021 - Partie 2 - Chapitre 21 : 1944, vents de folie



ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
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Londres, le 26 juillet 1944
Kyle referma la porte de son bureau avec une certaine émotion. Il ne reviendrait plus au SOE, il recouvrait désormais sa liberté. Malgré les différentes propositions du MI6, il avait décidé de quitter les services de renseignements alliés.
  • Vous êtes sûr de vouloir partir ? dit la voix de Maurice Buckmaster, derrière lui.

Kyle se retourna lentement vers l'homme de la section F.
  • Je suis photographe, mon capitaine, répondit Kyle. Du moins, je l'étais et je compte bien le redevenir. C'est mon métier.
  • Vous auriez été remarquable pour l'opération Jedburgh.
  • Vous avez les équipes nécessaires, vous le savez bien, mon capitaine.
  • Je sais mais... Véra, vous, Gerry Morel, Nick qui part en opération sur Jedburgh. Je vais finir par me sentir un peu seul ici. En plus, vous partez juste avant de recevoir les lauriers de votre travail ici.
  • Aucun d'entre nous n'a travaillé ici dans l'optique de recevoir un jour des lauriers. Il est temps pour moi de retourner à mes premières amours et de laisser faire les professionnels. Et de les photographier au cœur de l'action.
  • Si vous le dites, répondit Buckmaster. En tout cas, s'il vous arrive de trouver des informations intéressantes, n'hésitez pas à nous les transmettre. Vous savez comment nous contacter.
  • Vous savez bien que vous ne pourrez pas m'empêcher de le faire, dit Kyle en riant à demi.
  • Ce pays vous doit beaucoup, lieutenant Grandchester, dit-il en lui tendant la main.

Kyle serra la main de Buckmaster et s'apprêtait à prendre congé quand il l'arrêta de la main.
  • J'ai une information pour vous, Kyle. Je l'ai eue par nos amis polonais mais encore une fois, nous devons vérifier tout ça... Bref, les russes auraient libéré un camp à l'est et il semblerait que la situation soit aussi abominable que ce qui nous a déjà été rapporté.
  • Ils ont trouvé des prisonniers ?
  • Je ne sais pas, Kyle. La seule chose que je sache c'est qu'ils comptent faire venir des journalistes étrangers et... je tenais à ce que vous le sachiez.
  • Merci, mon capitaine. Je me renseignerai.
  • Je sais que vous allez suivre l'armée du général Patton, me direz-vous finalement si vous êtes américain ou anglais, lieutenant ? demanda Buckmaster avec un sourire.
  • Les deux, mon capitaine. J'ai la double nationalité, tout comme mon père. Mais en vérité, je n'ai qu'un quart de sang britannique.
  • C'était le bon quart, Grandchester. Au revoir.
  • Au revoir, mon capitaine, dit Kyle en lui faisant le salut militaire.

Il sortit du bâtiment le cœur léger et prit la direction du manoir Grandchester. István devait rentrer dans l'après-midi d'un aéroport de la RAF avec Miska qui avait finalement accepté d'être rapatrié à Londres.

Quand il entra dans le manoir, il sut tout de suite que les garçons étaient là en entendant les rires qui s'échappaient du salon. Il s'y rendit avec le sourire aux lèvres pour découvrir les deux hongrois en train d'entamer une bouteille de vodka.
  • Sortez un troisième verre, les amis, j'ai soif ! s'exclama-t-il en entrant dans le salon.
  • Kyle ! dit Miska en se précipitant vers son ami.

Les deux hommes s'étreignirent avec émotion. Ils ne s'étaient pas revu depuis le séjour de Kyle en France dix-sept mois plus tôt. Miska avait maigri, son visage s'était considérablement émacié et son regard avait retrouvé cette teinte triste que Kyle ne lui avait vu qu'à Guernica.
  • Tu n'as pas grossi, à ce que je vois, dit Kyle en constatant la perte de poids de son ami.
  • Disons que la gastronomie française n'est plus ce qu'elle était, dit évasivement Miska. Mais si je dois compter sur les anglais pour me régaler, ça n'est pas gagné non plus !
  • Au moins tu n'as pas perdu ton sens de l'humour, répondit Kyle en riant. Pour ta gouverne, on a une cuisinière française et ce soir, je lui ai demandé un repas gargantuesque en ton honneur !
  • Et bien, il ne nous reste plus qu'à fêter ça, dit István en leur tendant un verre de vodka à chacun.

Les trois amis fêtèrent joyeusement leurs retrouvailles. Si la guerre faisait rage, ils s'accordaient pour la première fois depuis quatre ans un moment d'insouciance et de joie, copieusement arrosé.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, ils se retrouvèrent tous trois avec un mal de crâne identique, qui passa rapidement grâce à "l'arme secrète" d'István.
  • Et bien, ça n'est pas tout ça, dit Miska, mais j'ai cru comprendre hier que vous aviez l'intention de partir en France, tous les deux. Alors, dites-moi, quels sont vos projets ?
  • Patton aime l'image, dit István, je m'en étais rendu compte en Afrique du Nord et il serait ravi d'être suivi par une équipe de photographes de classe internationale.
  • Ce qui m'arrange considérablement, dit Kyle. Il se dirige vers la Bretagne et c'est de là-bas que j'ai eu les dernières nouvelles de Juliette.

Miska regarda son ami avec sérieux et István vit une ombre passer dans son regard.
  • Kyle, écoute... murmura Miska. Quand tu m'as fait savoir qu'elle avait été arrêtée, j'ai cherché des renseignements et...

Il se tut et passa les mains sur son visage en soupirant.
  • Miska... n'aie jamais peur de me dire la vérité, dit Kyle d'une voix blanche. Ou alors débrouille-toi pour que je ne sache jamais ce que tu m'as caché. La vérité est toujours bonne à dire, aussi dure qu'elle soit.
  • Bon... reprit Miska, j'ai appris qu'elle n'avait pas été arrêtée par la Gestapo mais par la Milice. Apparemment, ils étaient plusieurs arrêtés avec elle... un groupe de communistes, m'a-t-on dit, et ils ont été jugés par les Sections Spéciales avant d'être enfermés à la Centrale de Rennes. Le 2 mai, un groupe de quatre-vingt-seize femmes, des résistantes communistes ou pas d'ailleurs, ont été "libérées", c'est-à-dire qu'elles ont été livrées aux autorités allemandes.
    Elles ont été amenées à Romainville et déportées vers l'Est le 16 mai. Je ne l'ai appris que bien trop tard, Kyle, je suis désolé.
    Tout ce que j'ai réussi à savoir, c'est qu'elles étaient près de huit cent et que son convoi est allé à Ravensbrück, en Allemagne. C'est au nord de Berlin, à la frontière polonaise. Même si de nos jours les frontières ne sont plus ce qu'elles étaient.
    Kyle, j'ai hésité à faire quelque chose, tu sais... Là-bas est enfermée Geneviève de Gaulle et je crois qu'elle bénéficie d'un traitement de faveur au cas où ils auraient besoin de l'utiliser comme monnaie d'échange... Mais ils seront aussi capables de la fusiller pour l'exemple alors... j'ai préféré ne rien dire à propos de Juliette. Mais je ne saurai jamais si j'ai bien fait. Toujours est-il qu'elle est partie là-bas avec l'estampille Nacht und Nebel et pas avec en tant que Jüden, c'est déjà une meilleure garantie de survie là-bas.

Il avait posé ses bras sur la table et se prit la tête dans les mains quand il eut terminé son aveu à Kyle. István regarda attentivement Kyle, il avait violemment pâli en écoutant Miska, avait baissé les yeux sur son bol de café.
  • Hier, avant de partir... j'ai croisé Buckmaster. Il m'a appris que les Russes ont libéré un camp, il y a quatre jours. Ils envisageraient de faire venir des journalistes occidentaux pour... Je ne sais pas quand mais... je tiens à en être.
  • On ira tous, dit Miska en regardant István qui lui fit un signe affirmatif de la tête.
  • Qu'en pense Buckmaster ? demanda István.
  • Oh... ils n'ont pas vérifié l'information encore. Et puis, tu sais bien... tout ce qui vient de l'Est et plus particulièrement des Russes est pris avec des pincettes. Par principe, ils n'ont pas confiance.
  • Ils n'ont peut-être pas complètement tort, murmura Miska, même si je pense que, dans ce cas précis, les Russes ne mentent pas.
  • Il m'a quand même dit que d'après les renseignements reçus, c'est... abominable, voilà le terme exact qu'il a utilisé.

Les trois amis restèrent silencieux un moment.
  • Je vais aller voir nos amis polonais, dit István en se levant. J'imagine que ce sont eux qui ont transmis l'information ?

Kyle acquiesça silencieusement.
  • Quant à vous deux, reprit István, je ne saurais trop vous recommander de vous occuper de notre logistique ici. Kyle, il va nous falloir quelqu'un ici, quelqu'un capable de développer nos films et d'aller vendre nos photos à qui de droit. Enfin, vous savez de quoi je veux parler... Quant à toi, Miska, je te charge de l'inventaire de nos besoins, de ce qu'on a déjà ici et cet après-midi on ira faire les courses. Tant qu'on ne sait rien, on ne change pas nos plans, dans moins d'une semaine, on sera tous les trois en France avec Patton. J'ai bien l'intention d'assister au départ des nazis et connaissant Patton, ils pourraient bien partir plus vite qu'ils ne sont arrivés !

Sur ces dernières paroles, il quitta la pièce. Miska regardait Kyle qui semblait toujours perdu dans ses souvenirs.
  • Kyle... se hasarda à dire Miska, y a-t-il quelque chose que je puisse dire ou faire qui te ferait relever le nez de ton bol ?

Kyle regarda son ami avec un sourire triste.
  • Ça va, Miska. Ça va aller... Je crois qu'au fond, j'ai toujours su qu'il arriverait quelque chose comme ça à Juliette. En attendant, on va suivre les conseils de Kosta. Je sais exactement qui je vais appeler pour organiser notre camp de base. Quant au matériel, on a quatre Leica ici, un Rollei sans pellicule. Pour ce qui est de la pellicule 24x36, on doit avoir deux cent rouleaux en réserve et je sais où m'approvisionner. Le problème principal restera de réussir à nous faire livrer.
  • En gros, on n'a presque plus qu'à attendre le retour du prince magyar, dit Miska avec un sourire.
  • Pratiquement, oui, répondit Kyle en souriant à son tour.
  • Au fait ! Tu ne m'avais pas dit que ta cousine était ici et que ce grand idiot en était amoureux ?
  • Alors ça, c'est encore une autre histoire... répondit Kyle. C'était vrai... Ils ont eu une histoire ensemble, quand elle a appris qu'il travaillait pour le SOE, ils se sont violemment disputés. Elle est partie bouder à l'hôpital jusqu'à ce qu'on lui propose un poste de médecin à Tobrouk.
  • Et elle est partie là-bas ?
  • Oui, elle est partie. Il a fini par quitter le SOE et suivre l'armée de Patton pendant la campagne de Tunisie l'année dernière. Il a été malencontreusement blessé là-bas et... c'est elle qui l'a opéré et qui s'est occupée de sa convalescence. Elle devait rentrer avec lui mais on lui a proposé de prolonger son travail là-bas et elle a accepté.
    Elle a finalement quitté la Tunisie pour la Sicile, puis l'Italie où elle est toujours. En décembre dernier, Kosta a voulu lui faire la surprise de lui rendre visite à Naples pour Noël. Il l'y a trouvée dans les bras d'un autre.
  • Aïe ! Dommage ! s'exclama Miska. Pourtant, je le lui ai toujours dit : les surprises ne sont jamais une bonne idée. Comment est-ce qu'il l'a pris ?
  • Mal. Très mal. Il a passé quinze jours ici à boire, dormir, pleurer, boire et ainsi de suite. Pour tout te dire, je ne l'avais jamais vu comme ça. Mais il faut dire que je ne l'avais jamais vu amoureux non plus. Mais ce qui m'ennuie dans cette histoire, c'est que je connais bien Cristina et que je suis persuadé que la réalité est plus complexe que ce qu'il dit ou croit avoir vu.
  • C'est-à dire ?
  • Elle m'écrit régulièrement. Elle a découvert qu'il était venu, elle a su quand et elle sait pourquoi il est reparti sans même la voir. Elle m'a écrit que c'était un problème qu'elle réglerait elle-même avec Kosta au moment voulu mais qu'il n'a rien compris. Et si j'ai bien compris, elle lui en veut elle aussi.
  • OK, j'ai compris ! On ne s'en mêle pas, c'est ça ?
  • C'est à peu près ça... Ils sont trop compliqués tous les deux. Et ils ont trop mauvais caractère, aussi. Mais je ne crois pas qu'elle ait une relation avec quelqu'un d'autre. Je pense que Kosta a seulement assisté à la tentative maladroite d'un des soupirants de Cris. Il en a tiré des conclusions sûrement trop hâtives sans chercher à en savoir plus et...
  • Elle t'en a parlé ? demanda Miska.
  • A demi-mot seulement. Mais ils se reverront, ça ne fait pas de doute et sinon, je les y aiderai.
  • Bon alors, et moi ?... Tu n'as pas une autre jolie cousine à me présenter ?

Kyle sourit en secouant la tête.
  • On verra ! répondit-il. D'abord, elles sont toutes en Amérique et on a autre chose à faire.
  • D'accord, mais je prends rendez-vous !
  • Ça me va ! répondit Kyle en riant. Après cette foutue guerre, on ira tous prendre des vacances dans le ranch de mes parents, histoire de nous reposer quelques semaines.
  • Ah, la Californie ! Un programme qui me plaît enfin ! s'exclama Miska. Allez, allons bosser !
  • C'est parti ! dit Kyle en se levant à sa suite.

Mihály eut un léger sourire, son ami semblait regonflé et ils partirent en direction du bureau.

*****

Château-du-Loir, le 18 août 1944
Nathalie finissait d'étendre son linge quand elle vit apparaître une jeep américaine dans le chemin qui menait à la ferme. Elle reprit son panier et se dirigea vers l'entrée de la maison sans quitter des yeux la voiture qui s'approchait. Quand la voiture s'arrêta, elle reconnut deux des trois occupants qui en descendirent.
  • Et bien, si je m'attendais ! dit-elle avec un grand sourire. Kyle Grandchester ! Je peux t'appeler par ton nom maintenant que tes compatriotes nous ont libérés ?
  • Tout-à-fait ! répondit Kyle avec un grand sourire avant de l'embrasser joyeusement sur les joues.
  • Et vous, Michel.... comment dois-je vous appeler ? dit-elle avant de se tourner vers Miska qu'elle embrassa à son tour.
  • Oubliez Michel ! Je suis Mihály Kovács mais vous m'appellerez Miska, comme tous mes amis !
  • Miska me va très bien, et à vous aussi, ça vous va bien !
  • Et ce grand dadais qui nous accompagne, ajouta Kyle, s'appelle István Kosztolányi ou Kosta.
  • Bienvenue Kosta ! dit Nathalie en embrassant le jeune hongrois. Si vous êtes de la même trempe que ces deux garçons, vous serez toujours le bienvenu ici !
  • Après Kyle, Kosta est le meilleur de nous trois ! dit Miska en souriant.

Nathalie se tourna brusquement vers lui avec un air sérieux.
  • Ne vous dévalorisez jamais plus devant moi ! gronda-t-elle. Jamais, vous m'entendez ? Je sais tout. Je sais ce que vous avez fait pour les gens d'ici. Vous pensiez que je ne l'apprendrai pas ? Peu de personnes savent que c'est à vous qu'elles doivent d'être en vie, mais moi je le sais. Ça ne pouvait être personne d'autre que vous.

Kyle observa son ami en souriant. Miska semblait interdit devant la véhémence de Nathalie.
  • J'ai tout compris tout de suite, reprit Nathalie d'un ton plus doux. Si je me fie à mes connaissances et à votre nom, vous êtes hongrois, Miska. J'imagine que Kosta et vous êtes en France depuis quelques années déjà. Et vous vous êtes plus battu pour ce pays que bien des français que je connais.
    Vous nous avez fait parvenir des choses que nous n'aurions jamais obtenues si vous n'aviez pas pris des risques considérables en fréquentant des gens peu recommandables.
    Vous êtes ce qu'on appelle un héros de l'ombre même si je suis sûre que vous refusez toute reconnaissance. Alors ne vous dévalorisez plus jamais devant moi, c'est compris ?


