptait que ses mains sur elle, son baiser qui déclenchait une explosion de sensations électrisantes dont elle avait oublié la saveur intense.


Kyle relâcha sa bouche avec regrets et posa son front sur celui de Juliette en fermant les yeux. Il était submergé par les souvenirs de cette année passée avec elle à Paris, leurs fous rires, leur tendre complicité et cette compréhension mutuelle qui les avait fait tomber amoureux. Et puis il y avait eu cette dernière nuit, cette parenthèse d'amour infini alors que la guerre faisait rage aux portes de la cité.
  • Je t'ai fait rechercher partout, souffla-t-il d'une voix rauque. Tu m'as manqué, tellement manqué mon amour. Je... J'ai tant de choses à te dire, Juliette. Je n'arrive pas à croire que tu sois là ce soir, avec moi, dans mes bras.
  • Kyle, je t'aime, murmura-t-elle doucement. Et je n'ai pas cessé de penser à toi, non plus mais je...

Elle fut interrompue par des coups légers frappés à la porte. Miska passa la tête par l'entrebâillement.
  • C'est bon ? Vous êtes présentables ? demanda-t-il du ton léger qu'il avait toujours autrefois quand il plaisantait. Tant mieux parce que figurez-vous qu'on a tous très faim et que l'on vous attend. Si vous ne voulez pas contrarier notre hôtesse, il va falloir sortir d'ici et venir à table.
  • Miska ! dit Juliette avec émotion alors qu'il se dirigeait vers elle pour la prendre dans ses bras.
  • Michel... Ici tu es Julie et je suis Michel, dit-il en la serrant contre lui. C'est bon de te voir en forme. Tu as l'air toujours aussi capable de me prouver que tu peux boire plus de vodka que moi !
  • Je refuse de recommencer à jouer à ce petit jeu avec toi ! dit-elle en souriant.
  • Avec de la pálinka, alors ? demanda-t-il avec son célèbre sourire qui faisait craquer toutes les filles.
  • Non plus ! s'exclama-t-elle en riant. Et arrête tout de suite ton petit numéro de charme, je t'ai déjà dit que ça ne pouvait pas marcher avec moi !
  • Oui, je sais, tu préfères les aristocrates anglo-américains ! répondit-il d'un ton moqueur en esquivant un coup sur l'épaule lancé par la jeune fille.

Kyle les regardait avec émotion, se remémorant les fêtes mémorables durant lesquelles Miska et Juliette s'étaient vite liés d'amitié. Ils passaient leur temps à se défier et se chamailler comme seuls une sœur et un frère savent le faire. Kosta et lui avaient souvent du arbitrer leurs tendres bagarres.
  • Ça suffit, les enfants ! dit Kyle en riant. Allez, filez à table maintenant, et n'oubliez pas de vous laver les mains avant, s'il vous plaît !

Malgré des discussions qui tournaient essentiellement autour de la guerre, le repas se passa sous le signe de la détente. La ferme était généreuse en fruits et légumes et leur hôtesse les régala de jambon, denrée rare et appréciée en ces temps de restriction et de pénurie.


Kyle les abreuva de nouvelles des Alliés, il leur parla rapidement de l'horreur qu'avait été Pearl Harbor et des combats qui avaient lieu dans tout le Pacifique contre les Japonais, alliés des Allemands.
Il leur raconta surtout le succès de la bataille de Midway, trois jours plus tôt, dont il avait été informé avant son départ.
  • A part ça, demanda Ryan, mon retour à Londres est prévu pour quand ?
  • On a quatre jours, répondit Kyle. Ce sera confirmé sur la BBC et puis bien sûr, il faudra que la météo soit clémente. On profite de la livraison d'un Lysander.
  • Super ! Tu m'as prévu une boite à sardines ! T'as remarqué que j'étais blessé, Kyle ? demanda Ryan sur un ton ironique.
  • Bien sûr, j'ai même demandé pire ou plus petit mais ils n'avaient pas mieux figure-toi !
  • Ah ben non, plus petit, plus inconfortable, ils n'ont pas trouvé. Tu pouvais pas réserver un Hudson ? D'ailleurs, tu es arrivé dans quoi ?
  • J'ai sauté d'un Dakota mais petite précision : plus petit et plus inconfortable, c'était possible, je t'ai évité le sous-marin, jeune prétentieux !
  • Le sous-marin ! Un aviateur dans un sous-marin ! Il manquerait plus que ça, tiens ! Déjà que j'ai besoin de roulettes pour me déplacer ! dit-il en déclenchant l'hilarité générale.
  • Les avions aussi ! surenchérit Miska. Fais-toi pousser des ailes, la prochaine fois que tu te feras descendre, ça nous évitera de récupérer un éclopé.

En voyant la tête de Ryan, ils rirent tous de plus belle et Nathalie partit chercher le café en pleurant de rire tandis que Sophie préparait les tasses. A la fin du repas, alors que tout le monde aidait à débarrasser, Nathalie se tourna vers ses invités.
  • Bon alors, dit-elle en souriant aux jeunes gens. Je vais vous montrer, j'ai deux chambres de libre. Toutes les deux ont un grand lit et... je ne veux pas savoir qui dort avec qui, dit-elle avec un clin d'œil à l'intention de Kyle. Comme ça, si Candy me demande quelque chose un jour, je pourrai lui répondre que je ne sais pas et sans mentir !
  • D'accord ! dit Kyle en riant. Mais ma mère ne vous demandera ni ne vous reprochera rien, Nathalie. Elle ne l'a pas rencontrée mais elle sait qui est Julie et tout ce qu'elle représente pour moi.
  • Peu importe ! répondit Nathalie en lui pinçant la joue. Je ne veux rien savoir et maintenant suivez-moi, jeunes gens.

Miska sourit à ses deux amis en leur souhaitant une bonne nuit avant d'aller se coucher. Kyle ne lâchait pas la main de Juliette et ils refermèrent la porte de la chambre très doucement, tous deux très émus de se retrouver dans une situation si intime après deux années de séparation.
Il se tourna vers elle et lui caressa la joue en souriant. Elle ferma les yeux et pencha la tête vers sa main.
  • Kyle, il faut que je te parle, murmura-t-elle en le regardant de ses grands yeux clairs.

