020 - Partie 2 - Chapitre 20 : 1943, espoirs et désespoirs



ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
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Acton, 22 mars 1943
Le Sergent de Première Classe Tate Sullivan s'arrêta au Biloba pour découvrir que son épouse déjeunait chez ses parents au ranch des Collines. Il reprit sa voiture et fonça en direction de la propriété des Grandchester. Il arrêta sa jeep devant la maison et se précipita à la porte d'entrée où il sonna assez longuement. Quand la porte s'ouvrit, Candy l'accueillit avec un grand sourire
  • Elle va être tellement heureuse de vous voir, Tate ! dit-elle doucement.
  • J'ai une permission de soixante-douze heures, il m'en reste soixante. Ensuite mon régiment part pour l'Afrique du Nord, la Tunisie...
  • Il fallait s'y attendre, soupira-t-elle. Entrez, nous allons déjeuner ensemble et vous passerez le temps qu'il vous reste tranquillement chez vous. Je demanderai à Antonia qu'elle vous apporte des bons petits plats.
  • Ça alors ! dit Terry en arrivant dans le couloir. Cela me fait plaisir de vous voir, ajouta-t-il en donnant une accolade amicale à son gendre. J'imagine que vous avez peu de temps... elle est dans le salon, dépêchez-vous d'aller la rejoindre.

Terry le regarda s'éloigner en direction du salon et se tourna vers sa femme qu'il prit dans ses bras. Candy avait un air triste et il la serra contre lui.
  • Je sais à quoi tu penses, murmura-t-il à son oreille. Mais ils reviendront, cette guerre s'arrêtera un jour. N'oublie pas ce que disait Kyle dans sa dernière lettre. Après le débarquement en Afrique du Nord, les Alliés vont remonter par l'Italie. Et puis ils étudient aussi un moyen de le faire en Europe. Ça va s'arrêter, mon amour, et tu retrouveras tes enfants, ton gendre et tous ces jeunes reviendront.
  • Terry... je... tout cela amènera une cohorte de blessés dans les hôpitaux. Chaque jour.
  • Chut ! Je sais à quoi tu penses... cesse de trembler, ma chérie. Ambre va avoir besoin de soutien et si elle te sent préoccupée et triste, ce sera encore plus dur pour elle.
  • Tu as raison, Terry. Je dois me reprendre, il leur reste si peu de temps, il faut qu'elle en profite...

Il resserra son étreinte autour d'elle et l'embrassa avec douceur, longuement. Quand il releva la tête, elle lui souriait avec confiance.

*****

Quand Tate entra dans le salon, il aperçut Ambre assise sur le sofa, en train de feuilleter le journal. Elle paraissait lire avidement les nouvelles et ne l'avait pas entendu entrer.

Le soleil se reflétait sur ses boucles brunes et elle se mordillait nerveusement les lèvres. Il avaient passé si peu de temps ensemble depuis leur mariage six mois auparavant.

Après son incorporation, il avait fait ses classes pendant trois mois avant de se voir proposer une spécialisation dans les chars ainsi que de passer sous-officier. Trois mois plus tard, ses brillants résultats lui avaient permis d'obtenir un poste intéressant et il allait rejoindre les troupes de Patton en Tunisie.


Il sourit en la voyant si concentrée sur son journal, détaillant son visage, sa peau dorée, son petit nez retroussé constellé de minuscules tâches de rousseur, sa bouche délicatement ourlée qu'il adorait butiner. Il s'éclaircit la gorge et elle sursauta en se tournant vers lui. L'espace d'un instant, elle parut interdite, comme si elle ne le reconnaissait pas mais rapidement, elle se leva et se jeta dans les bras de son époux.
  • Tu es beau ! murmura-t-elle avec un magnifique sourire. Même s'ils t'ont coupé les cheveux, je te trouve très séduisant, Tate Sullivan.
  • Sergent Sullivan ! dit-il en prenant ses lèvres avec avidité.
  • Si tu crois que ça m'impressionne, murmura-t-elle entre deux baisers.

Un torrent de passion dévalait dans leurs cœurs affamés, il approfondit son baiser auquel elle répondit instantanément. Elle se lova contre lui et gémit de plaisir sous ses caresses .
Il relâcha sa bouche et la serra contre lui, essayant de reprendre son souffle et le contrôle de ses émotions.
  • Combien de temps restes-tu ici ? demanda-t-elle essoufflée.
  • Deux jours, mon amour. J'ai été muté dans l'armée de Patton et je pars ensuite pour l'Afrique.
  • Tate, non ! s'écria-t-elle les larmes aux yeux, en essayant de le repousser, en vain car il ne relâchait pas son étreinte.
  • Ambre, s'il te plaît... tu savais que ça devait arriver. Nous le savions tous. Et je ne me défilerai pas.
  • Tu ne te défiles jamais, c'est bien le problème, marmonna-t-elle boudeuse.

Il se mit à rire et caressa son visage tendrement.
  • Il faut te reprendre, ma chérie, murmura-t-il. J'ai épousé une femme de caractère, une femme forte pleine de convictions et qui sait les défendre. Et j'ai besoin de savoir que tu croies en moi, que tu as confiance en moi. J'ai la ferme intention de revenir, tu sais ?

Elle releva la tête et il vit qu'elle avait les larmes aux yeux.
  • Mon amour, reprit-il, nous allons déjeuner avec tes parents et ensuite nous retournerons chez nous, au Biloba et je te promets de ne pas te lâcher d'une semelle pendant les deux prochains jours. J'ai besoin de ces moments avec toi... chez nous.

Elle essuya ses yeux et releva le visage vers lui, elle faisait de gros efforts pour être courageuse et un sentiment de fierté traversa le regard de son mari.
  • Allons-y, murmura-t-elle. Plus vite, nous aurons fini de manger et plus vite nous serons chez nous.
  • Tu m'as manqué, répondit-il avec un doux sourire. Et tu es magnifique.

Elle rougit légèrement et l'entraina par la main vers la salle à manger.

*****

En arrivant chez eux, Tate prit sa femme dans ses bras et l'emmena à l'étage de la maison, où se trouvait leur chambre. Il referma la porte sur eux et elle l'entoura de ses bras pour l'embrasser avec douceur. D'abord ses lèvres, tour à tour, avant de glisser sa langue entre elles. Elle perdit contact avec la réalité et le laissa l'emporter dans leur lit. Peau contre peau, ils se livrèrent, se nourrirent l'un de l'autre.
L'urgence de la guerre qui devenait soudain si proche, la peur du lendemain dont on ne savait rien. Tout cela les incita à profiter de chaque heure, chaque minute de répit qui leur était offerte avant le départ de Tate.

*****

Chateaubriant, 22 mars 1943
La pleine lune déversait sa pâle lumière dans la chambre donnant à la pièce une atmosphère féérique. Juliette pencha la tête et sourit au petit être qui dormait près d'elle. Le petit garçon, fort et vigoureux, était né avant le lever du jour après des heures de travail douloureuses pour Juliette.

Elle se leva sans bruit et s'approcha de la fenêtre, le printemps était là et la nature se réveillait déjà partout après un hiver très doux.
Juliette retourna près du berceau installé près de son lit, elle regarda son fils avec un sentiment d'amour qui déferlait en elle en un flot infini. Il dormait paisiblement, un souffle régulier soulevait sa poitrine et elle pencha la main pour effleurer délicatement le duvet brun de sa tête.

"Te voilà en face de moi, mon bébé, mon amour. Ta maman est un peu désemparée, tu sais, mais je vais tout faire pour que tu sois le plus heureux des anges.
J'aurais tant voulu que ton papa te voie, je crois que tu lui ressembles. S'il n'est pas là, c'est parce que cette guerre n'en finit pas. Il ne sait même pas qu'il a un fils mais je sais qu'il sera très malheureux de n'avoir pas été là avec nous.
Je sais que j'aurais pu essayer d'aller voir Miska, mais... cela nous aurait tous mis en danger. Il aurait fallu que je laisse les enfants et c'était compliqué. D'autant plus compliqué que nous ne sommes pas censés nous connaître...
Aujourd'hui plus que jamais, ton papa me manque mais je ne sais pas comment faire pour lui parler de toi. Je ne sais pas comment faire pour lui parler tout court, d'ailleurs. Les choses se sont passées si vite depuis que nous nous sommes revus, la guerre entre les Alliés et les Allemands change de visage mais en France, c'est seulement un peu plus difficile depuis qu'il n'y a plus de zone libre. Et ces rafles qui se multiplient, c'est vraiment terrible... Il va falloir nous cacher, mon bébé, faire attention et puis nous retrouverons ton papa. D'une façon ou d'une autre, nous trouverons un moyen de le rejoindre.
En attendant, nous allons continuer à protéger les enfants et... et à nous cacher. Dors mon petit."