Elle posa une main caressante sur la joue de Miska, visiblement ému par son discours.
  • Maintenant, entrez tous les trois ! Je n'ai toujours pas de café mais je peux vous...
  • Mais on en a apporté ! Avec du sucre ! dit Kyle en sortant un paquet volumineux de la jeep. Tenez, Nathalie, c'est peu mais je vous promets bien plus pour plus tard. Et puis, maman m'a fait promettre de vous dire qu'elle passerait vous voir dès que ce sera possible.
  • Ça me fera plaisir, dit Nathalie émue à son tour.

Ils entrèrent dans la cuisine où elle les fit prendre place autour de la table tout en préparant le breuvage amer dont elle n'avait pas bu une goutte depuis plusieurs années.
  • C'est un beau jour, vous savez, ajouta-t-elle en moulinant le café avec un sourire radieux. Nous sommes libres ! Les nazis vont enfin quitter ce pays. Depuis deux jours, j'adore l'Amérique. Je veux dire, bien plus encore qu'autrefois !
  • Et où se trouve votre famille, Nathalie ? demanda Kyle.
  • Mon mari est à la mairie, il y avait une réunion entre les FFI et les FFL. Sophie l'accompagne, je crois qu'ils préparent déjà la réorganisation politique de la ville.

Elle revint s'asseoir à côté des jeunes gens sans perdre son sourire.
  • Vous êtes beaux, tous les trois, dit-elle finalement. J'aimerais dire : l'avenir de la France mais vous quitterez sûrement ce pays quand tout sera fini. Alors dites-moi, qu'est-ce que vous êtes devenu tout ce temps et qu'est-ce que vous faites par ici ?
  • Alors première chose, dit Miska, je ne suis pas certain de quitter ce pays à la fin de la guerre. J'ai rejoint ces deux énergumènes à Londres, il y a moins d'un mois et après quelques jours, nous sommes tous les trois revenus en France. Les trois photographes de génie que nous sommes ont repris du service et nous suivons Patton et les avancées des Alliés.
  • Il est temps que les bonnes nouvelles circulent, dit-elle en souriant. Et comment va Ryan ?
  • Toujours aussi prétentieux ! répondit Kyle en faisant rire István. Il s'est fait chouchouter par sa maman en rentrant à Londres et est reparti voler pour la RAF ! J'ai bien peur qu'il fasse partie des salopards qui ont bombardé votre région avant qu'on arrive.
  • Peu importe ! répondit Nathalie, toujours souriante. D'abord, on était prévenus et il fallait bien ça pour faire partir ces satanés "vert-de-gris" !

Elle se leva et apporta des tasses et leur servit le café accompagné de sucre et d'une tarte aux pommes "du jardin" qu'ils acceptèrent volontiers.
  • Kyle... commença-t-elle doucement avec une expression sérieuse sur le visage. Je ne sais pas comment te le dire...
  • Je sais, dit-il en prenant sa main qu'il serra doucement. Juliette a été arrêtée et... je sais où elle est. Si nous suivons Patton, c'est aussi parce que je veux être aux premières loges pour la retrouver.

Il avait une tristesse infinie dans le regard et Nathalie se mordit la joue en pensant qu'elle allait lui asséner un coup dont il aurait du mal à se remettre.
  • Si je ne te le dis pas... si je tarde à te le dire, tu m'en voudras parce que... Il n'y a pas que ça, Kyle. Il s'est passé quelque chose de terrible. Vraiment terrible, dit Nathalie les larmes aux yeux.

Elle releva les yeux vers lui et vit l'attente dans son regard.
  • Tu es venu en juin 42, reprit-elle. Quelques mois plus tard, j'ai envoyé Julie à Chateaubriant et... oh Kyle, pardonne-moi pour le mal que je vais te faire. Le 22 mars 43, Julie a accouché d'un magnifique petit garçon. Je les ai revus tous les deux à plusieurs reprises, il te ressemblait tellement, c'était... cet enfant était une merveille.


La pâleur de Kyle était presque effrayante et István s'était rapproché de lui, prêt à l'épauler. Miska semblait presque aussi atteint que Kyle mais Nathalie inspira profondément avant de poursuivre.
  • Ils ont tous été dénoncés à la milice, dit-elle d'une voix blanche, pour de sordides raisons que je n'évoquerai même pas. Quand je l'ai appris, je me suis rendue là-bas aussitôt. J'avais besoin de savoir ce qu'il était advenu de Julie et de son bébé et...

Elle s'interrompit avec un hoquet et laissa couler ses larmes.
  • Ils les ont pris, il y a eu beaucoup de bousculade et ils ont poussé violemment Julie. Tellement violemment qu'elle s'est pris un coup de matraque et elle est tombée avec son bébé dans les bras. Elle en a été assommée, blessée et... par la violence du choc, le petit est tombé et il a eu le crâne brisé, finit-elle dans un souffle avant de se mettre à sangloter. Il est mort sur le coup.

Kyle ne bougeait pas, il s'était figé et regardait fixement Nathalie qui s'essuyait inutilement les yeux car ses larmes semblaient ne pas vouloir s'arrêter.
  • Je voulais le ramener avec moi, reprit-elle avec la voix brisée, j'aurais voulu le faire enterrer ici mais une dame de Chateaubriant s'en était occupée. Je... j'ai juste fait graver son nom sur la pierre. Je ne savais pas quoi faire d'autre... je sais que vos parents sont catholiques alors j'ai demandé au curé de notre village de dire une messe pour lui. Je suis tellement désolée, Kyle.
  • Comment s'appelait-il ? demanda Kyle d'une voix blanche, le regard perdu dans le vide.
  • André. Le père de Julie s'appelait Andrzej alors elle l'a appelé André. Quand je lui ai dit que c'était également le nom de famille de votre mère, cela l'a confortée dans son choix.

Kyle se leva sans un mot et sortit d'un pas mal assuré dans la cour de la ferme. Il avait évité la main tendue d'István et ce dernier resta interdit face au désarroi de son ami.
  • Oh, Mon Dieu ! s'exclama Nathalie en cachant son visage dans ses mains. Faites quelque chose pour eux, je vous en prie, Seigneur.

Miska passa un bras autour de ses épaules et l'attira contre son épaule où elle se mit à sangloter avant de se redresser et d'essuyer promptement ses larmes.
  • C'est lui qui a besoin de réconfort, dit-elle en sortant aussitôt dans la cour.

Kyle était debout au milieu de la pelouse et leur tournait le dos. Il pencha la tête en arrière et poussa un profond hurlement avant de tomber à genoux dans l'herbe, les poings serrés et le dos courbé. Son corps paraissait secoué de profonds sanglots. Nathalie s'agenouilla à côté de lui et le prit dans ses bras avec un geste très maternel. Il s'accrocha à elle et pleura longuement tandis qu'elle le berçait comme un enfant. Au bout de longues minutes, ses sanglots semblèrent se calmer et Nathalie lui caressa les cheveux.
  • Je voudrais pouvoir partager ton fardeau et te soulager de ta peine, murmura-t-elle. Mais je ne peux qu'imaginer à quel point tu as mal. Essaye de la retrouver, Kyle... Je suis sûre qu'elle va se battre pour tenir... Elle a tenu à Rennes, j'ai même pu lui envoyer des colis. Alors, elle tiendra là-bas. Il faut que tu tiennes aussi, Kyle. Pour elle, tu dois tenir le coup.
  • J'ai l'intention de la retrouver, dit-il d'une voix faible. Où qu'elle soit, je la retrouverai, peu importe le temps que ça me prendra, je la retrouverai, Nathalie.
  • C'est bien, Kyle. Allez, viens maintenant, vous allez tous rester là ce soir. Je vais vous mijoter un bon petit plat, ça vous changera de l'ordinaire de l'armée.

Kyle se laissa faire et elle l'aida à se relever.
  • Nathalie... demanda-t-il tristement. Je ne suis pas encore prêt mais... un jour, vous me montrerez où il est enterré ?
  • Quand tu le voudras, tu n'auras qu'à me le demander et je t'y emmènerai.
  • Merci, dit-il en la serrant contre lui. Merci infiniment.
  • Allons, tu vas encore me faire pleurer. Maintenant, retournons à la maison.

Miska s'avançait vers eux et il étreignit son ami avec vigueur, puis ce fut au tour d'István.
  • On reste avec toi, dit István. Je ne sais pas ce qu'on peut faire pour toi mais on ne te lâche pas.

Ils rentrèrent tous dans la maison à la suite de Nathalie. Elle leur offrit un repas familial et chaleureux qui évita à Kyle les affres de la solitude.
Le lendemain, ils repartaient suivre Patton qui arriverait quelques jours plus tard à Paris.

*****

Paris, le 25 août 1944
Les trois photographes étaient place de l'Hôtel de Ville à Paris. Ils avaient retrouvés des combattants espagnols rencontrés bien des années plus tôt, ils appartenaient tous à la 9ème compagnie de la Division Leclerc et étaient les premiers à être entrés dans Paris, la veille au soir.
Passés les derniers combats dans les rues de Paris, un fort sentiment de fête et de joie semblait gagner toutes les personnes présentes sur la place et les espagnols étaient accueillis dans la liesse.

Au bout de plusieurs heures, les trois photographes se regroupèrent et István annonça qu'il irait volontiers jeter un œil à son appartement.
  • Je ne crois pas que je vais y aller, répondit Miska. Je vais me faire lyncher. Ça fait quatre ans qu'on me voit joyeusement fricoter avec les nazis et je ne suis pas sûr d'être en odeur de sainteté là-bas.
  • Miska, on est là, nous aussi, dit alors Kyle. On a tous les trois bossé activement pour le SOE et j'ai avec moi, une lettre de Buckmaster, visée par Churchill qui reconnaît tes mérites et le bénéfice apporté par tes actes de résistance et d'espionnage durant la guerre.
  • Tu as un papier comme ça avec toi ? demanda Miska surpris.
  • J'ai toujours su ce que tu risquais ici, il était hors de question qu'on te laisse tomber. Je ne sais pas si on aura ou non besoin de ce papier mais je l'ai et Buckmaster en a une copie.
    Si quelqu'un voulait s'essayer à te causer des problèmes, il faudrait déjà qu'il me passe dessus. Et je suis suffisamment énervé en ce moment pour n'avoir aucun scrupule à casser la gueule du premier connard qui se présentera.
  • On a vu, ouais ! dit István. J'ai cru vivre un flash-back hier soir, en te voyant gueuler en espagnol, le fusil à la main, te battant comme un enragé. Je t'avais déjà vu poser ton Leica à Barcelone mais je ne pensais pas revoir ça un jour ! Bon allez, venez tous les deux, on y va !

*****

En arrivant boulevard Raspail, ils virent une jeep s'arrêter devant eux avec un grand crissement de pneus.
  • Je cherche le lieutenant Grandchester, demanda le chauffeur aux trois photographes.
  • C'est moi, répondit Kyle, en s'avançant vers lui.
  • Mon lieutenant, je dois vous conduire à l'aérodrome. Un avion vous attend.
  • Et on vous a dit pourquoi ? demanda Kyle en fronçant les sourcils.
  • Je ne sais pas, mon lieutenant. C'est un ordre du capitaine Buckmaster à Londres et votre avion part en Pologne, c'est tout ce que je sais.

Kyle se retourna vers ses deux amis.
  • Je sais que quitter Paris en ce moment, c'est perdre un beau reportage... mais j'y vais.
  • Kosta restera ici, je viens avec toi. D'autant que c'est toi qui a le papier qui me disculpe.

Kyle regarda István qui lui fit un signe de tête en souriant. Les deux hommes montèrent dans la jeep qui partit aussitôt. István attendit que la jeep disparaisse pour reprendre sa route vers son appartement qu'il n'avait pas vu depuis quatre ans. Chemin faisant, il eut une pensée pour Cristina et une bouffée d'amertume lui rongea le cœur. La peine était toujours aussi vive et il l'aimait toujours.

*****

Paris, le 26 août 1944
István se réveilla tardivement. Il avait passé la soirée chez madame Marneau, sa concierge. Ils avaient longuement discuté de la guerre et de Miska. Maryvonne Marneau avait découvert avec surprise que l'ami d'István, qu'elle avait toujours pris pour un collabo, était en fait un agent infiltré des Services Secrets britanniques et qu'ils avaient toujours été en contact depuis le début de la guerre.


En sortant de chez lui, il découvrit que sa concierge n'était pas peu fière de loger de vrais agents secrets alliés, membres de la Résistance et depuis le début de la guerre !
Il pensa à ses deux camarades qui devaient voler vers le cauchemar alors qu'à Paris, la fête et la joie semblaient être les mots d'ordre du jour.
Un défilé avec le Général de Gaulle était prévu à quinze heures sur les Champs-Élysées, ce qui lui laissait largement le temps d'aller rendre visite à l'un de leurs amis blessés. Pedro Lozano, qu'ils avaient connu à Barcelone bien des années plus tôt, avait été blessé au petit matin du 25 août durant les derniers combats autour de l'Hôtel de Ville et il avait été conduit à l'Hôpital Américain de Neuilly.


Il prit un vélo-taxi en direction de Neuilly. En arrivant devant l'hôpital, il eut un nouveau pincement au cœur en voyant le drapeau de la Croix-Rouge qui flottait, ses pensées l'avaient de nouveau amené vers Cristina mais il chassa aussitôt son image.
A l'accueil, on lui indiqua où il pourrait trouver la chambre de son ami et il traversa une longueur interminable de couloirs avant d'arriver dans la chambre que Pedro partageait avec une dizaine d'autres blessés.
  • On dirait bien que tu t'en es encore sorti, Pedro ! dit István en approchant du lit de son ami avec un grand sourire.
  • Je vais finir par croire que tu me portes chance ! répondit Pedro en souriant faiblement. Mais c'est pas passé loin, cette fois. La jambe, ça peut aller mais quand j'ai vu ce putain de trou dans mon ventre, j'ai cru que mon compte était bon cette fois-ci.
  • Tu vas t'en sortir, m'a-t-on dit, répondit István en souriant.
  • Et si tu veux tout savoir, ici c'est plutôt chouette ! Surtout si on compare avec l'endroit où j'ai séjourné à Barcelone ! J'ai l'impression d'être en cure de luxe ! Mais on m'a dit que j'allais manquer la fête... t'as intérêt de faire des belles photos, Kosta !
  • T'inquiète, tu es déjà impressionné ! Reste plus qu'à développer ! Et crois-moi, ces photos-là, elles vont sortir ! Elles sont déjà en route pour les journaux d'ailleurs.
  • Mais dis-moi, ils sont où les deux autres mousquetaires ? Ils autorisent qu'une visite à la fois et c'est toi qu'on a désigné ?
  • Non ! répondit István avec un petit rire. Ils sont en route pour la Pologne, apparemment un truc immanquable qu'il fallait photographier à tout prix.
  • Et toi t'es resté ici ?
  • Ici aussi, il y a des choses immanquables à photographier, qu'est-ce que tu crois ! Les espagnols ont libéré Paris, ça se fête non ! Laisse-moi te dire que votre efficacité a été remarquée et honorée à sa juste valeur par tes supérieurs... Les rois de la guérilla urbaine, c'est vous !
  • Faut dire qu'on avait de l'entraînement ! C'est juste dommage qu'il n'y ait pas eu tout ce petit monde derrière nous à l'époque.
  • Je sais, Pedro, murmura István, je sais... Je pense la même chose que toi, tu le sais.
  • Je sais, mon ami, soupira Pedro.
  • Monsieur, dit une voix féminine derrière István, vous n'allez pas pouvoir rester, il faut que votre ami se repose et...

Elle s'était interrompue dès qu'István s'était retourné, surprise de retrouver l'un de ses anciens patients.
  • Joanna, c'est bien vous ? demanda István avec un sourire charmeur.
  • Monsieur Kosta ! Ça alors ! Ça fait plaisir de vous voir en forme, j'ai l'impression que vous faites désormais un peu plus attention à vous !
  • Ne le prenez pas mal ! répondit István. Vous étiez une infirmière formidable mais je préfère être debout sur mes deux jambes.
  • Vous vous connaissez ? demanda Pedro avec un sourire amusé.
  • J'ai été blessé en Tunisie, figure-toi ! Et cette charmante personne faisait partie de l'équipe qui s'occupait de moi. Maintenant, je sais que je n'ai plus de soucis à me faire pour ton rétablissement, tu es entre de bonnes mains ici !
  • C'est gentil, monsieur Kosta, mais il va quand même falloir que vous partiez.
  • D'accord ! dit István en riant. Je reviendrai demain. Au fait, Mary-Ann est ici, elle aussi ?
  • Non, elle travaille au sein d'une ambulance chirurgicale mobile mais le docteur André est ici. Voudriez-vous que je la prévienne que vous êtes ici ? demanda innocemment Joanna.
  • Ce sera inutile, Joanna, je suis là, dit la voix de Cristina derrière eux.