Il la souleva dans ses bras et l'allongea sur le lit avant de s'étendre à ses côtés et de la serrer contre lui.
  • Dis-moi ce que tu veux, chuchota-t-il en écartant une mèche de la jeune femme qui tombait devant ses yeux. Mais n'oublie pas que je t'aime. De tout mon cœur.
  • Est-ce que tu as reçu la lettre que je t'ai envoyée de Suisse ?
  • Oui, je l'ai reçue. J'ai aussi reçu du courrier des Klein. Ils sont aux États-Unis et tout va bien pour eux ainsi que pour la jeune fille qui a pris ta place sur le bateau.
  • Alors, tu sais tout ça ? demanda-t-elle avec émotion.
  • Oui mais ça s'arrête là. Le jour où j'ai appris que l'avion de Kyle avait été abattu, j'ai également reçu un rapport de l'un de nos agents à Lyon. D'après ce qu'il savait, tu travaillais pour l'OSE et le WIZO dans l'ouest de la France, en zone Nord. Ils devaient essayer de te transmettre un message.
  • Impressionnant, ton réseau d'informateurs. Heureusement que les nazis ne sont pas aussi efficaces. Quel était la teneur du message pour moi ?
  • Que Londres cherche à te contacter.
  • Et Londres c'est toi, bien sûr ? demanda-t-elle avec un petit sourire. Et que m'aurais dit Londres ?
  • Je n'en sais rien, Juliette. J'avais besoin de savoir ce qu'il advenait de toi, j'aurais sûrement essayé de te faire venir auprès de moi. Mais c'était avant de savoir que tu travaillais avec l'OSE.
  • Qu'est-ce que ça change ?
  • Pour moi, rien. J'ai toujours envie de t'enlever pour que tu rentres avec moi mais je sais aujourd'hui que ça n'arrivera pas. Ma journaliste préférée s'est transformée en assistante sociale qui participe au sauvetage d'enfants juifs. Et ça m'étonnerait qu'elle accepte de les abandonner pour me suivre même si je rêve très égoïstement du contraire.
  • Merci, Kyle, dit-elle en laissant les larmes couler de ses yeux. Merci et pardon.

Il referma ses bras autour d'elle et la serra contre lui, la gorge serrée.
  • Juliette, je... commença-t-il d'une voix tremblante. Reste avec moi jusqu'à ce que je reparte.
  • Je suis supposée rester ici une semaine, Kyle. Je dois trouver des familles susceptibles d'accueillir des enfants. Tu repartiras avant moi.
  • Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'on va devenir, mon amour. Ces deux dernières années sans toi, c'était... long. Etrangement long et pourtant j'ai eu l'impression d'avoir traversé cette période comme un automate. Toi, au contraire, tu as du traverser tant d'épreuves et... avec ce que tu fais maintenant, je dois te paraître insipide...
  • Ne dis pas cela, Kyle ! Si tu es ici, c'est parce que tu te bats à ta manière, toi aussi. Et je me doute bien de ce que vous faites, Miska et toi. Votre quotidien n'est sûrement pas insipide.
  • Comment tu t'en sors, Juliette ?
  • Plutôt bien, compte tenu de ce que je fais. Ne m'en veux pas Kyle, mais en arrivant à Lyon, j'ai découvert la situation de ces enfants et... Je ne pouvais plus partir en sachant ce qui se passait. Emotionnellement, je me suis sentie impliquée, tu comprends ?
  • Bien sûr, je te connais assez pour savoir que tu n'aurais pas pu supporter de partir sans te retourner. Tu vis où ?
  • Nulle part depuis plusieurs semaines. Quand j'aurai placé tous les enfants qui seront sous ma responsabilité, je suis censée me trouver une place et un logement dans la région.
  • Nathalie pourrait t'aider...
  • Elle me l'a proposé mais je ne préfère pas l'impliquer davantage. Elle l'est déjà suffisamment. J'ai du mal à réaliser que l'on parle de ça ensemble, tu sais ? Après tout ce temps.
  • Pourquoi ? On parlait tout le temps de tout à Paris, non ?
  • Oui, mais ça me paraît à la fois si proche et si loin... répondit tristement Juliette.
  • J'éprouve la même chose mais il y a des choses qui n'ont pas changé. Toi, moi et ce que nous éprouvons l'un pour l'autre, par exemple. Et rien de ce que je t'ai dit à Paris n'a changé. Je t'aime, Juliette. Du plus profond de mon être, je t'aime et je veux t'épouser.
  • Moi aussi je t'aime, Kyle. La guerre ne durera pas éternellement et les Alliés la remporteront... Ils nous doivent bien ça... Et nous finirons par nous retrouver et nous pourrons alors faire de beaux projets d'avenir.

Elle lui sourit tendrement et il eut la brusque envie de voir ses longs cheveux se répandre librement sur l'oreiller. Il retira les épingles qui retenaient ses cheveux en chignon et se plaça au-dessus d'elle pour la regarder attentivement.
  • Tu es si belle, mon amour, encore plus belle que dans mes souvenirs. Veux-tu toujours de moi ? demanda-t-il avant de commencer à l'embrasser.

Elle croisa les bras autour de son cou et lui fit un merveilleux sourire.
  • Je te veux encore et je te veux toujours, Kyle. Ou toujours et encore, comme tu préfères.
  • Si tu savais tous les remords que tu m'as donné, murmura-t-il en l'embrassant juste derrière l'oreille.
  • Je ne vois pas pourquoi tu devrais avoir des remords me concernant, dit-elle en prenant son visage entre ses mains pour qu'il la regarde.
  • Et pourtant j'en ai plein... des remords pour n'avoir pas fait mieux attention à toi lors de notre nuit à Paris, des remords pour n'avoir pas deviné que tu étais encore une innocente jeune femme. Des remords pour ne pas t'avoir dit plus tôt combien je t'aimais, et pour avoir attendu aussi...
  • Chut ! Ça suffit ! gronda-t-elle en posant une main sur sa bouche. Ce qui m'est arrivé quand tu es entré dans ma vie a été une bénédiction. J'en ai aimé chaque seconde. L'amour que tu as fait naître en moi avait besoin de temps pour que j'apprenne à l'accepter... Tout a été parfait pour moi. Absolument tout. Et cette nuit merveilleuse entre tes bras m'a nourrie chaque jour depuis.
    Tu es avec moi à chaque minute, à chaque seconde, à chaque fois que mon cœur bat. Et tout-à-l'heure, quand je t'ai vu ici, dans cette ferme, j'ai cru en mourir de bonheur. J'ai eu si peur que tu ne comprennes pas les choix que j'avais pu faire. Si peur que tu m'aies oubliée, là-bas à Londres.

Il l'embrassa avec avidité, laissant ses mains errer sur les courbes de la jeune femme qu'il devinait sous la robe de coton léger. Il laissa l'amour exploser dans sa poitrine, irradier dans son corps, guider ses gestes et elle lui répondit avec la même vigueur.
Ils se murmuraient une litanie de mots d'amour, de promesses de bonheur infini, mêlant leurs souffles et leurs caresses dans une communion des âmes, des cœurs et des fluides. Ils firent l'amour une grande partie de la nuit, sans réussir à se rassasier l'un de l'autre, et s'endormirent épuisés, tendrement enlacés.