*****

Environs d'El Guettar, Tunisie 25 mars 1943
  • Je demande une équipe chirurgicale en renfort et ils m'envoient une femme ! glapit le docteur John Williams.

Le docteur Williams était le chirurgien en chef de l'hôpital de campagne dans lequel Cristina venait d'arriver.
  • Oui, une femme, chirurgien de son état, docteur. Et c'est moi ou rien alors vous ferez avec, répliqua-t-elle d'un ton sec et ferme. Quant à vos remarques sexistes et arriérées que le dernier des chirurgiens américains ne se permettrait pas, elles sont totalement déplacées dans la bouche d'un médecin britannique et je vous prierai de ne jamais les réitérer en ma présence si vous ne voulez pas me voir écrire un rapport sur votre comportement.
  • Parce que vous croyez que vos menaces m'effraient, mademoiselle ? éructa-t-il.
  • Je ne vous menace pas, monsieur, je vous préviens, répondit-elle sans se démonter. Et maintenant, je vous informe : je suis médecin, donc vous vous adressez à moi en m'appelant docteur. Ensuite, je ne travaille pas sous vos ordres, je suis censée procéder à l'installation d'une ambulance chirurgicale en renfort de votre hôpital de campagne. Vous travaillez pour l'Armée et moi pour la Croix-Rouge. Alors nous avons deux solutions, soit nous travaillons ensemble, soit nous travaillons chacun de notre côté mais dans deux heures tout au plus, j'aurais commencé mon travail.
    Avez-vous des suggestions concernant notre lieu d'implantation et notre collaboration ou est-ce que je dois prendre ces décisions moi-même ?
  • Le docteur Ramsay va vous indiquer ce qu'il y a à faire et où vous installer.

Il lui tourna le dos ostensiblement et repartit en direction de son hôpital en maugréant.
  • Je dois vous féliciter pour votre sens de la répartie, dit un homme qui lui tendait la main avec un sourire qu'il voulait séducteur. Je suis le docteur Michael Ramsay. Ce vieil ours est un excellent praticien mais il a besoin d'évoluer pour ce qui est de sa vision de la place des femmes.
  • Docteur Cristina André, répondit-elle avec un bref sourire. Alors, où puis-je installer mon équipe ?
  • Suivez-moi, je vais tout vous expliquer. Le bâtiment est bien assez grand pour nous tous.

Quatre jours plus tard, Cristina finissait sa pause quand une nouvelle cohorte de blessés commença à arriver du front. Ses ambulanciers amenaient un blessé qui leur avait été confié par Patton lui-même. Le général voulait absolument qu'il soit traité en priorité.
  • Et depuis quand est-ce que Patton est aussi attentionné avec ses hommes ? demanda Cristina à l'infirmière qui était venue la prévenir.
  • Je ne sais pas, mais il a l'air de tenir à cet homme. J'ai fait prévenir Paul pour l'anesthésie, et l'appareil de radio est prêt à servir, ajouta Mary-Ann. Le bloc deux est prêt, on attend plus que nous et... et le blessé.
  • Vous êtes parfaite, Mary-Ann, lui sourit Cristina. La meilleure infirmière de chirurgie avec qui il m'ait été donné de travailler.
  • Merci, docteur, dit cette dernière en baissant les yeux avec humilité.

L'ambulance s'arrêta à quelques mètres d'elles et elles se précipitèrent vers les ambulanciers qui accompagnaient le blessé.
  • Il a reçu des éclats d'obus, dit le premier ambulancier en sautant du véhicule. Trois, en fait... Un à la jambe, à la poitrine et à la tête. Artère fémorale manquée à un centimètre près, pour la tête, c'est assez superficiel, le crâne semble intact mais pour la poitrine... on dirait que le cœur a été épargné mais... ça doit être tout près. Ses constantes sont stables mais faibles, il a perdu beaucoup de sang déjà et il a perdu connaissance quand on l'a mis dans l'ambulance.
  • Bien, amenez-le au bloc deux, dit Cristina avant de se figer sur place.

Elle eut brutalement la sensation de voir les événements se dérouler au ralenti. Son cœur battait fort et elle sentait son sang battre à ses tempes. L'homme sur la civière avait des cheveux noirs plutôt longs pour un militaire et son visage était en sang mais elle n'eut aucun mal à le reconnaître. István était là, étendu sur cette civière, gravement blessé et c'était à elle qu'il appartenait de le soigner.


Comme dans une ruche, toute l'équipe s'affairait autour de lui. Ils amenèrent le blessé au bloc deux et finissaient de le préparer quand Mary-Ann se tourna vers Cristina en fronçant les sourcils.
  • Il faut vous préparer, docteur, murmura-t-elle doucement.
  • Mary-Ann, allez chercher le docteur Hensford, murmura Cristina. Je ne suis pas sûre d'y arriver toute seule, j'ai besoin d'aide, ajouta-t-elle d'une voix blanche. Cet homme est... je le connais...
  • Préparez-vous, répondit Mary-Ann, je vais chercher Hensford, ne vous inquiétez pas.

Mary-Ann partit aussitôt, elle était intriguée par le comportement du docteur André. Jamais auparavant, elle n'avait paru si... si peu sûre d'elle, presque désemparée. Apparemment, elle connaissait le blessé et cela avait du accroître son trouble.

*****

Ils s'occupèrent du blessé pendant plusieurs heures, les blessures étaient sérieuses mais le pronostic vital n'était pas en cause. Il faudrait simplement veiller à ce que les blessures ne s'infectent pas.
Le docteur Hensford avait dirigé les opérations avec le docteur André et Mary-Ann avait été une aide précieuse pour tous mais surtout pour le blessé. C'est avec le docteur André qu'elle le conduisit en salle de réveil. Cristina, silencieuse, prit une chaise et s'assit patiemment à ses côtés pour le veiller.

*****

Juste avant la fin de son service, Mary-Ann fit le tour des opérés du jour. Quand elle tira le rideau du patient de Patton, elle trouva le docteur André, très pâle, assise sans bouger au chevet du patient.
  • Vous devriez aller vous reposer, dit-elle d'une voix très douce en posant la main sur son épaule. Si vous le souhaitez, je peux demander à une infirmière de le veiller personnellement et de vous faire prévenir immédiatement s'il y avait une quelconque évolution de son état.

Cristina ne répondit pas, elle semblait perdue dans ses pensées. Mary-Ann vérifia la température du patient qui était normale et s'assit silencieusement à côté de Cristina, dont elle serra la main.
  • Pardonnez-moi, Mary-Ann, murmura-t-elle. Votre proposition est adorable mais je ne peux pas... Je... Je ne pourrais pas dormir sans savoir comment il passe cette première nuit.
  • Vous croyez qu'il est si important que ça pour Patton ?
  • Pour Patton ? Très honnêtement, ça m'est complètement égal, répondit Cristina. C'est pour moi qu'il est important.
  • Vous le connaissez vraiment alors ? demanda Mary-Ann.

Elle allait enfin avoir l'explication du mystérieux comportement du docteur André.
  • Il s'appelle István Kosztolányi, il est photographe. Plus connu sous le nom de Kosta. Il a travaillé pendant le début de la guerre pour le SOE à Londres et si ça se trouve, il continue. Toujours est-il que je savais qu'il voulait reprendre son travail de reporter mais je ne savais pas qu'il suivait Patton.
  • C'est un de vos amis. Je comprends mieux pourquoi, tout-à-l'heure...
  • Il est plus qu'un ami, Mary-Ann, coupa Cristina avec un faible sourire. Plus qu'un ami.
  • Alors je vais prendre des dispositions pour qu'il reçoive le traitement quatre étoiles, docteur André, répondit la jeune infirmière avec un sourire de connivence.
  • Quand nous sommes seules... appelez-moi Cristina, voulez-vous ? Et... vous avez des étoiles pour qualifier les soins aux patients ?
  • Non, répondit Mary-Ann avec un doux sourire. Vous savez bien que non. En vérité, nous faisons toutes et tous le maximum pour eux mais lui, il aura droit à beaucoup plus de considération et d'attention de notre part.
    Vous savez, docteur euh... Cristina. J'ai eu l'occasion de travailler avec beaucoup de médecins et de chirurgiens et... je ne sais pas si c'est parce que vous êtes une femme mais vous êtes le seul médecin que je connaisse qui soit aussi respectueux et attentionné envers son équipe. Alors si on peut vous remercier de cette façon-là, nous allons le faire.
  • C'est moi qui vous remercie, Mary-Ann. Et je vais vous faire un aveu. La chirurgie, c'est... passionnant mais totalement impersonnel, en temps normal tout du moins. En temps de guerre, c'est... c'est cruel, difficile et peu gratifiant. Mais que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre, ce sont les infirmières qui soignent les patients et qui les aident à guérir. Nous ne faisons que tenter de réparer des corps avec plus ou moins de succès, vous leur réapprenez à sourire et réparez leurs âmes. C'est bien plus précieux.
  • C'est ce que je vous disais. Vous avez de la considération et du respect pour nous, c'est loin d'être le cas des autres même si je pense que vous sous-estimez beaucoup ce que vous faites. Les infirmières vous adorent et elles seront aux petits soins pour lui.
  • Merci. Cela me touche beaucoup.