István se retourna aussitôt et il eut l'impression que son cœur s'arrêtait. Cela faisait deux jours qu'elle faisait sans arrêt intrusion dans sa mémoire et elle était maintenant là, devant lui.
  • Cris, murmura-t-il d'une voix émue.
  • Bonjour István, dit-elle en faisant quelques pas vers lui. Comment vas-tu ?

Pendant quelques secondes, il ne trouva rien à répondre mais le souvenir de Cristina dans les bras du docteur Ramsay s'imposa à lui.
  • Je vais vous laisser travailler, fut tout ce qu'il trouva à répondre. Je repasse te voir demain, Pedro. Au revoir.

Il tourna aussitôt les talons et quitta rapidement la pièce. Cristina le regarda partir avec circonspection avant de se tourner vers Joanna.
  • Je prends ma pause, dit-elle à la jeune infirmière avant de quitter calmement la chambre.

Une fois dans le couloir, elle se précipita dans les escaliers pour partir à la poursuite d'István. Quand elle le rattrapa, il avait déjà passé le porche et s'apprêtait à tourner dans la rue.
  • István, attends ! cria-t-elle.

Il se retourna et la regarda accourir vers lui. L'émotion qui l'avait gagné en premier lieu avait laissé place à une sourde colère et la jalousie dévorait son cœur et sa raison.
  • Attends, s'il te plaît. Il faut qu'on parle, dit-elle d'une voix essoufflée.
  • Je t'écoute mais je n'ai pas beaucoup de temps, répondit-il assez froidement.
  • Alors je vais faire vite, dit-elle. Je sais que tu es venu à Naples et que tu es reparti. Je sais pourquoi tu es reparti. Tu as vu Michael m'embrasser et ça a du... J'imagine très bien à quel point tu as du en souffrir. Mais tu es reparti trop vite, István. Si tu étais resté plus longtemps, tu aurais vu que je l'ai repoussé gentiment une première fois avant de le gifler quand il est devenu trop insistant. Non seulement tu es reparti trop vite mais tu t'es du coup privé d'une excellente occasion de le frapper et je n'aurai pas été la dernière à m'en réjouir.


István la regardait sans pouvoir prononcer un mot. Après un long moment de silence, il soupira et se prit le visage dans les mains avant de la regarder à nouveau.
  • Cristina, écoute, je... je ne sais pas quoi...
  • Attends, répondit-elle avec émotion. Tu es entré dans ma vie et depuis tout a changé pour moi, je sais que j'ai mauvais caractère, que je suis trop indépendante, carriériste et que sais-je encore mais... Mais je suis tombée amoureuse de toi, très amoureuse... et puis, cette guerre, mon travail, le tien... et toi surtout... c'était si compliqué pour moi de gérer tout ça. Cela n'a cependant rien changé à mes sentiments même si j'ai essayé de les combattre. Même si j'ai essayé de te chasser.
    En Tunisie, j'ai... j'ai eu si peur de te perdre et j'ai enfin compris que je ne pourrais jamais oublier tout ce que tu as fait naître en moi. Ni oublier mon amour pour toi, encore moins le nier. Mais, avant de partir, on m'a fait une proposition professionnelle que je ne pouvais pas refuser.
    Quand j'ai appris que tu étais venu à Naples et que je ne t'ai pas vu, j'ai immédiatement su pourquoi. Parce que la seule chose qui pouvait t'avoir fait repartir sans venir me voir était cette maudite soirée.
    On a du te dire que c'était une soirée organisée par le médecin-chef de l'hôpital où je travaillais. C'est d'ailleurs lui qui a demandé à Michael de me raccompagner ce soir-là. Il a été très agréable avec moi durant le trajet jusqu'à ce qu'on arrive devant mon bâtiment.
    Tu as du assister à ce retour. Tu m'as vu gaie et souriante et tu l'as vu se pencher vers moi pour m'embrasser. J'imagine qu'il ne t'en a pas fallu plus pour tourner les talons et repartir. Je ne peux pas t'en vouloir, j'aurais fait la même chose. Mais ce que tu as vu... l'interprétation que tu as pu donner à cette scène était totalement erronée.
    Tu dois savoir que je ne travaille plus avec lui d'autant qu'il a très mal pris le fait que je l'ai repoussé. Mais peu importe... Mes sentiments pour toi n'ont pas changé, István. Ils n'ont jamais changé et... je finis ce soir à dix-neuf heures alors si... si tu as envie de parler de tout ça...
    Sinon, je ne t'en voudrais pas. Je... je dois retourner à mon travail, maintenant, je...

Elle tourna aussitôt les talons et repartit en direction de l'hôpital.
  • Je serai là à dix-neuf heures trente, lui cria-t-il.

Elle se tourna vers lui et lui fit un petit sourire avec un signe de la main avant d'entrer dans l'hôpital.

*****

Il était presque vingt heures quand István arriva en courant devant l'hôpital. Cristina était là, elle l'attendait. Elle lui sourit en le voyant accourir vers elle. Il s'arrêta devant elle, complètement hors d'haleine.
  • Cris, je... je suis désolé.. commença-t-il. J'étais à...
  • Reprends ton souffle, István, dit-elle avec un doux sourire. J'étais très en retard moi aussi.

Elle sortit un grand mouchoir de soie de son sac et commença à essuyer son front, en nage, pendant qu'il reprenait son souffle.
  • Je sais qu'il y a eu des combats à La Courneuve cet après-midi, reprit-elle, j'imagine que tu étais là bas à essayer de te faire blesser, satané hongrois !
  • Viens, murmura-t-il en l'entrainant par la main.
  • Tu m'emmènes où ? demanda-t-elle doucement, bouleversée par le contact de sa main sur la sienne.
  • Boulevard Raspail, je vais aller me changer et je t'invite à dîner, lui dit-il avec un sourire charmeur. Mais pour l'instant, il faut qu'on mette la main sur un taxi.

Il héla un vélo-taxi qui passait non loin d'eux et lui donna l'adresse de son appartement, à l'angle du boulevard Raspail et de la rue Schoelcher.
  • Ça fait combien de temps que tu es ici ? demanda-t-il à Cristina.
  • Je suis arrivée il y a trois jours.

Il la regarda avec surprise. Cela faisait trois jours qu'il n'arrêtait pas de penser à elle et la coïncidence le laissa quelque peu désappointé.
  • Quelque chose ne va pas, István ?
  • Non, non, ça va... c'est juste. Kyle, Miska et moi sommes aussi arrivés il y a trois jours.
  • Comment va Kyle ? demanda-t-elle doucement.

István eut un sourire triste et son regard se perdit sur l'horizon.
  • Miska et lui sont partis en reportage à l'Est... en Pologne et... je... il ne va pas très fort. Du tout.

Elle le dévisagea très attentivement et lut une profonde tristesse sur son visage.
  • Ne me dis pas qu'il est arrivé quelque chose à Juliette ? demanda-t-elle avec inquiétude.
  • Elle a été arrêtée et... déportée en Allemagne, murmura tristement István.
  • Oh, non, pas ça ! s'exclama-t-elle en portant ses mains devant sa bouche.
  • Ce n'est pas tout, Cris... Quand tu es partie pour Le Caire, il était en France et ils se sont revus.
  • Il m'en avait parlé dans ses lettres, oui.
  • Il ne l'a jamais su mais... elle était tombée enceinte et... elle a eu un petit garçon. Il a été tué quand ils l'ont arrêtée. Nous l'avons appris il y a une semaine.

Cristina ne prononçait plus un mot. István lui lança un regard et découvrit qu'elle était en larmes. Elle pleurait silencieusement, les yeux perdus sur l'Arc de Triomphe vers lequel ils se dirigeaient.
István passa un bras autour de ses épaules et l'attira doucement contre lui. Elle enfouit son visage dans son cou et se mit à sangloter doucement. Il la tenait serrée contre lui, caressant tendrement ses cheveux.
  • C'est tellement... monstrueux et cruel, dit-elle entre deux sanglots.
  • Je sais, ma princesse, je sais... murmura-t-il à son oreille.

Il resserra son étreinte autour d'elle, embrassa ses cheveux et ferma les yeux. Il se sentait coupable d'éprouver du plaisir à la tenir ainsi contre lui. Au fond de lui était née une vague de bonheur qui grossissait à mesure qu'il passait du temps avec elle. Malgré toute la peine et la compassion qu'il éprouvait pour Kyle, il ne pouvait s'empêcher d'être gagné par un doux sentiment d'apaisement.
Tout au long de leur trajet, ils croisèrent des groupes de personnes qui dansaient joyeusement, qui riaient et fêtaient la libération avec des cris de joie sincère.
Ils descendaient l'avenue du Bosquet quand les larmes de Cristina semblèrent se tarir. Elle s'essuya les yeux et se redressa légèrement. Elle avait le regard perdu au loin et il repoussa une mèche derrière son oreille. Elle se tourna vers lui et eut un faible sourire pour lui. Elle tordait le mouchoir dans ses mains avec des gestes nerveux qu'elle essayait de lui cacher. Il posa une main apaisante sur les siennes et l'attira à nouveau contre lui avec une infinie douceur.
  • Tu m'as tellement manqué, murmura-t-il alors. J'ai vécu dans un sombre brouillard après Naples et... je regrette de ne pas être resté. Ma jalousie m'a aveuglé et... ensuite... j'ai dérouillé, mais j'imagine que je l'ai amplement mérité compte tenu de ma réaction puérile.

Ils venaient de passer la place Vauban et le taxi tourna dans le boulevard du Montparnasse. Cris releva la tête vers lui et il vit à nouveau ses yeux se remplir de larmes.
  • Ne pleure pas, princesse. Je t'en prie, ne pleure pas. Je suis là... avec toi... et je ne te perdrai plus.

Cristina se blottit contre lui et le serra de toutes ses forces. Il en fut remué et referma ses bras autour d'elle avec une immense tendresse, caressant ses cheveux, ses épaules avec une infinie douceur.
Le taxi emprunta finalement le boulevard Raspail et István se pencha vers l'oreille de Cristina.
  • On est bientôt arrivés, Cris. Plus que quelques mètres.

Quand le taxi s'arrêta finalement, István l'aida à descendre avec beaucoup de prévenance et régla le taxi en lui laissant un généreux pourboire. Il prit Cristina par l'épaule et l'entraîna vers l'entrée de son immeuble. Quand il ouvrit la porte, ils se trouvèrent face à madame Marneau qui passait le balai dans l'entrée.
  • Monsieur Kosta ! s'exclama-t-elle. Vous n'êtes pas en train de prendre des photos de la fête ?
  • Plus de pellicule ! dit-il en souriant. Et puis je devais venir me changer ! Mais laissez-moi d'abord vous présenter le docteur Cristina André, la femme de ma vie. Mais aussi, la femme qui m'a sauvé la vie. Cristina, je te présente madame Maryvonne Marneau, l'âme de cet immeuble.
  • Enchantée de faire votre connaissance, dit Cristina en français avec une pointe d'accent américain.
  • Vous êtes anglaise ? demanda madame Marneau, curieuse.
  • Ma famille est d'origine écossaise mais je suis américaine, madame, répondit Cristina avec son plus charmant sourire.
  • Et vous êtes docteur ? Je crois que c'est la première fois de ma vie que je rencontre une femme docteur ! s'exclama madame Marneau.
  • Je travaille pour la Croix-Rouge, à l'Hôpital Américain en ce moment.
  • Je suis impressionnée mais dites-moi, monsieur Kosta, je suis sûre que vous n'avez rien à lui offrir là-haut, n'est-ce pas ?
  • Effectivement, répondit István avec un air penaud, je n'avais pas prévu d'avoir une invitée aussi exceptionnelle non plus.
  • Alors, entrez chez moi pendant qu'il se change. Je vais vous préparer du café, figurez-vous que j'ai réussi à en trouver ce matin au marché noir ! Aujourd'hui est un jour de fête ! J'espère que vous l'emmenez dîner dans un beau restaurant ? dit-elle en se tournant vers István.
  • Vous pouvez en être sûre, répondit-il en souriant, mais il faut d'abord que je me change. Prenez bien soin d'elle, madame Marneau, je tiens à cette femme plus qu'à la prunelle de mes yeux.

Il prit les escaliers et grimpa les marches quatre à quatre tandis que Maryvonne Marneau accueillait Cristina dans sa loge. Elle lui offrit un café et Cristina la remercia chaleureusement.
  • Racontez-moi tout, dit madame Marneau, comment avez-vous fait la connaissance de ce drôle d'énergumène ?
  • Peut-être connaissez vous mon cousin, Kyle Grandchester ? demanda Cristina.
  • Ah ça oui, c'est peut-être même le mieux élevé des trois ! s'exclama Maryvonne Marneau. Alors, vous vous êtes rencontrés à Londres ?
  • C'est bien ça, oui, répondit Cristina. Après mes études, on m'a proposé de travailler pour la Croix-Rouge et j'ai accepté. Mon premier poste était à Londres et voilà !

Les deux femmes discutèrent une dizaine de minutes avant d'entendre frapper à la porte.
  • Et bien, quel changement, monsieur Kosta ! Vous êtes parfait ! Vous voyez bien que quand vous voulez, vous pouvez avoir l'air d'un garçon très bien.
  • Mais je SUIS un garçon très bien ! s'exclama-t-il avec un grand sourire alors qu'elle le faisait entrer. Mais nous n'allons pas vous ennuyer plus longtemps et... si je tarde trop, j'ai peur de ne plus pouvoir emmener dîner cette magnifique jeune femme nulle part !
  • C'est vrai ! répondit madame Marneau. Mais je sais que vous connaissez toutes les bonnes adresses du quartier et elles n'ont pas changé !
  • Puis-je vous demander de me faire quelques courses demain ? demanda-t-il en lui tendant une enveloppe. J'y ai aussi glissé des dollars, lui chuchota-t-il, considérez cet argent comme les étrennes que j'aurais du vous donner toutes ces années, d'accord ? Et pas de protestation !
  • Monsieur Kosta, je...
  • Stop ! dit-il en souriant. Allez, viens Cristina, allons-y. A demain, madame Marneau.

Il lui tendait la main et elle y posa la sienne en rougissant légèrement. Il s'était changé et portait un costume noir d'une grande élégance. Le col de sa chemise, noire également, était négligemment entrouvert et elle eut brusquement envie d'y enfouir son visage. Il s'était rasé et ses cheveux étaient encore humides de la douche. Une mèche rebelle tombait sur son front lui donnant un air de mauvais garçon qu'elle trouva infiniment séduisant. Il sentait bon et elle fut touchée des efforts qu'il avait fait pour elle.
Ils sortirent sur le boulevard Raspail et il l'entraîna en direction du carrefour Vavin. Elle n'avait pas lâché sa main qu'elle serra doucement.
  • Je te trouve très séduisant, ce soir, dit-elle doucement.
  • Et toi, tu es magnifique, répondit-il en passant le bras autour de ses épaules. Mais merci pour ce joli compliment, princesse.

Elle glissa un bras autour de sa taille et il lui embrassa la tempe en resserrant son étreinte autour d'elle. Il l'emmena dîner à la Rotonde où les prix avaient flambé tandis que le contenu de la carte s'était quelque peu restreint. István obtint sans peine une table isolée et ils purent bavarder tranquillement.
Il caressait sa main du bout des doigts tandis qu'elle lui contait par le menu ses différentes expériences au sein de la Croix-Rouge. Puis ce fut à son tour de lui raconter ses dernières aventures ce qui les amena fatalement à parler de Kyle.