*****

Juliette dormit peu, elle avait pris l'habitude de se réveiller tôt le matin et avait un sommeil léger depuis le début de la guerre. En ouvrant les yeux, elle vit des nuages de particules qui flottaient dans les premiers rayons du soleil, filtré par les rideaux.
Elle tourna la tête vers Kyle, étendu à ses côtés. Il avait les cheveux très courts maintenant, sûrement depuis qu'il travaillait au SOE, mais il avait peu changé. Il avait de nouvelles rides, de légères rides mais elles étaient présentes. Il y avait ce pli tout nouveau entre ses sourcils, ces fossettes plus marquées sur ses joues et dont elle ne savait si elles étaient dues à ses rires ou à son amertume même si elle penchait pour la deuxième solution. Elle aimait son profil, son visage allongé, ce grand front, son nez fin et droit, sa bouche charnue et bien dessinée et ce menton volontaire, doté d'une légère fossette.
Son entraînement quasi militaire avait développé sa musculature, désormais parfaitement dessinée. Il avait des épaules plus larges et des abdominaux parfaitement bien découpés. Il était encore plus beau et plus viril que deux ans auparavant et elle sourit de plaisir en pensant combien elle l'aimait.
Il était paisiblement endormi et un léger sourire flottait sur ses lèvres. Elle se leva et s'habilla sans un bruit avant de quitter la chambre pour gagner la salle de bains, un luxe rare dans une ferme mais appréciable.
Quelques minutes plus tard, habillée, coiffée, elle gagnait la cuisine où elle retrouva Nathalie qui prenait son petit-déjeuner. Elle sourit et se leva en voyant Juliette entrer dans la cuisine.
  • Bonjour Julie, dit-elle en s'approchant de la jeune femme pour l'embrasser. Venez vous asseoir, j'ai préparé de la chicorée, je vous en sers ?
  • Oui merci, répondit Juliette d'une voix timide. On dirait que nous aurons une belle journée.

Elle s'assit à la table de la cuisine et regarda par la fenêtre en souriant.
  • Il y a des matins comme ça, dit doucement Nathalie en lui servant une tasse. On a presque envie d'oublier que la France est occupée et... et tout le reste.
  • C'est vrai, murmura Juliette en baissant les yeux sur sa tasse. Merci de nous accueillir si généreusement chez vous.

Nathalie prit la main de Juliette qu'elle serra doucement en lui souriant.
  • Julie... Je vous l'ai dit, ça me fait plaisir. J'éprouve du respect et de l'affection pour vous, ainsi que de l'admiration pour ce que vous faites. Apprendre que vous êtes la fiancée du fils d'une de mes meilleurs amies n'a fait que me conforter dans mon opinion. Vous êtes la bienvenue dans mon foyer et vous le serez toujours.
  • Vous n'imaginez pas à quel point vos paroles me touchent, murmura la jeune femme d'une voix étranglée, les yeux baissés. On se sent parfois si seul et... il est réconfortant de savoir que, quelque part, on vous accueillera avec bienveillance et chaleur. Il faut que je vous dise... c'est Juliette, mon véritable prénom et...
  • Jusqu'à la fin de cette maudite guerre, vous serez Julie, dit Nathalie plus sérieusement. C'est plus sûr pour vous, ma chérie. En attendant, essayez de profiter un peu de cette parenthèse de bonheur et oubliez un peu le reste. Juste un peu. De toute façon, vous deviez attendre des réponses, non ?

Juliette releva la tête et adressa un sourire de connivence à Nathalie
  • Le destin fait parfois bien les choses... murmura Juliette. Vous connaissez Kyle depuis longtemps ?
  • On peut dire ça ! J'ai connu la mère de Kyle et Ryan alors que nous étions toutes les deux célibataires et infirmières pour l'Ambulance Américaine à Paris en 1917 et après... J'étais présente à son mariage et j'ai vu s'arrondir son ventre où grandissait Kyle. Même si nous ne nous voyons que très exceptionnellement, elle et moi sommes toujours restées en contact, hormis ces deux dernières années, bien sûr. Elle est et a toujours été une amie fidèle et sincère, c'est une femme très sensible et généreuse, qualités dont Kyle semble avoir hérité. La dernière fois que j'ai vu Kyle, il avait six ans et lorsque j'ai recueilli Ryan, je ne savais même pas qui il était. Je ne l'ai appris que lorsqu'il a découvert chez moi les livres dédicacés de son père. Mais ni lui ni moi ne savions que c'est Kyle lui-même qui viendrait chercher son frère. Alors, comme vous le dites si bien, le destin fait parfois bien les choses. Si j'ai bien compris, vous avez travaillé avec Kyle, c'est bien cela ?
  • Il a souvent séjourné en France mais je ne l'ai rencontré qu'en juillet 1939. Nous avons ensuite travaillé ensemble pendant une année et... les allemands ont envahi la France. Je lui avais promis de le rejoindre à Londres après avoir aidé des amis de mes parents à quitter le pays.
    En vérité, j'ai failli les suivre, j'aurais pu le rejoindre facilement ensuite mais voilà... J'ai préféré laisser ma place à une jeune femme qui n'avait pas les mêmes facilités et possibilités que moi.
    Je suis repartie à Lyon et j'ai rencontré l'OSE par hasard. Par la suite, j'ai découvert le travail de fourmi de toutes ces associations au courage immense et je n'ai pas pu faire autrement que de rester pour les aider et essayer de sauver des enfants. Cela ne m'empêche pas d'aimer Kyle de toutes mes forces et... il me manque à chaque instant.
  • Alors, j'insiste ! Profitez de cette parenthèse de bonheur que la vie vous offre. Profitez-en vraiment !

Elles entendirent des pas rapides qui dévalaient l'escalier quatre à quatre et Kyle déboula dans la cuisine plus qu'il n'y entra. Il était pieds-nus et semblait avoir enfilé ses vêtements à la va-vite.
  • En voilà une tenue ! dit Nathalie en souriant. Et il se permet d'entrer dans ma cuisine sans s'être lavé ou rasé en plus ! Alors, jeune homme, vous allez m'écouter et remonter vous rendre présentable. Pas d'affolement inutile, Julie est ici avec moi et elle ne part pas, elle déjeune !
  • J'ai l'air d'un crétin affolé, c'est ça ? dit-il finalement avec un sourire penaud.
  • Presque ! dit Nathalie en riant doucement. Je dirais plutôt... l'air d'un jeune homme amoureux qui craint d'avoir égaré sa fiancée.
  • Je ne l'ai pas égarée, dit-il avec un sourire charmeur pour Juliette. Elle s'est sauvée !


Juliette lui sourit chaleureusement et se leva à son tour.
  • Je ne me suis pas sauvée, j'ai préféré te laisser dormir du sommeil du juste. Quoi qu'il en soit, Kyle Grandchester, si tu veux que j'accepte de t'épouser un jour, il va falloir changer tes manières et essayer d'être plus présentable quand tu es reçu aussi généreusement !
  • Je te rappelle que tu m'as déjà dit oui. Par deux fois. Tu seras toujours ici quand je redescendrai ? demanda-t-il le sourcil levé.
  • Oui, dit-elle en déposant un léger baiser sur ses lèvres. File maintenant, sale garnement !

Il prit son visage entre ses mains et déposa sur ses lèvres un baiser appuyé avant de tourner les talons et de remonter à l'étage pour se préparer. Nathalie éclata de rire et prit Juliette par les épaules.
  • Je confirme ce que je vous ai dit tout-à-l'heure ! Il a le caractère de sa mère tout en étant une copie conforme de son père.
  • A quoi voyez-vous qu'il a le caractère de sa mère ? demanda Juliette en souriant.
  • Il est impétueux, d'une infatigable bonne humeur quelles que soient les circonstances, il est tendre et généreux. Têtu aussi. Il doit souvent vouloir décider de tout pour tout le monde. Et le plus agaçant, c'est qu'en plus, lorsqu'il le fait, il fait les bons choix, même si c'est parfois maladroit.

