022 - Partie 2 - Chapitre 22 : 1945, dénouements



ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.
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Gotha, le 11 avril 1945
Miska était avec Taylor dans son bureau. Il était tard et une bouteille de vodka à peine entamée se trouvait entre les deux hommes qui semblaient perdus dans leur silence.
  • Je crois que j'en ai assez vu pour toute une vie, dit finalement Miska en soupirant profondément. Kyle arrive demain et ça m'effraie totalement. Comment va-t-il pouvoir supporter de voir ça ? Quand on voit l'état des enfants... Même moi, j'ai du mal à gérer.
  • Ton travail est essentiel, Miska. Essentiel et important.
  • Je ne peux même pas développer ces photos, Taylor... Quand je les prends, c'est comme si l'appareil dressait une barrière de protection entre moi et tout ça mais... je ne peux même pas les développer...
  • Je sais ce que tu ressens, Miska... Le vide. Moi aussi, je me sens vide. Tout cela tue nos émotions et parfois cela m'effraie. J'ai surtout très peur de manquer d'empathie vis à vis des témoignages que nous recueillons et...
  • Rassure-toi, Taylor, ça ne se voit pas quand tu les écoutes. C'est une protection de l'esprit, je crois... Enfin, c'est comme ça que je l'analyse. Ce qui me fait le plus peur, c'est comment ces émotions vont sortir, se libérer, parce qu'elles sortiront un jour, c'est sûr ! On ne les tue pas Taylor, on les enferme...
  • Probable... Tu sais le pire ? dit Taylor avec un sourire ironique. C'est que je rêverais de bras féminins pour évacuer tout ça et pourtant... je crois que je ne serais bon à rien. J'ai la sensation de manquer d'envie pour tout, comme si tout était subitement devenu insipide.

Miska se mit à rire doucement à la remarque de l'homme qui était devenu son ami en peu de temps.
  • J'en suis au même stade que toi, répondit Miska. C'est... ça m'écorche la bouche de le dire mais plus que de passer la nuit avec une femme, c'est d'amour dont j'ai besoin et... j'ai envie de tomber amoureux. J'ai envie de ressentir cette exaltation qu'on éprouve dans ces moments-là. Je sais que c'est ridicule mais je crois que j'ai besoin de ressentir quelque chose d'intensément bon après... après toute cette fange, après tout ça.
  • Je n'y avais jamais pensé de cette façon mais il est possible que... tu aies trouvé ce qui pourrait sortir nos esprits de toute ces horreurs, Miska. Encore un peu de vodka ?
  • Oui, merci.
  • Alors, à l'amour ! dit Taylor en levant son verre.
  • A l'amour ! répondit Miska en faisant de même avec un sourire.

*****

Le lendemain, il accueillit Kyle et István avec plaisir, prétextant d'une gueule de bois pour justifier la pâleur qui ne le quittait plus depuis qu'il était entré dans le camp d'Ohrdruf huit jours plus tôt.

Quelques heures plus tard, ses deux amis étaient devenus aussi gris que lui, secoués par les scènes cauchemardesques qu'ils découvrirent à l'intérieur du camp. Taylor leur apprit qu'Ohrdruf était un camp annexe de Büchenwald, près de Weimar qui avait été libéré la veille par les américains.
Ils prirent la décision de s'y rendre dès le lendemain. Ils arrivèrent dans le camp peu après que Patton y soit venu. Il en était reparti furieux. Ils découvrirent plus tard qu'il avait organisé une visite du camp pour la population allemande.

Miska fut le seul à prendre des photos, István s'était rendu à l'hôpital pour discuter avec le personnel médical. Il voulait savoir comment s'organisait l'aide aux survivants.
Kyle ne réussit jamais à soulever son appareil. Quand il croisa un premier enfant, il sembla vaciller. Il se détourna et prit la direction des limites du camp. Il tomba à genoux près des barbelés et cacha son visage dans ses mains avant de se recroqueviller sur le sol. Miska s'approcha de lui, s'accroupit à ses côtés et posa une main sur son épaule sans prononcer un seul mot.

Kyle se redressa, se frotta le visage et releva les yeux vers son ami. Il ne pleurait pas mais son regard et son visage exprimaient souffrance et désespoir, ce qui remua douloureusement Miska.
  • Je sais ce que tu vas me dire, Miska. Tant qu'on n'aura pas été là-bas, on n'en saura pas plus mais... les chances qu'elle soit toujours en vie s'amenuisent de jour en jour, tu t'en rends compte ?
  • On ne sait pas, Kyle, murmura Miska
  • On ne sait rien, c'est vrai... et c'est peut-être ça qui est le plus dur. De ne pas savoir.

Un adolescent squelettique semblait dévisager Kyle avec intensité. Cela intriguait beaucoup Miska et il sourit au jeune garçon qui s'avança doucement vers eux. Il ne quittait pas Kyle des yeux et ce dernier lui adressa une ébauche de sourire triste.
Le garçon prit le temps de s'asseoir face à eux sans dire un seul mot, il ne pouvait quitter Kyle des yeux.
  • Tu es le père d'André, dit-il simplement à la grande surprise des deux hommes.

Kyle pâlit dangereusement et Miska fronça les sourcils, inquiet de ce qui pouvait se produire ensuite.
  • Je m'appelle Joszef mais Juliette m'appelait Jo, reprit le jeune garçon.
  • Et tu as quel âge, Jo, dis-moi ? répondit finalement Kyle d'une voix blanche.
  • Presque dix-sept ans, répondit-il. Tu sais où est Juliette ? On nous a arrêtés en même temps mais après je ne l'ai pas revue.
  • Quand es-tu arrivé ici, Jo ? demanda doucement Miska.
  • Le 17 janvier l'année dernière. Dans cinq jours, ça fera quinze mois.
  • Juliette a été envoyée à Ravensbrück au mois de mai, dit doucement Kyle. Mais on ne sait rien d'autre, le camp où elle est... il n'a pas encore été libéré.
  • Alors, elle est vivante, j'en suis sûr, dit doucement le jeune garçon, les yeux perdus dans le vide.

Kyle soupira profondément et regarda le jeune garçon avec émotion.
  • Tu la connaissais bien ? demanda Kyle.
  • Elle m'a aidé, elle m'a trouvé un travail dans une ferme. Après elle est venue habiter avec nous, juste avant que son bébé soit né.

Kyle détourna le visage, gagné par l'émotion ce qui n'échappa au regard de Joszef, qui reprit aussitôt.
  • Elle parlait tout le temps de toi. Elle disait qu'il te ressemblait et maintenant je sais que c'est vrai. J'ai tout vu quand ils l'ont jetée par terre. J'ai cru qu'elle allait mourir aussi. C'était aussi horrible que quand j'ai compris où étaient allés les gens de mon train. Mes parents ont dû aller là aussi.

Il avait raconté tout cela d'une traite avec un débit très rapide, comme si cela pouvait diminuer la portée de ses paroles. Kyle s'était à nouveau tourné vers lui et il fit un geste vers le jeune garçon qui eut un vif mouvement de recul. Pendant un instant, la terreur habita son regard mais il se ressaisit et reprit sa place.
  • J'ai pas l'habitude, jeta-t-il comme pour s'excuser.
  • J'apprendrai, dit doucement Kyle sous l'œil intrigué de Miska.
  • Moi c'est Miska, dit ce dernier en tendant la main au jeune garçon. Je suis un ami de Kyle et de Juliette aussi.

Le jeune garçon le regarda avec attention et prit la main que le photographe lui tendait. Il se tourna alors vers Kyle et lui tendit la main aussi.
  • Je m'appelle Kyle, dit-il en serrant doucement la main de Joszef.
  • Je sais, répondit simplement Jo.
  • Il faut que je trouve Kosta, dit alors Miska en se levant. C'est un ami à nous, il est aussi photographe ajouta-t-il pour Joszef.
  • Demande-lui de nous obtenir une autorisation de sortie pour Joszef, dit alors Kyle.
  • C'est bien comme ça que je l'entendais. Taylor peut nous y aider aussi, répondit Miska en souriant.

Il s'éloigna vers l'hôpital qui s'était établi aux limites du camp. Joszef regarda Kyle avec curiosité.
  • Ça veut dire que tu vas m'emmener avec toi ? demanda Joszef.
  • Je vais essayer, si tu le veux bien. On va te refaire une santé et on ira chercher Juliette ensemble.
  • Je veux bien, murmura le jeune garçon avec, pour la première fois, un semblant d'émotion dans le regard qui émut Kyle.
  • Qu'est-ce qui te fait croire que Juliette est vivante ? murmura-t-il alors.
  • Parce qu'elle était toujours vivante en mai, dit-il simplement.
  • Et tes parents, tu veux qu'on essaye de les chercher ?

Joszef eut un regard vide pendant quelques instants avant de regarder fixement Kyle.
  • Mes parents sont allés à Drancy. Ici aussi, il y avait des gens qui sont passés à Drancy. On ne les retrouvera jamais. On peut essayer mais je sais que ça servira à rien.
  • Il y a un endroit où les gens peuvent dire qu'ils sont vivants, dit doucement Kyle. On peut aussi dire qui on recherche.
  • Tu as essayé pour Juliette ?
  • Bien sûr, mais c'est encore trop tôt pour elle.
  • Il faudrait rechercher le petit Michel aussi. Il était gentil, on devait dire que j'étais son grand-frère et je ne sais pas où il est. Il n'a pas été arrêté, lui. Tu crois qu'il est encore en France ?
  • C'est possible, on se renseignera, c'est promis.
  • Tu comprends, il est tout seul et il était petit. Je n'aimerais pas qu'il reste tout seul.

Kyle fut remué par la simplicité des mots de Joszef. Ce garçon à qui on avait volé son enfance, ses parents, s'inquiétait pour un autre petit garçon alors même que sa vie n'avait tenu qu'à un fil pendant plus d'un an.
Quant à ce que Jo lui avait dit sur Juliette, Kyle n'eut pas besoin de plus d'explications. Miska lui avait déjà dit que si la mort de leur enfant ne l'avait pas tuée alors les nazis ne la soumettraient pas. Il se raccrocha à cette idée de toutes ses forces. A cette idée et à Jo.

*****

Ce fut Taylor qui réussit à obtenir l'autorisation de sortie du jeune Joszef Karow. Il n'était pas malade, et une désinfection était rapidement venue à bout de la vermine qui l'infestait. Son état réclamait du repos et une nutrition progressivement plus consistante mais basée sur des soupes et bouillons en tous genres. Kyle avait pris la responsabilité de devenir son tuteur légal et les quatre hommes le prirent sous leur aile.

*****

Fürstenberg, le 4 mai 1945
Miska, Joszef et Kyle arrivèrent en ville en fin de matinée et se rendirent directement à l'état-major russe où ils devaient obtenir un laissez-passer pour le camp de Ravensbrück.

Après avoir patienté assez longuement, ils apprirent que peu de prisonnières demeuraient encore au camp. Des transports de la Croix-Rouge avaient négocié des évacuations depuis le 8 avril dernier et plusieurs convois étaient partis avant l'arrivée des russes. On leur apprit également que, comme pour les autres camps, des convois de prisonnières avaient été évacués par les allemands avant l'arrivée des troupes alliées mais ils ne réussirent pas à savoir pour quelle destination.

Ils se rendirent finalement au camp où ils purent discuter avec certaines prisonnières. Une polonaise indiqua à Joszef où ils pourraient trouver les françaises qui étaient encore au camp. La présence du jeune garçon, qui portait encore les traces physiques de sa déportation, semblait prédisposer les survivantes du camp à leur faire un bon accueil.

Encore une fois, ce fut Joszef qui parla, demandant à chaque femme qu'il croisait si elle avait connu ou vu Juliette, donnant moult détails sur sa date de départ de France.
  • Moi, je la connais, dit une voix faible qui provenait de la paillasse d'un châlit. J'étais à Rennes avec elle, ajouta-t-elle. Mais elle n'est plus ici depuis l'automne dernier, elle a fait partie d'un kommando parti travailler dans une usine à Zwodau.
  • Tu la connais bien ? demanda Joszef.
  • Un peu. Pas assez, répondit la femme alitée. Au début, à Rennes, on l'a trouvée bizarre. C'était comme si elle n'était pas là, pas avec nous... un vrai fantôme ! Et puis, on a appris son histoire et on a décidé de la protéger et de s'occuper d'elle un petit peu. Elle s'est en quelque sorte "réveillée" quand une femme a perdu son enfant en prison. Elle a su s'occuper d'elle et ensuite... elle trouvait toujours à s'occuper en aidant les autres. Elle m'a aidée, moi aussi.
  • Et après ?
  • Rien de plus. Elle ne parlait jamais vraiment d'elle, c'était comme si son unique intérêt était d'apporter son soutien à toutes celles qui en avaient besoin.
    Je suis arrivée ici en même temps qu'elle, on était au bloc 15. Et puis elle a été prise pour Zwodau. Je ne l'aurais pas cru à Rennes mais ici, elle était forte. Très forte. Bien plus que nous, en tout cas. Et elle était assez maline pour ne pas se faire repérer par les SS ou les kapos.
    Une fois, je me souviens qu'une fille lui a demandé comment elle pouvait garder autant de volonté en elle et elle a répondu par une phrase étrange. Elle a dit qu'ils avaient déjà tué tout ce qui était vivant en elle et qu'ils ne pouvaient plus rien lui faire de pire. Et que ce n'était pas une force mais une malédiction. Personne n'a rien osé lui répondre. Que voulez-vous répondre à ça ?
    Je ne sais pas comment fonctionne son kommando mais je suis persuadée qu'elle s'en est sortie. Si une seule de celles qui sont parties devait être encore en vie, ce serait Juliette.
  • Merci, dit Kyle en laissant des larmes couler silencieusement de ses yeux.
  • Elle m'a aidé dans le wagon qui nous amenait ici. Je n'oublierai jamais ce qu'elle a fait pour moi et pour d'autres, murmura la femme.

Kyle se pencha vers elle et lui embrassa doucement la joue. La femme malade le regarda et des larmes coulèrent lentement de ses yeux.
  • Pour la première fois depuis des mois, j'ai l'impression d'être redevenu un être humain, chuchota-t-elle avec émotion.
  • Vous n'avez jamais cessé de l'être, dit Miska avec un sourire bienveillant. Merci pour tout, madame.
  • Cécile, répondit-elle. Cécile Martin. Dites-lui que je ne l'oublierai pas quand vous la retrouverez.
  • C'est promis, dit Joszef en serrant sa main tendrement. Maintenant il faut vous soigner et vous reposer sinon ils ne vous laisseront pas rentrer chez vous, ajouta-t-il en souriant.
  • Je fais peur, c'est cela ? dit-elle avec l'ébauche d'une grimace qui se voulait être un sourire.
  • Pas autant que moi, répondit Joszef avec un léger sourire à son tour. Mais nous irons tous mieux, maintenant. Il le faut. Pour tous ceux qui... pour les autres.

Joszef et Cécile se regardèrent en silence et elle acquiesça en souriant avec émotion, bouleversée par sa maturité. Ils repartirent quelques heures plus tard et gardèrent le silence sur la route du retour.
  • Quelqu'un sait où se trouve Zwodau ? demanda finalement Kyle.
  • Je dirais au Sud, dit Miska. C'est un nom à consonance tchèque. On regardera sur une carte en arrivant et demain, je me renseignerai.

*****

Zwodau, le 7 mai 1945
Tate termina une lettre qu'il adressa à sa femme comme presque tous les jours. Elle lui manquait, les chevaux, le ranch, sa vie lui manquaient. Il aurait voulu retrouver l'insouciance des dernières années mais il savait désormais que rien ne serait plus jamais pareil. Trop de ses camarades étaient morts, trop de cadavres étaient passés devant ses yeux. La mort rôdait autour d'eux, menaçante, imprévisible. La victoire était proche mais des ilots de résistance subsistaient ça et là. Et le danger restait omniprésent.

Il rêvait de pouvoir enfin rentrer chez lui, retrouver sa femme, avoir des enfants, oublier toute cette tension, toutes ces émotions difficiles à digérer. Il avait largement fait son temps mais ne serait pas libérable tant qu'aucun armistice n'aurait été signé et aujourd'hui des bruits couraient et il s'était pris à espérer. Un peu.

Durant la journée, ils avaient libéré des femmes détenues dans un camp. Elles travaillaient comme des esclaves pour fabriquer les moteurs des avions allemands. Leur délabrement physique et leur aspect famélique l'avait profondément choqué et pourtant il avait vu Ohrdruf. Il trembla en pensant à Ambre, heureux qu'elle soit à l'abri, loin de toutes ces horreurs.

Il soupira profondément et eut une pensée pour son beau-frère, qu'il ne connaissait pas, et dont la fiancée avait été déportée. Il se demanda si elle était en vie et si Kyle l'avait retrouvée.

*****

Deux jours plus tard, les déportées semblaient seulement commencer à réaliser que leur cauchemar avait pris fin. L'heure du retour était proche et l'exaltation semblait gagner certaines d'entre elles.
  • Juliette ! Juliette ? dit Marie-Alice de Lancel en s'asseyant près d'elle. Ca y est, j'ai eu des nouvelles. Le gentil sergent qui nous a ouvert m'a dit qu'on allait nous rapatrier en camion dans les prochains jours. Comment tu te sens ?