Mary-Ann partit faire le tour de ses collègues qui se montrèrent toutes disposées à être très attentionnées envers l'ami du docteur André. On suggéra de faire apporter un lit de camp mais quand Mary-Ann rejoint Cristina, elle la trouva endormie, la tête posée sur le lit. Elle avait glissé sa main dans celle du patient et dormait profondément. Elle ne voulut pas la déranger et referma le rideau.

*****

István ne se réveilla pas durant les quarante-huit heures qui suivirent mais il n'avait pas de fièvre et ne présentait aucun signe d'infection. Ses blessures cicatrisaient et son visage tuméfié passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Cristina passait un maximum de temps auprès de lui, quand elle ne travaillait pas.

Mary-Ann était de service quand un sergent se présenta au bureau des infirmières avec une sacoche qu'il déposa avec précaution sur le bureau.
  • Mademoiselle ?
  • Oui ?
  • Bonjour, je suis le sergent Sullivan. Il y a deux jours, on a du vous amener un homme blessé par des éclats d'obus, il était recommandé par Patton et j'aurais aimé avoir de ses nouvelles.
  • Un rapport a du être transmis au général, répondit Mary-Ann.
  • Oui, j'imagine. Voyez-vous, cet homme a été blessé en sauvant la vie d'un de mes gars et... Et j'ai récupéré sa sacoche avec son appareil-photo et j'aurai voulu la lui remettre.
  • Il est toujours sous sédatifs mais il va bien. Laissez-moi la sacoche, je la lui remettrai.
  • C'est que...
  • Qu'y a-t-il ? demanda Cristina qui venait rendre visite à István, comme à chaque fois qu'elle avait un petit temps de pause.
  • Ah, docteur André, répondit Mary-Ann. Le sergent Sullivan passait prendre des nouvelles de votre patient et lui remettre son appareil-photo.
  • Il a sauvé un de mes gars, ajouta le sergent. Ce qu'il a fait, c'était...
  • Suicidaire, grommela Cristina, j'imagine très bien, oui.
  • Non, ne dites pas ça, répondit Tate Sullivan. Vous savez, il est intervenu parce qu'il en a eu la possibilité et c'était courageux mais pas suicidaire. Il a sauvé un mari et le père de trois enfants, c'est pas rien, vous savez.
  • Et vous avez son appareil ? répondit doucement Cristina
  • Oui, avec ses affaires. Sa sacoche avait volé à plusieurs mètres mais j'ai pu la récupérer. Je ne sais pas si tout est intact mais ça m'étonnerait... Il va s'en tirer, docteur ?
  • Ses jours ne sont plus en danger mais sa convalescence prendra plusieurs semaines. Il devrait bien s'en sortir, ne vous inquiétez pas. Pour l'instant, il est toujours endormi mais il est stable.
  • Tant mieux. Mon régiment repart demain alors... vous pourriez lui remettre sa sacoche de ma part ?
  • Oui, bien sûr.
  • Et quand il se réveillera, dites-lui bien que nous ne l'oublierons pas. Et remerciez-le de notre part, vous voulez bien ?
  • Je vous promets que ce sera fait.
  • Merci, docteur. Au revoir.

Cristina regarda le sergent s'éloigner avant d'ouvrir la sacoche d'István. Elle découvrit avec tristesse que l'objectif de son Leica était fendu. Elle envoya un télégramme à Londres pour informer Kyle que l'état d'István s'était stabilisé mais qu'il aurait besoin d'un Leica dès qu'il serait parfaitement rétabli.

*****

István vécut son réveil comme un moment des plus pénibles. Il avait l'impression de s'être noyé dans un océan de coton mais ce fut la douleur qui le rappela à la réalité. Il avait un mal fou à ouvrir ses yeux qui lui paraissaient collés. Il se sentait flotter dans un brouillard dense, il avait la bouche pâteuse et l'impression qu'un étau lui enserrait le crâne. Il voulut lever un bras et une douleur fulgurante provenant de son flanc gauche lui interdit de continuer son geste. Sa cuisse gauche le lançait également douloureusement et il eut envie de replonger dans le sommeil pour ne plus ressentir ces douleurs.
Il gémit doucement et sentit un linge frais et humide passer délicatement sur son visage tandis qu'une voix lointaine et féminine semblait vouloir attirer son attention.
  • Monsieur Kosta, vous m'entendez ? disait une voix douce à l'accent très britannique.
  • Mmmmhh, gémit-il doucement.
  • N'essayez pas de parler maintenant, reprit la voix, vous revenez à vous et c'est très bien déjà. Cela fait trois jours que vous dormez. Vous êtes à l'hôpital, monsieur Kosta, vous avez été blessé par un obus mais tout va bien maintenant. Je vais aller prévenir le docteur que vous vous réveillez, alors restez tranquille, s'il vous plaît. La douleur va s'estomper, je viens de vous donner un calmant.

Elle sortit discrètement et partit prévenir le docteur André qui finissait sa dernière intervention du jour. Cette dernière lui sourit avec gratitude en la remerciant.
  • Prenez bien soin de lui, Joanna, je passerai le voir dès que j'aurai terminé.

Un quart d'heure plus tard, Cristina sortit du bloc et se changea pour passer voir István. Son cœur battait à tout rompre quand elle passa au bureau des infirmières.
  • Comment va-t-il ? demanda-t-elle aux infirmières présentes.
  • Joanna est avec lui, répondit Mary-Ann, il a du mal à émerger, je crois.

Cristina partit en direction de la salle de soins intensifs et écarta le rideau pour entrer. Joanna baignait délicatement son visage. La jeune infirmière sourit et déposa son linge dans la bassine d'eau.
  • Il se réveille très doucement, chuchota-t-elle. Son pouls est excellent et il n'a pas de température.
  • Merci, Joanna, répondit Cristina avec un sourire très chaleureux. Je vais prendre de soin de lui maintenant. Et encore merci de m'avoir prévenue.
  • De rien, docteur, dit la jeune femme avant de sortir.

Cristina prit le siège qui était à la droite d'István, comme toujours. Elle lui prit délicatement la main et le regarda avec attention. La partie gauche de son visage avait désenflé et les hématomes qui avaient pris une teinte jaune commençaient à s'estomper. Elle avait eu très peur pour lui et se sentait émue de savoir qu'il se réveillait enfin. Elle s'approcha le plus possible du lit et serra doucement sa main avant de la porter à sa bouche pour l'embrasser délicatement.
  • István, murmura-t-elle. C'est moi, Cristina, je suis auprès de toi et tout va bien aller maintenant.
  • Cris... gémit-il d'une voix faible.
  • Oui, je suis là. Mais ne dis rien, ne te fatigue pas, prends tout ton temps mon amour, souffla-t-elle en souriant. Petit à petit, tu vas te sentir de mieux en mieux, tu verras.

Elle prit le linge humide qu'elle posa sur sa bouche, laissant l'eau froide couler doucement. Il remua les lèvres et déglutit péniblement. Elle épongea son front, son cou et reposa le linge dans la bassine avant de reprendre sa main. Elle sentit ses doigts bouger et tenter d'agripper sa main.
Il cligna légèrement des yeux et tourna légèrement la tête vers elle. Et pour la première fois depuis plusieurs mois, elle retrouva son regard d'encre. Ses yeux étaient cernés et il avait un mal fou à les maintenir ouverts. De sa main libre, elle caressa sa joue rugueuse où poussait une barbe de trois jours.
  • Ne fais pas d'efforts, murmura-t-elle, repose-toi, je reste là. Et même si je ne suis pas là la prochaine fois que tu ouvriras les yeux, je ne serai jamais très loin. Figure-toi que tu n'es pas le seul blessé ici et que je dois travailler. Mais tu es le patient qui m'importe le plus, István.