Juliette éclata d'un rire franc pour la première fois depuis longtemps.
  • C'est tout-à-fait ça ! dit-elle en se rasseyant. Sa mère est comme ça aussi ?
  • Elle a mûri mais... oui, elle était comme ça ! J'ai passé presque deux ans à vivre et travailler avec elle alors croyez-moi, je sais de quoi je parle !

*****

Les journées passèrent très rapidement. Juliette rencontrait des familles prêtes à accueillir des enfants, prenant note de leurs possibilités d'accueil. Elle notait tout y compris les détails ainsi que l'aide dont ils auraient besoin pour s'occuper au mieux des jeunes qui leurs seraient confiés.

Kyle et Miska passaient leurs journées avec les maquisards de la région, transmettant leur savoir, leurs compétences. Les deux amis ressortirent même leurs Leica respectifs et vidèrent plusieurs chargeurs de pellicule tant dans le maquis que chez les Lucas.

Juliette et Kyle passaient leurs nuits à s'aimer, s'abreuvant l'un à l'autre. Ils ne semblaient jamais rassasiés et finissaient invariablement par s'endormir épuisés dans les bras l'un de l'autre.

*****

Le dernier matin, Kyle se réveilla le premier, le stress de devoir la quitter, de la perdre à nouveau avait empoisonné son sommeil. Il la regarda dormir un long moment, photographiant, dans sa mémoire, chaque trait de son visage. La plénitude et la paix transparaissaient même dans son sommeil, elle paraissait heureuse et détendue. Il l'observa s'éveiller doucement.


Au bout de quelques instants, elle ouvrit les yeux et se tourna vers lui. L'expression de son visage était soudain devenue plus tendue et ses yeux reflétaient une tristesse grandissante.
  • Il est inutile que je te demande de partir avec nous ce soir ? Tu ne viendrais pas ? murmura Kyle.

Elle secoua la tête sans réussir à prononcer un mot.
  • Alors, demande-moi de rester, Juliette ! Demande-moi de rester ici avec toi...
  • Non, Kyle, murmura-t-elle. Je te demande de rentrer à Londres ce soir et de reprendre ton travail. Et je te demande de faire ton possible pour que cette guerre se termine vite. Je te demande aussi de ne plus revenir en France, de ne plus risquer ta vie et ton travail. Surtout pas pour moi, d'ailleurs. Quoi qu'il advienne. Fais-moi cette promesse, Kyle...
  • La seule promesse que je te fais, Juliette c'est qu'à la fin de ce foutu conflit, je te retrouverai. Peu importe où tu seras, je te retrouverai même si ça doit me prendre toute une vie.
  • Kyle, murmura-t-elle en laissant couler des larmes. Kyle, je t'aime et je...
  • Non, ne dis rien, dit-il en la serrant contre lui. Laisse-moi profiter du plaisir de t'avoir dans mes bras.

Il l'embrassa doucement, lentement et ils prirent le temps de faire l'amour, savourant chaque seconde, accordant les battements de leurs cœurs, s'offrant l'un à l'autre comme pour ne jamais oublier.

*****

Après le décollage de l'avion, Miska revint voir Juliette avant de repartir pour Paris.
  • Dis-moi que tout s'est bien passé, murmura-t-elle quand elle le vit arriver.
  • Ils sont repartis tous les deux, Juliette. Ils seront bientôt à Londres, sains et saufs.

Elle inspira profondément, les yeux fermés, avant de le regarder à nouveau.
  • Je ne vous comprends pas, dit Miska tout bas. Enfin si, je vous comprends mais je ne sais pas comment vous pouvez trouver le courage de vous séparer à nouveau.
  • Moi non plus mais tu repars bien pour Paris, toi...
  • Juliette, je vais te faire parvenir des papiers au nom de Julie Martin. Personne ne saura qu'ils viennent de moi et ce seront de véritables papiers d'identité.
  • Merci Miska...
  • Autre chose... j'habite dans l'appartement de Kosta alors, en cas de besoin, tu sais où me trouver.
  • Miska... ce que tu fais à Paris, Kyle m'a raconté, c'est tellement courageux, tellement...
  • Non, ne le dis pas... En vérité, je ne me sens pas courageux, je me sens collabo et sale... J'ai l'impression de vendre mon âme au diable chaque jour un peu plus. Et surtout mes amis me manquent. Ces quelques jours avec vous m'ont fait un bien fou.

Elle le prit dans ses bras, et ils se serrèrent l'un l'autre un court moment, s'apportant réconfort et amitié.
  • Juliette, j'ai besoin de te dire quelque chose, murmura-t-il. Si... S'il devait m'arriver quelque chose, dis-leur que je les aimais. Ils étaient mes amis, mes véritables amis. Tout comme toi.
  • Ne dis pas ça Mihály, il ne t'arrivera rien !
  • On ne sait jamais, Juliette. Allez, je vais y aller. Prends bien soin de toi, ma belle, promis ?
  • Promis !

Ils s'étreignirent une dernière fois et Miska partit avec les maquisards pour rejoindre la grange où sa voiture était cachée. Une demi-heure plus tard, il était sur la route pour Paris et la tristesse envahissait de nouveau son âme.

*****

Londres, le 15 juin 1942
Après de longues minutes de négociation, Ryan fut autorisé à passer sa convalescence au manoir Grandchester à Londres. Il devrait passer une visite médicale toutes les semaines jusqu'à complet rétablissement. Ils quittèrent l'aérodrome de Tangmere avec Kosta qui était venu les chercher.

István avait paru préoccupé et Kyle se décida à l'interroger dès qu'ils furent sur le chemin du retour.
  • Cristina est partie au Caire rejoindre les hôpitaux de campagne de la 8ème armée britannique, grommela István. Deux jours après ton départ et sans dire au revoir.
  • Avant que tu ne nous retrouves, j'ai vu les nouvelles sur Bir-Hakeim, dit Kyle. C'est pour cela qu'elle est partie ? Ils avaient besoin de personnel en urgence ?

István jeta un regard ahuri à son ami. Kyle semblait différent d'avant son départ, plus... fataliste.
  • Tu veux savoir pourquoi elle est partie ? s'exclama-t-il en haussant le ton. Parce qu'elle était furieuse. Contre toi et moi. Elle s'est mise dans une colère noire en apprenant qui tu étais pour le SOE et que tu étais parti en France. Elle m'a hurlé dessus après l'avoir découvert... Elle ne comprenait pas qu'on ne lui fasse pas assez confiance au point de ne rien lui dire et quand elle a vu mon visage... quand elle a compris que je travaillais aussi pour Buckmaster...
  • T'as du passer un sale quart d'heure ! dit Ryan depuis le fond de la voiture.
  • C'est rien de le dire, répondit István, mais j'ai du répondant et...
  • Qu'est-ce que tu lui as dit, toi ? demanda Kyle.
  • Que ce n'est pas le genre d'informations qu'on a l'habitude de fanfaronner... Que c'était mieux comme ça, pour la sécurité de tout le monde. Qu'on ne voulait pas qu'elle se fasse du souci et...
  • Et elle est partie en claquant la porte... de toute façon, tu n'avais aucune chance, Kosta. Crois-moi, je la connais très bien, répondit Kyle en soupirant. Elle a voulu nous punir et elle a réussi son coup. Elle a toujours été très douée pour faire culpabiliser les gens qui l'aiment. Surtout si elle a raison.