Juliette haussa les épaules, les yeux perdus dans le vague.
  • Vide, murmura-t-elle finalement. Je me sens vide et sans avenir.
  • On est toutes un peu perdues, ajouta sa compagne. Mais ça va changer.
  • Tu crois ? demanda Juliette. Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant. Ni ce que je vais faire ni où aller non plus, d'ailleurs.
  • Pour commencer, tu viendras chez moi à Paris, dit son amie en souriant. En plus, ça me permettra de ne pas être seule et... ça m'aiderait beaucoup que tu m'accompagnes.
  • A cause de ta famille, c'est ça ?
  • C'est bien ça, Juliette. Je ne sais pas comment je vais être accueillie alors... si je dois repartir de rien, moi aussi, autant le faire ensemble.
  • Alors c'est d'accord, je viendrai. Mais ça ne me dit pas ce que je vais faire ensuite.
  • On aura le temps d'y penser, murmura Marie-Alice. Mais toi, personne ne t'attend, tu en es sûre ?
  • C'est plus compliqué que ça, Alice... Les choses ont changé, j'ai changé. La Juliette d'avant la guerre est morte et celle que je suis devenue... Non, ce serait inutile. Et cruel.
  • Arrête tout de suite ! dit son amie. La guerre, le camp... on a toutes beaucoup changé. On a toutes perdu notre insouciance et la joie d'autrefois et rien ne sera plus jamais pareil. Mais en France aussi, les choses auront changé. Et les gens aussi. On ne sait pas ce qu'il s'est passé là-bas, ni ce qu'ont vécu les personnes que nous avons laissées là-bas.
  • Je sais cela, Alice. C'est juste que je n'aurai pas la force d'affronter mon passé. Je ne peux pas revivre tout ce que j'ai traversé. Tu le sais mieux que personne, j'ai... j'ai fermé la porte parce que si je la rouvre, je n'y survivrai pas. Pas cette fois.
  • N'en parlons plus, dit Marie-Alice en lui serrant la main. Ne te mets pas dans un tel état, c'est pas grave tout ça. On ira chez moi et ensuite, on avisera.

*****

Paris, le 20 mai 1945
Miska était épuisé en arrivant à Paris. Il s'était beaucoup impliqué dans le relevé et la recherche de preuves témoignant des crimes de guerre nazis et n'avait pas quitté l'Allemagne depuis plusieurs mois déjà.

Il fut heureux de s'apercevoir qu'il y avait à nouveau des taxis à Paris et s'offrit le plaisir de se faire conduire jusqu'au boulevard Raspail. Le chauffeur descendit le Faubourg Saint-Martin avant de prendre la direction de l'Hôtel de Ville. Miska s'aperçut presque avec plaisir que Paris avait recommencé à vivre. Il y avait du monde dans les rues, des gens qui travaillaient, qui riaient et profitaient de la vie et de l'été qui s'annonçait.

Il resta pensif entre l'île de la Cité et Port-Royal et s'égaya quelque peu en retrouvant le quartier du Montparnasse. Quelques minutes plus tard, il descendait en souriant sur le boulevard Raspail et observa un instant l'immeuble qu'il avait si longtemps habité.
  • Alors, vous revoilà, vaurien ! s'exclama madame Marneau qui sortait les poubelles. Le défilé va être constant maintenant que vous êtes tous les trois !
  • Je ne reste pas très longtemps, madame Marneau, répondit Miska en souriant. Mais moi aussi, je suis content de vous revoir. Vous avez l'air en pleine forme, dites-moi ?
  • C'est pas encore ça pour ce qui est de remplir mon panier de courses, mais c'est tout de même beaucoup mieux. Monsieur Kosta m'a dit que vous faisiez des photos pour faire juger les nazis ?
  • Oui, mais je n'ai rien le droit de dire de plus, dit-il avec un clin d'œil.
  • Bon, c'est pas tout ça mais mon ménage, il va pas se faire tout seul ! A bientôt, monsieur Kovács !
  • A bientôt, madame Marneau ! répondit Miska avant de s'engager dans les escaliers.

Arrivé sur le palier, il sonna et eut la surprise de trouver Cristina derrière la porte. Elle était pieds nus, portait une vieille chemise d'István sur un jean très américain et avait relevé ses cheveux avec un simple crayon.
  • Miska ! s'écria-t-elle avec un grand sourire. Entre ! Kyle et István seront contents de te voir ! Je suis désolée de t'accueillir comme ça mais tu me trouves en plein ménage ! En fait, je viens de terminer et je me préparais un café, ça te tente ?
  • Avec grand plaisir, Cristina. Jo n'est pas avec toi ?
  • Il est avec Kyle à l'hôtel Lutetia. Ils y passent plusieurs heures chaque jour, il y a beaucoup d'arrivants en ce moment. Quant à István, il est à l'ambassade britannique pour glaner des infos.
  • Il veut toujours rencontrer Göring en prison ?
  • T'es au courant de ça, toi ? demanda-t-elle avec un sourire. Oui, je crois que oui. Mais le paradoxe entre ce qu'il veut et ce qu'il peut le travaille beaucoup.
  • Et toi, qu'est-ce que tu en penses ? demanda Miska.

Cristina soupira profondément avant de le regarder tristement.
  • Ce que j'en pense, c'est que je n'ai pas assez d'éléments pour juger objectivement la situation. Je n'aime pas non plus les jugements hâtifs.
    J'imagine que la plupart des gens aimeraient comprendre quel monstre se trouve derrière ce type d'homme. Donc... je ne peux pas en vouloir à István d'essayer d'en savoir plus, il fait son métier.
    Maintenant, si tu veux mon avis, ils vont être déçus parce qu'ils vont découvrir un homme presque normal. J'ai dit presque.

Miska sourit à la jeune femme, il restait impressionné par sa façon de réagir aux événements les plus graves. Elle ne perdait jamais son fond humaniste.
  • Et ce que je fais, tu en penses quoi ? demanda-t-il avec un reste de sourire en coin.
  • Tu m'as surprise. Avec le discours si noir mais réaliste que tu m'as tenu, je ne t'imaginais pas travailler pour la défense des droits de l'homme. Ni pour l'armée américaine !
  • Je me contente d'apporter de la documentation à la commission qui enquête sur les crimes de guerre. Pour aider à faire juger les nazis. C'est bien moins reluisant.
  • C'est la même chose, Miska. Toujours est-il que je t'avais trouvé très cynique et désabusé et que je m'étais trompée en te jugeant trop hâtivement. Alors excuse-moi pour cela.
  • J'adore passer pour un être cynique et désabusé, alors laisse-moi ma sinistre réputation s'il te plait ! répondit Miska en éclatant de rire. Et ne t'excuse pas, Cristina, fais-moi plaisir. Mais dis-moi, comment va Kyle ces jours-ci ?
  • Il était en apnée, il attend... Il s'occupe de Jo, il essaye de lui préparer un avenir, il lui parle de lui faire reprendre des études et il lui apprend la photo, le développement.
    Ils ont retrouvé le petit Michel qui n'a jamais été arrêté et qui a été adopté par la famille qui les gardait. Jo lui écrit souvent mais il tient à rester avec Kyle. Et lui, ça l'aide à tenir que Jo soit là, enfin j'en ai l'impression... Je ne sais pas trop, mais j'ai l'impression qu'il tient le coup. Globalement, il tient le coup.

La porte s'ouvrit et ils l'entendirent se refermer bruyamment.
  • Ça... c'est Kosta ! dit Miska en souriant. Il n'a jamais su refermer cette porte correctement. Enfin, en tout cas, la journée !

István entra dans la cuisine et salua joyeusement Miska en hongrois. Cristina resta ébahie devant leurs éclats de voix et leurs rires chaleureux. Ils eurent une joyeuse conversation dont elle ne comprit pas un traître mot mais ils semblaient heureux et détendus, ce qui leur allait bien.

István se dirigea finalement vers elle et l'embrassa à pleine bouche avant de s'asseoir face à elle avec un petit sourire ironique. Cristina était écarlate tandis que Miska les observait avec amusement.
  • Bon alors, mademoiselle André, commença-t-il avec un air moqueur, j'imagine que mon appartement reluisant de propreté est l'explication de ta tenue déplorable ?
  • Très drôle, Kosztolányi, franchement très drôle ! répondit-elle en se relevant avec un ton faussement boudeur. J'ai eu de la visite avant d'avoir eu le temps de passer à la salle de bains, figure-toi. Mais maintenant que l'hôte de ces lieux est arrivé, la femme de ménage va se retirer.

István se mit à rire et elle sortit de la pièce en lui tirant la langue avant de rire à son tour. Miska s'assit face à son compatriote et le regarda en souriant, sans prononcer un mot. C'est en hongrois qu'István s'adressa à lui, après avoir répondu à son sourire.
  • Qu'est-ce que tu veux savoir, Miska ? Si je l'aime ? Beaucoup trop si tu veux mon avis, j'en deviens de plus en plus con. Mais la réponse est oui, je l'aime.
  • Tu vas vraiment l'épouser, alors ?
  • J'ai rendez-vous demain pour lui choisir une bague, dit-il en souriant. Pour le reste, j'attendrai qu'elle soit démobilisée. Ce qui ne devrait plus tarder, maintenant.
  • Et tu as l'intention de la suivre aux États-Unis ? demanda Miska en souriant.
  • Très honnêtement, je n'y avais pas vraiment réfléchi... on a tellement vécu au jour le jour que je n'arrive même plus à me projeter dans l'avenir.
  • Parles-en avec elle, répondit Miska. Elle a peut-être envie de rester à Paris, qui sait ? Il y a l'Hôpital Américain ici et elle n'y est pas inconnue...
  • Tu ne me donnes pas ton avis, Miska ?
  • Mon avis sur quoi ?
  • Sur elle... sur nous deux.
  • Tu veux un avis ou une bénédiction ? répondit Miska en riant.
  • Les deux, Miska. Les deux, dit sérieusement István.
  • Et bien... elle est belle, intelligente et amoureuse de toi, ça fait beaucoup de qualités. Tu l'aimes aussi et vous avez l'air heureux alors oui tu as ma bénédiction. Quant à mon avis, je viens de te le donner. Je suis heureux pour vous deux. Un peu jaloux, aussi mais heureux.
  • Comment ça un peu jaloux ?
  • Une femme belle, intelligente, chaleureuse et aimante... j'aimerais assez trouver la mienne.
  • Ça t'arrivera au moment où tu t'y attendras le moins, crois-moi ! C'est toujours comme ça...
  • Ouais, soupira Miska en souriant. On va dire ça.

*****

Joszef soupira profondément. Aujourd'hui encore, ils n'avaient eu aucune information. C'est alors que son attention fut attirée par un nouvel attroupement bruyant devant l'hôtel.
Un bus de déportés venait d'arriver et il attendit avec impatience l'ouverture de la porte. Quand la première femme descendit, les battements de son cœur se firent plus intenses. L'émotion croissait dans sa poitrine et sa vue se brouilla, il aurait voulu parler à Kyle mais il était dans un bureau à l'étage du bâtiment, épluchant les derniers rapports reçus de la Croix-Rouge Internationale.

Joszef se ressaisit et essuya ses yeux et puis il la vit. Il avait eu du mal à la reconnaître mais son regard était toujours le même. Elle avait les cheveux très courts, le visage émacié, cerné, creusé. Elle était si maigre qu'elle paraissait prête à se briser au moindre souffle de vent.

Une équipe de l'hôtel prenait en charge les nouvelles arrivantes mais Joszef joua des coudes pour finalement se planter devant Juliette qui le dévisagea, les sourcils froncés. Tout d'un coup, son front se dérida et elle sourit au jeune garçon en lui ouvrant les bras. Il ne se fit pas prier et se jeta contre elle, la serrant avec force contre lui.
  • Mon Jo, murmura-t-elle, mon petit Jo, tu es vivant...

Sa voix se brisa et elle recula pour prendre son visage dans ses mains, détaillant chaque centimètre du visage du jeune garçon. Elle était en larmes.
  • De tous ceux qu'ils ont arrêté, il ne reste que moi, souffla-t-il en laissant pour la première fois des larmes couler.
  • Je sais, dit-elle en le serrant contre elle. Je sais tout ça.
  • Le petit Michel n'a pas été arrêté, lui. Il va bien, ajouta-t-il en sanglotant.
  • C'est fini, mon Jo, murmura Juliette.

Ses sanglots se calmèrent rapidement et un homme vint entrainer Juliette pour son entretien de retour. Joszef resta debout, immobile au milieu du hall. Les yeux perdus dans le vague.
C'est comme ça que le retrouva Kyle. Il se précipita vers le jeune garçon et le prit par l'épaule pour l'entraîner vers un canapé où il le fait asseoir avant de s'accroupir devant lui.
  • Que se passe-t-il Jo ? Dis-moi ce qu'il y a, bonhomme, je suis là maintenant. Je suis désolé de t'avoir laissé aussi longtemps, je suis là. Dis-moi ce qui ne va pas.

Le jeune garçon releva les yeux vers Kyle et des larmes coulèrent de ses yeux alors même qu'il souriait.
  • Je l'ai vue, souffla-t-il. Je l'ai vue, elle est revenue. Elle m'a serré dans ses bras et puis ils ont voulu lui parler. Elle est dans le bureau avec le monsieur qui pose toutes les questions.

Kyle pâlit violemment et se laissa tomber assis sur la moquette. Joszef le regarda avec inquiétude mais Kyle se releva et vint s'asseoir près de lui.
  • Alors, on va l'attendre ici, murmura-t-il seulement. Comment tu l'as trouvée ?
  • Comme moi, répondit simplement Joszef. Trop maigre avec des cheveux trop courts et mal coupés.

*****

Pendant ce temps-là, dans le bureau, Juliette répondait laconiquement aux questions de l'homme qui lui faisait face.
  • Vous savez qu'il y a des personnes qui attendent votre retour. J'ai ici deux noms : Kyle Grandchester et Joszef Karow qui était à Büchenwald, d'ailleurs.

Juliette ferma les yeux violemment et secoua négativement la tête.
  • Je suis obligée d'aller avec eux ?
  • Personne ne vous obligera à rien. Ces personnes ne sont pas de votre famille ?
  • C'est plus complexe que ça. Je veux bien voir Joszef mais... pas monsieur Grandchester.
  • Comme vous voudrez, je le note sur votre dossier. Vous pouvez passer la nuit ici. Demain, on vous donnera ce qu'il faut pour repartir, suivez-moi.
  • Je peux attendre mon amie ? demanda timidement Juliette.
  • Si vous voulez, asseyez-vous ici, dit-il en lui indiquant un petit salon. Vous la verrez quand elle sortira.

*****

Encore une fois, ce fut Joszef qui la vit le premier. Il posa sa main sur le bras de Kyle et lui indiqua l'endroit où Juliette était assise.
  • Viens, on y va, dit Joszef en se levant.

Kyle se leva avec la sensation d'avoir des jambes en coton ou en plomb, il ne savait plus vraiment. Quand elle le vit enfin, il sentit toute chaleur le quitter et il comprit à son seul regard qu'elle ne voulait pas le voir.

Elle se leva brusquement et serra ses bras autour d'elle le regard fuyant, reculant de quelques pas en les voyant approcher. Kyle s'arrêta aussitôt, la mort dans l'âme.
  • Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne peux pas, je ne peux plus. Je suis désolée mais il faut me laisser et m'oublier.
  • Juliette... bafouilla Kyle, mortifié. Est-ce que tu veux que je m'en aille ?

Elle baissa les yeux et il entendit un bref oui sortir de sa bouche.
  • Si tu as besoin d'aide, on est chez Kosta. Joszef peut rester ? Il a besoin de te parler.
  • Oui, murmura-t-elle sans le regarder.
  • Jo, je t'attend dehors, dit-il simplement d'une voix blanche.

Il tourna aussitôt les talons et partit comme un automate en direction de la sortie. Il s'arrêta sur le trottoir, le souffle court et s'appuya sur un poteau en essayant de ne pas penser. Au bout de quelques minutes, il sentit une main sur son bras et se tourna pour découvrir une femme à l'allure famélique.
  • Je m'appelle Marie-Alice de Lancel. Mes parents sont dans l'annuaire dans le XVIème arrondissement. Juliette va venir chez moi. N'abandonnez pas, il lui faudra du temps mais n'abandonnez pas. Je ne veux pas qu'elle s'enterre vivante... Je dois y aller. Souvenez-vous... n'abandonnez pas.

Kyle la regarda entrer à nouveau dans l'hôtel avant de laisser à nouveau son regard errer sur l'asphalte de la route. Quelques minutes plus tard, Joszef vint se placer à côté de lui.
  • Ne l'écoute pas, Kyle, murmura Joszef. Ne la laisse pas te repousser. On essayera encore, je sais où elle va. Elle est encore là-bas dans sa tête, il faut lui laisser le temps de revenir. Et l'aider.
  • C'est moi, l'adulte, dit doucement Kyle. Normalement ce serait à moi de te dire ça...
  • Je sais ce qui lui arrive. Tu peux pas imaginer ce que ça fait après tout ce temps là-bas. Il ne faut pas abandonner, c'est tout. Même si elle n'est pas d'accord.
  • Tu es la deuxième personne à me dire ça, ce soir, Jo.
  • Ah bon ? Qui d'autre ?
  • Marie-Alice...
  • Alors tu l'as vue... Elle, elle est presque revenue. Comme moi. Elle va l'aider à revenir aussi. C'est pour ça qu'il ne faut pas abandonner. En plus, Juliette ne t'a pas regardé dans les yeux quand elle t'a demandé de partir.
  • T'as remarqué ça, toi ?... Allez, viens... murmura Kyle ému en entrainant le jeune garçon par les épaules. On va rentrer, on ne peut rien faire d'autre de toute façon. Du moins pour ce soir.