Elle vit le coin de sa bouche se relever légèrement et ses doigts serrèrent sa main, lui arrachant ses premières larmes depuis qu'il était arrivé, des larmes de joie et de soulagement. István sombra à nouveau dans le sommeil et Cristina se sentit libérée d'un grand poids.

Il ne se réveilla vraiment que le lendemain dans la matinée. István ouvrit péniblement les yeux et découvrit une jeune infirmière qui lui souriait.
  • Bonjour, monsieur Kosztolányi, dit doucement Mary-Ann, je suis contente de vous voir parmi nous. Vous êtes sur la voie du rétablissement.
  • Bonjour, murmura-t-il d'une voix éraillée.
  • Je vais faire votre toilette alors ne vous offusquez pas, vous n'êtes pas mon premier malade. Ensuite je vérifierai et changerai vos pansements. Et puis vous verrez le docteur Ramsay qui va s'occuper de votre convalescence.
  • De toute façon, je ne suis pas en mesure de protester, railla-t-il après s'être éclairci la gorge.

Il attendit patiemment qu'elle ait terminé ses pansements avant de lui poser la question qui lui taraudait l'esprit depuis son réveil.
  • S'il vous plait... commença-t-il, ai-je rêvé ou le docteur Cristina André travaille ici ?
  • Non, vous n'avez pas rêvé mais elle opère aujourd'hui. Elle passera sûrement vous voir ce soir, elle n'a pas quitté votre chevet, vous savez ?
  • A part maintenant.

Mary-Ann se mit à rire doucement. L'ami du docteur André semblait avoir regagné toute sa tête.
  • Ce n'est pas drôle, se plaignit-il. Elle devait être au Caire.
  • Nous y étions, répondit Mary-Ann. En fait, nous y sommes la plupart du temps mais quand il y a besoin de renforts dans un hôpital de campagne, nous pouvons être envoyés pour monter une antenne chirurgicale. Et c'est pourquoi nous sommes ici.
  • Ça arrive souvent ?
  • C'est notre métier, répondit simplement Mary-Ann.
  • Alors, c'est oui. Elle s'était bien gardée de le dire, ça !
  • Sûrement parce qu'elle ne voulait pas vous inquiéter. Nous ne risquons rien, ici. En revanche, je ne dirais pas la même chose de vous et de l'endroit où vous vous trouviez. Vous ne seriez pas là, le cas échéant.
  • Touché, dit-il en grimaçant un sourire.
  • J'ai terminé, reposez-vous maintenant et n'hésitez pas à demander si vous avez besoin de quoi que ce soit, dit Mary-Ann en rangeant son matériel.
  • J'ai besoin de la voir, dit-il.
  • Ça ne fait pas partie de mon domaine de compétences, répondit-elle avec un sourire tout en secouant la tête. Le docteur André viendra vous voir ce soir, cher monsieur, alors tâchez de faire preuve d'un peu de patience ! C'est un grand chirurgien et toute la journée, elle opère des gens qui arrivent en très très mauvais état. Un peu comme vous.
  • C'est elle qui m'a opéré ?
  • Oui, avec le docteur Hensford et j'étais là aussi. Vous lui avez fait très peur, vous savez ?
  • Pourquoi c'est le docteur Ramsay qui s'occupe de moi maintenant ?
  • Parce que le docteur André est chirurgien et vous êtes sorti des soins intensifs. Elle n'a plus à s'occuper de votre suivi maintenant. Mais cela ne l'empêche pas de venir plusieurs fois par jour, alors soyez patient, je vous le répète !

Elle quitta la pièce, laissant István frustré. Il avait de plus en plus hâte de retrouver Cristina et son incapacité à bouger le faisait enrager.

*****

Cristina termina sa dernière intervention après vingt heures. Elle s'était démenée toute la journée et se sentait gagnée par une profonde lassitude. Pourtant, elle était impatiente d'aller voir István. Mary-Ann lui avait glissé qu'il était parfaitement conscient et qu'il la réclamait.
Quand elle entra dans le box qu'il occupait, une immense bouffée de joie submergea son cœur. Le regard qu'il posa sur elle la dérida totalement. Il paraissait furieux.
  • Tu en as mis du temps ! gronda-t-il alors qu'elle s'asseyait près de son lit.
  • Bonjour, István ! répondit-elle d'une voix lasse. Ça me fait plaisir de te voir après tout ce temps.
  • Bonjour, marmonna-t-il. Je t'ai attendue toute la journée.
  • Écoute... dit-elle d'une voix extrêmement lasse, j'ai opéré pratiquement douze heures d'affilée aujourd'hui et je suis morte de fatigue. Je ne suis pas venue plus tôt parce que je travaille ici et que je viens seulement de terminer mon intervention. Je passe mes journées à essayer de réparer des dégâts comme ceux que tu as subi et... j'ai cru mourir d'angoisse en te découvrant sur ma table d'opération. Sais-tu seulement ce que je fais ici ? Tu crois que c'est de la chirurgie ? Non ! Je... C'est une boucherie, István. On travaille dans des mares de sang, on n'a même plus le temps de nettoyer entre deux patients et je ne te parle même pas des paris qu'il faut prendre, choisir untel plutôt qu'un autre parce qu'il a plus de chances de s'en tirer, c'est... c'est ignoble d'autant qu'on se trompe parfois...
    Il y a des soirs où je... je suis à bout de nerfs, István. Et ce soir, je ne me disputerai pas avec toi.

Elle avait détourné les yeux mais il eut le temps de voir ses yeux se remplir de larmes.
  • Pardonne-moi, murmura-t-il en tendant le bras pour prendre sa main. Je me comporte en sale gosse égoïste et insupportable.
  • J'ai l'habitude ! répondit-elle en souriant à travers ses larmes. C'est bon de te voir, István. Même si je suis furieuse d'avoir du te retrouver sur ma table d'opération.

Elle serra sa main avant d'y poser la joue en fermant les yeux.
  • Ce matin, je ne savais plus si j'avais rêvé ta présence ou si c'était vrai. Je te croyais au Caire.
  • J'y suis, la plupart du temps, répondit-elle en levant la tête. Pourquoi est-ce que je ne savais pas que tu suivais Patton ?
  • Il aurait fallu que tu répondes à mes lettres, je t'en aurai dit plus. En fait, c'est une longue histoire. Je te la raconterai quand je serai plus en forme. Mais je comptais bien atteindre l'Égypte, figure-toi.

Elle le regardait en souriant, bouleversée par la foule d'émotions qui la traversait.
  • Szeretlek Cristina. Akarat hozzám jössz feleségül ?1
  • Qu'est-ce que cela veut dire ?
  • Je te demandais si tu voulais m'épouser mais je sais déjà que tu vas dire non, alors ne réponds pas. Pas ici. On en reparlera après... après tout ça. Après cette guerre. Mais tu restes ma fiancée.

Elle était interloquée par son discours mais elle savait déjà qu'il refusait leur rupture. Il le lui avait écrit.
  • István... je ne sais pas quoi te dire. On ne s'est pas vus depuis si longtemps...
  • Va-t-il falloir que je te supplie pour un baiser, princesse ? chuchota-t-il de sa voix chaude dont elle adorait le léger accent. En fait je me disais qu'au vu de mon état, tu pourrais m'accorder une trêve. Il fut une époque où je ne te dégoûtais pas complètement. Et puis je suis sûr qu'un baiser m'aiderait à guérir plus vite.
  • Un seul ? demanda-t-elle avec un sourire en coin.
  • Un par jour, je crois que c'est le minimum, répondit-il avec une lueur de malice dans les yeux.

Elle se pencha vers lui et posa délicatement ses lèvres sur les siennes pour un chaste baiser. Il emprisonna sa nuque de sa main valide et lui donna un baiser possessif qui eut sur elle un effet dévastateur. Elle répondit avec ferveur à la bouche impérieuse d'István, à sa langue caressante. Quand il la relâcha, elle recula vivement, la main sur le cœur, avant de se rasseoir près de lui, le souffle court.
  • Quoi ? dit-il avec un rictus ironique.
  • Pas ici, István, murmura-t-elle. Pas sur mon lieu de travail. Pas comme ça.
  • Personne ne nous a vus et à cette heure-ci, il y avait peu de chances qu'on nous dérange.

Elle rougit violemment en baissant les yeux et il prit sa main pour la serrer avec vigueur.
  • Tu m'as tellement manqué, ajouta István.