Kyle posa une main sur l'épaule de son ami qu'il serra amicalement.
  • Et toi, tu le vis comment tout ça ? demanda Kyle avec sollicitude.
  • Mal, répondit István, très mal. Pour être honnête, je crève d'envie de prendre le premier avion pour Le Caire et de la ramener à coups de pied dans le derrière après lui avoir longuement soufflé dans les bronches, histoire qu'elle comprenne que je n'apprécie pas qu'elle soit partie sans un mot.

Ryan éclata de rire à l'arrière de la voiture.
  • Je serais prêt à t'y emmener en avion pour le seul plaisir d'assister à la scène mais connaissant Cristina, tu risques d'obtenir l'effet inverse.
  • Il a raison, dit Kyle avec un petit sourire. Même si j'avoue que ça ne lui ferait pas de mal, non plus.
  • Oh mais ne t'inquiète pas, répondit István, je lui réserve un chien de ma chienne. Mais ce n'est pas tout ce que j'avais à vous annoncer... Votre mère est arrivée il y a deux jours.
  • Toute seule ? demanda Kyle.
  • Oui. Ton père est resté à Los Angeles pour soutenir ta sœur. Si j'ai bien compris, son fiancé a été appelé par l'armée pour faire son temps et elle le vit assez mal.
  • Putain de guerre de merde ! s'exclama Kyle. Je ne suis absolument pas objectif mais j'en ai marre de tout ça, j'en ai marre de ce nain de fasciste à la noix que ces connards d'allemands ont élu ! Qu'il crève cette charogne !
  • T'as raison, Kyle ! Défoule-toi maintenant parce qu'une fois qu'on aura maman sur le dos, terminé ! Finalement, les gars, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de retourner à l'hôpital.
  • C'est trop tard, répondit István en riant. Et tu as tort, ta mère est formidable. Vraiment.

Kyle sourit à son ami. Ryan avait toujours détesté les démonstrations publiques d'affection de sa mère, ce qui ne l'empêchait pas de l'adorer.

*****

En arrivant au manoir, ils retrouvèrent Candy qui les accueillit avec émotion. Sa réserve surprit Ryan jusqu'à ce qu'elle prenne en main son installation et l'organisation de ses soins.


Après avoir passé quelques instants avec sa mère, Kyle les avertit qu'il partait s'enfermer dans la chambre noire du grenier pour développer les pellicules qu'il avait rapportées, autant celles données par Mihály que les siennes.


Quand István vint le chercher pour dîner, la lumière rouge était toujours allumée. Kyle lui répondit qu'il n'avait pas faim et qu'il en avait encore pour environ deux heures.
  • N'oublie pas d'aller dormir, Kyle, lui dit István de derrière la porte. Tu es sûr que ça va ?
  • Ne t'inquiète pas pour moi, répondit Kyle sur un ton joyeux, tout va bien. A demain, Kosta !
  • A demain, Kyle. Et... viens me parler si tu en as besoin, promis ?
  • C'est promis ! cria Kyle sur un ton faussement exaspéré qui fit rire son ami.

Lorsqu'il redescendit, il avertit Candy que Kyle ne descendrait pas et la prévint qu'il en avait pour encore au moins deux heures. Après le repas, il s'assit pensivement dans la cuisine, Candy entra dans la pièce et lui proposa une tisane, qu'il accepta volontiers.
  • Comment est-ce que vous vous sentez ce soir, István ?
  • Je suis toujours aussi furieux, Candy. Je suis fou de colère et de rage. Je n'arrive pas à croire qu'elle ait pu me faire ça. Partir sans même me dire au revoir, c'est...
    Ça me fait mal, Candy, vraiment très mal. C'était la troisième fois de ma vie que je tombais amoureux et cette fois c'était tellement extraordinaire que... je voulais l'épouser et je croyais que ce serait différent. Mais une fois de plus, je dérouille ! Et cette fois, c'est sévère...
    J'aurais compris qu'elle veuille partir par vocation, par conviction mais pas pour me punir et pas sans dire au revoir. C'est ce qui me fait le plus mal, qu'elle ait pu partir sans venir me voir, sans me le dire face à face. Sans m'embrasser une dernière fois avant de partir.

Candy posa une tasse fumante devant le jeune homme, s'assit près de lui et lui prit doucement la main.
  • Je ne vous l'ai pas demandé hier mais comment avez-vous appris qu'elle était partie, István ?
  • En appelant à son hôpital. On m'a dit qu'une équipe de médecins et d'infirmières avaient été envoyés en Égypte en renfort des équipes déjà présentes là-bas et que Cristina s'était portée volontaire pour en faire partie.
  • Et ? demanda doucement Candy.
  • Et rien... j'ai pris une claque, j'ai raccroché, j'ai eu l'impression que le monde s'écroulait et voilà... Depuis, je ne décolère pas mais surtout je ne comprends pas.
  • Et vous n'avez pas cherché à en savoir plus ? demanda Candy, les sourcils froncés.
  • Pour être honnête, je... j'étais toujours furieux qu'elle soit partie comme ça sans me laisser le temps de m'exprimer et... là j'apprenais qu'elle avait quitté le pays sans... Alors non, je n'ai pas cherché à en savoir plus. J'aurais du, c'est ce que vous pensez ?

Candy eut un petit rire qui intrigua István.
  • Il m'avait pourtant semblé que vous étiez un garçon intelligent István, mais il faut croire que l'amour rend vraiment aveugle. Il paraît que je l'ai été passablement moi aussi, il y a quelques années, alors... je ne vous jetterai pas la pierre.
  • Vous savez quelque chose, Candy ?
  • István, Cristina est la fille de mon frère, et ma filleule. En vérité, Albert est bien plus qu'un frère pour moi, il est...