Ils ne virent pas Juliette et Marie-Alice sortir de l'hôtel avec les parents d'Alice. Et ils ne virent pas non plus Juliette s'arrêter sur le trottoir pour les regarder s'éloigner en silence. Marie-Alice l'entoura de son bras et quand les deux garçons disparurent, les deux jeunes femmes se dirigèrent vers la traction avant qui les attendait.

*****

Quand ils arrivèrent à l'appartement, Kyle était éteint. Miska comprit immédiatement qu'il s'était passé quelque chose. Il attrapa une bouteille de vodka et entraina Kyle dans sa chambre sans un mot pour les autres. Il ferma la porte derrière eux et fit asseoir Kyle avant d'ouvrir la bouteille de vodka et de prendre place à côté de lui. Il servit deux verres et en tendit un à son ami qui le vida sans sourciller.
  • Maintenant, parle ! chuchota Miska. Raconte-moi ce qui s'est passé. Parle, Kyle, ou ça va te détruire.
  • Rien... souffla-t-il. Elle est rentrée et elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me voir. C'est ce que j'appelle rien... Il s'est passé... rien.

Kyle avala un autre verre de vodka et Miska posa un bras sur son épaule.
  • Jo a pu lui parler... Elle est avec une amie qui revient du camp aussi. Elles sont toutes les deux chez ses parents et il semble qu'ils ne soient pas à l'abri du besoin. Au moins... Juliette est en sécurité et on s'occupe d'elle du mieux possible, j'imagine.
  • Kyle, ne laisse pas tomber...
  • C'est ce que m'a dit son amie... Jo m'a dit ça aussi... Mais je ne sais même pas comment m'y prendre. Je ne peux pas la forcer à me parler, Miska...
  • Non mais tu dois attendre qu'elle soit prête à te parler parce qu'il faudra qu'elle le fasse et elle le fera. En attendant, il faut juste qu'elle sache que tu es là et que tu attends qu'elle soit prête.
  • Et je fais ça comment ? dit-il en soupirant.
  • Je ne sais pas Kyle... Fais-lui envoyer des fleurs. Tous les jours... ou presque. Tu sais... j'ai eu l'occasion de parler avec un grand nombre de déportés et... leurs histoires sont à la fois toutes similaires et toutes différentes mais... Ils ressentent tous plus ou moins la même chose. Ils sont hébétés et incrédules, méfiants et peureux et... à fleur de peau.
    Pendant de très longs et nombreux mois, les nazis se sont acharnés à leur ôter toute humanité. On imagine difficilement les dégâts psychologiques induits par un tel traitement. C'était permanent, constant, sans répit. Ils ont appris à survivre comme des bêtes et ils ne se sentent pas héroïques, certains n'arrivent même pas à se réjouir d'être libres. Ils ont survécu par hasard et ont parfois du mal à l'accepter, à le comprendre, ils culpabilisent. Certains sont en colère, ou désabusés... ils ont perdu beaucoup d'amis là-bas. Beaucoup trop. D'autres pleurent sans arrêt, le moindre geste brusque les terrifie, la moindre sollicitude les bouleverse jusqu'aux tréfonds de leur âme.
    Ils ont peur de parler, peur qu'on ne les croie pas, peur qu'on les juge parce qu'ils ont survécu. Il y a une période pendant laquelle ils ont du mal à réaliser que les portes de l'enfer ne se sont pas refermées sur eux, qu'ils n'ont pas été engloutis. Et puis ensuite arrive la transition, le retour à la vie réelle, se construire un nouveau quotidien, réapprendre à vivre pour soi est difficile aussi parce que ça implique souvent d'affronter le passé, ce qu'il en reste tout du moins, et l'avenir.
    Certains ont énormément de mal à passer cette dernière étape et je pense que c'est le cas de Juliette. Parce qu'affronter son passé doit être trop dur, trop douloureux.
  • Elle m'a dit : "Je ne peux pas, je ne peux plus... je suis désolée, il faut me laisser et m'oublier."
  • Ce qui semble confirmer ce que je viens te dire, tu ne crois pas ?
  • Peut-être, oui, c'est possible, murmura Kyle.
  • Tout le monde te le dit : n'abandonne pas Kyle. Ne la laisse pas te repousser. Insiste.

Miska s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de Kyle qui lui fit un signe pour lui indiquer que ça allait.
  • Rejoins-nous quand tu veux, Kyle, dit finalement Miska avant de refermer la porte.

Il se rendit dans le salon où il retrouva Kosta et Joszef qui discutaient. Cristina était dans la cuisine en train de préparer un repas "à l'italienne" selon les dires de Jo.
Miska s'assit au salon après s'être servi un nouveau verre de vodka. La tension qui l'habitait depuis plusieurs semaines était à son comble ce soir.
  • Jo, commença-t-il en soupirant. Comment as-tu trouvé Juliette ?
  • Elle a fermé toutes les portes, dit tristement Joszef. Elle a jeté les clés et est devenue un fantôme. Je me souviens que mon père me racontait toujours des histoires de mythologie et... Juliette a peur d'ouvrir la boite de Pandore.
  • Je m'en doutais un peu, répondit Miska.
  • Comment est Kyle ? demanda István.

Cristina entra discrètement dans la pièce et s'assit sur l'accoudoir près d'István pour écouter Miska.
  • Et bien... Il est assommé, considérablement abattu. Je lui ai conseillé de ne pas abandonner avant d'avoir eu une véritable conversation avec elle.
  • Et tu as bien fait, dit doucement Cristina. Je vais aller le chercher, le repas est prêt.

*****

Rennes, le 25 mai 1945
Ryan était impatient, il marchait de long en large le long du trottoir qui faisait face à l'université. A chaque fois qu'un groupe en sortait, il se figeait et observait chaque visage à la recherche de Sophie.
Quand elle sortit enfin, elle se trouvait avec tout un groupe d'étudiants et Ryan se sentit excessivement irrité par les attentions dont l'entourait un garçon de la bande. L'une des filles du groupe l'aperçut et elle se mit à glousser de rire en se tournant vers ses amies. Ryan savait l'effet que produisait généralement son uniforme de pilote sur la gent féminine mais le seul regard qu'il voulait attirer était celui de Sophie.

Elle avait peu changé mais la couleur dorée qu'arborait sa peau lui donnait plus de charme encore qu'à l'accoutumée. Elle finit par se tourner vers lui en entendant son amie et le sourire qui éclaira son visage lui remua le cœur. Sans un mot pour ses amis, elle traversa la rue et se précipita vers lui.
Sophie sauta dans les bras de Ryan avec une joie débordante. Son cœur s'était envolé quand elle l'avait reconnu de l'autre côté de la rue. Elle n'avait plus entendu un seul mot de ses amies qui s'extasiaient sur le jeune pilote de la RAF qui les observaient.

Il l'embrassa avec une ardeur et une possessivité qui auraient pu la faire rougir si elle n'avait pas eu autant envie d'être dans ses bras. Elle répondit à son baiser passionné et ce n'est que quand il la relâcha qu'elle entendit les hourras et bravos de ses camarades, sur le trottoir d'en face.
  • Je crois que je viens de me donner en spectacle, murmura-t-elle en rougissant violemment avant de cacher son visage dans l'épaule de Ryan.

Il rit doucement en la serrant contre lui.
  • Tu m'as manqué, dit-il doucement. Et je suis ravi que tu te donnes en spectacle avec moi, ça évitera peut-être à tes amis de te draguer aussi impunément.
  • Comment ? dit-elle en relevant la tête, les sourcils froncés.
  • Laisse tomber, je suis juste jaloux, dit-il en l'embrassant doucement. Tu me présentes ou tu veux continuer à cacher mon existence ?
  • Ça va être difficile de te cacher, maintenant, répondit-elle en souriant. Dis-moi que tu ne vas pas repartir, Ryan...
  • Je suis en permission jusqu'au 21 juin. Après, je ne sais pas...
  • Tant pis, je me contenterai de ça, alors... Viens, je vais te présenter mais après je te veux pour moi toute seule pour le reste de la soirée.
  • Sans problème, jeune fille ! répondit-il en l'embrassant à nouveau.

*****

Paris le 6 juin 1945
Marie-Alice de Lancel rentra chez elle avec plus d'entrain qu'à l'accoutumée. Elle avait réussi à se trouver une place de bénévole au Comité des Déportés nouvellement créé.

Marie-Alice avait été surprise de retrouver ses parents si prêts à se plier à tous ses désirs. Ils semblaient avoir changé, avoir souffert de son absence. Sa mère avait gagné en calme et en douceur et son père profitait de sa retraite pour s'occuper de sa collection de livres anciens.

Ils avaient accueilli Juliette avec une extrême gentillesse mais Alice s'inquiétait de l'état de prostration dans lequel s'enfermait la jeune fille. Elle trouva Juliette dans la bibliothèque, elle avait le regard perdu sur les arbres que l'on voyait depuis la fenêtre. Un livre était ouvert sur ses genoux mais Alice vit qu'elle en était toujours à la première page. Sur la table devant elle trônait une boite de chocolats à moitié sortie de son emballage cadeau.

Alice s'assit près de Juliette et elle retira la boite de son emballage avant de l'ouvrir et d'émettre un sifflement.
  • Et bien, des chocolats suisses, les meilleurs en plus, il ne plaisante pas ! Je peux ?
  • Bien sûr, dit Juliette avec un sourire. Je comprends mieux pourquoi tu m'interdis de refuser ses envois !
  • Écoute, ses fleurs embaument et embellissent la maison et ses confiseries exaltent mon palais sevré depuis trop longtemps de ce genre de bonnes choses. Qu'est-ce que tu veux ? A défaut de toi, ça me fait plaisir à moi !
  • Ça ne peut pas durer, Alice, répondit Juliette en appuyant son visage sur son bras, le regard à nouveau perdu sur la cime des arbres.
  • Tu as raison, Juliette, ça ne peut plus durer, il faut que tu lui parles.
  • Pourquoi ne m'a-t-il pas entendue, Alice ? J'en ai parlé à Jo aussi... mais il m'a répondu de faire mes commissions moi-même.
  • Et il a eu raison, Juliette, murmura Alice en serrant la main de son amie. Si j'étais au plus mal et que je me renfermais loin de ceux qui ont été mes amis, tu ne me laisserais pas faire. Tu chercherais à savoir, à comprendre et à m'aider, non ?

Juliette regarda son amie et sourit, les larmes aux yeux.
  • Je déteste que tu aies raison et j'ai très peur de l'épreuve qui m'attend.
  • Il t'a respectée jusqu'à présent, Juliette. Il n'a pas cherché à te brusquer, à t'obliger à quoi que ce soit. Il t'a juste demandé une conversation, une seule. Et puis... excuse-moi si ce que je vais dire te blesse mais je pense qu'il a droit à une entrevue. Il en a besoin pour comprendre.
  • Comment faire maintenant, Alice ?
  • C'est tout simple, Juliette... tu sais où il habite. Il nous suffit de frapper à sa porte, je viendrai avec toi et je t'attendrai. Tu ne seras pas seule.
  • Alors faisons-le aujourd'hui, souffla Juliette. Il sera sûrement là-bas en fin de journée.
  • Et bien, nous irons là-bas pour dix-huit heures, je devrais peut-être appeler pour...
  • Non ! s'exclama Juliette. Non... je ne veux pas qu'il sache et puis... si je manque de courage au dernier moment, j'aurais la possibilité de remettre ce moment à plus tard.
  • Comme tu veux, Juliette. On fera comme tu veux. Je suis là pour toi, ne l'oublie pas.
  • Je sais, Alice. Merci de me supporter malgré ma déprime exaspérante.
  • Tu t'en sors bien, Juliette. Petit à petit, tu sembles aller mieux. C'est la seule chose qui importe, ma puce. Si tu te sens prête, alors on y va.

*****

Juliette avait été assaillie par une foule de souvenirs en arrivant au pied de l'immeuble d'István. Elle avait presque oublié ces moments qui lui paraissaient si étrangers et si familiers à la fois.

En arrivant devant la porte de l'appartement, elle fut saisie par une bouffée d'angoisse mais la présence chaleureuse d'Alice à ses côtés la rassura quelque peu. Elle lui demanda de sonner à la porte et entendit bientôt des pas résonner dans l'appartement. C'est une très jolie jeune femme blonde qui leur ouvrit la porte en souriant.
  • Bonjour ! dit la jeune femme en observant Alice. Vous cherchez quelqu'un ?

Son regard se posa alors sur Juliette et elle écarquilla les yeux.
  • Mon dieu... vous êtes Juliette Simon, dit-elle alors. Je suis désolée, je vous en prie entrez ! ajouta-t-elle avec un sourire chaleureux.

Elle s'effaça du seuil de la porte pour laisser entrer les deux jeunes femmes.
  • Je suis Marie-Alice de Lancel, dit cette dernière en tendant la main à Cristina.
  • Et moi, Cristina André. Je suis la cousine de Kyle. Bienvenue ici ! Mais ne restons pas dans l'entrée, suivez-moi au salon. Je vous sers un thé, un café ou quelques chose de plus fort ? J'ai aussi du porto, du whisky, de la vodka.
  • Si ça ne vous ennuie pas, je préfèrerais un thé, répondit Marie-Alice, amusée par la prévenance et la nervosité de la jolie blonde.
  • Moi, également, dit alors Juliette qui semblait se détendre en s'apercevant que Cristina était seule dans l'appartement.
  • Installez-vous confortablement, dit Cristina avec un sourire très chaleureux, je reviens avec le thé.

Quelques minutes plus tard, elle posait le plateau sur la table du salon et servait du thé pour toutes les trois.
  • Miska, István, Jo et Kyle sont allés à Berlin, dit alors Cristina. Ils y étaient pour la conférence qui doit délimiter les zones d'occupation des Alliés en Allemagne... entre autres.
  • Alors ils ont repris leur métier ? demanda timidement Juliette.
  • Oui, enfin... Miska travaille beaucoup avec la commission d'enquête sur les crimes de guerre nazis. Quant à István et Kyle, ils apprennent le métier à Joszef. Je crois que ça lui plaît, en tout cas il est très doué. Ce garçon me surprend tous les jours, il a des capacités d'adaptation véritablement très étonnantes et il est doté d'une intelligence intuitive, il... il apprend vite, vraiment très vite.
  • D'après ce qu'il me dit, il est heureux avec vous tous, répondit Juliette. C'est bien pour lui, parce qu'il n'a plus personne. C'est sa chance, voilà ce qu'il me dit.

Cristina sourit à la remarque de Juliette. Les garçons devaient rentrer dans la soirée ou demain mais elle préféra ne rien dire, n'ayant aucune certitude quant à leur retour.
  • Juliette... vous permettez que je vous appelle Juliette ?
  • Bien sûr, je vous en prie.
  • Merci... Et appelez-moi, Cris, s'il vous plait. Je suis médecin pour la Croix-Rouge et... j'ai croisé beaucoup de personnes comme Joszef ou comme vous deux.
  • Et nous sommes des personnes comment ? demanda Marie-Alice, un brin agressive.
  • Pardonnez-moi, répondit Cristina. Je me suis mal exprimée. J'ai soigné des déportés, voilà ce que j'aurais du dire. D'habitude, mon travail consiste à opérer des blessés sur les champs de bataille mais ces derniers temps, on nous a demandé de renforcer les équipes d'accueil des prisonniers et déportés de retour d'Allemagne.
    Ce que je veux dire, c'est que... je ne saurais jamais ce que vous avez traversé, mais je peux l'imaginer et le comprendre. Et surtout, surtout, je ne vous juge pas. J'ai pu constater à quel point le retour en France peut être déroutant, bouleversant et difficile. Ce conflit a été dévastateur. Il a dévasté l'Europe mais surtout les êtres.
    Aucune des personnes que je connaisse et qui ait approché cette guerre, d'une manière ou d'une autre, n'en est ressorti indemne. C'est impossible. Nous avons tous des images horribles qui nous réveillent la nuit. Certains plus que d'autres, mais cette guerre a tout transformé, directement ou indirectement rien ne sera plus jamais comme avant.
  • Où voulez-vous en venir ? demanda Juliette, intriguée par la jeune femme qui lui faisait face.
  • Je... c'est à propos de vous, et de Kyle. Je comprendrais tout-à-fait que vous ayez besoin de tourner la page mais... s'il vous plait, parlez-lui. Vous êtes la seule personne qui puisse l'aider à avancer. Il a érigé des murs autour de lui et il s'interdit de vivre sans vous. Si vous ne voulez plus jamais le voir, il faut tout lui raconter, tout lui dire. Il est possible que ça le fasse beaucoup souffrir et... ce n'est pas quelque chose que je souhaite mais il ne pourra pas passer à autre chose sinon.