Elle serra sa main en retour et releva les yeux vers lui.
  • István, j'ai un mal fou à conserver mon sang-froid en ta présence. J'ai assez de mal à asseoir mes compétences et mon autorité auprès de mes collègues, surtout masculins. Je... Je ne souhaite pas qu'ils voient ou qu'ils sachent dans quel état me met ta seule présence.
  • Je ne te suis pas devenu totalement indifférent alors ? dit-il à voix basse, le sourire aux lèvres. Je vais considérer que c'est le plus extraordinaire des aveux et le plus beau des compliments que tu m'aies fait. Je ferai attention, Cris, c'est promis mais... je ne survivrai pas si tu ne m'embrasses pas de temps en temps.

Elle se leva et l'embrassa très amoureusement.
  • Repose-toi et dors maintenant, chuchota-t-elle. Je repasserai te voir demain. Et tu ne m'es absolument pas indifférent, satané hongrois.
  • Tu me manques déjà, répondit-il avec un triste sourire en attrapant sa main.
  • C'est ce qu'on appelle une tentative de culpabilisation, ça, dit-elle en s'éloignant. Mais je suis trop épuisée pour y céder !

Elle lui envoya un dernier baiser du bout des doigts et quitta son alcôve. Il écouta le bruit de ses pas qui décroissait et ressentit une bouffée de rage devant son impuissance à la suivre du fait de ses blessures. Il savait que l'état d'exaltation dans lequel il était l'empêcherait de dormir encore un long moment. Candy avait vraiment raison, Cristina éprouvait encore des sentiments pour lui. Cette découverte le comblait de joie et il était plus impatient que jamais de guérir pour la séduire à nouveau.

En arrivant dans sa chambre, Cristina se jeta sur son lit en souriant de bonheur. István allait bien, il était à nouveau cet homme caractériel et volontaire qui l'avait séduite un an plus tôt. Elle ferma les yeux en frissonnant de plaisir. Les souvenirs intimes qu'ils partageaient ne l'avaient pas quitté. Elle n'oubliait pas leurs étreintes à la fois tendres et passionnées, leurs fous rires et leurs jeux d'adolescents attardés. Cet homme l'avait fait rire, il l'avait fait vibrer et elle était tombée follement amoureuse de lui.
Durant tous ces mois passés au Caire, elle s'était refusée à répondre à ses lettres tout en sachant pertinemment que Kyle ne manquait pas de donner de ses nouvelles à István. Tout comme il n'oubliait pas de lui en donner à elle. Elle s'était consacrée corps et âme à son travail et la plupart du temps, elle réussissait à ne pas trop penser à lui. Mais il lui écrivait chaque semaine, lui parlait de Londres, de Kyle, et de leurs souvenirs... Surtout de leurs souvenirs qu'elle chérissait tout autant que lui tout en se refusant de lui répondre. Après Lawrence, elle était devenue incapable d'avoir confiance en elle et István avait une réputation de séducteur.

Elle ne pouvait prendre le risque de souffrir à nouveau. C'est pour cela qu'elle avait voulu rompre et c'était également la raison de son silence. Ce qui ne l'avait pas empêchée d'attendre et de chérir chacune des lettres qu'il lui avait adressées et qu'elle conservait précieusement.
Elle sourit à ces souvenirs et, la fatigue aidant, elle s'endormit très vite, le cœur plein d'espoir.

*****

Deux semaines plus tard, le docteur Ramsay autorisait enfin István à sortir de son lit, à condition d'utiliser un fauteuil roulant.
  • Vous vous fichez de moi, grinça István. Passée la porte de ces salles, il y a du sable partout !
  • Cela vous évitera de vous déplacer trop, répondit le médecin. Vos côtes sont encore un peu douloureuses, nous le savons tous les deux. Avec des béquilles, vous prendriez des risques. Et croyez-moi, les béquilles dans le sable, ce n'est pas mieux. Mais cessez de vous plaindre, vous faites partie des patients qui seront bientôt transportés dans un hôpital en dur. Vous aurez donc tout loisir de faire rouler votre fauteuil où bon vous semblera. Bonne journée, Kosta.

István était resté interdit par l'annonce de son prochain transport. Il allait être évacué et... il serait loin d'elle. Le docteur Ramsay aurait tout loisir de continuer ses lamentables tentatives de séduction auprès de Cristina. Il avait rapidement repéré son petit manège et était furieux de son incapacité à agir. L'agacement le gagnait chaque jour un peu plus. Il était cloué au lit et Cristina ne lui accordait que des miettes de son temps. Et quand bien même il aurait pu se lever, il ne pouvait pas l'approcher : elle passait son temps en salle de chirurgie et dormait le reste du temps.
Il décida d'attendre de voir Mary-Ann, l'infirmière-en-chef, pour la questionner au sujet de son déplacement. La jeune femme passait le voir tous les jours et elle semblait vouer à Cristina une admiration sans bornes. Cependant, il ne la vit qu'en fin d'après-midi.
  • Bonjour ! dit cette dernière en entrant avec un paquet. J'ai quelque chose pour vous !
  • S'il s'agit d'un leurre contenant une seringue surdimensionnée, j'aime autant que vous repartiez !
  • Comment osez-vous me prêter d'aussi mauvaises intentions ? C'est un colis que le docteur André m'a chargée de vous remettre.
  • Ah ! Alors ça m'intéresse ! répondit-il sur un ton enjoué.

Elle lui tendit le paquet qu'il ouvrit en hâte pour découvrir un Leica flambant neuf, accompagné d'un lot important de pellicules et d'une note de Kyle.

"La prochaine fois, essaye de ne casser que ton appareil ! Mais Cris m'a promis de prendre bien soin de toi. Embrasse-la pour moi, et rétablis-toi vite.
Tu me manques, mon frère.
Kyle"

István eut un sourire de plaisir en chargeant son appareil. La jeune infirmière le regardait avec un sourire bienveillant et ne réagit même pas quand il la prit en photo.
  • Ça suffit ! dit-elle après le premier cliché. Réservez plutôt vos photos à des sujets intéressants.
  • Comme quoi ? Les rideaux qui m'entourent ?
  • Il paraît que vous avez le droit de rouler à défaut de marcher alors je suis venue vous proposer une petite ballade. On n'ira pas très loin mais vous pourrez prendre l'air sur la terrasse. Le programme vous plaît-il, monsieur l'impatient ?
  • Je l'adore votre programme, dit-il avec un sourire.

Il se leva seul mais elle l'aida à s'installer dans le fauteuil.
  • J'ai l'impression d'être un assisté total et que ça ne s'arrêtera jamais ! grommela-t-il.
  • Vous savez bien que ce n'est pas vrai. Vous récupérez même plutôt vite alors ne vous plaignez pas. On m'a même dit que depuis quelques jours, vous faisiez votre toilette tout seul.
  • Oui, et bien, il était temps ! C'est suffisamment humiliant comme cela.
  • La seule chose qui importe, c'est que vous alliez mieux de jour en jour. Je vous trouve bien grognon, aujourd'hui, que se passe-t-il ? demanda la jeune infirmière en poussant son fauteuil en direction du couloir puis de la terrasse.
  • Il paraît qu'on va me virer d'ici, dit-il entre ses dents.

La jeune femme se mit à rire doucement, en entendant sa dernière remarque.
  • Alors, voilà, on se démène pour que vous rentriez avec nous et vous trouvez encore le moyen de vous plaindre !
  • Comment ça, vous me ramenez avec vous ? demanda-t-il surpris.
  • Les blessés les moins atteints sont déplacés à l'arrière, les autres partent sur un navire-hôpital et l'équipe de la Croix-Rouge les accompagne. La relève arrive et nous rentrons en Angleterre.
  • Et si je ne veux pas retourner en Grande-Bretagne ?
  • Vous préférez la compagnie du docteur Ramsay à celle du docteur André ? murmura-t-elle à son oreille en se penchant vers lui.

Il se retourna vivement et vit un sourire complice s'épanouir sur le visage de la jeune infirmière.
  • Après tout, vous avez raison, lui répondit-il avec un sourire satisfait. Je vais suivre les conseils de mon médecin, une croisière me fera finalement le plus grand bien.
  • Voilà qui est mieux. Vous êtes finalement raisonnable ! répondit Mary-Ann en éclatant de rire.
  • Vous partez aussi ? demanda István à la jeune femme qui s'était assise sur une chaise près de lui.
  • Oui, je rentre moi aussi. Je suis arrivée ici en même temps que l'équipe du docteur André. Ça fait désormais dix mois que nous sommes là et... on a gagné le droit à un peu de repos.
  • Vous reviendrez ici ensuite ?
  • Je ne crois pas... De toute façon, le front se déplace et... J'espère sincèrement que les Alliés vont réussir à contrôler toute l'Afrique du Nord d'ici peu.
  • Ça y ressemble, en tout cas, répondit István. Mais cela signifie seulement qu'ils vont ensuite remonter vers le Nord.
  • Exact, dit-elle avec une lueur d'espoir. Et un jour, tout ce beau monde se retrouvera en France.
  • Vous connaissez Paris ? demanda István.
  • J'y suis passée à plusieurs reprises, il y a quelques années de cela et j'ai beaucoup aimé ce pays.