Elle sembla hésiter un instant, cherchant les mots justes.
  • Il est mon ange-gardien. Il a changé ma vie et sans lui, tout aurait été bien différent mais... c'est une autre histoire, bien trop longue pour que je vous ennuie avec tout ça ce soir. Tout cela pour vous dire que je le connais plutôt bien et... je connais également bien Cristina parce que je sais précisément ce qu'il a légué à sa fille. 
    De ses parents elle a hérité une indépendance farouche, un caractère fort et entier. C'est une rebelle, profondément éprise de sa liberté.
    Mais il n'y a pas que ça. Cristina est tout aussi généreuse et altruiste que son père mais elle a également la sensibilité de sa mère. Et tout comme sa mère, elle cache cette sensibilité et cette fragilité derrière son caractère bien trempé.
  • Vous avez raison, Candy. Elle est tout cela à la fois, et cela m'a beaucoup dérouté au début.
  • Cristina aime provoquer les personnes qu'elle aime... elle m'a parlé de vous dans une de ses lettres, en termes élogieux, qui plus est. Et si elle l'a fait, c'est parce que vous ne lui étiez pas indifférent.
    Mais c'est aussi quelqu'un qui a une sensibilité très exacerbée et elle a très peur de souffrir. Elle a souffert, pour tout vous dire. Elle a souffert parce qu'un homme a trahi sa confiance et les sentiments qu'elle avait pour lui.
    Après ça, elle n'a plus supporté qu'on lui mente, qu'on lui cache des choses... et même si c'est par omission, même si c'était pour la préserver, Kyle et vous...
  • Nous lui avons menti, coupa István. Et en lui cachant la vérité, j'ai montré que je n'avais pas confiance en elle, ce qui l'a fait souffrir...
  • C'est effectivement ce que je pense. D'abord Kyle, puis vous. Ça a du faire beaucoup pour elle. Mais vous savez, depuis qu'elle est petite, quand on lui fait de la peine, elle se met en colère. Et puis, elle finit par se calmer au bout d'un certain moment. Ensuite, elle pardonne mais il lui faut du temps pour faire confiance à nouveau.
    Quand elle a appris pour Kyle et pour vous, quand elle vous a laissé, elle est allée dormir à l'hôpital. C'est une infirmière avec qui elle avait sympathisé qui me l'a dit.
    Et d'après elle, Cristina n'était pas seulement en colère, elle était triste et inquiète. Et... cette infirmière m'a dit qu'elle a essayé de vous trouver en se rendant au SOE.

István releva la tête et la regarda avec attention.
  • Mais elle n'a pas pu vous trouver, reprit Candy. Pour ce qui concerne sa décision de partir, je sais ce qu'il s'est passé parce que je l'ai vécu il y a bien des années de cela. Quand arrive le moment où on demande des volontaires pour aller travailler sur le front, tout d'abord c'est à l'horreur des combats que l'on pense et à tous ces hommes qui ont besoin que l'on apaise leurs souffrances, que l'on soigne leurs blessures. Ensuite, on pense à ses amis, à sa famille et à tous ceux que l'on laisse derrière soi... et c'est difficile, croyez-moi.
    Mais chez Cristina, la médecine est un don et une vocation. Alors elle a du serrer les poings, demander intérieurement pardon à ceux qu'elle aimait et elle est sortie du groupe. Elle s'est avancée pour se porter volontaire. Compte tenu de la situation sur place, il y avait très certainement urgence et ils ont du se préparer à toute hâte. Elle ne vous a pas dit au revoir parce qu'on ne lui en a pas laissé le temps. Et puis elle ne devait pas avoir totalement digéré votre dispute.
    Oubliez votre colère et guettez le courrier. Je suis persuadée que vous recevrez bientôt une lettre qui vous expliquera tout cela en détail. Mais si elle tente de vous tourner le dos, ou de fuir, ne la laissez pas faire parce que ce sera un test. Elle vous testera et elle testera la confiance qu'elle peut avoir en vous. Ne la laissez pas vous tournez le dos parce que vous êtes en colère, ou blessé.
  • C'est son amie qui vous a dit tout ça ?
  • En partie, oui. Elle m'a relaté les faits et ce qu'elle savait. Mais je vous l'ai dit, je connais bien Cristina et j'ai également vécu une situation similaire.
  • Vous croyez vraiment qu'elle va m'écrire ?

Candy lui sourit tendrement.
  • Faites-moi un peu confiance, István. Jamais elle ne serait partie sans vous dire au revoir, d'une façon ou d'une autre. Ce n'est pas son style d'agir ainsi.
  • Elle me manque, vous savez... murmura le jeune hongrois.
  • Ça je peux tout-à-fait le concevoir, dit-elle avec douceur et compréhension.
  • Quand je pense que je m'étais promis, que je lui avais promis de ne pas la faire souffrir...
  • Ne vous comparez pas à Lawrence, vous n'avez rien à voir avec lui. Et vous n'avez pas blessé Cris, pas comme il l'a fait... croyez-moi, j'étais là. J'étais avec elle quand elle s'est effondrée. D'ailleurs... je vais vous le dire à vous, István mais... n'en parlez pas à Cris, je veux dire... ne le lui écrivez pas. Il faudra qu'il y ait quelqu'un auprès d'elle quand elle l'apprendra.
  • De quoi parlez-vous, Candy ? C'est si grave que ça ?
  • Grave ? Non. Je ne dirais pas ça mais elle va se sentir blessée. Je ne sais pas ce que vous savez, ni ce qu'elle vous a dit au sujet de Lawrence, mais...
  • Elle ne m'a pas dit grand chose, Candy. Je peux juste vous dire qu'il a fait des dégâts, il l'a... je ne sais pas quel terme utiliser mais... il l'avait en quelque sorte dressée pour son bon plaisir. Je suis désolé d'utiliser des termes aussi crus mais c'est... non, c'était la réalité. Elle... elle est guérie, maintenant. Pour le reste, je sais ce que Kyle m'a dit. Qu'il l'a trompée avec sa sœur.

Candy avait frémi en écoutant István mais elle comprit, à son seul regard, qu'il lui disait la vérité.
  • Elle est guérie, vous dites ? demanda-t-elle, encore interloquée.
  • Je n'ai eu besoin que de tendresse et d'amour pour ça, dit-il avec léger sourire. Mais je ne sais toujours pas quelle nouvelle je ne dois pas lui annoncer.
  • Cassie, sa sœur... elle a quitté la maison, elle a rompu le contact avec ses parents. Ils ont retrouvé sa trace à New-York, elle s'est mariée avec Lawrence.
  • Qu'est-ce que vous dites ?!
  • Vous m'avez très bien comprise, István. Son père l'a vue et elle semble aller bien, il m'a dit qu'elle avait l'air heureuse mais ce que vous m'avez dit ne me rassure pas.
  • Je n'ai pas vraiment voulu parler de lui avec Cristina mais... si sa sœur est heureuse, j'espère que c'est parce qu'il se comporte différemment avec elle. Et puis Cris est si sensible, si perfectionniste... sa sœur est forcément différente et la relation qu'elle a avec ce type, sûrement aussi.
  • Je vais m'efforcer d'y repenser quand je douterais, répondit Candy en souriant. Et c'est vrai que Cassie est très différente de sa sœur. En tout cas, je tiens à ce que moi ou son père, ou vous si vous la sentez assez forte, soyez avec elle quand elle l'apprendra.
  • C'est promis, Candy.