Les trois femmes sursautèrent en entendant le verrou de la porte s'ouvrir. Bientôt un léger brouhaha de voix masculines se fit entendre et Juliette pâlit violemment tandis que Marie-Alice prenait sa main qu'elle serra fortement pour soutenir son amie.

István fut le premier à entrer dans le salon, le sourire aux lèvres. Cristina était debout et se dirigea vers lui quand elle le vit se figer brusquement en découvrant la présence de Juliette et de son amie. Miska, Joszef et Kyle entrèrent à leur tour et s'immobilisèrent également. Kyle avait violemment pâli, à son tour.
  • Je vous trouve bien silencieux, tous, dit alors Cristina. István, je croyais que l'hospitalité hongroise était légendaire ? Je te présente Marie-Alice de Lancel, quant à Juliette, j'imagine que tu te souviens parfaitement d'elle.

István s'avança vers les deux jeunes femmes, il salua chaleureusement Marie-Alice avant de se tourner vers Juliette qu'il serra dans ses bras avec émotion.
  • Je suis content de retrouver une grande journaliste, dit István en souriant. C'est bon de te voir. C'est bon de te retrouver en vie, Juliette, ajouta-t-il dans un murmure.
  • Merci à toi, murmura Juliette d'une toute petite voix.

István se tourna vers Cristina qu'il embrassa avec émotion et retenue avant d'observer ses amis. Joszef embrassait Juliette tandis que Miska saluait Marie-Alice. Kyle n'avait pas bougé et ne pouvait quitter Juliette des yeux. Miska serra à son tour Juliette dans ses bras.
  • Je suis vraiment heureux de te revoir, lui dit-il avec émotion. Tu m'as fait tellement peur que j'ai compensé avec la vodka et maintenant tu ne me battras plus jamais !
  • Je n'essayerai même pas de te défier, dit enfin Juliette, les larmes aux yeux.
  • Je ne vous ai pas fait visiter l'appartement, Marie-Alice ? dit alors Cristina. Suivez-moi ! Les garçons, vous venez aussi avec moi !

Ils sortirent tous de la pièce, laissant Juliette et Kyle seuls dans le salon, et István referma la porte derrière eux pour qu'ils soient tranquilles.
Kyle se sentait incapable de parler, une boule énorme enserrait sa gorge, menaçant à chaque instant de laisser sortir le chagrin qu'il faisait taire depuis des mois.
  • Kyle, je... bonjour, dit alors Juliette.
  • Bonjour Juliette, lança-t-il dans un souffle.
  • Viens t'asseoir, s'il te plait, dit-elle les larmes aux yeux. Il faut que je te parle. C'est difficile, je sais mais ne reste pas planté comme ça, viens t'asseoir.

Kyle s'avança vers elle et s'assit sur le canapé, juste à côté d'elle, à la place qu'occupait précédemment Marie-Alice. Il ne fit pas un geste vers elle mais il ne la quittait pas des yeux.
Elle fut bouleversée par le désarroi et la tristesse profonde qui habitaient son regard aux teintes si changeantes. Elle savait qu'elle allait le détruire mais elle ne pouvait plus reculer. Cristina avait raison, elle devait tout lui dire.
Juliette baissa la tête et prit une profonde inspiration.
  • Kyle... tes cadeaux, ta sollicitude pour moi me touchent beaucoup. Cependant, il faut que tu cesses de m'envoyer tout cela même si je te remercie pour toutes ces attentions. Je me doute que tu ne dois rien comprendre à mon comportement mais... la Juliette que tu as connue et aimée n'existe plus. Elle est... elle est morte le 2 décembre 1943.
  • Le jour de ton arrestation.
  • Ah, tu sais cela ? souffla-t-elle avec surprise.
  • Je ne pourrai jamais oublier ce jour maudit, répondit Kyle en détournant la tête, laissant enfin couler ses larmes. Ce jour maudit où on m'a enlevé ma femme et mon fils !
  • Kyle ! s'exclama Juliette en portant les deux mains à sa bouche. Tu sais vraiment tout ?

Il se tourna vers elle et s'aperçut qu'elle roulait des yeux effarés tout en pleurant sans bruit, les mains tremblantes. Il se regardèrent un long moment, sans un mot, versant des larmes silencieuses.
  • J'ai tout découvert, Juliette. Et ça me fait toujours autant souffrir. Et... j'aimerais que tu me parles de mon fils, Juliette. J'aimerais que tu me parles d'André ou plutôt... Andrzej, puisqu'il paraît que tu l'appelais comme ça.

Juliette se leva brusquement et se dirigea vers la porte avant de se tourner vers Kyle.
  • Je ne peux pas Kyle. Je ne peux pas en parler, je ne pourrais plus jamais en parler... Ils m'ont trop abîmée, je suis morte, tout est mort. Tu dois tout oublier et m'oublier. Je suis vide et morte. Je suis désolée pour tout ça, désolée de t'avoir fait endurer tout ça mais... tu dois refaire ta vie et tout oublier... il n'y a plus rien Kyle, plus rien. Rien ! Il ne reste rien.
  • Il reste toi et moi, Juliette, murmura-t-il.
  • Non ! Il ne reste que toi, Kyle. Tu dois passer à autre chose, dit-elle en se tournant vers lui. Je ne suis que souffrance et le simple fait de te voir est un cauchemar, un calvaire. Alors je t'en supplie, arrête de m'envoyer tes cadeaux et ne cherche plus à me revoir. Pour notre bien à tous les deux.

Sur ces derniers mots, elle quitta la pièce et se dirigea vers l'entrée de l'appartement. Marie-Alice l'aperçut quand elle passa en trombe devant la cuisine et se précipita à sa suite avec un sourire triste pour les amis de Kyle. Elle rejoint Juliette dans les escaliers et l'obligea à s'arrêter et à la regarder.
  • Mon Dieu, Juliette, qu'as-tu fait ? murmura-t-elle en voyant le visage défait de son amie.
  • Ce qu'il fallait. J'ai fait ce qu'il fallait, répondit Juliette avec détachement.
  • Tu as fait ce qu'il fallait pour souffrir un peu plus, quand cesseras-tu de te punir ? Allez viens, rentrons à la maison. J'aurais du me douter que tu n'étais pas prête.

*****

Il était onze heures du soir quand la sonnerie de la porte d'entrée résonna dans l'appartement. Kyle était dans le salon, il avait bu beaucoup de vodka et semblait plongé dans un état de réflexion profonde. István et Miska l'entouraient et avaient quasiment autant bu.

Cristina se dirigea vers la porte et eut la grande surprise de trouver Marie-Alice de Lancel derrière la porte.
  • Je ne m'attendais pas à vous revoir, dit tristement Cristina. Juliette n'est pas là ?
  • Non, justement... Je peux entrer ? Il faut que je parle à Kyle.
  • Venez, dit Cristina en s'écartant pour la laisser entrer. Les garçons ont pas mal bu et je ne sais pas s'il est en état de quoi que ce soit mais venez.

Marie-Alice entra dans le salon et constata les dégâts causés par les déclarations de son amie. Les deux jeunes hongrois parurent intrigués de la revoir. Kyle ne broncha pas.
  • Vous allez trouver ma démarche étrange mais il fallait à tout pris que je vous parle à tous. Apparemment, vous aimez tous beaucoup Juliette et...

En entendant le prénom de la jeune femme, Kyle releva la tête et regarda Marie-Alice plus attentivement.
  • Kyle, j'imagine qu'elle vous a demandé de sortir de sa vie à jamais et...
  • C'est encore pire, répondit ironiquement Kyle. Le simple fait de me voir est un calvaire pour elle !
  • C'est faux, Kyle, répondit Marie-Alice. C'est totalement faux. Vous avez du lui parler de votre fils et... c'est un sujet qu'elle est toujours incapable d'aborder. C'est comme si... je ne sais pas, elle est même incapable de prononcer son prénom, si ça peut vous donner une idée...
    Il y a un flot bouillonnant d'émotions en elle, quelque chose d'énorme et plus que tout, elle craint que les digues ne lâchent. Alors elle rejette tous ceux qui pourraient trop lui rappeler son passé. Et vous plus que tout autre. 
    Je vous l'ai dit la première fois que nous nous sommes vus. N'abandonnez pas. Quoi qu'elle vous dise, n'abandonnez pas. J'ai cru qu'elle était prête mais je me suis trompée. Je n'aurais pas du l'amener ici. Elle fait le vide autour d'elle et c'est dangereux. Ne la laissez pas faire ça, Kyle.
  • Que voulez-vous que je fasse maintenant ? répondit Kyle, totalement abattu.
  • Laissez passer une semaine, je vais l'emmener se détendre quelques jours à Fontainebleau et je ne la quitterai pas d'une semelle. Je dois réfléchir à tout ça et... je vous rappellerai pour vous exposer ma théorie. Je veux qu'elle vous parle, mais... qu'elle vous parle vraiment. Il faut que ça sorte sinon.. il faut que ça sorte, c'est tout.
  • Merci d'être venue me dire tout ça, murmura Kyle. Mais... je suis désemparé.
  • Secouez-vous, Kyle, vous devez avoir de la force pour deux ! Je suis sûre que je vais trouver un moyen pour qu'elle vous parle. Mais ne me remerciez pas, répondit-elle en souriant. Je ne fais pas ça pour vous, mais pour elle !
  • Alors merci pour elle, répondit Kyle en ébauchant une grimace de sourire.
  • Je dois rentrer chez moi, maintenant, dit Marie-Alice en se levant. Je vous rappellerai.

*****

Château-du-Loir, le 14 juin 1945
Nathalie et Candy discutaient allègrement dans la cuisine de la ferme. Kyle, Ryan, Joszef, István et Cristina avaient décidé d'accompagner Sophie pour l'aider à ramasser les fraises, framboises et légumes du potager, mais surtout les fraises dont ils se régalèrent autant qu'ils en ramassèrent sous les cris et les éclats de rire de Sophie qui était ravie d'avoir Ryan auprès d'elle.
  • Ça me fait vraiment plaisir de vous avoir tous ici, dit Nathalie en prenant la main de Candy.
  • On t'encombre quand même beaucoup...
  • Tu plaisantes ? dit Nathalie en riant. Avec tous les gens que nous avons été amenés à loger ici pendant la guerre, on a fini par aménager les combles ce qui nous fait quatre chambres supplémentaires. Je pourrai ouvrir un hôtel ! Et puis, j'adore la joie qui déborde de toutes les pièces de cette maison depuis que vous êtes arrivés.

Les deux femmes se mirent à rire.
  • Mais redis-moi tout, dit Nathalie. Je ne suis pas sûre d'avoir tout compris... Miska est censé arriver demain, c'est bien ça ?
  • C'est ce qu'il nous a dit hier, répondit Candy. Il avait encore des choses à faire à Paris.
  • Et Terry arrive demain aussi ? dit Nathalie avec un sourire.
  • Il arrive après-demain, répondit Candy rêveusement. Il me manque, Nathalie, c'est infernal. Ça faisait déjà six semaines qu'il travaillait dans le Wyoming et je suis partie sans le revoir. C'est complètement fou mais... après tout ce temps, toutes ces années, il me manque encore...
  • Toujours aussi amoureuse, alors, ça ne change pas ? demanda Nathalie avec un clin d'oeil.
  • Je te l'ai déjà dit, c'est de pire en pire, répondit Candy en rougissant. Il me suffit de le regarder pour me sentir comme un morceau de glace au soleil. Plus il vieillit, plus je le trouve beau, séduisant... et plus je me trouve vieille et moche, même s'il me dit le contraire.
  • Je te rassure, c'est notre lot à toutes mais je suis au regret de te dire que tu es encore très belle, ma chérie. Tu as toujours cette taille de guêpe et ce teint de jeune fille alors que moi je traine dix kilos de plus qu'il y a trente ans !
  • Mouais... répondit Candy avant de rire. On va dire ça alors mais je me demande si je ne vais pas t'acheter des lunettes. Et à part ça, tu as des nouvelles de ton fils ?
  • Éric rentre de Toulouse dans deux semaines et j'en suis ravie, dit Nathalie. Si vous restez un peu de temps, tu pourras le rencontrer...
  • Je ne sais pas, Nathalie... j'aimerais aller à Paris et... j'aimerais vraiment tenter de faire quelque chose pour Juliette et Kyle.
  • Tu es capable d'y arriver, Candy, dit Nathalie en serrant la main de son amie.
  • Ça je n'en suis pas si sûre, répondit Candy pensivement.

*****

Paris, le 14 juin 1945
Miska était dans l'appartement des Lancel. Il avait réussi à faire préparer à Marie-Alice une valise pour Juliette. Il espérait sincèrement que le traitement de choc qu'Alice et lui envisageaient pour Juliette donnerait quelque chose et qu'ils réussiraient à la faire sortir de son abîme émotionnel.

Miska avait prétexté avoir besoin d'elle comme interprète pour l'enlever pour la journée, peut-être plus.
  • Tu es prête ? demanda-t-il en la voyant entrer, vêtue d'un imperméable. Alors allons-y !

Marie-Alice les accompagna sur le perron et leur souhaita un bon voyage. Lorsque Juliette s'aperçut qu'ils prenaient la route de la Bretagne, elle sentit son cœur battre plus violemment.
  • Tu ne m'as pas dit qui nous allions voir ni où nous allions, demanda-t-elle.
  • Tu vas me trouver glauque, dit-il, mais on a rendez-vous dans un cimetière.
  • Dans un cimetière ?
  • Oui, la personne que nous allons voir tient absolument à se faire photographier auprès de la tombe de son mari. Elle parle très mal le français et mon polonais est lamentable alors j'avais vraiment besoin de toi.
  • Pourquoi ne pas avoir demandé à Jo de t'accompagner ? demanda Cristina intriguée.
  • Il est parti pour Londres avec István et il était vraiment ravi d'y aller, je n'allais pas le priver d'un tel plaisir. Et comme il m'a fallu batailler pour obtenir cet entretien... quand elle m'a donné son accord, je n'avais plus beaucoup de temps pour me retourner. J'ai donc eu l'idée de faire appel à toi. Tu m'en veux ?
  • Non, Miska. Tu as bien fait. Je serai ravie de t'aider.

Quelques dizaines de kilomètres plus tard, elle s'endormit et ne se réveilla pas avant qu'ils n'arrivent. Quand elle rouvrit les yeux, ils n'étaient plus qu'à quelques mètres du cimetière.
  • On est arrivés ? demanda-t-elle avec une voix fatiguée.
  • Oui, mais on est en avance. Comment te sens-tu, ça va ? demanda Miska.
  • Ça va bien, dit-elle en s'étirant. Je n'ai pas fait de cauchemar et ça faisait vraiment longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Alors, je me sens plutôt détendue. Au fait, où sommes-nous ?
  • Sur le lieu de notre rendez-vous mais on est en avance d'une bonne demi-heure.
  • Non, je voulais dire... comment s'appelle cette ville ?
  • Tu connais cet endroit, Juliette, murmura Miska. On est à Chateaubriant.
  • Et la femme qu'on est supposés voir, je la connais aussi ? demanda-t-elle d'une voix blanche.
  • Je ne crois pas mais, à vrai dire... je n'en sais rien.
  • Comment s'appelle-t-elle ?
  • Anna Levy, inventa Miska rapidement.
  • Non, ça ne me dit rien... allons-y, dit alors Juliette en sortant de la voiture.

Miska sortit à son tour de la voiture et la vit se diriger vers le cimetière. Sans le savoir, elle choisit de suivre l'allée qui devait la mener là où il voulait qu'elle aille.

Il la rattrapa et lui offrit galamment son bras, qu'elle accepta. Elle se promenait nonchalamment au milieu des tombes. Après un moment, elle s'arrêta et il lui indiqua, au fond de l'allée, la pierre de marbre blanc qui se détachait singulièrement au milieu des autres avant de s'en approcher.

Quand elle arriva devant la petite tombe blanche et qu'elle lut l'inscription qui y figurait, elle devint aussi pâle que le marbre et tomba à genoux.
Miska s'accroupit pour lui offrir son soutien mais elle le repoussa violemment. Son souffle était court et sa respiration saccadée. Il la vit tendre une main tremblante vers la pierre.
Quand sa peau rencontra la froideur de la pierre, elle ferma les yeux et prononça un "non" qui se mua en un hurlement de douleur intense. Elle s'abattit sur la pierre, le corps secoué de profonds sanglots. Miska se pencha vers elle pour la relever et la serrer dans ses bras. Elle se débattit un instant avant de se rendre et de se laisser aller contre lui, en pleurant toutes les larmes de son corps.

La nuit était tombée depuis de longues minutes quand elle se calma finalement. Miska n'avait pas prononcé un mot durant les quatre longues heures pendant lesquelles elle avait pleuré. Il la gardait serrée contre lui, espérant qu'elle lui pardonne ce qu'il venait de lui faire endurer.
  • Qui a fait ça ? demanda-t-elle finalement. Cette tombe... qui ? C'est toi ?
  • Non, Juliette... je
  • Alors qui ? Qui s'est permis... qui a fait ça ?