Ils restèrent un instant silencieux, les yeux perdus sur l'étendue désertique qui s'offrait à leur regard.
  • Quelqu'un vous attend en Angleterre ? demanda doucement István.
  • C'est une question bien indiscrète ! répondit la jeune infirmière.
  • La tante de Cristina m'a dit un jour que seules les réponses étaient indiscrètes, pas les questions. D'ailleurs, elle est infirmière. Tout comme vous. Elle travaillait pour l'Ambulance Américaine à Paris durant la Première Guerre Mondiale.

Mary-Ann sourit en baissant la tête.
  • Le docteur André me parle souvent d'elle. C'est quelqu'un qu'elle apprécie, qu'elle estime beaucoup. Et pour répondre à votre question, j'ai des parents qui vivent à Cambridge.
  • Vous voyez bien, répondit István en souriant, la réponse n'était pas indiscrète.
  • Vous connaissez le docteur André depuis longtemps ?
  • Son cousin est mon meilleur ami depuis quelques années mais je n'ai rencontré Cristina qu'au début de la guerre à Londres. Et...
  • Et ?
  • Elle a complètement chamboulé ma vie mais j'ai adoré ça. Elle me manque, même si elle fait tout son possible pour me faire fuir. Mais je n'abandonnerai pas. Tant qu'elle ne fermera pas définitivement la porte, en tout cas.
  • Vous m'avez effectivement l'air d'être quelqu'un de déterminé ! dit-elle avec un sourire.
  • Je sens une pointe de moquerie dans cette phrase, répondit-il en riant à demi. Vous avez raison, je suis peut-être un peu têtu.
  • Un peu seulement ? dit la voix de Cristina derrière eux. Tu as oublié le sale caractère, l'intransigeance, la mauvaise foi, l'orgueil et...
  • Stop ! Assez ! s'exclama István en riant. J'avoue tout et je plaide la culpabilité !

Cristina s'assit près d'eux en souriant.
  • Je vais vous laisser, dit Mary-Ann en se levant. Je préviendrai Joanna que vous êtes avec lui, docteur.
  • Merci, Mary-Ann, répondit Cristina en souriant. A plus tard !
  • A demain, ajouta István. Et encore merci pour m'avoir fait prendre l'air.
  • Comment te sens-tu, aujourd'hui ? demanda à Cristina à István. Michael me dit que tu te rétablis assez vite et que c'est assez spectaculaire.
  • Tu l'appelles par son prénom ? demanda István, gagné par sa jalousie envers Michael Ramsay.

Cristina lui lança un regard noir et soupira profondément.
  • Excuse-moi, dit István en détournant le regard. Je me suis encore laissé déborder.

Elle lui prit la main qu'elle serra doucement. Il se tourna vers elle et plongea dans ses yeux marine avec émotion. Il faisait des efforts énormes pour masquer sa possessivité envers elle mais ne réussissait pas toujours à juguler ses émotions. Leurs doigts entremêlés se caressaient doucement.
  • Tu ne m'as pas répondu, dit-elle doucement.
  • Je vais bien, dit-il en serrant doucement sa main. Mes cicatrices tirent, elles me démangent aussi parfois mais il paraît que c'est normal pendant la guérison. J'ai récupéré une parfaite mobilité de la main gauche et je peux écrire. Apparemment, j'ai bénéficié de soins chirurgicaux exceptionnels et ma guérison est fulgurante.
  • Ça, je le sais mais ce n'était pas le sens de ma question. Au fait, tu as ouvert le paquet que tu as reçu de Kyle ?
  • Oui. Et j'y ai trouvé un Leica flambant neuf. J'imagine que c'est grâce à toi puisque je ne pouvais pas lui donner de mes nouvelles... Merci, princesse.
  • De rien.

Il leva sa main qu'il porta à ses lèvres en la regardant dans les yeux. Sans lâcher sa main, il tourna son regard vers l'horizon.
  • Tu es vraiment sûr que ça va ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
  • Je vais bien et mal tout à la fois, dit István à voix basse. Je me sens impotent, incapable, prisonnier de mon propre corps... Ça me frustre et ça me porte sur les nerfs, c'est comme s'il me trahissait. Hormis ces impressions franchement désagréables, je vais globalement bien même si...
  • Même si quoi ? demanda-t-elle doucement.
  • J'aurai préféré être debout sur mes deux jambes et en pleine forme pour avoir cette conversation avec toi. Disons simplement que j'ai envie de clarifier officiellement notre relation. Je... je suis tombé amoureux de toi, Cris. Nous avons eu une histoire ensemble et je t'aime. Tout simplement.
  • István, écoute... On est en guerre et je ne suis pas sûre que ce soit le bon moment pour ça.
  • Tu en es certaine ? Lorsque j'ai rencontré les parents de Kyle, ils m'ont semblé dire le contraire, d'autant qu'ils se sont mariés en plein conflit.

Cristina se mit à rire en l'écoutant évoquer Terry et Candy.
  • Touché ! répondit-elle. Ils sont effectivement le contre-exemple de ce que je viens de te dire. Mais ils se sont connus avant la guerre.
  • Peut-être mais ils ne pouvaient pas être ensemble avant la guerre. Ils forment un couple uni et ils sont toujours amoureux l'un de l'autre. Ce qui tendrait à laisser croire que c'est peut-être le meilleur des moments qui soit.
  • Tu sais... mes parents s'aiment, ils s'adorent et pourtant, c'est différent. Candy et Terry partagent quelque chose de vraiment différent.
  • Différent en quoi ?
  • Je ne sais pas, je ne sais même pas s'ils sont eux-mêmes capables de le dire. Quand tu les regardes vivre, tu t'aperçois qu'ils sont très proches, très attentionnés l'un envers l'autre, mais c'est bien plus que ça. Mon père a l'habitude de dire qu'ils sont capable d'avoir des conversations entières sans prononcer le moindre mot et je crois qu'il a raison. Mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi et comment une histoire d'amour peut devenir aussi belle, aussi forte, aussi... spéciale. Tout le monde rêve d'une relation aussi harmonieuse mais je ne sais pas comment on réussit cela.
  • Et à ton avis, qu'est-ce qui fait que le couple formé par tes parents est différent ?
  • Peut-être est-ce une question de personnalité... Mes parents restent discrets, secrets. Ils sont peut-être plus calmes et plus posés mais... en vérité, je ne sais pas. Et si je regarde les autres couples de la famille André et bien... non, vraiment... Candy et Terry partagent quelque chose de plus fort.
  • Et nous, Cris... est-ce que tu nous laisseras une chance de partager ça ?

Elle le regarda attentivement, le cœur battant. Jusqu'à présent, elle s'était sentie protégée par son état, mais il guérissait vite et serait bientôt à même de se déplacer sans aide.
  • István, je... pourquoi crois-tu que... tu m'as écrit que tu refusais que je rompe notre relation et... je ne voulais pas que tu m'attendes et...
  • Arrête, Cris, je sais pourquoi tu as fait ça. Bien sûr, tu étais en colère et tu avais raison de l'être. Nous t'avions menti et c'était stupide. Enfin moi, surtout. Kyle voulait te dire que nous travaillions pour le SOE et je l'en ai empêché. Je ne voulais pas que tu aies peur pour lui ou pour moi et... je regrette d'avoir agi ainsi mais je ne peux plus changer cela.
    En agissant ainsi, j'ai ruiné la confiance que tu pouvais avoir en moi et quand tu es partie, tu... Je pense que tu as eu peur, de moi, de la réputation que je traîne et je ne peux pas t'en vouloir.
    Mais pour moi, il était impossible d'accepter ta décision sans que tu me laisses une chance. Pour ce qui est de mes sentiments, j'ai toujours été honnête avec toi. Tu as chamboulé ma vie et mon cœur et je ne m'attendais pas à cela. Alors si tu crois qu'une phrase de toi peut suffire pour que j'oublie tout l'amour que j'éprouve pour toi, tu te trompes.
    Je ne pouvais pas, je ne peux pas cesser de penser à toi et... après ton départ, j'ai parfois eu la sensation que la vie avait perdu de ses couleurs et de son goût et... j'ai découvert ce qu'endurait Kyle chaque jour. Je t'aime, Cris. J'aime chaque facette de ta personnalité et je ne veux pas prendre le risque de passer à côté de la chance de ma vie.
    Je suis prêt à t'attendre le temps qu'il faudra mais... Mais si tu devais... tomber amoureuse de quelqu'un d'autre, je veux que tu me le dises. Je partirai sans te gâcher la vie. Tu sais que je suis possessif et jaloux et... je... je devrais te faire confiance mais j'ai peur de te perdre, peur de... Je crois que j'ai besoin de savoir où tu en es avec moi, ce que tu attends de moi...