  • Tu ne m'as pas vraiment dit comment il allait, tout-à-l'heure, dit-elle en baissant les yeux.
  • Tu le connais, il a dressé un mur... une façade. Quand il a su ce qui était arrivé, il a craqué dans les bras de Nathalie et... elle a joué le rôle d'une mère auprès de lui pendant quelques minutes. Cela m'a poussé à écrire à sa mère mais je ne l'ai pas dit à Kyle et tant pis s'il m'en veut.
  • Tu as écrit à Candy ?
  • Oui, parce que j'ai peur pour lui... Chaque jour qui passe désormais, il élève un mur toujours plus haut autour de sa souffrance et j'ai très peur qu'il craque. Il s'est fixé le but de la retrouver mais... même si Juliette est très forte, j'ai peur de ce qu'on trouvera là-bas.
    Miska et lui sont partis en Pologne pour faire des photos d'un camp libéré par les Russes, j'ai aussi très peur de sa réaction là-bas. En même temps, Miska est avec lui et il saura quoi faire, je le sais.
    Donc j'ai écrit à sa mère pour lui raconter la situation et lui demander de venir. Je sais qu'elle peut l'aider et je crois que ce sera positif pour lui.
  • Tu as bien fait de le faire. Candy est... elle saura... c'est quelqu'un que j'adore et je crois que je l'ai toujours considérée comme un modèle. Elle saura quoi faire, quoi dire et elle saura l'apaiser. Tu as bien fait de lui écrire, István, je le pense sincèrement.

Il prit sa main qu'il embrassa délicatement.
  • Qu'est-ce que tu veux pour le dessert, ma princesse ? demanda-t-il doucement.

Elle releva les yeux et le considéra avec attention.
  • Toi, répondit-elle avant de rougir violemment et de piquer du nez dans son assiette.

Il se mit à rire instantanément et elle releva la tête en fronçant les sourcils.
  • Il n'y a pas de quoi rire, István ! gronda-t-elle.
  • Oh que si, princesse ! Le rouge sur tes joues et ces magnifiques yeux bleus que tu me caches sont en totale inadéquation avec ce que tu viens de me dire. Et je trouve ça adorable, merveilleusement adorable, si tu veux tout savoir.
  • Et ça te fait rire !
  • Oui, parce que ça me rend heureux. Parce qu'en ce moment précis, je suis très heureux.

Elle le regarda un instant sans prononcer une parole. Il lui adressait ce sourire si charmeur qui faisait craquer toutes les femmes mais son regard était une lettre d'amour adressée à elle seule et dont elle ne pouvait mettre en doute la sincérité. Il avait recouvert sa main de la sienne et la caresse de son pouce sur son poignet l'électrisait.
  • On y va ? lui demanda-t-il doucement.
  • Je vais d'abord aller me repoudrer le nez, si tu veux bien, dit-elle en se levant.
  • Il est parfait ton nez, lui dit-il avec un sourire avant qu'elle ne s'éloigne.

Il appela le serveur, paya l'addition en lui laissant un bon pourboire. Le patron le salua discrètement en lui disant qu'il était heureux de le savoir de retour à Paris.
István se leva en voyant Cristina revenir. Le patron les salua chaleureusement avant qu'ils ne quittent le restaurant, main dans la main. Une fois dans la rue, ils redescendirent silencieusement le boulevard Raspail, tendrement enlacés.
En arrivant devant son immeuble, il poussa la porte d'entrée et mit un doigt sur sa bouche en indiquant la loge de madame Marneau. Elle lui sourit et il grimpèrent les escaliers jusqu'au quatrième étage. Il lâcha sa main pour ouvrir la lourde porte d'entrée. Il se tourna vers elle et la prit dans ses bras pour lui faire franchir le seuil.
  • Sois la bienvenue chez toi, dit-il en la reposant sur le sol.

Il alluma la lumière et referma la porte derrière lui. Quand il se tourna vers elle, il vit qu'elle n'avait pas bougé et qu'elle le regardait fixement. Il ouvrit un tiroir de la commode de l'entrée, y prit un trousseau de clés avant de s'avancer vers elle.
  • Ça, dit-il en lui montrant le trousseau, c'est un double des clés d'ici et je veux que tu les gardes.

Il lui mit le trousseau dans la main et referma les doigts de Cris dessus.
  • István, je...
  • Non, dit-il. Je ne veux aucune objection, maintenant fais-moi plaisir et mets les dans ton sac. Le jour où tu ne voudras plus de moi, il suffira que tu me les rendes et je comprendrai. D'accord ?

Elle hocha la tête et rangea les clés dans son sac à main. Il le lui prit des mains et le déposa sur la commode de l'entrée.
  • Maintenant que tu as vu l'entrée, je vais te montrer le reste de l'appartement, dit-il en l'entrainant doucement par la main.

Il lui montra l'immense salon, la salle à manger, l'office et la cuisine avant de lui indiquer la salle de bains et les toilettes. Pour finir, il lui indiqua la première chambre d'amis, la chambre qu'occupait Miska avant de lui ouvrir la porte de sa propre chambre. Elle se tourna vers lui et il crut voir de l'appréhension dans son regard.
  • J'ai dit ou fait quelque chose de mal ? demanda-t-il doucement.
  • Non, répondit-elle simplement en s'approchant de lui avant de poser les mains sur les revers de sa veste, tandis qu'il enserrait sa taille. C'est juste étrange pour moi... J'ai l'impression de te redécouvrir ici à Paris. C'est... c'est si différent de Londres et... quand je pensais à toi, je t'associais toujours à cet immense manoir des Grandchester. Mais c'est ici, chez toi. Je découvre une autre facette de toi, sûrement plus... plus proche de ta personnalité. C'est comme si tu étais quelqu'un d'autre, c'est étrange... nouveau et familier tout à la fois...
  • Et qu'est-ce que tu penses de ce que tu découvres ? murmura-t-il inquiet.
  • C'est aussi mystérieux qu'intrigant et très séduisant. D'ailleurs tu es très séduisant, ce soir. Un peu trop peut-être, dit-elle en riant à demi. Et... et tu m'as séduite... Charmée. Encore une fois.

Elle avait relevé les yeux vers lui et il lui sourit tendrement. Il pencha la tête vers elle et posa sa joue sur la sienne en fermant les yeux. Elle passa les bras autour de son cou et se fondit contre lui en soupirant d'aise.
  • J'ai eu si peur de te perdre, murmura-t-elle. Si peur de t'avoir perdu, István. Quand j'ai compris que tu étais venu à Naples et reparti, ça m'a fait un mal fou. Surtout quand j'ai compris pourquoi... Et puis, j'ai écrit à Kyle et... de toute façon, j'étais déterminée à te parler mais il fallait que j'attende une permission. J'ai tout fait pour me rapprocher du Nord, de Paris et... de Londres par la même occasion. Jusqu'à tout-à-l'heure... Quand j'ai entendu ta voix, je...
  • C'est fini, Cris... Je... Kyle a essayé de me faire comprendre que je m'étais sûrement trompé et je n'ai pas voulu l'écouter mais... je me suis senti tellement blessé, Cris et pourtant je ne réussissais pas à tourner la page. Semaine après semaine, j'essayais vainement d'anesthésier mon chagrin avec de la vodka. Kyle m'a finalement secoué et, les choses se sont enchainées, il y a eu le débarquement, l'arrivée à Paris... Et depuis que je suis ici, je n'arrête pas de penser à toi et je te retrouve enfin... pour m'apercevoir que j'ai été le dernier des imbéciles. Encore. 
  • Tu m'as tellement manqué, soupira-t-elle finalement.

Il posa un baiser délicat sur sa tempe avant de glisser sur sa joue et de s'approcher de la commissure de ses lèvres. Elle tourna légèrement la tête vers lui et entrouvrit la bouche à la rencontre de la sienne.
Il effleurait ses lèvres, les embrassant l'une après l'autre, retrouvant avec émotion leur douceur. Il appuya un peu plus son baiser et elle gémit avant de venir chercher sa langue avec la sienne. La faim qu'ils avaient l'un de l'autre éclata avec une violence inouïe et ils s'embrassèrent à en perdre haleine. Leurs mains se cherchaient avec avidité et ne faisaient qu'accroître le désir et le manque qu'ils avaient l'un de l'autre.
Il s'arracha à elle avec douleur et la tint à bout de bras en fermant les yeux avant d'inspirer profondément.
  • Cris... souffla-t-il, je t'aime. Je t'aime alors je ne veux pas... A Londres, j'avais des préservatifs et... je n'en ai pas ici et... ce n'est pas à toi que je vais expliquer les risques que nous courrons si je continue ainsi... Et si je ne m'arrête pas maintenant, je ne le pourrais plus ensuite.
  • Ça serait un problème que je tombe enceinte ? demanda-t-elle doucement.

Il releva la tête brusquement pour la regarder.
  • Pas pour moi, Cris, murmura-t-il. Je... je veux t'épouser, tu le sais... Ou plutôt, non... Je n'ai rien à t'offrir pour sceller ma demande mais accepterais-tu de m'épouser, Cristina André ?
  • Oui, István Kosztolányi. Ma réponse est oui.

Il l'attira à nouveau contre lui et la regarda attentivement, bouleversé par la couleur marine de ses yeux. Cette couleur profonde qu'ils n'avaient que lorsqu'elle était émue.
  • C'est oui ? Tu as répondu oui ?
  • Oui ! s'exclama-t-elle avec un éclatant sourire. Oui, je veux t'épouser.

Il la souleva dans ses bras et entra dans sa chambre avant de la déposer sur son lit. Il retira sa veste et elle se mit à genoux sur le lit, face à lui, pour l'aider à déboutonner sa chemise. Quand il fut torse nu, elle posa ses doigts sur sa cicatrice qu'elle caressa délicatement.
Il attrapa sa main qu'il porta à sa bouche pour l'embrasser avant de glisser un doigt sous son menton. Il l'embrassa avec avidité tout en déboutonnant sa robe pendant qu'elle s'attaquait à son pantalon.
Très vite, ils se retrouvèrent nus et ils basculèrent dans un torrent de caresses et de plaisir.

Ils firent l'amour avec passion, longuement, retrouvant le feu qui les animait autrefois et elle jouit en s'arquant violemment contre lui, avec un profond gémissement qui déclencha un incendie entre ses reins. Il la rejoint avec un long cri rauque, le corps parcouru de spasmes intenses.


Ils commençaient à reprendre leur souffle quand ils entendirent les sirènes. Il était vingt-trois heures et les allemands envoyaient leur dernière expédition punitive sur Paris. Cristina se redressa brusquement et regarda István.
  • István... est-ce que...

Il se leva et se dirigea rapidement vers la fenêtre. Il était nu et Cristina frémit en observant son corps, long et mince, à la musculature sèche. Il se tourna finalement vers elle.
  • Paris va être bombardé, dit-il simplement. Habille-toi, mon amour.
  • Je te trouve diablement beau et incroyablement sexy mais s'il y a un bombardement, il faut que je retourne à l'hôpital, dit-elle sérieusement en se levant et en commençant à s'habiller.

Ils furent rapidement prêts et István prit son Leica et un lot de pellicules neuves qu'il fourra dans sa besace tandis qu'elle nouait rapidement ses cheveux en une longue natte. Il se tourna vers elle et lui prit la main pour l'entraîner vers l'entrée. Il prit son sac au passage et il ferma l'appartement à clé avant de descendre les escaliers avec elle.
Dans l'entrée, ils rencontrèrent madame Marneau et István passa en courant presque devant elle.
  • Allez vous cacher à la cave, lui cria-t-il, les allemands vont bombarder Paris !

Il s'arrêta brusquement et se tourna vers elle.
  • Est-ce que ma moto est toujours là ? demanda-t-il.
  • Oui, votre ami Michel... Miska en a toujours pris soin.
  • Merci ! Et filez vous mettre à l'abri, vite !

Ils sortirent dans la rue et il remonta le boulevard en courant jusqu'à la rue Boissonade. Il entra dans une cour et descendit une rampe qui conduisait à un parking souterrain.
Il ouvrit une porte et découvrit avec plaisir que sa Norton était toujours là et que le réservoir était plein. Il sortit la moto, prit le casque et referma la porte avant de se tourner vers Cristina.
  • Tu n'auras pas peur de monter là-dessus ? demanda-t-il doucement. Je te promets de faire attention à toi, princesse.
  • Je n'aurai pas peur, répondit-elle avec un sourire.

Il déposa un léger baiser sur ses lèvres et attacha le casque sur sa tête.
  • Et toi ? demanda-t-elle.
  • On n'a pas le temps de chercher un deuxième casque.

Il prépara les cale-pieds et démarra la moto avant de se tourner vers elle. Elle s'installa derrière lui et entoura sa taille pour s'accrocher à lui.
  • Prête ? lui demanda-t-il en se tournant à demi vers elle. Accroche-toi bien à moi.
  • Oui, je ne te lâche pas.

Il démarra la moto et remontèrent vers la cour pour sortir de l'immeuble. Il adora ce voyage au cœur de la nuit, Paris était dans le noir, seules les lumières de la DCA éclairaient le ciel donnant une couleur fantomatique à ce trajet. Il sentait la chaleur du corps de Cristina dans son dos et une bouffée de bonheur intense envahit sa poitrine.
Ils arrivaient à l'hôpital quand ils entendirent les premières bombes. Elle descendit de la moto et il l'aida à retirer son casque. Elle le regarda avec inquiétude.
  • Qu'est-ce que tu vas faire ? lui demanda-t-elle en s'accrochant à lui.
  • Je ne sais pas encore, princesse. J'irai là où les choses se passent.
  • Attendons la fin du bombardement ici... j'ai peur pour toi, souffla-t-elle.
  • Je ne reste pas mais je ne prendrai aucun risque inutile, ma princesse, c'est promis, dit-il avant de l'embrasser avec passion.
  • Je t'aime, István, murmura-t-elle finalement. Je t'aime alors prends soin de toi, je veux te retrouver.
  • Tu sais où me trouver, tu as les clés, chuchota-t-il à son oreille. Et si mon immeuble n'est pas bombardé cette nuit, je t'y attendrai, Cris. J'espère bien avoir l'occasion de t'avoir avec moi pour une nuit entière avant... avant que ce soit pour la vie. Je t'adore, princesse. Tu me manques déjà.

Les bombes semblaient tomber en cascade sur l'est de Paris. Il l'embrassa une dernière fois et la regarda disparaître dans l'entrée de l'hôpital. Il remit son casque et redémarra sa moto.

*****

Majdanek, le 27 août 1944
Ils ne roulèrent pas longtemps après avoir quitté la ville de Lublin. Très vite, ils aperçurent les miradors malgré le brouillard de ce matin-là.


Kyle vit Miska regarder alternativement en direction de la ville et puis du camp.
  • Kyle, c'est... On est tout près de la ville... les habitants devaient savoir...

Les deux amis se regardèrent en silence et restèrent silencieux jusqu'à ce que le camion s'arrête. Le sol du camp était poussiéreux et Kyle se dit qu'il devait ressembler à un champ de boue au printemps et à l'automne. Une double rangée de barbelés cernait le camp et sa quinzaine de miradors.


Au milieu, se trouvait plusieurs groupes d'une vingtaine de baraques en bois de construction sommaire, sans fenêtres. Les polonais et les russes qui leur avaient parlé du camp avaient expliqué qu'il restait environ mille cinq cent prisonniers, tous dans un état de santé précaire. Un hôpital avait été mis en place dans le camp et les anciens détenus resteraient en quarantaine jusqu'à que tout risque d'épidémie soit écarté.


Il virent alors des fantômes squelettiques en pyjama rayé sortir des baraquements et c'est ainsi que commença leur tout premier voyage en enfer.

*****

Paris, le 28 août 1944
Cristina avait travaillé tard et un ambulancier la déposa devant l'Hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Elle descendit l'avenue Denfert-Rochereau avant de remonter le boulevard Raspail. Elle pénétra dans l'immeuble d'István en pensant que le quartier avait eu la chance d'être épargné par les bombes.


Sa main trembla légèrement en glissant la clé dans la serrure de l'appartement. Il était près de minuit et l'endroit semblait endormi, comme le reste de la ville. Elle referma la porte sans bruit et posa son sac dans l'entrée avant de se diriger vers la chambre d'István.

Elle avait le cœur battant en ouvrant la porte. La pièce était baignée par la lumière famélique de la lune et elle l'aperçut de dos, endormi dans son lit. Il dormait sur le ventre, la tête enfouie dans les oreillers.


Elle se dirigea dans un coin de la chambre et se déshabilla en prenant soin de plier délicatement ses vêtements sur la chaise. En tenue d'Ève, elle se dirigea vers le lit et souleva le drap pour prendre place à ses côtés. Elle posa ses doigts sur son épaule et se mit à le caresser délicatement, laissant sa main courir sur son dos. Elle embrassa doucement sa peau qu'elle trouva chaude avec une délicate odeur de vétiver.