Des sanglots avaient étranglé ses derniers mots et Miska resserra son étreinte autour d'elle.
  • Quand tu étais ici, tu as habité dans une ferme et... la femme chez qui tu étais s'est occupée de le faire enterrer ici, après ton arrestation. Et Nathalie avait fait mettre une petite croix. Quand Kyle a tout appris, pour toi, pour André, il a voulu venir ici. Il y avait une petite croix en pierre sur laquelle était juste gravés son prénom, sa date de sa naissance et celle de son décès, il a tenu à faire quelque chose.
    Nathalie l'a aidé à s'occuper des formalités, c'est lui qui a choisi ce marbre blanc... Ça lui a fait du bien de faire ça mais... ça ne suffit pas. Il ne sait rien de son fils et ça le tue à petit feu.

Juliette se redressa lentement et regarda une nouvelle fois la pierre et la phrase que Kyle avait faite graver.
  • Il a bien choisi l'inscription, murmura-t-elle. Il lui a donné son nom aussi...
  • Je crois même qu'il est allé à la mairie pour déclarer sa paternité. Les employés de la municipalité ont été très émus par sa démarche et l'ont acceptée à titre exceptionnel.

Elle caressa longuement la pierre et il respecta son silence et son recueillement.
  • Alors c'était un prétexte l'interview ? dit-elle finalement en se tournant vers lui.
  • Oui, répondit-il simplement.
  • Et Marie-Alice le savait, n'est-ce pas ? C'est pour ça qu'elle m'a serrée comme ça en partant...
  • Ne lui en veux pas, Juliette. Elle a pensé bien faire mais c'est moi le responsable.
  • C'est-à-dire ?
  • Elle a appelé, un soir, et nous nous sommes donnés rendez-vous pour parler de toi, de tout ça. Quand j'ai suggéré de t'amener ici, elle a trouvé l'idée bonne et... et voilà.

Juliette posa sa tête sur son épaule et se blottit dans ses bras.
  • C'était un bébé merveilleux, adorable. Il ne pleurait jamais. Sauf ce jour-là.
  • C'est à Kyle qu'il faut que tu dises tout ça, ma belle, murmura Miska. Il a besoin d'entendre toutes ces choses, tu sais ? Parce que... il ne sait rien de son fils et ça le ronge.
  • Je lui ai fait tellement de mal, Miska... Je ne l'ai pas suivi à Londres, je l'ai définitivement privé de son enfant... Je... Je croyais que c'était mieux ainsi, pour lui... pour moi.
  • Je sais, Juliette. Tout le monde a compris et personne ne t'en veut.
  • Il fait nuit, Miska. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-elle doucement.
  • On a une chambre réservée dans un hôtel de la ville. Avec deux lits séparés, ne t'inquiète pas pour ton honneur. Je leur avais demandé de nous prévoir un repas froid et j'ai de la vodka polonaise plein ma valise.
  • Alors allons-y, dit-elle en se relevant douloureusement.

Il se leva à son tour. Elle murmura quelques mots en polonais en direction de la pierre tombale avant d'y déposer un baiser du bout des doigts. Ils partirent silencieusement vers la sortie et elle s'accrocha à son bras comme s'il était une béquille qui l'aidait à avancer.
En arrivant à l'hôtel, elle mangea peu et ils burent beaucoup avant de s'endormir sous l'effet de l'alcool.

Il était dix heures quand il se réveilla, la tête douloureuse. Juliette était réveillée. Elle était assise au bord de la fenêtre, le regard perdu sur la campagne environnante, un verre à la main.
  • Tu n'as pas dormi ? demanda-t-il en grimaçant.
  • Si ! répondit-elle doucement. Mais j'avais tellement mal au crâne en me réveillant que j'ai décidé de soigner le mal par le mal, ajouta-t-elle en lui tendant son verre. Et le pire, c'est que ça marche. Mais ne bois pas trop parce qu'il faut qu'on rentre à Paris.
  • Pourquoi si vite ? demanda Miska en buvant une gorgée de l'amer breuvage. Merde, je suis pas sûr que ce soit une bonne idée, ajouta-t-il en sentant son estomac se retourner.
  • Miska, je te dois beaucoup, dit-elle en reprenant le verre de vodka. Merci... Merci pour hier... Tout ce temps, j'ai... j'ai bloqué tout ça, je l'ai enfermé... Je ne sais même pas pourquoi, tout était devenu soudain si... irréel. Je ne réussissais même plus à prononcer le prénom d'Andrzej... parce que dire son nom, c'était... ça m'aurait obligé à faire face à sa disparition, à mon chagrin et... je ne m'en sentais pas la force. Hier, je crois que Marie-Alice et toi m'avez finalement obligée à affronter tout ça. Alors, merci.
  • Je suis désolé de t'avoir infligé une telle peine, Juliette mais... Alice et moi pensions que c'était nécessaire pour que tu puisses toi aussi passer à autre chose.
  • Ne sois pas désolé, Miska. Vous avez bien fait enfin... je crois... Je... je n'arrive même pas à analyser ce que j'éprouve. Une immense peine et un profond soulagement tout à la fois, sans compter cette culpabilité qui ne me quitte plus depuis des années. Je crois que je suis enfin prête à le laisser s'en aller. Il y aura toujours ce vide dans mon cœur et en moi, mais... j'ai l'impression que tu viens de m'offrir la possibilité d'apprendre à vivre avec. Merci pour tout ça, Miska... Merci d'être le meilleur des amis, merci d'avoir compris... Merci de m'avoir sortie du néant.
  • Ne me remercie pas, Juliette, murmura Miska. Je vous aime tous les deux Kyle et toi, et... je veux que vous puissiez dépasser tout ça et aller de l'avant. Vous le méritez. Tous les deux.
  • Je ne sais pas ce qu'il adviendra de nous, tu sais... Je ne sais pas si je pourrai dépasser tout ça un jour, je n'en sais rien.
  • Oui mais ça vaut le coup d'essayer de vous parler, ne serait-ce que pour dépasser ce cap. Vous verrez ensuite... vous verrez bien. Mais parle-lui, parlez-vous... Vous en aves besoin tous les deux, je crois.
  • Je sais, il faut que je le voie. Je n'arrête pas d'y penser depuis ce matin. Il faut que j'aille voir Kyle. Je dois lui parler d'Andrzej, il faut qu'il sache qui était notre fils. C'est pour ça qu'on doit vite se préparer et rentrer à Paris. En partant maintenant, on y sera avant ce soir et...
  • Kyle n'est pas à Paris, Juliette. Il n'est pas très loin d'ici. Je vais t'amener à lui mais avant nous allons déjeuner, dit-il en tendant le bras vers le téléphone. La réception ? Oui, je voudrais que vous nous montiez le petit-déjeuner le plus copieux qui soit. Je suis prêt à payer tous les suppléments du monde pour ça. Avec de l'aspirine aussi, s'il vous plaît. Un tube.

Juliette le regarda attentivement pendant qu'il passait commande et décida d'aller à la salle de bains pour se préparer. Quand elle l'entendit raccrocher, elle l'interrogea depuis la salle de bains.
  • Où est Kyle ?
  • Chez Nathalie, à Château-du-Loir. On y sera pour prendre le café.
  • Chez Nathalie ?
  • Oui, c'est un problème ?
  • Non... C'est étrange, c'est tout... Après tout ce temps.
  • N'aie aucune inquiétude, Juliette, dit alors Miska derrière la porte. Il n'y a que des personnes qui t'aiment là-bas. Et puis, je serai là moi aussi.

*****

Château-du-Loir, le 15 juin 1945
Sophie était en train de servir le café lorsqu'ils entendirent une voiture entrer et s'arrêter dans la cour. Ryan, qui s'était levé pour aider la jeune femme, regarda par la fenêtre.
  • C'est Miska ! s'exclama-t-il. Et il n'est pas tout seul... nom de Dieu !
  • Ryan ! rugit Candy. Je ne veux pas que...
  • Ça va, maman ! répondit Ryan, agacé. Kyle, il faut que tu viennes voir, il... Juliette est avec lui.

Kyle, qui regardait son frère avec amusement, devint soudain sérieux et pâlit violemment. Il se leva avec brusquerie et se précipita dans la cour pour accueillir son ami. István lui emboita aussitôt le pas.

En arrivant dans la cour, Kyle vit d'abord Miska avant de se figer en apercevant Juliette juste derrière lui. Elle ne bougeait pas non plus et Miska s'avança vers son ami en souriant.
  • Je crois que vous avez beaucoup de choses à vous dire tous les deux, murmura-t-il en embrassant Kyle. Elle a fait le plus gros du chemin en venant ici alors ne reste pas planté là, veux-tu ?

Il continua d'avancer et reçut une franche accolade d'István.
  • Tu tombes bien, toi, murmura Miska. J'ai une gueule de bois carabinée depuis ce matin alors j'aimerais assez que tu me prépares ta célèbre mixture.
  • Pas de problème, répondit son ami à voix basse. A condition que tu nous racontes comment t'as réussi ce coup-là parce que je dois bien dire que c'est bluffant !
  • Ne te réjouis pas trop vite, répondit Miska en entrant. Je me suis contenté d'entrouvrir une porte. C'est à eux qu'il appartient d'en franchir le seuil désormais. Et bien !

Il s'arrêta en souriant en découvrant la petite assemblée dans la cuisine. Ils étaient tous agglutinés derrière la fenêtre et saluèrent chaleureusement Miska tandis qu'István commençait à préparer son breuvage, trouvant rapidement les ingrédients dont il avait besoin avec l'aide de Nathalie.
  • C'est le dernier endroit à la mode ici, on dirait ! dit Miska.
  • Assieds-toi Miska, dit Nathalie en lui installant une chaise. Je te sers du café ?
  • Et bien... après la mixture de Kosta, ça ne sera pas de refus !
  • Qu'est-ce que c'est la mixture de Kosta ? demanda Candy, intriguée.
  • Ah ! Attention maman ! dit Ryan en riant à demi, là tu t'attaques à un secret d'état ! En plus c'est un truc qui défie tout ce que la science et la médecine ont pu découvrir à ce jour. Mais ceci dit, il s'agit d'un remède extraordinaire contre la gueule de bois !
  • N'exagère pas, Ryan, dit István en déposant un verre contenant un liquide rouge devant Miska.
  • Merci, Kosta ! répondit Miska en avalant d'un trait le breuvage au goût improbable.

Il fit une grimace et secoua la tête vivement, ce qui fit éclater de rire Sophie et Cristina, sous le regard amusé de Candy et Nathalie.
  • Tu peux pas faire un truc pour le goût, franchement !?! grimaça Miska en regardant István.
  • Bien, dit István en relevant un sourcil. J'ai rempli ma part du marché, alors c'est à ton tour de m'expliquer ce que tu mijotais sans même en parler à tes amis.
  • Pourquoi ai-je l'impression d'être dans un tribunal ? dit Miska avec un sourire en coin. D'un autre côté... avec tous les méfaits que j'ai commis dans ma vie, il fallait bien que ça m'arrive un jour.
  • Miska, tu commences à être très agaçant, gronda István.
  • OK, c'est bon... j'arrête ! En fait, j'ai décroché le téléphone un jour à l'appartement alors que je m'y trouvais tout seul et... c'était Marie-Alice. Nous nous sommes vus pour discuter de Juliette. Bref, pour être honnête, nous en sommes venus à penser que... qu'un choc émotionnel pourrait lui faire du bien et... notamment d'avoir à affronter la réalité du décès de son fils.
    J'ai prétexté une interview en polonais, une photo à faire dans un cimetière et comme je lui avais fait croire que Joszef était à Londres avec István, j'ai réussi à l'entrainer à Chateaubriant.
  • Oh, mon Dieu ! s'exclama Nathalie en plaçant ses deux mains sur sa bouche avec une expression d'horreur dans les yeux. Vous l'avez emmenée au cimetière...
  • C'est parce que je craignais votre désapprobation que nous n'en avons parlé à personne. Je ne sais pas si on a eu raison de faire ça comme ça mais... en tout cas, elle a réagi.
    J'ai ouvert les vannes de sa souffrance et... ça a été éprouvant pour elle, vraiment douloureux. Elle a beaucoup pleuré durant des heures et puis... elle s'est calmée, elle m'a parlé d'André, ou plutôt d'Andrzej et... Nous avons dormi dans un hôtel à Chateaubriant, dans deux lits séparés je précise, et... comme j'avais apporté de la vodka, j'avoue que nous avons beaucoup bu, beaucoup parlé et peu mangé. Mais je pense que quelque chose s'est finalement libéré en elle.
    Ce matin, je l'ai trouvée déterminée, résolue. Je suis sûr qu'elle n'a pas du dormir beaucoup mais elle avait l'air en quelque sorte détendue. Elle a demandé... Non ! Pas demandé, elle a exigé de voir Kyle... Ça lui semblait urgent, nécessaire et nous voilà.
    Maintenant, vous en savez autant que moi, alors je vais boire mon café !

Personne ne dit rien et le silence s'installa quand il se tut. Candy le regarda avec émotion.
  • Miska, vous êtes un ange et je vous remercie pour ce que vous avez fait. Pour elle, pour Kyle... Vous avez fait un choix difficile, vous n'avez peut-être pas choisi la méthode la plus douce mais vous êtes resté avec elle jusqu'au bout. C'est un geste d'amitié remarquable et je vous en remercie. Sincèrement. Personnellement, je ne crois pas que vous ayez mal agi, alors merci.
  • On le saura très vite de toute façon, répondit Miska
  • Merci, quand même ! ajouta Candy.

Le jeune homme lui adressa un regard empreint de gratitude et Candy lui sourit en retour.

*****

Après avoir croisé Miska, Kyle s'était dirigé vers Juliette, les genoux tremblants. Elle semblait différente, son regard n'était plus si mobile, si fuyant même si elle n'était toujours pas à l'aise. Il s'arrêta devant elle et Juliette lui adressa une ébauche de sourire timide.
  • Kyle, il faut que... il faut que je te parle, souffla-t-elle le cœur battant.
  • Allons marcher, tu veux ? demanda-t-il en indiquant un chemin qu'il savait mener à un étang.
  • Oui, je te suis... dit-elle très doucement en commençant à marcher à côté de lui.

Ils marchèrent un instant en silence, profitant du printemps qui, à son apogée, étalait sa palette multicolore sur la nature qui les entourait.
  • Kyle, commença Juliette... J'ai été maladroite avec toi et... je n'aurais pas du te parler comme ça mais je... je crois que je n'étais pas capable de faire autrement.
  • Juliette, je n'ai rien à te reprocher, je...
  • Non, attends Kyle, ne dis rien... s'il te plait... je... pardonne-moi mais il faut que je réussisse à t'expliquer... Hier, Miska m'a emmenée sur la tombe d'André mais... En fait, je l'appelais Andrzej. J'évitais de l'appeler ainsi en public mais... je l'appelais Andrzej.

Elle laissa échapper un petit rire nerveux et il lui lança un regard inquiet.
  • Je n'avais pas réussi à prononcer son prénom depuis... depuis ce jour-là. Et finalement, je n'arrête pas de le dire depuis hier.