Elle le regarda en souriant. István, qui était d'habitude si orgueilleux, si arrogant et secret, venait de lui ouvrir son cœur et la sincérité de ses paroles l'avait profondément remuée.
  • István... ici tu es un patient et moi un médecin. Si... si je suis autant sur la réserve, c'est seulement pour cette raison. Je tiens énormément à toi et... ça n'a pas changé depuis mon départ et...
  • Murmure-le à mon oreille, alors, dit-il à voix basse.

Elle se leva et se plaça derrière le fauteuil du jeune homme avant de se pencher vers lui.
  • Je vais te ramener à ta chambre, István, chuchota-t-elle, et je t'aime moi aussi, satané hongrois.
  • Je me suis toujours demandé... est-ce que "satané hongrois" est pour toi un terme empreint d'affection voire d'amour ou bien est-ce une insulte ?

Elle éclata de rire et poussa son fauteuil en direction de sa chambre.
  • A ton avis ? répondit-elle.
  • J'ai très envie de choisir la première réponse, mais est-ce la bonne ?
  • Oui, c'est la bonne réponse, ça te va comme ça ?
  • C'est parfait, alors ! dit-il avec un sourire satisfait. Utilise cette expression aussi souvent que tu veux.

Quand ils entrèrent dans la chambrée, elle tira les rideaux qui isolaient chaque patient et arrêta le fauteuil près de son lit. Elle glissa un bras autour de sa taille pour l'aider à se lever et ce simple contact les électrisa tous les deux. Quand il fut debout, elle se positionna devant lui et il saisit aussitôt l'occasion pour l'enlacer par la taille et la serrer contre lui.
  • Embrasse-moi, Cris, souffla-t-il en se penchant vers elle.

Elle sentait son cœur s'affoler et son corps irradiait de sensations voluptueuses qu'elle se refusa à combattre plus longtemps. Elle leva le visage vers lui et embrassa les lèvres du jeune hongrois.
Il l'embrassa très doucement, très délicatement et elle soupira de plaisir en enroulant sa langue autour de la sienne. Il profita longuement de sa douceur, de sa chaleur et le désir qu'elle éveilla en lui réveilla les tiraillements de sa jambe.
Il s'éloigna d'elle avant de plonger le visage dans son cou en soupirant. Elle leva la main pour caresser doucement ses cheveux et il resserra son étreinte autour d'elle pour profiter de ce moment de tendresse.
Il finit par relever la tête et ils se sourirent tendrement.
  • Tu devrais te coucher, murmura-t-elle, tu vas fatiguer ta jambe.
  • Bien à regret, je dois avouer que tu as raison, répondit-il en s'asseyant sur son lit en grimaçant légèrement.
  • Tu as mal ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
  • Non, ne t'inquiète pas... c'est juste que ça tire et la sensation est assez désagréable mais pas douloureuse et puis... l'effet que tu produis sur moi n'aide pas beaucoup, souffla-t-il avec un sourire.
  • Si tu y tiens, je peux cesser mes visites, mais... ça m'ennuierait, en vérité, répondit-elle sur un ton quelque peu moqueur.
  • Si tu me fais ça, je te le ferai payer, Cris.

Il s'allongea sur son lit, la jambe gauche légèrement relevée et il lui tendit la main pour qu'elle s'approche. Elle s'assit près de lui et caressa sa joue en souriant.
  • Ça me fait très plaisir de te voir aussi détendu ce soir, chuchota-t-elle.
  • Tu as l'air détendue, toi aussi. J'adorerai dormir avec toi, princesse. Juste dormir. Ça rendrait cette soirée absolument parfaite.
  • Tu te trompes totalement. Nous ne pourrions pas "juste dormir". Je le sais et tu le sais.
  • Oserais-tu insinuer que je suis incapable de me maîtriser ?
  • Toi... ou moi... je ne sais pas qui craquerait en premier mais je ne tiendrais pas une nuit et ce serait une très mauvaise idée pour ta convalescence. Dans un cas pareil, je crains que la femme ne prenne le dessus sur le médecin. Cela flatte-t-il suffisamment ton orgueil de mâle dominant ?
  • C'est pas mal, comme aveu, effectivement, murmura-t-il en passant une main derrière sa nuque.

Il l'attira vers lui et ils échangèrent un baiser profond, empreint de douceur et d'amour sincère.
  • Je t'aime, Cris, souffla-t-il en relâchant sa bouche.
  • Sûrement pas autant que moi je t'aime, satané hongrois, répondit-elle sur le même ton.

Il lui adressa un sourire séducteur tout en caressant sa nuque.
  • Dépêche-toi de filer avant que ça ne devienne trop difficile pour nous deux, chuchota-t-il.
  • A demain, István, dit-elle avec un clin d'œil complice.
  • Szeretlek, Cristina, lui lança-t-il alors qu'elle lui envoyait un dernier baiser du bout des doigts.
  • Szeretlek, István, dit-elle avant de disparaître de sa vue.

*****

Tobrouk, le 22 avril 1943
Lorsque le bateau prit finalement la mer, en début d'après-midi, István partit à la recherche de Mary-Ann ou de Cristina qu'il n'avaient pas encore vues. Au bout d'une demi-heure d'errance à travers le bateau, au rythme de sa béquille et de sa jambe encore boiteuse, il finit par trouver Mary-Ann. Elle travaillait et lui promit de le retrouver sur le pont après son service.
Il retourna péniblement jusqu'à la cabine qu'il partageait avec une dizaine d'autres convalescents et finit par s'allonger pour faire un somme.

*****

Il était vingt heures trente quand il arriva sur le pont tribord du navire-hôpital. Il n'eut pas très longtemps à attendre avant d'être rejoint par Mary-Ann.
  • J'imagine que si Cristina n'est pas avec vous, c'est parce qu'elle est de service ? dit István en souriant à la jeune infirmière.

La jeune femme se contenta de lui sourire tristement.
  • Elle n'a pas embarqué avec nous. Je suis désolée d'avoir à vous l'apprendre et... elle m'a demandé d'attendre que l'on soit partis pour vous le dire et... je suis sincèrement désolée. On lui a fait une offre pour rester et elle l'a acceptée, je ne l'ai appris que ce matin avant de partir. Sinon, je l'en aurais dissuadée, enfin j'aurais au moins essayé. Elle m'a donné cette enveloppe pour vous.

István sentit une boule lui serrer la gorge et il se sentit encore plus ému par les larmes que la jeune femme essayait de retenir. Il prit l'enveloppe qu'elle lui tendait et la décacheta fébrilement.

"Le 18 avril 1943,

István, mon amour,

N'en veux pas à Mary-Ann, elle ne savait pas. A elle aussi, j'ai caché ma décision de rester. Ça va te paraître difficile à comprendre mais... ici, je deviens une formidable spécialiste en traumatologie et mon expérience chirurgicale s'accroît chaque jour un peu plus. On m'a proposé de rester jusqu'à la fin de la campagne de Tunisie et j'ai accepté. Je suis toujours en Tunisie. Encore un peu.
Il y a des vies à sauver, des hommes à soigner et ils méritent le meilleur de nous-mêmes. Je suis loin d'être la meilleure mais ils bénéficieront du meilleur de moi-même.


Quant à toi, mon amour, je pense à toi sans cesse... à chaque seconde. Tu avais raison, la dernière fois j'ai voulu rompre parce que j'avais peur de toi et de ta réputation... J'ai toujours peur en vérité mais je vais essayer de te faire confiance. Je t'aime, satané hongrois. Je t'aime, attends-moi.


Fais-moi plaisir, évite de t'approcher à nouveau des lignes de front, je n'aimerais pas avoir à nouveau le déplaisir de te retrouver dans mon bloc opératoire. Et si tu pouvais faire en sorte que Kyle reste entier lui aussi, je t'en serai éternellement reconnaissante.


Je voudrais être capable de te dire tout ce dont je rêve pour le futur mais c'est difficile pour moi de réussir à exprimer tout ça. Surtout à toi. Mais il me tarde de voir la fin de cette guerre.
Tu m'accompagnes à chaque instant, István. Essaye de penser un peu à moi, de temps à autre.
Pardonne-moi. Je t'aime.