Elle retira vivement sa main et recula dès qu'il se mit à bouger. Elle remonta le drap sur elle tandis qu'il se tournait pour lui faire face. Ils se sourirent en silence et il tendit la main pour caresser sa joue.
  • Tu m'as manqué, princesse, murmura-t-il d'une voix endormie. Viens dans mes bras et embrasse-moi s'il te plait, j'en meurs d'envie.

Il avait glissé la main sous sa nuque tandis qu'elle s'approchait de lui. Ils s'embrassèrent doucement puis elle recula avec un grand sourire.
  • A moi aussi, tu m'as manqué, chuchota-t-elle.
  • Vraiment ? Fais-moi plaisir, raconte-moi ça...
  • D'abord, j'étais inquiète de te savoir vadrouillant dans Paris et puis... j'ai eu beaucoup de travail mais... dès que j'avais un moment, je pensais à toi. J'aurais voulu te voir apparaître au coin de la rue, que tu me serres dans tes bras, que tu m'embrasses.
  • Le problème c'est que je ne sais pas à quelle heure tu fais tes pauses.
  • Le problème c'est que moi non plus, répondit-elle avec un sourire, avant d'enfouir son visage dans son cou.

Elle laissa sa main errer doucement sur le torse de son amant, caressant la douce toison brune de son torse. Elle en adorait la douceur, la sensation caressante et c'était pour un elle un délicieux prétexte pour avoir le plaisir de faire glisser ses doigts sur lui.
Il se souleva finalement sur un coude et se plaça au-dessus d'elle pour la regarder attentivement.
  • Je me souviens t'avoir dit un jour que je voulais tout de toi, murmura-t-il en ponctuant sa phrase de doux baisers, et tu m'as tout offert sur un plateau d'argent. Tu as retourné mon âme, ma vie, mon cœur. En te faisant entrer ici, je t'ai souhaité la bienvenue chez toi et j'étais sincère, je t'ai demandé ta main et j'étais sincère, là encore. Je veux que tu envahisses ma vie, mon quotidien.
  • Et ça n'est pas ce qu'on fait, en ce moment précis ? répondit-elle en souriant. Je sais que mes horaires sont très aléatoires mais tu m'as déposée au travail et... j'en sors seulement. Et je crois que je n'ai plus la moindre envie d'habiter dans mon dortoir, alors ton offre est très alléchante !
  • Il y a le téléphone, ici. S'ils ont besoin de te joindre en urgence, tu n'auras qu'à leur donner le numéro. Et il va falloir que je te trouve une voiture avec chauffeur.
  • Inutile, István. Je peux très bien me débrouiller et, sous peu, le métro recommencera à fonctionner.
  • Je ne t'ai pas demandé... combien de temps es-tu censée rester à Paris ?
  • Je ne le sais jamais à l'avance, István. Tout dépendra des besoins de l'armée, de leur avancée, de ce qu'ils trouveront. La mission de la Croix-Rouge est vaste, tu sais... Ces trois dernières années, je me suis spécialisée en médecine d'urgence et en chirurgie traumatologique. Ma place est... elle n'est pas à l'arrière. Tu es photographe, István, c'est quelque chose que tu peux comprendre mieux que personne, toi qui va toujours au-devant des événements.
  • Alors, je sais ce qu'il nous reste à faire... dit-il en la regardant avec intensité.
  • Dis-moi tout, répondit-elle en l'entourant de ses bras.
  • J'ai l'intention de profiter de chaque minute passée avec toi.

Il l'embrassa langoureusement et elle répondit à ses lèvres impérieuses avec une ardeur non dissimulée. Ils firent l'amour longuement, passionnément avant de sombrer dans un demi-sommeil, dans les bras l'un de l'autre.

Ils ne furent tranquilles qu'un court instant, la sonnerie stridente de la porte d'entrée résonna bruyamment dans l'appartement, les faisant tous deux sursauter.


István se leva rapidement et enfila son pantalon à la va-vite avant de se précipiter dans l'entrée. Il était sûr, à la façon de sonner avec insistance, que Miska et Kyle étaient derrière la porte.
Il ouvrit la porte et trouva ses deux amis dans le couloir. Ils semblaient épuisés et leurs visages étaient pâles. Il s'effaça pour les laisser entrer et ils se laissèrent tous deux tomber sur les canapés du salon.
  • Dis-moi qu'il y a de la vodka, ici, dit seulement Kyle.
  • J'en avais laissé une réserve dans le placard "invisible" de la cuisine, murmura Miska.
  • J'y vais, répondit István. Je passe une chemise et je vous ramène ça.

Il se rendit jusqu'à sa chambre et prit sa chemise en souriant à Cristina.
  • Miska et Kyle sont rentrés, lui dit-il doucement.
  • Et comment vont-ils ?
  • Je ne sais pas, ils ont une sale tête et ils réclament à boire... Ça a du être difficile.

Moins d'une minute plus tard, il revint au salon avec deux bouteilles de vodka et trois verres. Il posa le tout sur la table basse et servit l'alcool translucide.
  • Pourquoi suis-je à peu près sûr que tu n'es pas seul, Kosta ! demanda Miska en relevant un coin de sa bouche.
  • Qu'est-ce qui te fait dire ça ? répondit István en regardant son ami.
  • Le sac à main dans l'entrée et... je te connais, c'est écrit sur ton visage, répondit Miska.
  • Fous-lui la paix, intervint Kyle en finissant sa vodka.
  • Kyle... dit István. Il a raison, je ne suis pas seul ici et... c'est... Cristina est là.

Kyle, qui s'était resservi un verre de vodka, reposa son verre et regarda son ami avec sérieux.
  • Et bien il était temps ! dit-il finalement.
  • Cristina, c'est ta cousine ? demanda Miska à Kyle en essayant de suivre.
  • Oui, répondit István. C'est elle. Et aucun commentaire, Miska !
  • Cris, ramène tes fesses ici ! cria Kyle.
  • Non mais ça va pas de gueuler comme ça, dit István, t'as vu l'heure qu'il est ? Je te rappelle qu'on a des voisins, ici !
  • Ça va ! répondit Kyle. Ce soir, j'ai bien peur d'être un peu... non... très con alors je te présente mes excuses d'avance, d'accord ? Bon, qu'est-ce qu'elle fout... elle dort ou quoi ?
  • Je suis là, dit Cristina en entrant dans le salon vêtue du pyjama qu'István ne portait jamais.

Miska ouvrit la bouche sans pouvoir la refermer en voyant la jolie blonde aux yeux marine qui venait d'entrer dans la pièce. Kyle se leva aussitôt et la serra dans ses bras avec vigueur.
  • C'est bon de te voir, ma chérie, dit-il en plongeant le visage dans son cou pour l'embrasser.

Il releva la tête et elle posa les deux mains sur ses joues pour le scruter attentivement.
  • Quoi ? maugréa-t-il. J'ai une verrue sur le nez ?
  • Arrête, Kyle, dit-elle doucement, pas avec moi, s'il te plaît. Apparemment, tu...
  • Pas ce soir, Cris, s'il te plaît, lui dit-il en fermant les yeux après avoir posé son front sur le sien. Je ne fuis pas, je cloisonne... pour ne pas craquer alors, pas ce soir, d'accord ?
  • D'accord, dit-elle en le serrant affectueusement dans ses bras.
  • Ça a l'air d'aller, toi ? demanda-t-il avec un sourire en la regardant.

Elle jeta un regard vers István et rougit légèrement avant de se mettre à sourire.
  • Je vais vraiment très bien, dit-elle finalement.
  • Si vous me permettez un conseil, tous les deux, dit Kyle en regardant tour à tour István et Cristina, profitez de votre bonheur, profitez de chaque minute comme si c'était la dernière.
  • Je crois que je l'ai bien compris, Kyle... Cris, dit István en se levant, on ne t'a pas présenté Miska, notre troisième compère et donc le grand blond assis là est le fameux Mihály Kovács.

Miska se leva et s'inclina devant la jeune femme qui lui souriait presque timidement. Elle hésita une seconde et se dirigea vers lui pour l'embrasser sur les deux joues.
  • Bonjour, Miska. Je suis ravie de vous rencontrer enfin, après avoir si souvent entendu parler de vous.
  • En bons termes, j'espère ? demanda Miska avec un sourire charmeur.
  • Jusqu'à présent, oui, dit István en entourant la taille de la jeune femme d'un geste possessif. Je te sers un verre de vodka ? ajouta-t-il pour Cristina.
  • Non, merci, répondit-elle en souriant.

Ils reprirent place sur les canapés et Cristina se lova contre l'épaule d'István sous le regard bienveillant de son cousin Kyle.
  • Alors ? demanda sérieusement István. Le bilan de votre voyage ?
  • Cris, commença Kyle, il y avait la Croix-Rouge Suédoise là-bas. Est-ce que vous avez vu des rapports ou des compte-rendus venant d'eux ?
  • Très succincts, répondit-elle doucement. Les prisonniers sont ravagés par de la vermine en tous genres qui apporte sont cortège d'épidémies. Ils sont atteints par le typhus, la dysenterie et dans un état de fatigue et de dénutrition allant au-delà de ce qu'on peut imaginer. Et il ne s'agit là que de problèmes... physiques... nous n'avons pas eu de rapports psychiatriques mais j'imagine assez bien de quoi il retourne d'autant qu'ils nous en ont donné une courte description. C'est effroyable.

Quand elle se tut, les jeunes gens restèrent silencieux quelques instants.
  • Les rapports que tu as vus à Londres étaient donc exacts ? demanda István à Kyle.
  • Oui, souffla ce dernier les yeux perdus dans le vague. Pratiquement tous les prisonniers avaient été évacués avant l'arrivée des russes mais ils en ont laissé derrière eux. Essentiellement des paysans polonais locaux et des prisonniers de guerre russes mais... il y avait aussi beaucoup de cadavres qu'ils n'ont pas eu le temps de brûler...
  • Nous sommes passés par Londres avant de revenir ici, ajouta Miska, mais... je ne crois pas que les journaux publieront quoi que ce soit, c'est... Il faut le voir pour le croire mais... les nazis l'ont vraiment fait... ils ont tué à grande échelle et de la pire des façons qui soit.

Cristina baissa la tête et des larmes silencieuses coulèrent sur ses joues. István resserra son bras autour de ses épaules et Kyle la regarda avec émotion.
  • Ne pleure pas, Cris, dit Kyle avec résignation. Les militaires russes ont été choqués par ce qu'ils ont découvert mais quand viendra le tour des Alliés, je n'ose même pas imaginer la stupeur et la colère qu'ils vont déclencher. Les nazis paieront pour tout ça, Cris.
  • Et après ? répondit rageusement Cristina. Je pleure parce que je suis blessée, déçue... je passe mes journées et trop souvent mes nuits à réparer les dégâts que les hommes font aux autres hommes ! Comment est-ce possible de laisser faire ça, de continuer à faire ça, j'en ai assez de tout ce gâchis ! C'est monstrueux. Et maintenant ça ! Et si je te disais que cette guerre fait plus de dégâts chez les civils que chez les militaires, tu me croirais ?
    Alors, oui ! Oui, je pleure... je pleure sur tout ça et ça me fait du bien. Et non, la perspective que les nazis paient pour tout ça ne me ravit pas. Les morts ne reviendront pas. Et tuer plus de monde ne rendra pas l'humanité meilleure. A quoi ça servirait, après tout ça...
  • Je vais être désagréable pour notre première rencontre et j'en suis désolé, intervint Miska, mais si je comprends vos arguments, très humanistes au demeurant, je ne les partage plus. Je crois que ce monde se portera bien mieux sans ces individus nocifs. Le crime est immense et il faudra rendre justice à ces centaines de milliers de victimes. Et quand je dis centaines de milliers je crois que je suis encore en deçà de la vérité. Très en deçà...
    Nous avons tous payé le prix fort. Certains plus que d'autres. Alors, oui, je comprends vos arguments d'autant que votre métier consiste à soigner les gens. Cette guerre m'a poussé à commettre des actes irréparables, par nécessité. Dans les premiers temps, j'ai trouvé cela difficile. Jusqu'à ce que je comprenne tout ce qui était vraiment en jeu... La vie. Et notamment la mienne.
    Et ce que j'ai vu hier a suffi à m'ôter le moindre scrupule que j'aurais encore pu avoir. La seule chose à prendre en compte est de savoir où se situe la limite entre le combat et le crime parce qu'il y a toujours un prix à payer. Et ce qu'ils ont commis... on ne peut pas... Il faudra faire quelque chose... Que ça ne se reproduise jamais. Et s'il faut faire un exemple pour ça, je n'hésiterai pas.
    Quant à vous, ne soyez pas désolée de faire de votre mieux, ne soyez pas désolée de faire des erreurs. J'ai eu l'occasion de voir des chirurgiens travailler sur le front espagnol et j'ai découvert les combats que vous menez au quotidien. C'est dur, peu gratifiant et à chaque fois, il faut tout recommencer mais vous vous battez pour la vie. C'est le plus important parce que souvent, vous gagnez. Votre combat est le plus beau et il est utile.

Ils se regardèrent sans prononcer un seul mot.
  • Vous agissez en père, dit finalement Cristina avec un sourire, et moi en mère. A nous deux, on devrait trouver un compromis plus qu'acceptable. Et... je vous trouve réaliste, pas désagréable.
  • Alors faites comme Kyle et Kosta, tutoyez-moi, Cristina.
  • Si tu le fais aussi ! répondit-elle.
  • Bon... la séance de séduction de Miska étant terminée, je propose que nous allions tous nous coucher, il est tard et on fera une réunion demain, à jeun et reposés !
  • Mais c'est qu'il est jaloux ! dit Kyle en riant.
  • Parfaitement ! répondit István en se levant, la main de Cristina dans la sienne. Je suis excessivement jaloux et excessivement possessif. Et autant que vous le sachiez maintenant, après la guerre, j'ai l'intention de vous demander d'être les témoins de mon mariage. Parce que j'ai demandé à Cris de m'épouser et qu'elle a accepté. Ce n'est pas vraiment officiel mais je tenais à ce que vous soyiez les premiers à le savoir. Alors oui, je suis très jaloux !
  • Wouaouh ! s'exclama Miska. Le prince magyar a l'intention de se marier ! Là, je suis impressionné ! Il faut dire que la future épouse EST positivement impressionnante. Félicitations à tous les deux !

Miska se leva et donna une accolade très virile à son ami et compatriote. Kyle s'était également levé et il se planta devant Cristina avec un demi-sourire.
  • Alors tu lui as dit oui ? A lui ?
  • Oui, je lui ai dit oui, à lui. Et je le redirai s'il me le redemandait ! dit-elle avec provocation.
  • Alors, je suis heureux pour vous deux ! Tu comptes le dire à tes parents ?
  • En temps voulu ! répondit-elle. Laisse-moi un peu profiter de lui, tu veux ? La guerre n'est pas terminée et je ne sais pas combien de temps je resterai à Paris.
  • Alors profite, ma grande ! dit-il en la serrant contre lui. Je suis content de te voir, content que tu sois là et content que tu sois heureuse avec lui.

Ils prirent tous le chemin de leurs chambres respectives et retournèrent se coucher. Lorsque Cristina se glissa dans le lit, elle trouva qu'István lui jetait un drôle de regard.
  • Tu veux bien m'expliquer ce qui te contrarie, demanda-t-elle en déposant un doux baiser sur sa bouche.
  • Qu'est-ce que tu penses de Miska, comment le trouves-tu ?
  • C'est un bel homme, charmeur... intelligent mais il a un fond sombre et triste et...
  • Stop ! Arrête ! Ça m'énerve déjà...
  • Non, je n'arrête pas. Tu es jaloux, István et ça me ravit !
  • Parce que tu ne savais pas que j'étais jaloux, peut-être ? Après la façon dont je me suis comporté à Naples ? Et ce soir aussi... Et tout ce que tu trouves à dire et à faire, c'est pour me provoquer ?