Ils se turent un instant pour siroter leurs tisanes.
  • István, faites-moi plaisir et essayez de rester patient jusqu'à ce que vous ayez reçu une lettre de Cristina, dit doucement Candy. Et n'oubliez pas... si elle vous repousse, c'est pour vous tester.
  • Je ne lâcherai rien, Candy... De toute façon, elle ne se débarrassera pas de moi sans me le dire en face, les yeux dans les yeux.
  • Alors c'est bien.
  • Merci, Candy. Cela m'a fait beaucoup de bien de parler de tout ça avec vous. De parler d'elle avec vous qui la connaissez. Alors merci.
    A part ça, Candy, je suis inquiet pour Kyle. Avant qu'il aille en France, déjà, Cristina et moi le trouvions de plus en plus triste. Et là... depuis qu'il est rentré... Je ne suis pas totalement sûr de ce que je dis mais j'ai l'impression qu'il s'est passé quelque chose en France, Kyle me paraît étrange, plus mélancolique peut-être...
  • Ryan m'a dit qu'il avait revu Juliette. Elle travaille comme assistante sociale pour aider et cacher des enfants juifs et elle est restée en France. Par choix.

István avait relevé la tête brusquement.
  • Je comprends mieux pourquoi il s'est enfermé dans la chambre noire.
  • Vous êtes si inquiet pour lui ? demanda Candy très sérieusement.
  • C'est mon ami et je sais qu'il souffre de la situation. Il y a des choses qu'il me dit, bien sûr, seulement... Kyle est un être secret, il ne dit jamais tout. Je ne sais pas si vous pouvez y faire grand chose mais si cela peut l'aider... D'autant qu'aujourd'hui, je crois que je comprends mieux ce qu'il doit endurer chaque jour.
  • De toute façon, je comptais bien passer un peu de temps avec lui, ce soir. Merci de vous inquiéter pour lui, István.
  • Il est plus qu'un ami, pour moi. Je le considère comme mon frère.
  • Merci pour lui et essayez de dormir, István. Reposez-vous et surveillez le courrier demain et les jours qui suivront. Quant à moi, je vais monter voir Kyle.
  • A demain, Candy. Et merci pour tout. Vous m'avez aidé à évacuer ma colère, à voir les choses différemment et c'est un exploit.
  • A demain, István, répondit-elle avec un sourire avant de quitter la pièce. Dormez bien.

Elle monta au dernier étage du manoir où les garçons avaient fait installer une chambre noire. La lumière rouge étant toujours allumée, elle s'assit sur l'un des sofas du couloir où elle finit par s'assoupir.

*****
  • Maman ! Maman, réveille-toi ! entendit-elle dans son sommeil.

Elle ouvrit les yeux et découvrit Kyle qui lui souriait. Le regard était différent, mais elle était toujours bouleversée de voir à quel point il ressemblait à son père.
  • Maman, il est deux heures du matin ! Depuis combien de temps es-tu là ?
  • Et toi, Kyle, depuis combien de temps es-tu là-dedans, sans rien manger en plus ! répondit-elle en fronçant légèrement les sourcils.
  • Tu aurais du frapper à la porte pour me dire que tu étais là, murmura-t-il.
  • Pourquoi as-tu travaillé si tard, Kyle, au lieu de te reposer ?
  • Viens, maman, dit-il en lui tendant la main. Viens, je vais te montrer.

Elle prit sa main pour se mettre debout et il passa un bras autour de ses épaules pour l'emmener dans le laboratoire. Il avait d'abord développé le travail de Miska qu'il avait mis de côté pour les apporter au SOE dès le lendemain.


Ensuite, il avait développé les pellicules qu'ils avaient faites chez Nathalie. Il en avait sélectionné un certain nombre dont il avait fait des agrandissements. Candy découvrit avec surprise les photos de leur "séjour" en France occupée. Elle retrouva Nathalie et Patrick avec plaisir, découvrant à quel point Sophie avait pu grandir et combien elle était jolie.
  • Est-ce que ton frère a l'air de s'intéresser à Sophie ou c'est moi qui ai des hallucinations ?
  • Tu n'as pas d'hallucinations, maman, répondit-il en souriant. Mais pour Sophie, il faudra qu'il fasse beaucoup plus d'efforts qu'à l'accoutumée. Notamment parce qu'elle a un cerveau bien rempli contrairement à ses conquêtes habituelles !
  • Kyle ! Ce n'est pas très gentil de dire ça.
  • Pas gentil pour qui ? Tu sais très bien que c'est la vérité. Ryan s'amuse, il profite des occasions que la vie lui offre et c'est bien ainsi si tout le monde est d'accord. Mais Sophie est d'une autre trempe.
  • Je ne ferai aucun commentaire, dit-elle en retenant un sourire. Quant à Sophie, elle a l'air ravissante. Et ses parents sont des gens formidables.

Elle se tourna de nouveau vers les photos et Kyle lui montra son ami Mihály Kovács qui avait pris des photos lui aussi. Elle se sentit émue devant les photos de Juliette et Kyle ensemble.
Elle examina longuement les photos et lui demanda un exemplaire d'une photo de lui et Ryan et d'une autre où Juliette éclatait de rire, serrée dans les bras de Kyle qui la regardait avec une expression d'amour infini.
  • Pourquoi as-tu choisi ces photos en particulier ? demanda-t-il alors qu'ils sortaient du laboratoire et redescendaient vers l'étage des chambres.
  • La première, c'est parce que je n'ai pas de photo récente de toi et de ton frère. La seconde photo est magnifique. Cette photo est vivante, à bien des égards. Qui plus est, Juliette a l'air heureuse et toi aussi et s'il n'y avait pas eu cette maudite guerre, elle serait ma fille à l'heure qu'il est.
  • Maman... bredouilla-t-il ému alors qu'ils arrivaient devant la porte de sa chambre.
  • Tu m'invites dans tes appartements, demanda-t-elle en caressant sa joue.
  • Bien sûr, maman. Viens, dit-il en ouvrant la porte.

Ils entrèrent dans la chambre et il retira ses chaussures avant de s'étendre sur le lit en soupirant.
  • Elle me manque, maman. Elle me manque le matin et le soir. Elle me manque tout le temps.

Candy s'assit sur le lit près de lui et il posa la tête sur ses genoux en la serrant dans ses bras. Elle caressa ses cheveux tendrement.
  • Raconte-moi ce qu'il s'est passé là-bas, Kyle. Vous aviez l'air très heureux tous les deux sur cette photo, notamment.
  • C'était inespéré, une incroyable surprise et tout s'est merveilleusement bien passé si ce n'est que.. Si ce n'est que je suis ici, bien au chaud, alors qu'elle est en France, au milieu du danger.
    Elle est assistante sociale pour une organisation qui place des enfants juifs à la campagne pour leur éviter de tomber entre les mains des nazis.