Cristina"


Mary-Ann était resté en retrait pendant que le jeune homme lisait sa lettre. Il lui sembla qu'il restait impassible à ce qu'il lisait. Il referma la lettre, la remit dans l'enveloppe qu'il glissa dans sa poche et il s'appuya sur le bastingage, les yeux rivés sur le sol.
C'est alors qu'elle vit les jointures de ses mains blanchir, il serrait la barre de métal de toutes ses forces et elle devina qu'il faisait de gros efforts pour conserver son sang-froid.
Il se tourna finalement vers elle et croisa les bras sur la poitrine en s'appuyant à la rambarde, dos à la mer.
  • Elle a recommencé, soupira-t-il. Elle m'a encore mis à l'écart de sa vie.
  • Je crois que vous vous trompez. Sur votre analyse de la situation et sur ses motivations, se hasarda à dire Mary-Ann.
  • Vous croyez ? demanda-t-il, les mâchoires crispées.
  • J'en suis certaine.

Il resta silencieux quelques secondes avant de l'inviter à poursuivre.
  • Allez-y, Mary-Ann, développez vos arguments, ça m'intéresse.
  • J'ai travaillé à ses côtés pendant plus d'une année et... s'il lui arrivait de manquer d'assurance au début, elle est très rapidement devenue un chirurgien remarquable.
    Elle est rapide, efficace et elle utilise et maîtrise des techniques de pointe. Elle ne choisit jamais la facilité et surtout... parce que c'est le plus important à mes yeux et aux yeux de toutes les infirmières, elle ne pense qu'au patient. Chaque décision qu'elle prend est prise dans l'intérêt du patient.
    Elle fait un excellent travail et elle a mis du temps, beaucoup trop de temps, à gagner la confiance de ses collègues masculins. Ils ne lui ont fait aucun cadeau, jamais. Aucune concession. Ils ont exigé d'elle l'excellence alors qu'ils ne l'atteignent pas toujours eux-mêmes. Elle ne s'est jamais laissée démonter et elle a gagné.
  • Et Ramsay ? demanda István.
  • Vous n'avez aucune raison d'être jaloux du docteur Ramsay. Je crois qu'il fait partie de la pire des catégories.
  • C'est-à-dire ? répondit-il avec un sourire en coin.
  • C'est un homme qui présente bien, c'est vrai mais... il le sait, il en joue trop et il n'est pas subtil. Mais alors, pas subtil du tout et personne n'est dupe de son manège et surtout pas Cristina. Vous voulez la vérité ? Elle le traite avec une froideur incroyable.
    Quand vous êtes arrivé, il s'est assez vite rendu compte de l'attention qu'elle vous portait et il vous a tout de suite détesté. Nous avons toutes remarqué qu'il vous traitait avec une certaine brutalité et il a tout fait pour vous faire quitter l'hôpital au plus vite.
  • Mais vous et vos collègues avez fait front, je m'en suis rendu compte et je vous en remercie.
  • C'est Cristina qu'il faudra remercier. Non seulement, elle est parfaite pour ses patients mais elle traite les infirmières avec respect et considération. C'est rare. Alors toutes ces qualités plus le fait qu'elle soit une femme ont fait que nous l'avons toujours... disons... entourée et... préférée.
  • Et vous la préservez, la solidarité féminine en action ! dit-il avec un sourire. Je suis content qu'elle ne soit pas seule pour affronter ses collègues.
  • Ne soyez pas inquiet pour elle, elle sait se défendre ! Et parfois mieux que plusieurs hommes réunis ! Elle nous a souvent impressionnées. Et vous avez raison, c'est sûrement de la solidarité féminine mais quand on évolue dans cet univers, c'est nécessaire, c'est même... vital.
  • J'imagine... Vous savez, j'ai toujours peur de la perdre, murmura-t-il en regardant la mer.
  • C'est un sentiment normal puisque vous l'aimez, répondit Mary-Ann. Elle ressent la même chose que vous, croyez-moi.
  • Cela ne l'a cependant pas empêchée de rester là-bas. Je me sens stupide, Mary-Ann, je suis même jaloux de son travail. Au lieu d'être fier de ce qu'elle entreprend, je n'arrive qu'à être jaloux.
  • C'est humain, Kosta. Le plus important, c'est que vous en soyiez conscient.

Ils restèrent silencieux quelques instants, observant la mer sur laquelle se reflétaient la lune et les étoiles.
  • Il commence à faire frais, Kosta, vous devriez regagner votre cabine et si vous n'arrivez pas à dormir, écrivez-lui une lettre, nous la lui enverrons depuis Alger.
  • A vos ordres, madame l'infirmière. Merci pour cette conversation, vous m'avez évité les affres d'une bonne déprime solitaire et vous m'avez permis de mieux la comprendre. Merci.
  • Elle va me manquer à moi aussi. Bonne nuit, Kosta.
  • Bonne nuit, Mary-Ann.

*****

Londres, le 7 décembre 1943
En rentrant au manoir Grandchester ce soir-là, Kyle était inquiet. Il se mit à la recherche d'István qu'il trouva dans le salon devant une bouteille de vodka pratiquement vide.

Il s'arrêta sur le seuil et observa son ami. Il était parti en Italie quelques jours plus tôt et en était revenu beaucoup plus rapidement que prévu. Depuis, il semblait atteint par une profonde tristesse, il parlait peu et buvait beaucoup.

Kyle entra dans la pièce et s'assit près de lui.
  • Kosta, je ne te lâcherai pas. J'exige que tu me parles. Alors maintenant tu vas me dire ce qu'il s'est passé à Naples avec Cristina. Je te préviens, je suis capable de te suivre jusque dans ton lit.
  • Inutile d'aller jusque là, Kyle, répondit-il d'une voix rendue pâteuse par l'excès d'alcool. Je noie mon chagrin d'amoureux éconduit dans la vodka, c'est tout.
  • Je ne crois pas que ce soit tout, je voudrais que tu m'expliques ce qu'il s'est passé là-bas.
  • J'ai voulu lui faire une surprise, voilà ce qu'il s'est passé. Sauf qu'elle était sortie. Elle est rentrée tard de sa soirée et elle n'était pas seule. Je l'ai vue embrasser ce connard de docteur Ramsay et je suis revenu ici. Il n'y a rien de plus à dire, Kyle. Je ne lui ai même pas parlé...
    Je ne suis même pas sûr d'avoir envie d'en parler. Je noie ma peine et ma rage dans l'alcool. Et quand j'aurai bien noyé tout ça, je pourrai passer à autre chose. Il faut me laisser encore un peu de temps, Kyle.
  • Je suis désolé, Kosta. Sincèrement désolé.
  • Tu n'y es pour rien, Kyle. Laisse tomber et fais comme moi, essaye d'oublier que je suis tombé fou amoureux de ta cousine. Tiens, demain je sors ! Il est temps pour moi de renouer avec les femmes, toutes les femmes.
  • Si tu veux... soupira Kyle.
  • Oh là, toi ! On dirait que ça ne va pas fort, non plus... Ne me dis pas que Juliette t'a plaqué ?
  • Je n'ai pas eu de confirmation mais elle aurait été arrêtée pour activité communiste et devrait être jugée par une Section Spéciale.
  • Communiste ? Quelle bande de cons ! Merde... Je suis un crétin, Kyle. Excuse-moi d'être un ami si catastrophique... Qu'est-ce que tu penses faire ?
  • J'en sais foutre rien, Kosta. Elle logeait à Chateaubriant et comme le réseau Oscar a été démantelé... je ne sais même pas comment avoir de ses nouvelles. J'ai fait envoyer un message à Miska.
  • Cette guerre dure depuis bien trop longtemps, Kyle...
  • Oui, je sais... mais on avance... petit à petit, on avance.
  • Tu sais quoi ? dit Kyle en se dirigeant d'un pas mal assuré vers le bar. On va s'ouvrir une autre bouteille de vodka à la santé de Juliette.
  • Et de Miska. Il me manque ce petit con !
  • T'as raison ! J'ai encore essayé de le convaincre de revenir mais il a refusé. Je dois bien reconnaître qu'il s'en sort extraordinairement bien mais il faudra le faire sortir avant la libération de la France.
  • Parce que tu crois que...
  • Je ne peux pas en parler, Kosta, mais je t'ai parlé de l'opération Bodyguard... on prépare l'avenir et petit à petit, les choses se mettent en place.
  • Alors buvons à Miska et à Bodyguard ! dit-il en tendant un verre de vodka à Kyle
  • A Miska et à la fin de la guerre ! lança Kyle en trinquant avec son ami.

*****

1Je t'aime, Cristina. Veux-tu m'épouser ?

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