Elle rit gaiement et posa la tête sur sa poitrine.
  • Tu as tort d'être aussi jaloux, István, dit-elle en caressant négligemment la toison de sa poitrine. Ton ami Miska est effectivement séduisant, charmant et sûrement plein de qualités nombreuses et multiples mais il n'est pas toi. Aurais-tu donc déjà oublié le visage que j'avais le soir où nous nous sommes rencontrés ? Tu ne te rappelles pas que tu m'as conquise avec un seul regard ?
  • Non je ne m'en rappelle pas. Ce soir-là tu t'es comportée en femme indépendante, sûre de son pouvoir, de sa féminité et tout ce que j'ai compris ce soir-là, c'est qu'une femme incroyable venait d'entrer dans ma vie et que j'allais devoir me battre pour elle. Je te rappelle qu'il m'a fallu un mois et demi de longs et douloureux efforts pour réussir à te séduire ! Et au moment où je n'y croyais plus, au moment même où j'ai baissé les bras... tu m'as donné bien plus que tout ce dont j'avais rêvé durant des nuits entières. Alors, non, je n'ai pas le souvenir de t'avoir conquise en un regard mais je veux bien que tu me racontes tout ça en détail.
  • Alors tu veux des détails maintenant ? dit-elle en s'allongeant sur le dos.
  • Oui, Cris, je veux tous les détails, répondit-il en se relevant sur un coude pour mieux la regarder.

Elle le regarda en souriant.
  • Même maintenant, tu fais bondir mon cœur. Au point que parfois, j'ai l'impression qu'il pourrait me sortir de la poitrine, murmura-t-elle. La première fois que je t'ai vu, j'ai détesté ça. C'était grisant, agréable et j'ai détesté ça parce que je ne maîtrisais rien du tout. J'avais la sensation de me liquéfier littéralement devant toi et je ne voulais plus tomber amoureuse, je ne voulais plus me sentir à la merci d'un homme.
    Et je ne voulais pas non plus être une conquête de plus à ton tableau de chasse. Tu étais ce beau hongrois ténébreux, avec ce charme slave inouï et je le voyais bien, toutes les femmes se pâmaient littéralement devant toi. Tu as ce sourire complètement ravageur, charmeur avec les femmes, systématiquement, et... ça me faisait craquer moi aussi, ça me faisait enrager aussi mais je voulais plus que ce que tu donnais à toutes les autres.
  • Tu étais pourtant la seule que... la seule que je voulais, que je désirais. Depuis le premier soir. Tu m'as rendu fou ce soir-là, tu m'as aguiché, tu m'as vampé, misérable séductrice !
  • Parce que toi, tu n'as pas joué avec mes nerfs peut-être en m'embrassant comme tu l'as fait ?
  • C'était comment ?
  • Doux, sensuel, chaud, humide... terriblement tentant et...
  • Et dangereux, c'est ça que tu vas dire ? demanda-t-il en souriant.
  • Exactement, c'était dangereux, répondit-elle en ponctuant sa phrase d'un baiser provocant.
  • Alors tu as décidé de me faire tourner en bourrique et tu as tenu un mois et demi... qu'est-ce qui t'a décidée à m'approcher ce soir-là, princesse ?
  • Toi, ce que tu as dit... j'ai eu la sensation d'avoir exagéré aussi. Tu avais tout fait pour te montrer prévenant, agréable... et j'étais odieuse avec toi, capricieuse. Je crois qu'au fond, j'essayais de te pousser à bout comme pour tester... Pour savoir si je pouvais te faire confiance. Et tu m'as dit que tu en avais assez et j'ai eu peur de te perdre je crois... J'avais si peur de tout... de toi, de moi...
  • As-tu toujours peur ?
  • J'ai toujours peur de te perdre, István. J'ai été heureuse avec toi à Londres, c'était assez magique jusqu'à ce que je découvre la vérité sur tes activités et tes absences. J'étais heureuse dans ma vie professionnelle, heureuse dans ma vie privée.
    Et j'apprenais finalement que tes déplacements étaient en réalité des missions en France. J'ai eu peur pour toi... peur que tu me mentes sur d'autres sujets et j'étais très en colère. Et puis on m'a proposé de partir, j'ai accepté mais pas pour te punir.
  • Mais tu m'as quitté quand même, misérable peste ! Tu as voulu rompre !
  • J'ai essayé, dit-elle avec un sourire. En vérité, je savais que je partais pour six mois au minimum et je ne voulais pas t'obliger à m'attendre. Mais tu as refusé de rompre !
  • Parce que j'étais persuadé que tu ne réussirais pas à me quitter les yeux dans les yeux. Et quand j'en ai eu marre de t'attendre, j'ai quitté le SOE, repris mon métier de photographe et j'ai décidé de suivre Patton en Tunisie, avec l'intention de poursuivre jusqu'au Caire pour te voir.
  • Ça m'a fait souffrir de te trouver sur une civière, murmura-t-elle. J'ai cru que je n'y arriverai pas alors j'ai appelé un collègue. Je t'ai veillé, j'avais si peur pour toi. Et puis un jour, je terminais une intervention quand Joanna est enfin venue me prévenir que tu te réveillais.
  • J'ai adoré te retrouver là-bas, ma princesse, chuchota-t-il. D'ailleurs à mon premier réveil, je suis sûr que tu m'as appelé "mon amour". M'apercevoir que tu m'aimais toujours, que tu tenais à moi a été un baume pour moi. Jusqu'à ce que tu m'abandonnes sur ce maudit bateau... avec une mention spéciale pour mon voyage raté à Naples. Je dois bien t'avouer que tu m'as fait pleurer comme un gosse, boire comme un ivrogne et pendant un moment. Kyle ne me supportais plus, je crois. Et puis, un jour il m'a hurlé dessus et a essayé de me faire comprendre que je n'avais peut-être rien compris.
  • Quand je t'ai trouvé à l'hôpital l'autre jour, j'ai... j'ai pensé que le destin nous sourirait peut-être, cette fois-ci. Te perdre, sans un mot, sans une explication avait été dur pour moi aussi. Alors j'ai décidé de me lancer et de tenter le tout pour le tout.
  • Et tu as bien fait, princesse ! Vraiment... dit-il en l'embrassant amoureusement. En te revoyant, j'ai eu un sale coup au cœur. J'ai été jaloux, à nouveau et j'ai su que je t'aimais toujours follement.
  • C'est fini, maintenant, murmura-t-elle. Aujourd'hui, nous sommes ensemble et je ne suis pas prête d'oublier que tu as promis de m'épouser.
  • Demain, si tu veux... lui dit-il en souriant.
  • Non... répondit-elle en riant. C'est toi qui as raison, on fera une grande fête après cette foutue guerre, avec tous nos amis.
  • Je t'aime, Cris, dit-il en l'embrassant dans le cou.

Il la caressa doucement, titillant ces zones qu'il savait si sensibles. La jeune femme gémit et s'enroula autour de son amant, réclamant sans un mot une étreinte plus intime.

*****

Paris, le 29 août 1944
Cristina se réveilla la première ce matin-là. Elle était de repos pour les deux prochains jours et sourit en pensant aux belles journées qui s'annonçaient.

Elle s'habilla et prépara un semblant de petit-déjeuner avec ce qu'elle trouva dans la cuisine. Elle cuisinait des ersatz de pancakes quand István apparut à la porte, l'air endormi, la chemise débraillée et il s'approcha d'elle pour enfouir son nez dans son cou.
  • Alors le petit-déjeuner, c'est génial, murmura-t-il, mais je déteste que tu quittes mon lit en douce.

Elle tourna la tête vers lui et savoura le baiser qu'il lui donna. La sonnerie de la porte d'entrée résonna bruyamment dans l'appartement et István grogna.
  • Allons, bon, quoi encore ? maugréa-t-il en la relâchant pour se diriger vers l'entrée.

Sa mauvaise humeur disparut totalement quand il ouvrit la porte. Il s'empressa de boutonner sa chemise et de se rendre présentable tout en faisant entrer la visiteuse.
  • Madame Grandchester ! bafouilla-t-il, je ne m'attendais à vous voir arriver si vite ! Entrez, ça me fait plaisir de vous voir. Vraiment !
  • La situation était suffisamment exceptionnelle pour que je vienne le plus vite possible. Dis-moi qu'il est là ?
  • Il est rentré hier mais il dort encore et... euh... Cristina est là aussi. Suivez-moi, nous allions prendre le petit-déjeuner.

Quand ils entrèrent dans la cuisine, Cristina finissait d'installer la table. En découvrant Candy derrière István, elle ouvrit des yeux stupéfaits avant de sourire.
  • Tante Candy ! s'exclama-t-elle en se jetant dans ses bras. C'est si bon de te voir !
  • Ton père va être jaloux quand je vais lui dire que je t'ai vue ! Tu es ravissante, ma chérie, et en pleine forme, apparemment !

Les deux blondes pleuraient et riaient avec émotion sous l'œil attendri d'István.
  • Assieds-toi, Candy, dit Cristina. Je te propose un café ?
  • Oui, ma chérie, merci. Mais assieds-toi, István et puisque je vous tiens tous les deux, dites-moi où vous en êtes...
  • Candy ! s'exclama Cristina en rougissant. Comment sais-tu...

Elle avait baissé la tête et était en train de virer à l'écarlate quand István intervint en souriant.
  • Ne fais pas cette tête-là, Cris... Candy est venue à Londres le lendemain de ton départ pour l'Égypte et je lui ai raconté mon désarroi... et que j'étais amoureux de toi. Elle m'a remonté le moral, elle m'a aidé à comprendre, à ne pas baisser les bras et je suis heureux qu'elle l'ait fait, d'autant qu'elle avait raison sur toute la ligne.

Il s'était assis à côté d'elle et serra tendrement sa main dans les siennes.
  • Et tu lui as tout raconté ? dit-elle en rougissant de plus belle.
  • Non, Cristina, dit doucement Candy en entourant ses épaules. Il ne m'avait pas tout dit mais je crois que tu viens de le faire... Je ne te juge pas, ma chérie. Vous êtes beaux, jeunes, amoureux et on est en temps de guerre. Et tu as l'air très heureuse, c'est ça le plus important.

Cristina releva la tête et croisa le doux regard émeraude de sa tante. Elle lui souriait avec tendresse et la jeune femme comprit qu'elle était totalement sincère.
  • Comment tu fais pour être aussi compréhensive et ouverte, Candy ? murmura Cristina en posant la tête sur l'épaule de sa tante.
  • L'amour est précieux, ma chérie et István t'aime sincèrement, je l'ai compris très vite à sa façon de me parler de toi. Alors si tu l'aimes, si tu es heureuse avec lui, les choses sont simples. Tout ce que l'on souhaite pour ses enfants, c'est qu'ils soient heureux.
  • Je ne suis pas sûre que maman voie les choses comme toi, murmura Cristina.
  • N'y pense pas pour l'instant, sois heureuse. Il sera toujours temps d'en parler quand cette guerre sera finie et que tu seras démobilisée. Et puis, il y a ton père et tu le connais, il t'adore.
  • Candy, commença István, je lui ai demandé de m'épouser alors si vous pensez que...
  • Et tu as répondu oui ? demanda Candy à Cristina.
  • Oui, j'ai accepté, répondit Cristina avec un sourire ému.
  • Pardonnez-moi, István, je vous ai coupé. Continuez, je vous prie, dit Candy.
  • Ne vous excusez pas, Candy, répondit-il en souriant. Je disais juste que... en vérité, j'aimerai beaucoup faire de notre mariage une grande et belle cérémonie, avec tous nos amis, sa famille et... nous pensions donc faire ça après la guerre. Mais si vous pensez qu'il serait bien que nous régularisions la situation de manière légale, je...
  • Ne changez pas d'avis, surtout ! dit Candy en riant. La mère de Cristina sera ravie de vous organiser cela, elle excelle dans ce genre de choses et... c'est avec une telle perspective que vous la gagnerez à votre cause ! Elle adorera vous offrir un mariage magnifique !

Ils rirent tous les trois à cette évocation.
  • J'espère seulement que nous organiserons cela avant l'année prochaine, dit István avec un sourire.
  • Et comment va Ambre ? demanda Cristina.
  • Son affaire se développe plutôt bien, compte tenu de la situation actuelle mais elle est triste, elle se languit de son mari. Il vient de passer de la 2ème à la 6ème Division Blindée et il est à Lorient d'après ce que j'ai compris.
  • Et les jumeaux ?
  • Vaste sujet... ils sont à la fac tous les deux et ça se passe très bien. Jeff étudie la musique mais il rêve de composer pour les films pour son père, quant à Serena, elle étudie le droit ET la psychologie ET les sciences politiques et elle s'en sort royalement bien ce qui ne cesse de m'épater.
  • Ils s'entendent toujours aussi bien tous les deux ?
  • Oui mais ils ont enfin réussi à devenir indépendants. Ce qui ne les empêche pas d'avoir des rapports privilégiés et de se voir le plus souvent possible.
  • Et Terry ? Et toi, comment ça va maintenant que vous n'êtes plus que tous les deux ?
  • Terry va bien, il écrit, il prépare un tournage pour l'an prochain et... Et moi, je travaille toujours pour la Croix-Rouge, j'ai embauché ta mère et Annie à la collecte de fonds, je continue à former des infirmières qui viennent ici. Pour le temps qu'il nous reste, nous profitons l'un de l'autre et... ça devrait être encore mieux à la fin de la guerre.
  • Au fait ! Je travaille avec une fille que tu as formée, elle est géniale au bloc, elle s'appelle Beth Dawson, ça te dit quelque chose ?
  • Très honnêtement, je ne me rappelle pas, répondit Candy. Cris ?
  • Oui ?
  • Tu ne demandes pas de nouvelles de Cassandra, tu lui en veux toujours ?
  • Cassandra est une peste, Candy. Du moins avec moi, elle est jalouse, envieuse, méchante et stupide. J'ai été très déçue par son comportement, sa façon d'être... Elle a toujours été complètement égocentrée et ça ne s'améliorait pas aux dernières nouvelles.
  • Écoute, Cris. Je sais qu'elle s'en veut et...
  • Je ne crois pas, non. Et je sais ce que tu vas dire... qu'elle a grandi dans mon ombre et dans celle de mon frère mais je n'ai rien fait pour ça, je n'en suis pas responsable ! Elle est belle et elle a des qualités qu'elle n'exploite pas ! Elle tourne en boucle au lieu d'essayer de vivre sa propre vie, elle préfère ressasser le passé et en plus, elle se trompe !
    Papa a toujours été aussi attentionné avec chacun d'entre nous et maman l'a toujours trouvée plus sage que moi. Je n'ai rien contre elle mais je n'ai plus envie de me battre. Elle cherche la compétition et pas moi, alors tant pis.
  • Justement, elle a grandi et elle a changé.
  • Alors dis-moi, que fait-elle ? Que deviens-t-elle ? Non ! Laisse-moi deviner... Elle a tenté de séduire Tate pour faire enrager Ambre peut-être ?
  • Cris, arrête ! soupira Candy. Tu es amère quand tu dis cela alors écoute-moi et tais-toi... Ton père tenait absolument à ce que ce soit lui ou moi qui t'annoncions la nouvelle mais ton départ pour Le Caire nous en a ôté toute possibilité.
  • De quoi s'agit-il ? demanda Cristina en fronçant les sourcils.
  • Peu de temps après... Peu de temps après ton départ, Cassie a quitté la maison. C'est Georges qui l'a retrouvée, reprit Candy avec un sourire en coin. A New-York.
  • A New-York ?
  • Oui, elle y travaillait comme secrétaire et... elle a épousé Lawrence.
  • Non ! dit Cristina d'une voix blanche en se levant, les larmes aux yeux.
  • Attends, Cristina, ce n'est pas tout... ajouta Candy.

István lui prit la main et la contraint à se rasseoir. Il l'enlaça tendrement et Candy reprit son monologue.
  • Ton père a repris contact avec elle, de façon très sporadique au début et puis... plus régulièrement. Elle est tombée enceinte et... Elle a perdu le bébé, Cris. Il l'a battue au point qu'elle en a perdu son bébé. Ton père a réussi à faire prononcer un divorce très rapidement et... Je l'ai prise avec moi quelque temps. Toute cette histoire l'a énormément changée, Cris. Elle n'est plus la même du tout.
    Ton père y est aussi pour quelque chose. Il a passé du temps avec elle, ils ont beaucoup discuté et... même sa façon d'appréhender la vie est différente. Aujourd'hui, elle travaille pour une association qui aide les internés d'origine japonaise et... là aussi, elle apprend beaucoup et elle évolue encore. Je ne te demande rien Cris, mais il fallait que tu saches tout cela. Elle a payé le prix de ses erreurs.
  • Et elle a payé le prix fort... je lui écrirai, Candy. Je ne lui souhaitais pas de mal... pas ça...