Il se retourna et se laissa retomber à plat dos, en se frottant les yeux. Candy s'adossa à un oreiller tout près de lui et il vint se blottir dans ses bras, la tête posée sur son épaule.
  • En apprenant qu'elle travaillait pour l'OSE, j'ai compris pourquoi elle n'était toujours pas arrivée à Londres et j'ai su... j'ai su que même si je la retrouvais, je ne la ramènerai pas avec moi. Je lui en ai tout de même fait la demande et bien sûr, elle a refusé. Ensuite, je... je l'ai suppliée de me demander de rester et ça aussi, elle l'a refusé. Elle m'a demandé de rentrer à Londres et de continuer à œuvrer pour que cesse ce conflit.
  • Ça ne signifie pas qu'elle t'aime moins, Kyle. Au contraire, elle doit beaucoup t'aimer, vraiment. Ton père m'avait plus ou moins demandé la même chose, juste après que nos retrouvailles à Paris et je l'ai renvoyé à New-York. C'est important de savoir que les gens qu'on aime sont à l'abri du danger.
  • Et que crois-tu qu'il a du ressentir ? Que crois-tu que je ressente ? jeta Kyle avec véhémence.
  • De la colère, de la frustration, l'impression d'être dépossédé de ta fonction de mâle protecteur. Tu éprouves de la peine aussi, une grande tristesse, mais le pire de tout c'est la peur.
    Mais il n'est pas pensable que deux vies soient en danger, si une seule peut l'être. Juliette le sait. Elle a pris un engagement et elle s'y tiendra... Tout comme je l'ai fait autrefois.
    Lorsque l'on est confronté à des êtres humains qui souffrent, surtout si leurs souffrances sont inutiles, on ne peut pas se détourner pour partir vivre son petit bonheur égoïste. Ce serait manquer de cœur et... c'est tout simplement impossible. Je la comprends, tu sais. Et je l'admire aussi. Notamment parce qu'elle fait preuve d'un courage extraordinaire. Elle défend une cause juste.

Kyle soupira et ne dit plus rien pendant quelques minutes.
  • C'est bien que tu sois venue, maman. Ça me fait du bien que tu sois là, et ça me fait du bien d'en parler avec toi.
  • Je repars dans deux jours, tu sais...
  • Je sais mais c'était quand même bon de te voir. Ça me permet de recharger mes batteries.
  • Essaye de dormir maintenant, dit Candy en lui embrassant le front.

Elle se leva et se dirigea vers la porte non sans lui avoir envoyé un dernier baiser en quittant la pièce. Elle passa voir Ryan qui dormait paisiblement et retourna dans sa chambre.

*****

Le lendemain, Kyle partit à son bureau, il avait des clichés à transmettre au SOE. Tandis que Candy prenait soin de Ryan, István prenait connaissance du courrier arrivé quelques instants plus tôt. Il y avait une lettre pour lui, expédiée de Southampton quelques jours auparavant.
Il s'enferma dans sa chambre et l'ouvrit avec avidité avant de s'asseoir sur son lit pour la lire.


"Southampton, le 8 juin 1942


Cher István,

Tu dois être furieux puisque tu dois désormais savoir que je suis en route pour Le Caire. Tant pis, compte tenu de ce que Kyle et toi faites pour le SOE, vous devez pouvoir comprendre que l'on souhaite parfois défendre ses convictions.
Ma vocation est de soigner et je n'ai fait que la suivre, ils avaient un besoin urgent de personnel médical et... et je suis partie. La décision n'a pas été facile à prendre puisque je laissais derrière moi des personnes que j'aime énormément. Mais je ne pouvais pas non plus agir en égoïste, cela aurait été contraire à ma vocation, et contraire à toutes les raisons qui m'ont fait choisir ce métier.


Malheureusement, le départ devait se faire dans la journée, nous avions à peine le temps de préparer nos affaires et... j'ai cherché à te voir au SOE mais on ne m'a jamais laissée entrer. Et je n'avais plus le temps de passer au manoir pour te laisser un mot.


Je n'aurais pas du me fâcher et partir comme ça l'autre soir mais j'étais tellement en colère contre vous (et je le suis toujours un peu) que je n'arrivais plus à y voir clair. Même si je comprends que vous ayez voulu me préserver en me cachant la vérité, je n'arrive toujours pas à accepter que tu aies pu ainsi tromper ma confiance et me mentir. En plus vous risquez votre vie...


Et je te préviens, satané hongrois, s'il t'arrivait quoi que ce soit en mission, je te jure que je te poursuivrai jusque dans l'au-delà pour te le faire regretter ! Je ne sais pas comment te le dire mais tu me manques déjà depuis deux jours.


Je ne sais pas combien de temps durera ma mission ici mais... aussi longtemps qu'il faudra, à priori, c'est-à-dire plusieurs mois pour commencer. Alors même si j'ai été totalement envoûtée par un prince magyar au regard de braise, la situation, la guerre ne nous permet pas de poursuivre cette relation que nous avions commencée. C'est pourquoi, je préfère te rendre ta liberté, István.


Promets-moi seulement de faire attention à toi et à Kyle, je te le confie.
Avec toute mon affection,

Cristina"


István se laissa tomber sur le lit en fermant les yeux. Une foule d'émotions contradictoires le traversait, il avait été heureux de découvrir qu'il lui manquait, il était furieux qu'elle soit partie sans qu'il ait pu lui dire au revoir mais plus encore par le fait qu'elle rompe sans lui demander son avis.
Il repensa à tous ces moments où ils avaient ri, chahuté. Leurs disputes rituelles et leurs nuits endiablées.

Il prit la décision de lui répondre le jour-même, sans savoir que Cristina ne recevrait cette lettre qu'une semaine après son arrivée au Caire. Sans savoir qu'elle ne lui répondrait pas.


"Londres, le 26 juin 1942

Ma princesse adorée,

Tu as raison, je suis furieux. Mais je dois d'abord te dire que Ryan et Kyle sont rentrés sains et saufs. Candy est là aussi et je t'avouerai qu'elle m'a aidé à y voir plus clair. Tu me fais enrager, mon amour.
Est-il superflu de te dire que je crève d'envie de prendre le premier avion pour venir te chercher et te ramener par la peau du cou ? Comment crois-tu que nous vivons le fait de te savoir exposée aux bombes allemandes ou aux chars de Rommel ?


Cristina, je n'arrête pas de repenser à tous ces moments, toutes ces nuits passés ensemble, tu n'imagines pas à quel point tout cela me manque... Tu me manques, toi ! Tout de toi me manque. Je voudrais que tu reviennes me charmer, que tu reviennes mettre ma vie sens dessus dessous, j'adorais ça.


Tu as mis du soleil dans ma vie et aujourd'hui, tu cherches à me l'enlever. Il est vraiment dommage que tu ne sois pas là, tu aurais découvert que je suis prêt à dire oui à chacune de tes demandes, chacune de tes envies, chacun de tes désirs, même les plus fous.


Je veux te revoir en pleine forme, adorable et merveilleuse peste. Et j'exige que tu viennes me hanter mais de notre vivant, ce sera bien mieux.


Et je refuse ta rupture par lettre ! Si tu veux rompre avec moi, tu me le diras en face. En attendant, je continuerai à te considérer comme ma fiancée et à te déclarer comme telle. Je crois que je vais fonder un club avec Kyle, celui des hommes abandonnés !


Écris-moi vite pour me dire que tu vas bien et écris-moi surtout pour me dire quand tu rentreras, je t'attends avec impatience. Je t'embrasse avec mille regrets de ne pouvoir le faire vraiment.
Szeretlek, Cristina.

István"


*****

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