Ils arrivaient à l'étang et elle lui proposa de s'asseoir sur la berge verdoyante. Kyle s'assit près d'elle, de trois quart afin de pouvoir l'observer plus facilement. Elle paraissait avoir repris encore un peu de poids même si elle restait très amaigrie. Ses cheveux, qui repoussaient lentement, avaient retrouvé un peu de brillance mais elle avait toujours l'air d'un oiseau frêle et gracile, à peine tombé du nid.
Il aurait voulu la prendre dans ses bras pour la serrer contre lui mais n'osa pas un geste.
  • Ce jour-là, quand ils m'ont arrêtée, je... je n'allais pas assez vite et Andrzej pleurait très fort alors que d'habitude il était si calme, si sage... Ils m'ont poussée pour me faire accélérer, je suis tombée sur un milicien et il m'a donné un coup de crosse à la tête. J'ai été sonnée et je suis tombée. Je n'ai perdu conscience qu'un court instant mais cela a suffi pour que je le laisse tomber. Quand je suis revenue à moi, Andrzej était sur le sol et il ne disait plus rien. Il ne bougeait plus non plus.
    Un violent brouillard s'est abattu sur mon cerveau et j'ai tout bloqué, refusé... depuis tout est gris. Mon incarcération m'a évité de penser, je ne voulais pas craquer devant ces salopards. Ils m'ont accusée de bien des choses et m'ont fait un simulacre de procès, c'était ridicule. Mais je ne pouvais pas dire qu'ils se trompaient. En vérité, ils ne savaient rien de mes véritables activités. Alors je me suis tue, j'ai cessé de parler. Même avec les autres détenues. Je ne pensais qu'aux enfants que j'avais cachés, me remémorant leurs noms, leur prénoms, ce qu'ils aimaient manger... mon cerveau tournait en boucle. Tout le temps. J'ai vécu dans un autre monde, comme un robot, durant des semaines. Sans que je m'en rende compte, mes compagnes de cellule avaient formé un véritable cercle de protection autour de moi.
    Et puis un jour, une fille est arrivée. Elle était très jeune et pas loin d'accoucher mais ils l'ont enfermée quand même. Et son bébé est mort, c'était affreux mais je n'ai pas bougé. Je pense que je me suis réveillée en voyant l'intensité de sa peine.
    Ce jour-là, j'ai pris la décision de ne pas mourir. Pas sans me battre jusqu'au bout. Je ne pouvais plus aider mes enfants mais je pouvais aider cette fille, et puis une autre... C'est devenu une mission et surtout ça m'évitait de penser. De penser que j'avais en quelque sorte tué mon fils. Je nourrissais ma colère de toutes les exactions auxquelles j'assistais et je la transformais en rage de vivre. Plus nous serions nombreuses à survivre, plus je tenais ma vengeance. Et ça m'évitait toujours de penser. Je m'étais interdit longtemps auparavant de penser à toi ou à Andrzej, parce que c'était trop dur. Et j'ai fini par m'y habituer, je pense.
    J'avais la sensation d'être morte à l'intérieur, de toute façon. Tout ce qu'ils pourraient me faire n'était rien à côté de ce qu'ils m'avaient déjà pris, alors... je n'avais plus rien à perdre. Au début, la haine m'a fait tenir. Petit à petit, cette haine s'est transformée en volonté farouche de ne pas plier.
    Et puis, on nous a libérées et sans que je comprenne comment ou pourquoi, je me suis retrouvée libre, en vie, sans plus rien à faire, sans but dans ma vie. J'ai commencé à glisser, à sombrer vers le silence, une fois encore. Mais Marie-Alice était là. Elle a fait des efforts surhumains pour me faire parler d'Andrzej, de toi et je refusais toujours.
    Hier, j'ai... je crois que j'ai enfin réalisé... j'ai finalement accepté et réussi à le laisser partir. J'ai accepté de dire qu'il était mort. Je le savais, bien sûr. Au fond de moi, je le savais mais si... si je ne le disais pas alors j'évitais d'éprouver cette horrible souffrance.
    Je me suis réfugiée dans ce refus pendant tout ce temps et te revoir impliquait que j'affronte tout ça, la réalité, mes souvenirs. Je n'en étais pas capable.
    Quand j'ai découvert sa tombe, mon cœur s'est brisé. Je me suis effondrée... Miska est resté près de moi tout ce temps, j'ai du pleurer pendant... pendant des heures mais il est resté. Et puis... je ne sais ni pourquoi, ni comment mais les larmes se sont taries. J'avais l'impression d'avoir rendu à mon chagrin tout ce que je lui avais pris ces deux dernières années.
    Ensuite seulement, j'ai pu faire attention à cette pierre tombale que tu as faite faire pour lui. J'ai d'abord été émue par cette magnifique phrase que tu y as fait graver, je... je n'aurais pas pu trouver mieux. Ensuite j'ai vu que tu lui avais donné ton nom, juste avant d'apprendre que tu l'avais fait officiellement. Alors merci, Kyle, merci pour lui.
    Ton fils était un ange, un ange adorable. Il était toujours si sage, si souriant... il pouvait éclater de rire pour un rien et il était... il était si beau... il te ressemblait beaucoup. Il avait tes yeux, Kyle.

Elle avait éclaté en sanglots et il ne put s'empêcher de se déplacer pour la serrer contre lui. Elle ne le repoussa pas et il pleura silencieusement avec elle, ne pouvant retenir plus longtemps ses propres larmes.
  • J'ai besoin que tu me pardonnes, Kyle, reprit-elle sans quitter ses bras. Je t'ai privé de ton fils et je n'ai pas su être une bonne mère pour lui. Je n'ai pas su le protéger.
  • Ne dis plus jamais une chose pareille, Juliette. Tu n'es responsable en rien de ce qui s'est passé, tu m'entends ? chuchota-t-il à son oreille. Je n'ai rien à te pardonner. Et si tu tiens tellement à trouver un responsable ou un coupable, commence par moi. J'aurais du t'accompagner dès le début et j'aurais du rester près de toi. C'était à moi de vous protéger, toi et Andrzej.
  • Mais je ne t'ai pas laissé le choix, Kyle. Je ne t'en ai pas laissé la possibilité, dit-elle en relevant la tête vers lui. Je ne t'ai même pas dit que j'étais enceinte... je ne savais pas comment.

Elle s'aperçut alors que, tout comme le sien, le visage de Kyle était baigné de larmes. Elle leva une main hésitante et caressa tendrement sa joue.
  • Ne pleure pas, Kyle, murmura-t-elle en laissant retomber sa main et en baissant les yeux. J'ai du mal à me pardonner toutes les peines et les souffrances que je t'ai infligées. Sèche tes larmes, je t'en prie, je t'en supplie.
  • Juliette, arrête, murmura Kyle en resserrant son étreinte autour d'elle. Tu n'es pas responsable de tout ça, de rien. Tout ce qui nous est arrivé n'est du qu'à la guerre, et uniquement à cette maudite guerre. Le bilan de ce conflit est absolument catastrophique, à tous points de vue. Au jour d'aujourd'hui et par un miracle que je ne m'explique même pas, nous sommes tous les deux vivants, encore que j'ai pris beaucoup moins de risques que tu ne l'as fait.
  • Tu mens, Kyle. Miska m'a dit que toi et Capa aviez suivi le débarquement sur les plages de Normandie et que tu n'étais pas passé loin de la mort.
  • Miska est un traître, dit Kyle en riant légèrement au travers de ses larmes. Je l'aime comme un frère mais il n'empêche que c'est un traître.

Ils se turent un instant et Kyle la berça contre lui avec une immense tendresse.
  • Ce que je voulais dire, reprit-il à voix basse, c'est que nous sommes tous les deux en vie et que c'est un fardeau qu'il nous faudra porter chaque jour. Apprendre à vivre avec ces souffrances, ces peines et ces souvenirs douloureux sera pour nous un long et difficile apprentissage. Cette guerre a changé le monde que nous avons connu et elle nous a changés nous. Considérablement.
    Mais ça ne change rien à la force de mes sentiments pour toi, bien au contraire. Ce que j'ai partagé avec toi restera gravé dans ma mémoire à jamais.
    Nous ne pourrons jamais rien changer au passé. Ni oublier. Rien ne sera plus jamais pareil et je ne sais pas de quoi l'avenir sera fait mais... j'aimerais tant que tu nous laisses une chance. J'aimerais que tu me laisses une chance de te plaire à nouveau, de te séduire à nouveau.
  • Kyle, je...
  • Non. Je t'en supplie, Juliette, ne dis pas non tout de suite. Laisse-toi du temps pour y penser. A moins que tu ne sois amoureuse de quelqu'un d'autre bien sûr...
  • Ce n'est pas ça Kyle, dit-elle en se mettant à pleurer. Mais il faut que tu saches... ils m'ont... là-bas, quelque chose s'est abîmé en moi et... je suis devenue vide et sèche, je... je ne pourrais plus avoir d'enfants, Kyle. Mon ventre ne fonctionne plus depuis Ravensbrück. C'est revenu pour les autres mais pas pour moi, Kyle. Même mon cœur est vide, je me sens vide... je suis vide.

Elle éclata de nouveau en sanglots et il la serra contre lui avant de poser sa bouche sur sa tempe.
  • Non tu n'es pas vide, chuchota-t-il à son oreille. Et je me fous que tu puisses ou non avoir des enfants. Enfin, ce que je veux dire c'est que, ce qui m'importe, c'est toi, et seulement toi. Je suis sûrement très maladroit mais... c'est de toi dont j'ai besoin et non de tes facultés de procréation. Je t'aime, Juliette et... ma mère, István... ce sont des orphelins qui auraient rêvé d'avoir une mère comme toi alors... rien ne nous interdit d'avoir des enfants en les adoptant.
    J'imagine que ça doit te faire de la peine et j'en suis vraiment, sincèrement désolé, mais tu n'en es pas moins une femme. Une femme merveilleuse dont tout homme rêverait d'être aimé. Surtout moi.
    Laisse-nous une chance, mon amour... je t'en prie, laisse-nous une chance. Laisse-toi le temps de réapprendre à vivre, laisse-toi aimer, laisse-toi vivre. Laisse-moi t'apprivoiser encore.
  • Kyle... je...
  • Tu sais ce qu'on va faire, murmura-t-il, tu vas rester ici ces prochains jours. Je ne te demanderai rien et tu auras ta chambre, il y a largement assez de place depuis que Nathalie a fait ces nouvelles chambres. Tu seras entourée de personnes qui t'aiment et qui t'apprécient. Je... je leur expliquerai qu'on ne s'est rien promis et personne ne t'ennuiera, je te le promets.
  • Kyle, dit-elle en riant à demi, tu recommences à tout décider sans me demander mon avis ! Mais je.. j'ai très envie de rester avec vous tous, je dois bien l'avouer.
  • Alors, c'est décidé, dit-il avec un sourire. Et dès que tu veux partir, il te suffit de me le dire.

Elle se blottit dans ses bras et ils restèrent silencieux un long moment, serrés l'un contre l'autre. Ils finirent par se relever et reprirent la direction de la maison. Kyle prit la main de Juliette dans la sienne et ne la lâcha pas avant d'arriver à la ferme. Elle avait apprécié ce contact, léger, tendre et protecteur.

Ils trouvèrent tout le monde dans le petit jardin à l'arrière de la maison. Ils profitaient de l'après-midi à l'ombre des platanes. Ils levèrent tous la tête et se turent aussitôt en voyant Kyle et Juliette entrer.
  • Bon... commença Kyle. Alors, Juliette et moi avons réussi à avoir une véritable conversation et... cela m'a fait énormément de bien, je dois l'avouer.

Il sentit la main de Juliette qui serrait la sienne avec vigueur et il en fut profondément ému.
  • Pour le reste, il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Et c'est quelque chose que nous ferons petit à petit mais... sans vous ! Non pas que je ne vous aime pas mais j'ai besoin de garder ces moments... disons... privés. Et je pense que Juliette aussi.
    En attendant, elle a accepté de rester passer ces quelques jours avec nous et j'espère que tu n'y vois aucun inconvénient, Nathalie ?
  • Repose encore une fois une question aussi stupide et je te gifle, Kyle Grandchester ! Juliette est quelqu'un de très important pour moi aussi et elle sera toujours ici chez elle, elle le sait.

István sauta sur ses pieds et il serra longuement Juliette dans ses bras.
  • C'est bon de t'avoir à nouveau avec nous, petite sœur, murmura-t-il en souriant.
  • Merci, Kosta, dit Juliette les larmes aux yeux.

Il se tourna vers Cristina et lui tendit la main sans lâcher Juliette. La jeune blonde les rejoignit et elle embrassa Juliette avec affection.
  • Je sais que vous vous êtes déjà rencontrées mais il faut que je te dise que Cristina est non seulement la cousine de Kyle mais elle est aussi ma fiancée.
  • C'est vrai ? dit Juliette avec un grand sourire pour István. Et bien je vous félicite tous les deux et je vous souhaite tout le bonheur du monde.
  • Merci, ma beauté ! dit István en embrassant tendrement sa joue. Je ne te présente pas Jo, Ryan, Sophie et Nathalie, que tu connais déjà.

Juliette les salua tous les quatre avec émotion et elle se trouva finalement devant Candy qui prit les devants.
  • Bonjour Juliette, dit-elle. Je suis Candy, la maman de Kyle et je suis heureuse de faire enfin votre connaissance. J'ai déjà l'impression de vous connaître parce que j'ai une très belle photo de vous et Kyle, chez moi mais c'était bien trop insuffisant.

Elle termina sa phrase avec une voix étranglée par l'émotion avant de serrer la jeune femme contre elle avec une générosité qui fit s'effondrer Juliette. La jeune femme se mit à sangloter dans les bras de Candy, bouleversée par la tendresse si maternelle que lui témoignait celle-ci.

Elle se sentait redevenir une petite fille, bercée par des bras accueillants. Candy lui caressait les cheveux et lui murmurait de douces paroles de réconfort. Juliette se reprit mais resta bouleversée par la bonté qu'elle découvrait dans les grands yeux verts de Candy.
  • Merci, murmura-t-elle. Merci et pardonnez-moi. Ces dernières heures ont été difficiles et depuis, je... je suis toujours profondément bouleversée par les marques d'affection que je reçois.
  • Ne vous excusez pas, Juliette, répondit Candy avec émotion.
  • Elle n'arrête pas de faire ça depuis qu'elle est arrivée, dit Kyle qui s'était approché des deux femmes. Je lui ai déjà dit d'arrêter mais elle est têtue.

Juliette se tourna vers lui en souriant et vint très naturellement se blottir dans ses bras. Kyle ferma les yeux un instant, bouleversé par le bonheur de pouvoir la serrer contre lui. Elle était spontanément venue se réfugier dans ses bras et il en fut très heureux.

Ils passèrent la fin de la journée à rire et à écouter les plaisanteries des uns, les projets des autres. Parfois, Juliette se sentait de nouveau gagnée par la tristesse mais à chaque fois, une pression de la main de Kyle la ramenait au présent. Son regard lui disait qu'il était là, avec elle, pour elle... prêt à partager chacune de ses peines et elle en ressentait un soulagement coupable tout en s'accrochant à ces petits bonheurs avec l'envie d'en savourer chaque seconde.

Elle se sentit gagnée par l'anxiété quand elle se retrouva seule dans sa chambre, ce soir-là. On frappa à sa porte et elle découvrit Candy qui demanda à lui parler. Elles s'assirent toutes deux au pied du lit et Candy lui prit la main.
  • Juliette, je voulais vous voir pour vous dire que... je ne peux pas savoir ce que vous avez traversé, je ne peux que l'imaginer et je trouve cela terrifiant. Je sais aussi à quel point il est parfois difficile d'affronter certaines choses toute seule et... Je ne prétends pas me substituer à votre mère mais si vous éprouviez le besoin de... de quoi que ce soit, je tiens à ce que vous n'hésitiez pas à venir me voir. N'ayez crainte, je ne vous demanderai rien Juliette, mais... vous n'êtes pas seule, voilà ce que je voulais vous dire. Vous pouvez vous confier et vous fier à moi, si vous le souhaitez. Quoi que vous décidiez, d'ailleurs.
  • Merci, madame Grandchester...
  • Candy, je m'appelle Candy.
  • Merci, Candy, répondit Juliette en pleurant doucement. Votre bonté me touche beaucoup. Je suis en train de renaître dans un monde que je croyais disparu et c'est... bouleversant. J'ai du mal à me réhabituer à tant de simplicité... Vous savez... je me sens si coupable d'être là, d'avoir survécu alors que tant de femmes sont mortes à mes côtés. Des femmes qui auraient mérité d'être ici, elles aussi. D'être en vie, tout simplement. Je ne peux pas me réjouir sans penser à elles et... sans me demander pourquoi... pourquoi moi ?
  • Juliette... ces femmes vous le diraient mieux que moi : réjouissez-vous et profitez de chaque minute, de chaque seconde de cette vie qui vous est rendue, d'abord pour vous mais aussi pour elles. Soyez encore plus heureuse en souvenir de chacune d'entre elles, c'est ce qu'elles attendraient de vous sans l'ombre d'un doute. Quant à cette question qui vous taraude... cet horrible "pourquoi moi ?"... il n'existe qu'une seule façon d'y répondre. Et cette réponse est une autre question : pourquoi pas vous ?
  • Pourquoi pas moi ?
  • Oui, Juliette. Pourquoi pas vous ? Vous savez, toutes les personnes qui sont ici auraient pleuré votre disparition, méritaient-elles ce chagrin ?
  • Je...
  • Ne répondez pas, Juliette. Ces questions n'appellent pas de réponse. C'est le hasard, le destin, appelez ça comme vous voulez mais... la mort est toujours injuste pour ceux qui restent. Toujours. La seule leçon à en tirer c'est que la vie est précieuse, chaque seconde de bonheur doit être savourée intensément. Chaque seconde arrachée à la mort est une petite victoire.
    Vous savez, quand je travaillais à l'hôpital américain pendant la Grande Guerre, j'ai vu une génération entière de jeunes garçons sacrifiée. Je les ai vus souffrir dans leur chair, donner leur vie et je n'oublierai jamais ces cris de souffrance, ces plaintes... Tout cela était un non-sens absolu, total et il m'arrive encore de me réveiller en sursaut en entendant leurs hurlements comme si j'étais encore là-bas. Ils me hantent toujours.
    Vous savez ce qui me fait le plus souffrir ? C'est que je ne me rappelle pas tous les visages de ceux qui sont morts dans mes bras. Je n'oublie pas l'horreur mais il y a eu tellement de morts que je ne peux pas tous me les rappeler. J'estime que je le devrais alors je le vis très mal...
    Tout ça pour vous dire qu'une guerre ravage tous les gens qui y sont confrontés, d'une façon ou d'une autre, elle nous transforme, à tout jamais. La colère, l'impuissance que j'ai ressenties à cette époque, j'ai mis du temps à apprendre à les utiliser et j'ai fini par trouver... En continuant à travailler pour la Croix-Rouge, je continuais à faire partie de la chaîne et... c'était constructif et gratifiant.
    Vous verrez, Juliette, un jour vous découvrirez comment utiliser tout ce passé qui vous torture et il deviendra votre force. Et puis vous avez un sacré avantage sur le commun des mortels.
  • Lequel ? demanda Juliette intriguée.
  • Les nazis n'ont pas réussi à vous avoir ! Vous leur survivez et... si ces gens-là n'ont pas réussi à vous abattre alors rien ni personne ne vous fera jamais plier. Excusez-moi du peu mais ça force le respect.