Candy lui serra la main avant de se tourner vers István.
  • Tout ça n'a pas du beaucoup vous intéresser mais... j'aimerais que vous me parliez de Kyle, maintenant. Pour tout vous avouer, j'ai beaucoup pleuré en lisant votre lettre. Mais je parle de ma peine alors que je n'ose même pas imaginer ce qu'il doit ressentir et encore moins ce que peut éprouver Juliette et... je ne sais pas s'il sait qu'elle ne sera plus jamais la même après un tel cauchemar... Pas après toutes ces épreuves.
  • Je crois qu'il le sait maintenant, dit Miska en entrant dans la pièce. Bonjour, madame Grandchester, ajouta-t-il en tendant sa main à Candy. Je suis Mihály Kovács, enfin... Miska.

Candy se leva et l'embrassa sur les deux joues avec un sourire ému.
  • Bonjour Miska, je suis contente de vous rencontrer après avoir tant entendu parler de vous. Je vous ai vu en photo, vous savez. D'ailleurs, j'ai deux photos de vous chez moi, elles sont magnifiques. Ce sont des clichés que vous aviez fait en France, avec Ryan, Juliette et Kyle.
  • Et bien ! répondit-il. Merci pour vos compliments.
  • Je te sers un café ? demanda István tandis que Candy se rasseyait.
  • Oui, merci, répondit Miska en s'asseyant à son tour.
  • Comment trouvez-vous Kyle, Miska ? demanda tristement Candy.
  • Vous savez comment il fait... il cloisonne ses émotions, il ferme la porte et il jette la clé, mais... après ce que nous avons vu à Majdanek, j'ai peur que ça déborde... Comment vous dire l'indicible... comment pourriez-vous croire l'incroyable ?
    Il n'y a pas de nom pour l'horreur que nous avons vue là-bas... C'était... Le ciment du plafond des chambres à gaz est creusé de traces d'ongles... Et les crématoires... Tout était organisé pour tuer à grande échelle, par le gaz ou l'épuisement...
  • Oh mon Dieu ! dit Candy les larmes aux yeux. Des traces d'ongles... des crématoires... Vous avez vraiment vu ça ? Mon Dieu, non... dites-moi que ce n'est pas possible.

Miska la regarda fixement, sans un mot. Elle vit des larmes couler de ses yeux. Il pleurait en silence.
  • Et Juliette est dans un camp... Un camp comme ça ?

Miska essuya ses yeux et avala une gorgée de café.
  • Un camp comme ça, je ne sais pas mais un elle est dans camp de femmes, oui. Ravensbrück, au nord de Berlin, je l'ai appris par mes soi-disant amis nazis. Ça... et le fait qu'elle a été déportée sans qu'ils sachent qu'elle était juive. Pour eux, elle est communiste.
  • Qu'est-ce que ça change concrètement pour elle ? demanda Candy d'une voix tremblante.
  • Qu'elle n'a pas été tuée dès son arrivée, répondit froidement Miska, les yeux dans le vague. Elle a un profil aryen selon leurs critères malsains, ils vont l'utiliser comme main d'œuvre. Ce qu'il faut, c'est qu'elle tienne le coup jusqu'à ce que son camp soit libéré. Pardonnez-moi d'être aussi cru, Candy, mais la réalité est bien plus dure. Et elle a tenu en prison, elle est forte, j'ai confiance en ses capacités, c'est une fille intelligente. Mais la situation est grave et même Juliette pourrait finir par s'écrouler. Je ne suis pas sûre que nous la retrouverons vivante... Et je souhaite ardemment que ce ne soit pas le cas mais si elle survit... elle ne sera plus jamais la même.
  • Merci, Miska, dit Candy émue. Et sachez que personne n'est plus jamais le même après une guerre. Personne... La guerre m'a changée, par deux fois et elle vous a tous changé aussi. La seule différence, ce sont les dégâts qu'elle laisse sur chacun d'entre nous.
    En tout cas, merci pour votre honnêteté et votre franchise, Miska. Je vais aller voir Kyle, maintenant. Il faut que je réussisse à le faire parler. Vous auriez un plateau, István ? Je vais lui apporter du café.
  • Je vous prépare ça, répondit le jeune hongrois.

Quelques minutes plus tard, elle entrait dans la chambre occupée par son fils. Les rideaux étaient tirés et il enfouit son visage dans les oreillers en entendant le bruit de la porte. Elle posa le plateau sur la table de nuit et ouvrit le rideau le plus éloigné ainsi qu'une fenêtre.
  • Cristina, ton café sent très bon mais laisse-moi tranquille, tu veux ? râla Kyle d'une voix pâteuse.
  • Ce n'est pas Cristina, mon chéri, c'est maman, dit doucement Candy en s'asseyant sur le lit.

Kyle sursauta et se tourna brusquement vers sa mère en se frottant les yeux. Elle avait ce sourire irrésistible et si chaleureux qu'il adorait.
  • Maman ! dit-il ébahi. Je vais tuer Kosta mais je suis quand même très heureux de te voir.

Elle s'approcha de lui en silence, ouvrit les bras et il la serra avec force. Quand il la relâcha, elle le scruta avec attention et il sentit un flot d'émotions le submerger. Sa gorge se serra et les larmes coulèrent sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour les retenir. Elle le prit dans ses bras et le berça doucement.
  • Il a eu raison de m'écrire, murmura-t-elle. Tes amis t'aiment et ils sont inquiets pour toi, à raison. Je veux que tu laisses sortir toutes ces émotions, que tu les exprimes mon bébé. Je ne peux pas savoir ce que tu éprouves mais j'ai énormément de peine et je voudrais pouvoir t'aider, te soulager. Ne serait-ce qu'un petit peu.
  • J'ai eu un fils, maman, dit-il en sanglotant, et je ne le connaitrai jamais...
  • Je sais, mon bébé, murmura-t-elle. Je sais ce que cette guerre t'a pris... et ça m'a brisé le cœur.
  • J'aurais du être là pour elle, maman. J'aurais du la protéger et...
  • Tu ne changeras rien au passé, Kyle. Le plus dur commence maintenant parce qu'il va te falloir apprendre à vivre avec ta peine. Tout comme Juliette.
  • Il faut que je la retrouve et j'ai très peur de ce que je vais trouver...
  • J'imagine, oui parce que tu vas la retrouver changée. Tu te souviens de le photo que j'ai choisi, celle de toi et de Juliette... Et bien aujourd'hui déjà, tu n'es plus le garçon de cette photo. Je le vois dans tes yeux et ça me laboure le cœur, Kyle. Depuis cette photo, tu as considérablement souffert et ce n'est pas fini. Pour Juliette, ce sera la même chose. Elle aura beaucoup changé parce qu'elle aura beaucoup souffert elle aussi.
  • Maman, je veux qu'elle vive ! sanglota-t-il dans ses bras.
  • Elle ne mourra pas Kyle. Parce que si elle avait du mourir, cela aurait eu lieu peu de temps après la perte de son bébé. Si plusieurs mois après, elle était toujours en vie c'est parce qu'elle l'a voulu, Kyle, tu comprends ? Fais confiance à mon cœur de mère, s'il te plaît. Je te dis qu'elle vit, moi.
  • Et si je la retrouve, maman, qu'est-ce que je vais pouvoir lui dire... comment vais-je réussir à parler avec elle ? Si tu voyais ces déportés que j'ai vus... ils sont si... méfiants, détruits, presque morts. Ils n'osent pas dire ce qu'ils ressentent, ce qu'ils ont vécu parce qu'ils ont peur qu'on ne les croie pas, ils ont peur qu'on leur reproche d'être encore en vie...
    Je ne sais même pas si j'ai vraiment réalisé ce que j'ai vu. Je n'arrive toujours pas à croire qu'ils aient pu aller si loin dans le crime. J'ai peur qu'ils détruisent tout en elle.
  • Quand tu retrouveras Juliette, la seule chose qui comptera sera de l'aimer, de l'écouter, de l'aider et de la soutenir dans ses démarches et dans sa vie. Ils vont détruire beaucoup de choses mais quand je travaillais à la Clinique Montgomery ou à l'Hôpital des Enfants, j'ai appris que l'esprit humain est formidable et qu'il peut se nourrir de ses blessures pour en renaître plus fort.
  • Ça demandera du temps, c'est ce que tu veux me dire, n'est-ce pas ?

*****

Dans le salon de l'appartement, Miska, István et Cris attendaient que Candy ressorte de la chambre de Kyle.
  • Vous pensez vraiment que ça va l'aider ? demanda Miska.
  • J'en suis certaine, il a une relation particulière avec sa mère, répondit Cristina. En vérité, c'est plutôt l'inverse, c'est Candy qui a une relation particulière avec chacun de ses enfants. Et depuis sa toute petite enfance, dès que Kyle souffre, il se renferme. Sa mère est la seule personne capable de faire tomber toutes les barrières qu'il a érigées.
    Elle va l'aider à canaliser ses émotions et à les sortir et ça lui permettra de relâcher un peu la pression sinon j'ai vraiment peur qu'il craque complètement.
  • Tout ce que je sais, dit à son tour István, c'est qu'elle l'a aidé à Londres, au début de leur séparation... et après son séjour en France. Et moi aussi, elle m'a aidé. Elle saura quoi dire.

*****

Château-du-Loir, le 4 septembre 1944
Nathalie vit une jeep se garer dans la cour de la ferme et un uniforme d'aviateur anglais en sortit. Quand le jeune homme retira sa casquette, elle reconnut aussitôt Ryan Grandchester, qu'elle avait recueilli et soigné quelques mois plus tôt.
  • Quelle belle surprise ! dit-elle en ouvrant les bras. Vous vous êtes tous donnés le mot ?

Il l'embrassa affectueusement en riant.
  • Je n'avais pas eu l'occasion de vous dire merci debout, dit-il en souriant. Mais que voulez-vous dire en disant que nous nous sommes donnés le mot ? Kyle est ici ?
  • Il m'a téléphoné pour me dire qu'il venait cet après-midi avec une surprise. Je les ai revus il y a deux semaines, Miska et lui.
  • Les nouvelles que j'ai eu sont exactes ? demanda tristement Ryan.
  • J'imagine que vous voulez parler de Juliette... oui, malheureusement, tout est vrai, souffla-t-elle en sentant une boule lui étrangler la gorge.
  • Vous êtes toute seule ? demanda-t-il après un silence.
  • Sophie et son père sont à la mairie. Ils rentreront vers sept heures, je pense. Venez, je vais vous offrir quelque chose à boire.

Ils n'étaient pas arrivés à la porte qu'une voiture fit son apparition sur le chemin. Une traction avant noire avança et se gara près de la Jeep. Kyle descendit de la voiture et Nathalie sourit en s'avançant vers lui quand elle aperçut sa passagère. Elle s'arrêta un instant, sa coiffure était plus sage, son visage plus anguleux peut-être mais pour le reste, Candy n'avait pas changé.
  • Candy ! dit-elle en s'élançant vers son amie.
  • Nathalie ! s'écria cette dernière en s'élançant à son tour.

Elles se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre et s'étreignirent avec joie.
  • Mon Dieu, tu n'as pas changé, s'exclama Nathalie. Même pas dix grammes en plus, regarde-toi ! Tu es toujours aussi magnifique ! Quand je pense que tu as cinq enfants, je n'arrive pas à le croire !
  • Arrête avec ça ! dit Candy en riant. Tu es toujours la même, Nathalie !
  • Mis à part dix kilos de plus ! répondit Nathalie en riant à son tour. Bonjour, Kyle !
  • Bonjour Nathalie, dit Kyle en souriant.

Il s'avança vers elle et la serra très affectueusement, tandis que Candy embrassait Ryan avec effusion. Puis ce fut au tour des deux frères de se saluer et Ryan serra vigoureusement Kyle.
  • Merci, petit frère, répondit Kyle. Merci.
  • Je t'aime, Kyle, murmura simplement son frère. Je suis là si tu as besoin.
  • Je sais... Je t'aime aussi, Ryan, dit Kyle en le serrant avec vigueur.

Candy les regarda avec émotion et Nathalie l'entoura de son bras avant de l'entrainer dans la maison.
  • Ils sont beaux tes fils, lui dit-elle à voix basse. Et ce sont des garçons formidables, tu peux être fière de toi et d'eux.
  • Mais je suis très fière d'eux, murmura Candy. Et je tremble pour eux chaque jour.
  • Comment va Terry ?
  • Compte tenu des derniers événements, c'est dur pour lui. Il essaye de ne pas le montrer mais il est inquiet et... il a mal pour son fils. Il se réfugie dans l'écriture mais je ne suis pas dupe... Et puis, il aurait vraiment souhaité m'accompagner mais... entre son travail, les jumeaux, c'était vraiment trop compliqué...
  • Tu l'aimes toujours autant, hein ? dit Nathalie en souriant.
  • C'est encore pire qu'avant, répondit Candy rêveusement. Je l'aime... viscéralement et il me manque déjà énormément. Je sais que c'est stupide mais quand il est là, il m'apaise, il m'équilibre.
  • Ce n'est pas stupide, Candy, je trouve ça très romantique. Vous êtes un couple romantique, comme Roméo et Juliette, sauf qu'avec vous, l'histoire se finit bien.
  • Et toi, raconte-moi. Comment vont Patrick, Sophie et Arthur ?
  • Arthur est à l'École Vétérinaire et tout va bien pour lui. Sophie travaille avec son père à la mairie mais j'espère bien qu'elle pourra retourner à l'université l'an prochain. Ils devraient être là dans une à deux heures.

Les deux frères les rejoignirent dans la cuisine et ils discutèrent en dégustant du cassis jusqu'à ce que Patrick et Sophie rentrent, moins d'une heure plus tard. Patrick salua Candy avec émotion avant de saluer les deux jeunes gens. Candy embrassa très affectueusement Sophie qui se dirigea ensuite vers Kyle avant de se tourner vers Ryan.
Il ne l'avait pas quittée des yeux depuis qu'elle était entrée dans la pièce. Elle avait grandi, mûri et sa beauté s'épanouissait de jour en jour. Elle s'efforçait de cacher son visage racé derrière une coiffure et une tenue très strictes et, ce soir, elle faisait de son mieux pour éviter le regard de Ryan.
Elle sortit dans la cour tandis que les femmes préparaient la cuisine alors que Patrick et Kyle discutaient politique. Il sortit discrètement à sa suite et la rejoint tandis qu'elle s'approchait du pré des vaches.
  • Sophie ! l'appela-t-il. Attends-moi !

Elle sursauta et lui jeta un regard affolé tandis qu'il la rejoignait. Il lui sourit avec tendresse et l'entraina par les épaules.
  • J'avais très envie de prendre l'air alors je te suis, dit-il en souriant. Donc, si tu as besoin d'aide pour quoi que ce soit, tu n'as qu'à me le demander.
  • Je n'ai besoin de rien, Ryan, j'avais juste besoin de marcher.
  • Alors marchons, répondit-il en souriant. Raconte-moi, Sophie, que deviens-tu depuis deux ans ?
  • J'ai fait beaucoup de vélo, pour transporter des messages entre autres choses. J'ai donné quelques coups de main à Julie aussi et... c'est horrible ce qui lui est arrivé. Tellement triste.
  • C'est vrai, il n'y a pas de mot pour qualifier ce genre de choses. Tu... Tu as toujours l'intention d'aller à l'université à la rentrée ? demanda-t-il doucement.
  • Je veux essayer en tout cas, j'ai l'intention de m'inscrire en droit. On verra bien. Et toi ? Toujours pilote, j'imagine ?
  • Oui, murmura-t-il. Mais j'évite de me faire tirer dessus, maintenant. Même si je garde un excellent souvenir de mon séjour ici, de tes lectures, de nos conversations... ça me manque. Pas la douleur mais ta voix me manque.
  • Ah bon... dit-elle d'une voix tremblante en évitant de le regarder.
  • Sophie, s'il te plaît, dit-il en prenant ses mains tremblantes, je suis muté dans un aérodrome de la région pour les prochaines semaines et... si tu es d'accord, j'aimerais t'inviter à sortir de temps à autres, nous irions dîner ou bien au cinéma ou même encore danser... Je demanderai l'autorisation à tes parents mais uniquement si tu le veux bien.
  • Je... je veux bien, Ryan mais pourquoi moi ? demanda-t-elle le regard perdu sur ses chaussures.

Il souleva son menton du bout des doigts pour plonger dans son regard noisette, teinté de vert.
  • Parce que j'aime passer du temps avec toi, discuter avec toi et... ça m'a manqué. Tu m'as manqué, murmura-t-il en souriant doucement.

Il prit son portefeuille dans sa poche intérieure. Il l'ouvrit et en sortit deux photos qu'il lui tendit. La première avait été prise deux ans plus tôt, elle s'y vit auprès de Ryan, souriante et détendue. La seconde photo était un agrandissement de son visage à elle.
Elle le regarda attentivement en lui rendant les photos.
  • Tu les gardes avec toi depuis... souffla-t-elle
  • Oui, depuis deux ans, Sophie. Et quand je vole, il m'arrive d'accrocher ton visage à mon tableau de bord. Ça me donne l'impression d'être protégé par un ange.

Elle sourit en rougissant et baissa les yeux avec gêne. Il prit ses mains et lui embrassa le bout des doigts avec une infinie douceur.
  • Nous devrions rentrer, dit-elle doucement.
  • Allons-y, dit-il en posant délicatement une main sur sa taille.

*****

Chateaubriant, le 5 septembre 1944
Kyle était devenu livide en pénétrant dans le petit cimetière de la paroisse. Candy et Nathalie l'entouraient mais il se sentait anesthésié.

Au fond du cimetière, Nathalie s'arrêta devant un petit carré de terre surmonté d'une petite croix en pierre sur laquelle était inscrite :


"André 22.03.1943 – 02.12.1943".


Candy ne put retenir un flot de larmes silencieuses. Les deux femmes serraient la main de Kyle qui ne disait rien, les yeux fixés sur l'inscription.
  • Il avait huit mois et dix jours, dit-il finalement d'une voix blanche.
  • Il avait tes yeux, Kyle, dit doucement Nathalie. Il souriait tout le temps, ne pleurait jamais et... je suis profondément navrée, Kyle. Tellement désolée.
  • J'aimerais que vous me laissiez, murmura-t-il, j'ai besoin d'être seul avec lui, ne le prenez pas mal.

Candy s'éloigna avec Nathalie, elle pleurait comme une fontaine depuis qu'elle avait vu la petite croix. Arrivée au bout de l'allée, elle se tourna vers son fils et le regarda de loin.
  • Nathalie... comment survit-on à la perte d'un enfant ? demanda tristement Candy.
  • Je ne sais pas... Dans des circonstances normales, c'est déjà difficile mais là... je ne sais pas, Candy. Mon cœur de mère m'empêche de considérer la situation avec objectivité alors...
  • Moi aussi, je le crains... Mon bébé souffre et je n'y peux rien, je déteste ça...

Kyle n'avait pas bougé et semblait figé. Doucement, il s'agenouilla devant la petite tombe et posa une main tremblante sur la terre qui la recouvrait. Il resta sans bouger un long moment avant de se relever. Il se tourna finalement vers les deux femmes et se dirigea lentement vers elles. Candy avait séché ses larmes mais elle se sentait très fragile face à la situation.
  • Nathalie, dit doucement Kyle. Si je veux faire poser une pierre tombale, je m'adresse à qui ?
  • On va aller se renseigner, suivez-moi, dit-elle doucement.
  • Je veux faire quelque chose de beau, j'en ai besoin, dit-il simplement.

Candy serra la main de son fils, et ils quittèrent le petit cimetière en silence.

*****

Quelques semaines plus tard, les ouvriers du cimetière enlevaient avec émotion la petite croix de pierre. Ils devaient la remplacer par un monument de marbre blanc. Il était surmonté d'une autre plaque sur laquelle Kyle avait fait graver une nouvelle inscription.

"André SIMON GRANDCHESTER
22 mars 1943 – 2 décembre 1943
Enfant de l'amour, ange parmi les anges, tu demeures à jamais dans le cœur de tes parents"

*****

Rennes, le 15 novembre 1944
Sophie reconnut immédiatement l'uniforme de Ryan quand elle sortit de la bibliothèque. Elle sourit en rougissant avant de s'approcher de lui.
  • Bonjour, belle étudiante, dit-il en embrassant son front.
  • Comment savais-tu que j'étais là ? demanda-t-elle avec surprise.
  • Ta logeuse t'a trahie, voilà tout, répondit-il avec un sourire charmeur. Je peux t'inviter à dîner ?
  • Il est encore tôt, dit Sophie.
  • Et alors ? Nous pourrions aller nous promener au Parc du Thabor et dîner ensuite, qu'en dis-tu ?
  • Que ton programme me plait, dit-elle en souriant.

Ils errèrent un moment dans le parc en discutant joyeusement et Ryan s'arrêta devant l'enclos des canards. Il la prit dans ses bras et la serra contre lui en la regardant attentivement.
  • Je vais bientôt partir, Sophie, murmura-t-il. Pour une base, beaucoup plus à l'Est.
  • Tu pars quand ? demanda-t-elle un peu brusquement.
  • Dans quatre jours, je l'ai appris ce matin.
  • Si vite... dit-elle tout bas les yeux perdus dans le vague.

Il lui releva le menton et se pencha vers elle sans l'embrasser. Elle avait les yeux mi-clos et leurs bouches se frôlaient à peine. Elle passa un bras autour de son cou et posa ses lèvres sur les siennes. Il l'embrassa très doucement, encore, et encore. Il goûtait sa bouche humide, d'abord timide puis généreuse, elle s'abandonnait sous la caresse. Quand il voulut s'éloigner, elle durcit sa prise autour de sa nuque et ce fut elle qui l'embrassa, cette fois.
Elle ouvrit la bouche et il glissa sa langue contre la sienne dans une caresse intime qui la bouleversa totalement. Sophie gémit doucement, submergée par la vague de désir qu'il faisait naître en elle. Il la relâcha et plongea le nez dans son cou avant d'inspirer longuement son parfum. Quand il releva la tête, elle lui souriait avec émotion. Il embrassa son front et la serra tendrement contre lui.
  • Je vais trembler pour toi, murmura-t-elle. Promets-moi de faire attention.
  • Je serais prêt à devenir un couard pour satisfaire ces beaux yeux-là, lui dit-il en souriant.
  • Menteur ! dit-elle avec un sourire. Je ne te crois pas ! Je commence à te connaître ! Alors ne me mens pas et emmène-moi dîner, s'il te plaît.
  • Tout de suite, mademoiselle, répondit-il en l'entrainant, un bras autour de ses épaules.

Quand ils sortirent du restaurant, il la raccompagna à pied jusqu'à son appartement. Quand ils arrivèrent au pied de son immeuble, il s'arrêta et la prit dans ses bras. Il l'embrassa à nouveau avant de se pencher vers son oreille.
  • Sophie, on peut se voir demain soir si tu veux mais après... après, je ne suis sûr de rien.
  • Je ne veux pas rentrer chez moi ce soir. Emmène-moi avec toi, Ryan. Je veux passer cette nuit avec toi et demain aussi.
  • Et demain aussi ! dit-il avec un petit rire. Ça me plairait beaucoup, reprit-il plus sérieusement, vraiment beaucoup mais... je ne... Avec toi, je veux faire les choses correctement. Tu étais une jolie jeune fille, très jolie même... au point de m'avoir fait tourner la tête. Et j'ai retrouvé une magnifique jeune femme, intelligente, spirituelle, cultivée...
  • Je ne vois pas le rapport, répondit-elle avec une moue boudeuse.
  • Sophie, regarde-moi, dit-il en souriant. S'il te plait.

Elle releva la tête et sourit en rougissant.
  • Voilà qui est mieux, murmura Ryan. Je suis amoureux de toi, Sophie, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué ces derniers mois et... Je veux t'épouser, Sophie. Quand cette guerre sera terminée. Avec toi, je veux faire les choses bien et je veux attendre.
  • D'accord, murmura-t-elle en se serrant contre lui. Mais je veux te voir demain, et après-demain si tu en as la possibilité. Et encore après jusqu'à ton départ.

Il se mit à rire et l'embrassa avec tendresse avant de la renvoyer dans sa chambre d'étudiante. Il attendit que sa lampe s'allume, au sixième étage, pour partir.

*****

Natzweiler – Struthof le 30 novembre 1944
Miska était venu seul, cette fois-ci. István et Kyle étaient à Metz avec Patton qui tenait absolument à libérer la ville. C'était un véritable symbole pour le combattant de la Grande Guerre qu'il était.
En arrivant au camp, il avait été surpris par sa situation géographique. A huit cent mètres d'altitude, le camp surplombait une vallée à la vue impressionnante. A Majdanek, il restait environ un millier de déportés mais ici le camp était vide. Un camp fantôme où demeuraient encore d'horribles traces de l'enfer et des cadavres.
Miska se sentit soulagé de visiter ce camp seul, l'émotion et la tension qui habitaient Kyle finissaient toujours par déteindre sur lui, douloureusement. Avant de quitter définitivement le camp, il se retourna une dernière fois pour avoir une vue d'ensemble de l'endroit.
  • Difficile de croire que cet endroit accueillait autrefois de joyeux skieurs, dit une voix près de lui.

Miska se retourna et détailla l'homme qui lui avait parlé. C'était un colonel américain et il lui sembla l'avoir déjà vu, peut-être même à plusieurs reprises. L'homme faisait à peu près la même taille que lui, soit environ un mètre quatre-vingt quinze. En dépit de son attitude nonchalante et de son visage sympathique, son regard brun acéré transperçait tous ses interlocuteurs et disséquait avec une facilité déconcertante la moindre de leurs pensées. Miska le regardait avec la même attention, attendant de comprendre pourquoi l'homme semblait si amical envers lui.
Le colonel Taylor O'Reilly détourna son regard vers le camp et reprit la parole à l'attention de Miska.
  • Nous nous sommes croisés à Londres, monsieur Kovács. La première fois, vous étiez avec le lieutenant Grandchester et vous rameniez des photographies de Lublin, ou devrais-je dire Lublin-Majdanek. La seconde fois, c'était à l'aéroport, vous repartiez pour la France.
    Nous n'avons jamais eu l'occasion de nous parler mais nous semblons avoir des centres d'intérêt communs, enfin si l'on peut dire. Et je suppose que nous serons amenés à nous revoir très régulièrement. A propos, je suis Taylor O'Reilly, je travaille pour une commission d'enquête sur les crimes de guerre.
  • J'imagine que vous allez me demander quelque chose, répondit Miska, alors je vais être franc avec vous, colonel O'Reilly. Le problème en temps de guerre, c'est de savoir où s'arrête le combat et où commence le crime. Et moi, j'ai exécuté des gens, à plusieurs reprises.
    Pas par plaisir, non mais n'en était-ce pas moins des crimes, qui peut le dire ? Tout dépend de quel côté on se place. Alors je ne sais pas si je suis bien placé pour parler de crimes de guerre.
  • Moi aussi, j'ai des envies de meurtre quand je vois des endroits comme ici. Et ce qui peut se passer en temps de guerre, notamment quand il s'agit de renseignements et de Résistance, c'est autre chose. Et puis... Tout est une question de point de vue.
  • Voilà, c'est ça. Un journaliste ne devrait jamais faire ça mais je passe mon temps à choisir un camp, un point de vue... En Espagne, d'abord... En France, ensuite. J'ai été du côté des perdants et aujourd'hui du côté des gagnants. Et vous savez quoi ? C'est toujours pareil, rien n'est jamais blanc ou noir mais il y a des milliers de nuances de gris. Qui va déterminer où est le crime ? De quel côté sera-t-il ? Est-il possible d'imaginer qu'on ait un jour une autorité supérieure, juste, indépendante ? Et en attendant qu'est-ce qu'on fait ?
  • Vous venez de résumer la difficulté de mon travail, soupira Taylor en laissant son regard errer sur les baraques désormais vides du camp. Il ne m'appartient pas de juger, monsieur Kovács. Je me contente de réunir des éléments. J'enquête à charge et à décharge. Toujours. Même s'il est parfois impossible de trouver des éléments à décharge et... pour reprendre votre analogie avec les couleurs, ce que nous avons devant les yeux, c'est particulièrement gris foncé.
  • Pour la deuxième fois de ma vie, murmura Miska, je me demande si je ne vois pas quelque chose de complètement noir.
  • Une voiture m'attend pour m'amener à l'hôpital de Strasbourg. Ils ont découvert des... des corps qui viendraient d'ici. Je... J'aimerais que vous veniez avec moi pour prendre des photos, Kovács.
  • Pourquoi moi ? Vous essayez de m'embaucher, colonel ?
  • J'ai besoin de preuves visuelles, explicites et écrire ce que je vois ne suffit pas. La plupart du temps, on me transmet une copie de vos clichés mais je vous croise suffisamment souvent maintenant pour m'adresser à vous directement. Aidez-moi, Kovács, et je vous donne l'exclusivité sur tout ce que j'apprends et tout ce que je découvre. Je veux que les photos que je rassemblerai n'aient pas été prises par des militaires alliés mais par des photographes indépendants. Et je veux des clichés de qualité, pas de l'à peu près ou du moyennement bon.
  • Je ne travaille pas toujours seul, répondit simplement Miska.
  • Kosta et Grandchester sont les bienvenus. Je sais que vous travaillez ensemble désormais. Je connais aussi votre dossier personnel et je suis prêt à travailler avec vous en totale confiance. Vous n'avez jamais franchi la frontière qui sépare le combat du crime, croyez-moi. Même si vous me répondrez avoir flirté avec cette limite, les autorités alliées savent exactement qui vous êtes.
  • Apparemment, vous avez le bras long pour connaître aussi bien mon dossier. Et moi qui croyais que cette commission c'était de l'esbroufe politique.
  • C'est politiquement compliqué, je vous l'accorde. Mais sur le terrain, on enquête, on enregistre des témoignages, des documents, des photos, des films. Bref, tout ce qui pourrait être utile s'il fallait aller jusqu'à un procès. Ce que je souhaite, en tant qu'avocat et être humain. La seule chose que je ne sais pas, c'est pourquoi vous tenez tant à faire le tour de tous les camps. A moins que vous ne cherchiez quelque chose ou quelqu'un.
  • Je cherche une amie, la femme d'un ami. Et je sais où elle a été envoyée. Nous en sommes encore loin mais j'espère que nous y serons vite. Mais avant cela, il faudra faire tomber Berlin... à moins que les Russes n'y arrivent d'abord.
  • Avez-vous seulement la moindre idée du nombre de camps que nous allons trouver ?
  • Ils en avaient une vingtaine avant la guerre, répondit Miska. D'après ce que nous avons appris, je dirais qu'il y en a une cinquantaine et je sens que Majdanek ou Struthof ne sont que des "petits" camps, nous trouverons pire j'en ai peur. D'autant que Kyle et moi avions déjà visité des camps allemands en 1938...
  • J'ai réussi à avoir une liste, transmise au Vatican il y a plus d'un an et... je crains que vous n'ayez raison, Kovács. Vous venez avec moi, alors ?
  • Appelez-moi Miska, dit ce dernier en lui tendant la main. Je vous suis.
  • Taylor, répondit O'Reilly en prenant la main du photographe. Et on pourrait se tutoyer.
  • C'est bon pour moi, Taylor, répondit Miska avec l'ébauche d'un sourire.
  • Je dois cependant t'avertir, ajouta Taylor, on m'a dit que c'était moche. Je veux dire... ce qu'on va voir à l'hôpital ou à la morgue de la fac... Ils ont trouvé un véritable musée des horreurs...
  • Je ne m'attends pas à visiter un jardin botanique, répondit Miska.
  • Alors allons-y, répondit Taylor. Au fait, pour ce qui est du fait que tu travailles avec moi, tu as même eu l'approbation de mon patron, sur dossier et avec mention !
  • Pourquoi ça ? demanda Miska étonné.
  • Je crois qu'Herbert Pell connait les parents de votre ami Grandchester. Quant à Kosta et toi, vous êtes tous deux hongrois et il parle toujours de Budapest avec nostalgie. Il était l'ambassadeur de Hongrie en 41 quand les États-Unis sont partis.
  • Nostalgique... hein ? murmura Miska. Pas moi. Je n'ai pas beaucoup de bons souvenirs là-bas. S'il veut parler de Pest il faudra qu'il le fasse avec Kosta, pas avec moi.

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