Juliette regarda Candy avec surprise avant de se mettre à rire tout en pleurant à la fois.
  • Quand j'ai rencontré Kyle, dit finalement Juliette, il m'a dit qu'il avait une chance insolente dans la vie parce qu'il avait des parents formidables. Je comprends mieux maintenant ce qu'il voulait dire.
    Il est encore en-dessous de la réalité pour ce qui vous concerne, ajouta Juliette avant d'embrasser Candy et de la serrer dans ses bras. Ma mère vous aurait adorée, elle vous aurait admirée. Merci d'être aussi bonne qu'elle avec moi, c'est... tellement réconfortant.

Candy la serra contre elle, se releva finalement et l'embrassa sur le front avant de lui souhaiter de passer une bonne nuit. Avant de sortir de la pièce, elle se retourna vers la jeune femme et lui sourit.
  • N'oubliez pas, Juliette. Vous êtes la plus forte, maintenant. Plus rien ne pourra vous atteindre !
  • Merci, Candy. De tout cœur, merci.

Elle referma la porte et laissa une Juliette souriante qui sombra très vite dans un profond sommeil.

*****

Il était tard et Kyle ne dormait toujours pas. Il avait laissé les rideaux de sa chambre ouverts et observait la campagne généreusement éclairée par les rayons blafards de la lune. Il n'était toujours pas sûr d'avoir réalisé tout ce qui s'était passé durant la journée. Mais pour la première fois depuis plusieurs années, il envisageait l'avenir avec plus de sérénité.

La porte de sa chambre s'ouvrit doucement et il aperçut Juliette qui entra et referma la porte doucement. Quand elle se retourna, elle s'aperçut qu'il ne dormait pas et se figea sur place. Il lui sourit et lui tendit la main pour l'inviter à venir près de lui.
  • Je peux dormir avec toi ? murmura-t-elle d'une toute petite voix en approchant. J'ai encore fait un cauchemar et je n'en peux plus...

Il se recula pour lui faire une place et ouvrit les draps. Elle se glissa dans le lit et il rabattit les couvertures sur elle. Elle se glissa contre lui et posa son visage contre son épaule.
  • Réveille-moi si tu fais encore des cauchemars, chuchota-t-il en caressant ses cheveux.

Elle se blottit contre lui et il resserra ses bras autour d'elle avec une vive émotion. Il était torse nu et elle inspira profondément, retrouvant l'odeur musquée de sa peau. Machinalement, elle laissa ses doigts errer sur la douce toison de sa poitrine avant d'arrêter brusquement son geste, gênée par sa propre audace.

Il embrassa délicatement son front et elle releva les yeux vers lui. Elle plongea à nouveau dans l'océan de son regard aux reflets changeants. Elle retrouva des sensations familières qu'elle croyait avoir oubliées et les souvenirs d'un bonheur passé rejaillirent avec violence. Elle ferma les yeux, vaincue par la vague de désir qui déferla en elle.

La vérité éclata en elle comme un grand cri silencieux, elle l'aimait. Elle n'aimait que lui. Les larmes lui montèrent aux yeux et elle leva le visage vers lui, à la recherche de sa bouche. Il répondit à ses lèvres avec une infinie douceur, sans oser aller plus loin que ce qu'elle lui offrait. Quand elle recula doucement, il vit qu'elle lui souriait à travers ses larmes. Il embrassa ses yeux comme pour les essuyer.
  • Kyle, j'ai arrêté de vivre pendant deux ans mais je.. je n'ai jamais cessé de t'aimer.
  • Moi non plus, murmura-t-il. Je t'aime, Juliette. Tu m'as accompagné partout, tout le temps. C'est toi qui m'as protégé en Normandie... Ensuite, je t'ai cherchée, pistée partout... A chaque fois, j'arrivais après que tu sois partie... J'ai même rencontré Cécile Martin à Ravensbrück. Elle ne t'oubliera jamais. J'ai vu Zwodau aussi... Tout ce chemin pour toi et ce soir, tu es dans mes bras et... j'ai peur de ne plus jamais pouvoir te laisser partir. Je t'aime, Juliette. Je t'aime tant que j'ai peur de t'effrayer ou de te faire fuir avec tout mon amour.
  • Je me souviens... tu avais promis de me retrouver.
  • Où que tu sois.
  • Je t'aime Kyle, murmura-t-elle avant de prendre l'initiative de l'embrasser à pleine bouche.

Il répondit à son baiser avec une ardeur contenue, savourant les explosions de bonheur qui éclataient dans sa poitrine. Leurs langues se cherchaient, se caressaient avec avidité tout comme leurs mains et leurs corps.
  • Juliette... attends... souffla-t-il en relâchant ses lèvres. Je ne vais pas réussir... J'ai très envie de te faire l'amour, là, tout de suite, continua-t-il d'une voix rauque, mais je ne veux pas te blesser.
  • Tais-toi ! dit-elle en ponctuant sa phrase de doux baisers. Je suis affreuse et bien trop maigre mais je ne vais pas me casser. Je ne suis plus la jeune fille séduisante dont tu es tombé amoureux, je le sais, mais... ne dis rien, Kyle, tais-toi et fais-moi l'amour.

Il la regarda avec intensité, bouleversé par sa supplique.
  • Tu ne me feras pas taire, murmura-t-il les larmes aux yeux. Je me fous totalement que tu te trouves trop maigre, tu es belle, Juliette. Ta beauté irradie de tout ton être, plus encore qu'autrefois. Je suis tombé amoureux de la tristesse dans ton regard, de la générosité de ton cœur, de ton empathie, de ton caractère fort et volontaire, de ta sensibilité à fleur de peau, de tes silences et de tes mots.
    Quant à ton apparence, mon amour, elle évolue chaque jour en ce moment. Tes cheveux repoussent et j'adore cet air juvénile qu'ils te donnent. Tout comme j'aime ce front, ces yeux, ce nez, cette bouche, ajouta-t-il en ponctuant chaque mot d'un baiser explicite. Ils n'ont pas changé.
    Quant à ton corps, dit-il en déboutonnant sa chemise de nuit, il change chaque jour. Il a été meurtri et il a besoin qu'on le traite avec douceur et tendresse avant de pouvoir s'épanouir à nouveau.

Il l'avait entièrement déshabillée alors qu'il lui parlait et n'avait cessé de la caresser, de l'embrasser. Elle répondait à ses baisers, à ses mains, laissant courir ses doigts sur le corps de l'homme qu'elle aimait. Ils prirent le temps de se réapprendre, réapprivoisant leur plaisir et l'amour infini qu'ils partageaient.

Ils firent l'amour lentement une première fois, en pleurant tous les deux. Puis, une deuxième fois, plus rapidement, plus intensément avant de s'effondrer, épuisés, vaincus par leur propre plaisir. Avant qu'elle ne s'endorme, il la serra dans ses bras et elle soupira de plaisir en se collant à lui.
  • Promets-moi de ne pas quitter mon lit sans me prévenir d'abord, murmura-t-il. Je ne veux pas me réveiller sans toi.
  • Je te le promets, murmura-t-elle en plongeant dans le sommeil.

*****

En ouvrant les yeux, elle rencontra les yeux iridescents de Kyle qui lui souriaient avec émotion. Elle lui sourit à son tour avant de blottir son visage dans son cou.

Après quelques minutes de silence durant lesquelles ils restèrent enlacés, elle releva les yeux vers lui et ils s'embrassèrent langoureusement. Il la relâcha en caressant doucement son visage.
  • Kyle, je... j'aimerai te demander quelque chose, murmura-t-elle.
  • Demande-moi ce que tu veux, répondit-il en la serrant contre lui.
  • J'aimerais retourner... sur la tombe d'Andrzej. Avec toi.
  • On part après le petit-déjeuner, si tu veux.
  • Tu veux bien ?
  • Évidemment, répondit-il avec émotion. Y aller sans toi, c'était... difficile.

Elle le regarda avec amour avant de lui sourire doucement.
  • J'ai faim ! dit-elle après un instant de silence.
  • Alors allons manger, mon amour, répondit-il en se levant.

La chemise de nuit de Juliette était à ses pieds. Il la ramassa et se tourna vers elle. Elle s'était levée et il blêmit violemment en la regardant.
  • Juliette... je t'ai fait mal... Grands dieux, qu'est-ce que j'ai fait ? dit-il en enfilant rapidement son pantalon de pyjama. Allonge-toi, mon amour, je vais chercher Cristina, dit-il en se précipitant hors de la chambre.

Elle s'était mise à pleurer en découvrant le sang entre ses cuisses, elle se rendit compte qu'elle avait mal dans le bas-ventre et un brusque sentiment de panique l'envahit.

Elle inspira fortement et enfila sa chemise de nuit en tremblant. Elle s'aperçut qu'elle avait tâché les draps et commença à les retirer du lit.

La porte se rouvrit et Kyle entra, suivi de Cristina et Candy. Il se figea en la voyant, elle avait retiré les draps du lit et les serrait contre elle. Elle tremblait, pleurait et se recroquevilla sur le sol quand ils entrèrent. Cristina intima aux autres de s'arrêter avec un geste et elle s'approcha doucement de Juliette en murmurant des paroles qui parurent inintelligibles à Kyle. Candy le prit par le bras et l'obligea à la regarder.
  • Prends tes affaires et va t'habiller, on va s'occuper d'elle.
  • Sûrement pas, maman, dit-il d'une voix blanche. Je ne vous laisse pas.
  • Si, Kyle ! dit Cristina d'une voix autoritaire. D'autant que j'ai besoin que tu me trouves des serviettes donc il faut que tu préviennes Nathalie. Discrètement, s'il te plaît. Candy, veux-tu aller me chercher ma trousse, elle est dans ma chambre.

Ils sortirent rapidement et Cristina se concentra sur Juliette en l'obligeant à faire des exercices de respiration. Juliette semblait se détendre et sa respiration reprenait un rythme régulier.
  • Là, c'est bien, respire, murmurait Cristina à Juliette avec un doux sourire. Maintenant dis-moi ce qu'il se passe...
  • Je... je ne m'en suis pas aperçue tout de suite mais... je saigne, mon ventre saigne et... je ne sais pas pourquoi... Je n'ai plus... Depuis la prison, je ne saigne plus. C'est revenu pour les autres mais pas pour moi, c'est pour ça que ce n'est pas normal... Et hier soir, Kyle et moi... et j'ai mal au ventre. De plus en plus mal au ventre.

Candy entra avec sa mallette. La porte se rouvrit et Kyle entra à son tour, des serviettes plein les bras, suivi de Nathalie. Cristina se redressa et leur demanda de les poser sur le lit.
  • Maintenant, je vais vous demander de sortir, dit-elle. Tous. Je vais examiner Juliette et je vous sonne si j'ai besoin de vous. Allez, du balai ! Ouste ! Et que plus personne ne rentre, c'est compris ?

Elle les fit sortir de la chambre manu militari et referma la porte derrière eux. Elle revint vers le lit et installa un grand drap blanc ainsi que des serviettes. Nathalie avait pensé à apporter une cuvette d'eau et du linge propre que Cristina disposa près du lit. Elle aida Juliette à s'installer et ouvrit sa mallette pour prendre des gants stériles. Elle toiletta Juliette avant de l'examiner avec des gestes précis d'une infinie douceur. Finalement, elle aida la jeune femme à se relever et lui sourit en lui prenant les mains.
  • Tout va bien, Juliette, dit-elle doucement. Tes ovaires, ton utérus sont parfaitement normaux. Tu n'as aucune blessure ni rien d'anormal et... je suis heureuse de t'annoncer que ton cycle semble avoir repris du service, si tu me permets l'expression.
    Tu sais... tu n'es pas la seule à qui c'est arrivé. Pour certaines cela a pris plus de temps que pour d'autres et j'en connais qui attendent toujours et pourtant tout est normal chez elles. C'est comme un blocage et j'ai bien peur que la médecine n'ait pas beaucoup d'explication à cela.
  • Tu veux dire que...
  • Oui, Juliette, dit Cristina avec un grand sourire. Tu as simplement tes règles.
  • Oh, je me sens si honteuse, murmura-t-elle en cachant son visage dans ses mains.
  • Pourquoi ? Il ne faut pas. Ça fait quoi ? Dix-neuf mois que ça ne t'étais pas arrivé ? Tu avais toutes les raisons du monde de t'angoisser et d'avoir peur. Et puis, personne ne le saura, le secret médical m'interdit de leur révéler quoi que ce soit car tu es ma patiente ! dit Cristina avec un clin d'œil.
    Je vais demander à Candy de t'apporter ce qu'il faut pour que tu sois tranquille et Kyle ira chercher ta valise, tu veux bien ? Je vais leur dire que tout va bien et tu parleras à Kyle en tête à tête.
  • Oui, merci dit Juliette en baissant les yeux.

Cristina ouvrit la porte et fit entrer Candy avant d'envoyer Kyle chercher la valise de Juliette afin qu'elle puisse se changer. Après avoir brièvement expliqué à Candy de quoi il retournait, cette dernière partit chercher le nécessaire pour Juliette.

Moins d'un quart d'heure plus tard, les femmes de la maison semblaient avoir tout réglé et Kyle put réintégrer sa chambre. Juliette s'était habillée. Il se précipita vers elle avec inquiétude et elle lui sourit quand il la prit dans ses bras.
  • J'ai le droit de savoir ce qu'il se passe, maintenant ? demanda-t-il encore un peu inquiet.
  • Nous nous sommes affolés stupidement, répondit-elle avec un timide sourire. Mon corps se contente juste de recommencer à fonctionner normalement, sauf que je n'étais pas prévenue.
  • Tu veux dire que...
  • Oui, Kyle, il faut croire que finalement, tout finit par rentrer dans l'ordre et... je ne suis pas stérile.
  • Je t'aime quand même, murmura-t-il.

Elle lui sourit tendrement et l'embrassa avec douceur.
  • Va finir de t'habiller Kyle et rejoins-moi à la cuisine, nous partirons ensuite pour Chateaubriant si tu es toujours d'accord pour m'y emmener.
  • N'aie aucun doute là-dessus, Juliette. Allez va manger, je te rejoins, mon amour.

*****

Quand Kyle arrêta la voiture devant le petit cimetière de Chateaubriant, son cœur battait la chamade. Il n'était pas revenu depuis plusieurs semaines. Il regarda Juliette et vit combien elle était tendue elle aussi. Il sortit de la voiture et se dirigea de son côté pour l'aider à descendre.
  • Tu te sens prête ? murmura-t-il quand elle fut debout face à lui.
  • Oui, murmura-t-elle. Je crois.

Il la prit par les épaules et ils entrèrent dans le petit cimetière avant de prendre la direction de l'allée qui menait à la tombe de marbre blanc. Ils marchaient à pas comptés, agrippés l'un à l'autre.
Quand ils arrivèrent devant la tombe, Juliette s'aperçut que Kyle était devenu livide et elle le prit dans ses bras alors qu'il éclatait en sanglots. Elle pleura avec lui de longues minutes et ils s'agenouillèrent finalement devant la tombe, main dans la main. Et Juliette lui raconta sa grossesse, ses attentes, son accouchement et tous les moments qu'elle avait partagés avec leur fils.

Quand elle eut terminé, il l'aida à se relever et il la serra dans ses bras avec émotion. Avant de partir, elle se tourna encore une fois vers la tombe.
  • Tu vois, mon bébé, j'avais raison... ton papa a été très malheureux de n'avoir pas été avec nous. Il aurait tant aimé te voir, te connaître. Je t'avais promis qu'on irait le retrouver mais... je n'ai pas réussi... et c'est lui qui nous a retrouvés. Pardonne-moi, mon bébé. Kocham cie Andrzej.

Quand elle se redressa, elle vit qu'il pleurait à nouveau et elle le prit dans ses bras en caressant son visage.
  • Allons-y maintenant, lui murmura-t-elle. Il est temps pour nous de... d'aller de l'avant comme on dit.
  • Il me manquera le restant de ma vie, dit-il en la regardant avec émotion.
  • Je sais, mon amour. A moi aussi... J'ai besoin de toi, Kyle, souffla-t-elle en fermant les yeux.
  • Ce n'est peut-être ni le lieu, ni le moment mais... veux-tu m'épouser, Juliette ?
  • Tu ne pouvais pas choisir de meilleur moment ou de meilleur endroit pour me le demander, répondit-elle au comble de l'émotion. Je suis contente de le dire devant mon fils : oui, je veux t'épouser, Kyle. Oui, je veux épouser le père de mon fils.

Il la serra fortement contre lui et c'est tendrement enlacés qu'ils quittèrent le cimetière, encore bouleversés par l'émotion du lieu et du moment. Ils reprirent le chemin de la ferme et Juliette s'endormit dans la voiture, épuisée par les émotions qui l'habitaient.

*****

Candy attendait l'arrivée de son mari et elle piétinait d'impatience depuis le départ de Kyle et Juliette. Nathalie avait emmené Joszef pour l'aider sur l'exploitation. Cristina, Sophie, István, Miska et Ryan jouaient au tarot tandis que Candy essayait de lire le journal sans parvenir à se concentrer sur ce qu'elle lisait.
Nathalie et Joszef arrivèrent les premiers et sourirent en constatant l'impatience de Candy.

Quand elle entendit le bruit du moteur tant attendu, Candy se précipita dans la cour. La voiture s'était arrêtée et elle eut la grande surprise d'en voir descendre Serena qui avait apparemment accompagné son père. Candy lui ouvrit les bras avec un grand sourire et la jeune fille embrassa sa mère avec une vivacité qui déconcertait toujours son entourage. Elle la relâcha rapidement pour sauter dans les bras de Ryan qui était sorti avec les autres.

Candy se tourna vers Terry et son cœur se mit à battre follement. Au fil des années, elle l'avait vu devenir plus viril, plus séduisant. Il avait toujours les cheveux en bataille, un peu trop longs mais cela lui donnait un charme fou encore accentué par ses tempes grisonnantes. Il était entièrement vêtu de noir, sa chemise était négligemment ouverte et Candy sourit de plaisir. Il savait mieux que personne combien elle le trouvait séduisant ainsi et elle devinait le soin qu'il avait pris à se montrer à son avantage, rien que pour elle.

Il avait les yeux fixés sur Candy et elle rougit violemment quand il s'approcha de sa démarche féline et nonchalante. Il avait ce petit sourire en coin qui la faisait toujours fondre et elle se jeta dans ses bras. Il la serra contre lui avec vigueur et lui donna un baiser possessif et langoureux, se moquant totalement du regard de ceux qui les entouraient.
  • Tu m'as manqué, mon ange. Beaucoup, murmura-t-il pour elle seule avec un clin d'œil lubrique qui la fit rougir à nouveau.
  • Pas autant qu'à moi, dit-elle avec une voix étranglée par l'émotion. C'était trop long, sans toi.
  • On va se rattraper, dit-il avant de l'embrasser amoureusement.

Il relâcha ses lèvres et sourit aux jeunes gens qui les observaient avec curiosité. Le regard de Miska passait sans cesse de Kyle à Serena puis à leurs parents.

Gardant la main de sa femme dans la sienne, Terry se dirigea vers le groupe de jeunes gens, ne la lâchant que pour donner une forte accolade à Ryan qu'il serra contre lui avec force.
  • Bonjour mon fils, dit-il avec émotion. Je suis vraiment heureux de te retrouver en un seul morceau. Il était vraiment temps que cesse cette folie. Et... à part ça... je ne sais pas si je vais te féliciter d'être devenu un as de la RAF, compte tenu des angoisses que ça m'a donné mais... ajouta-t-il avec son habituel sourire en coin. Mais en tout cas, je suis fier de toi.
  • Merci papa, répondit Ryan, ému de retrouver son père. C'est bon de te voir aussi.

Terry sourit et caressa la joue de son fils en le regardant droit dans les yeux avant de se tourner vers Sophie, qui se trouvait juste à côté de Ryan, timide et rougissante.
  • La petite fille que j'ai connue il y a longtemps semble être devenue une charmante jeune femme ! dit Terry en embrassant la jeune fille sur les joues.

Il salua ensuite joyeusement István avec qui il échangea quelques mots en hongrois à la grande surprise de Cristina et Miska.
  • Parce que tu parles hongrois, toi ? demanda Cristina, intriguée.
  • Alors toi ! s'exclama Terry en fronçant les sourcils, le doigt pointé vers elle. D'abord, bonjour ! ajouta-t-il en faisant claquer deux bises sonores sur ses joues.
  • Bonjour, oncle Terry ! dit-elle en le serrant contre elle. Mais tu ne m'as pas répondu !

Il la regarda et se mit à rire.
  • Quand tu es aussi têtue, on dirait ta tante ! dit-il en riant. Et pour répondre à ta question, si je te donne les noms de Michael Curtiz, Paul Lukas ou des Korda, Alexandre, Zoltan ou Vincent, ça t'évoque quelque chose ?
  • Ce sont tous de très bons amis à toi qui travaillent dans le cinéma mais... tu veux dire qu'ils sont tous hongrois ?
  • Bien, mademoiselle André ! Vous venez de passer votre examen avec succès, répondit Terry avec un sourire ironique. Bon, à part ça et pour être plus sérieux... j'ai un message de ton père, il t'adore et il craint que ta mère ne débarque très bientôt en Europe si tu ne rentres pas lui présenter l'homme que tu aimes. Et ta mère t'embrasse, tu lui manques et tu me feras un rapport écrit complet sur ton état de santé, taille, poids, nombre de jour d'arrêt-maladie, de repos... Elle l'a exigé et m'a mis un revolver sur la tempe jusqu'à ce que je promette de rapporter ce compte-rendu.
  • Arrête tout de suite, oncle Terry ! dit-elle le doigt levé en se retenant d'éclater de rire.
  • Serait-ce une menace ? dit-il le sourire levé.
  • C'est toi qui es en train de me menacer, répondit-elle en souriant franchement. Mais ça m'est égal, ça fait longtemps que tu ne me fais plus peur.

Elle se dressa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur la joue avant d'éclater de rire. Terry se tourna alors vers Joszef qui le regardait avec un air ahuri.
  • J'imagine que tu es Joszef ? dit Terry avec un regard amusé. Et aussi qu'il est inutile que je te dise que je suis le père de Kyle ?
  • C'est incroyable comme vous vous ressemblez ! fut tout ce que le jeune garçon fut capable de dire.
  • Il paraît, oui... bienvenue dans la famille, jeune homme, répondit Terry en l'embrassant affectueusement ce qui ne manqua pas de surprendre le jeune garçon.

Il se tourna alors vers Miska avec un grand sourire.
  • Il était temps que je vous rencontre, depuis le temps que j'entends des louanges sur vous ! dit Terry en étreignant l'épaule du jeune homme. D'autant que j'imagine que je n'en sais pas le dixième.
  • Je suis content de vous rencontrer, monsieur Grandchester, répondit Miska en souriant à son tour. Et... le môme a raison, votre ressemblance avec Kyle est incroyable ! Ceci mis à part, je dois vous avouer que je suis également un fervent admirateur de votre travail.
  • Félicitez alors ma femme, répondit Terry en souriant. Sans elle, je n'en serais pas là, soyez-en sûr !
  • Et moi ? Je n'ai pas le droit à un bonjour ? s'exclama Nathalie, derrière Terry.

Il se retourna et se mit à rire en voyant l'air contrarié qu'essayait d'arborer Nathalie.
  • C'est parce que je garde le meilleur pour la fin, voyons ! dit-il entre deux rires.
  • Bien sûr ! dit-elle en riant à son tour. Je vais te croire !
  • Comment vas-tu Nathalie ? dit-il en l'embrassant joyeusement.
  • Et bien... je dirais qu'aujourd'hui est une très belle journée, dit-elle avec un immense sourire. Et ça faisait beaucoup trop longtemps qu'il n'y avait pas eu autant de bonheur dans cette maison !

Terry se tourna à la recherche de Candy qui discutait joyeusement avec Serena et Cristina.
  • Quelle jolie brochette de blondes ! dit-il en s'approchant d'elles. Ou devrais-je dire quelle belle brochette de jolies blondes ?
  • Papa, c'est misogyne et insultant ! rugit Serena avec une vibrante colère.
  • Crois-tu franchement que je sois misogyne ? répondit son père en se plaçant face à elle tout en la défiant du regard. Honnêtement Serena ?

Elle fit la moue mais ne baissa pas les yeux.
  • Bon d'accord, tu n'es pas misogyne ! Mais nous qualifier par notre couleur de cheveux, c'était...
  • Arrête Serena, répondit son père d'une voix douce en la serrant contre lui. Vous êtes les seules blondes de la maison et vous êtes toutes les trois ravissantes, d'accord ? Et puis, vous discutiez ensemble et tu me connais assez non ?
  • Tu m'énerves ! dit-elle en se jetant à son cou pour l'embrasser. Je t'adore, papa, ajouta-t-elle avant de le lâcher pour repartir vers son frère. Mais tu m'énerves !

Terry se tourna vers Candy et passa un bras autour de sa taille.
  • Il m'en manque un, Candy ! dit Terry en levant un sourcil.
  • Non, il ne t'en manque pas un, répondit Candy en souriant. Il va arriver, ne t'inquiète pas !
  • Où est-il ? demanda-t-il intrigué.
  • Il est avec Juliette, ils sont allés au cimetière tous les deux.

Terry ne broncha pas, il la regarda en silence un instant avant de se tourner vers la petite assemblée.
  • Bon, vous nous excuserez, dit-il en prenant la main de Candy. J'ai besoin de parler à ma femme quelques minutes, alors commencez à boire le thé sans nous, on arrive !

Il passa un bras autour de la taille de Candy et il l'entraina vers les prés qui entouraient la ferme.
  • Alors comme ça, Kyle est avec Juliette ? demanda-t-il à Candy. Tu veux bien me raconter...
  • C'est grâce à Miska, dit Candy en se tournant vers lui tandis qu'il l'enlaçait. Il a... il a réussi à faire parler Juliette qui se plongeait chaque jour dans le mutisme et la mélancolie. Ça a eu l'effet d'un déclic sur elle, elle a voulu voir Kyle et... Miska est arrivé hier avec elle.
    Ils sont partis discuter tous les deux et... ils ont enfin réussi à avoir une vraie conversation et je crois qu'ils se sont vraiment retrouvés cette nuit. Ce matin, ils ont décidé d'aller voir leur fils. Enfin, c'est comme ça que je le ressens.
    Ils sont en train de se retrouver, Terry et... c'est une bonne chose, termina-t-elle dans un souffle.

Elle avait baissé la tête en prononçant ces derniers mots et il lui releva le menton du bout des doigts. Des larmes embuaient ses yeux et il fut remué par son expression.
  • Si tu la voyais, Terry... on dirait une frêle poupée de porcelaine prête à se briser. Elle est si fragile à tous points de vue et ça me bouleverse totalement. Avec ses cheveux si courts, sa maigreur, sa pâleur et pourtant... il y a une telle force en elle. Ils l'ont blessée au plus profond de son âme et de son cœur, ils ont essayé de la tuer à la tâche, de la tuer tout court, mais elle est là.
    Miska a appris qu'elle avait été très forte là-bas, pour les autres... elle a été leur moteur parait-il mais aujourd'hui... elle n'a plus à se battre et tu vois son extrême fragilité, sa sensibilité à fleur de peau, elle a baissé ses défenses et elle est plus vulnérable que jamais.

Il la serra contre lui avec vigueur tout en embrassant ses cheveux.
  • Je te retrouve bien là, mon amour, murmura-t-il, tu l'aimes déjà comme si elle était ta fille, elle t'a conquise, alors ?
  • Toi aussi, tu l'aimeras, répondit-elle en levant les yeux vers lui.
  • J'en suis sûr, mon ange. C'est bon de te voir, tu sais ?

Il la dévorait des yeux et elle lui sourit en rougissant.
  • C'est fou ce que je peux te trouver séduisant, monsieur mon mari, murmura-t-elle. Tu m'as manqué, Terry, énormément manqué. J'ai l'impression qu'on ne s'est pas vus depuis des mois...
  • Deux mois, oui et tu as raison, c'était beaucoup trop long, répondit-il en l'embrassant doucement. Je t'aime et j'ai très envie de toi, tu sais...
  • Moi aussi, murmura-t-elle en se collant à lui pour l'embrasser amoureusement.
  • Il faut que je te lâche sinon ça va mal finir, dit-il en s'éloignant d'elle avec un soupir de regret.

Enlacés par la taille, ils reprirent le chemin de la maison.
  • Et maintenant, dit Candy, tu peux m'expliquer pourquoi Serena est ici ?
  • Ah, non ! Elle ne le sait pas encore mais j'ai trouvé ça très drôle et toi aussi tu vas trouver ça drôle. C'est en rapport avec ses études, figure-toi. Elle vient faire un stage en Europe !
  • Et qu'y-a-t-il de drôle là-dedans ?
  • Ah, tu verras ! dit-il avec un clin d'œil. Je t'ai dit que je te trouvais ravissante dans ta petite robe d'été, Candice Grandchester ?

Elle lui sourit sans répondre et ils entrèrent dans la maison et retrouvèrent tout le monde sur la terrasse. Ryan regarda ses parents arriver avec une certaine fierté. Ils dégageaient tous les deux une élégance juvénile et l'amour qu'ils se portaient étaient si évident que le bonheur et l'épanouissement se lisaient sur leurs visages.

Il regarda sa mère avec tendresse, elle venait d'avoir quarante-sept ans mais elle gardait une silhouette fine et délicate. Elle avait légèrement remonté ses cheveux pour dégager son visage et ils retombaient dans son dos en une cascade de volutes blondes. Elle avait un charme fou, ses grands yeux verts, son petit nez retroussé constellé de tâches de rousseur et son sourire flamboyant avaient toujours su gagner le cœur de ses amis.

Même Miska avait été séduit par sa mère, jusqu'à ce qu'il rencontre Serena. Miska ne pouvait détacher son regard de la jeune fille depuis son arrivée. Serena feignait de l'ignorer totalement mais Ryan s'était aperçu qu'elle le surveillait du coin de l'œil, elle aussi.
  • Serena, commença Candy, ton père m'a dit que tu avais quelque chose à nous annoncer qui était notamment la raison de ta présence en France.
  • Pas encore ! dit Serena. Je vous dirais tout quand Kyle sera rentré.
  • Bon d'accord ! dit Candy. On fait comme tu veux. Tu m'as manqué, petite peste !

Terry s'était approché de Ryan qui était légèrement isolé du groupe. Il s'assit à côté de lui et lui sourit tendrement.
  • Tu sais que j'ai... plutôt mal vécu le fait que tu sois blessé, Ryan, dit-il à voix basse.
  • Maman me l'a dit. Je suis désolé, papa.
  • Ne sois pas désolé, Ryan. J'ai eu très très peur mais je suis fier de tout ce que tu as fait... Tu as beaucoup changé et, plus je te regarde et plus je suis fier de l'homme que tu es devenu.
  • Qu'est-ce qui te fait dire que j'ai changé ? demanda Ryan en souriant à son père.
  • Tu es calme, réfléchi et... c'est assez impressionnant parce que ça se voit dans ton attitude et dans tes gestes. J'espère seulement que cette guerre ne t'aura pas trop pris de ton enthousiasme.
  • Il fallait bien que je grandisse un jour, tu ne crois pas ? Et puis, aussi étrange que cela puisse te paraître, dit-il avec le même sourire ironique que son père. C'est mieux de piloter avec un peu de plomb dans l'aile !
  • C'est malin, ça ! dit Terry en souriant.
  • Papa, je... je suis tombé amoureux de Sophie. Je veux dire, vraiment amoureux. Je lui ai demandé sa main et je crève de trouille pour faire ma demande à ses parents. Et puis... je ne sais pas où lui trouver une bague, ni comment organiser ce mariage et...
  • Arrête, Ryan, répondit Terry en l'enlaçant par les épaules. Prends les problèmes un par un. Alors, premièrement, si ça peut te rassurer... ses parents savent que vous êtes amoureux et... ils ne te sont pas hostiles, Ryan, bien au contraire.
  • Tu es sûr de ça ? Et comment tu sais ça, d'abord ?

Terry ne répondit pas et sourit à son fils.
  • Pour ce qui est de la bague, tu trouveras ce que tu cherches à Londres. Et si tu veux être bien conseillé, emmène avec toi une femme qui connait les goûts de Sophie. Quant au mariage, et bien... le manoir Grandchester pourrait être un lieu parfait, non ?
    Il y a de la place pour accueillir pas mal de monde mais ce n'est qu'une suggestion, Ryan, d'accord ? C'est à vous de choisir ce que vous voudrez comme cérémonie et tout ce qui va avec.
    Si tu veux me faire plaisir, tu me laisses juste t'offrir un palace pour votre nuit de noces. Et si vous voulez passer quelques jours seuls en Écosse, tu n'as qu'à demander et vous y serez tranquilles autant de temps que tu veux.
  • C'est... Merci, papa. A vrai dire, toutes tes suggestions me tentent bien, dit-il en souriant.
  • Tu sais ce qu'il te reste à faire, alors...
  • Pourquoi est-ce que ça fout la trouille comme ça, papa ?
  • Parce que tu l'aimes, Ryan. Parce que le challenge est impressionnant et que l'enjeu est important.
  • Et le nœud dans l'estomac, ça s'arrête quand ?
  • Et bien... d'abord tu ne le ressens pas tout le temps, ni avec la même intensité mais ça s'arrête généralement après la cérémonie.
  • Alors il va falloir que je l'épouse très vite parce que, même quand je pars en mission, je ne stresse pas autant, ni aussi longtemps. Ça va me tuer !

Les deux hommes se mirent à rire joyeusement et Ryan embrassa son père qui lui rendit son accolade. Ils rejoignirent finalement le petit groupe.

*****

Il était presque dix-huit heures lorsque Kyle et Juliette arrivèrent à la ferme. Ils avaient un peu traîné en chemin, s'arrêtant pour se promener, discuter... Ils prirent même un café à la terrasse d'un petit village.

En arrivant chez les Duval, Kyle arrêta le moteur et regarda la jeune femme qui s'était endormie à ses côtés. Il souleva doucement son menton et l'embrassa très délicatement. Elle ouvrit les yeux doucement et lui sourit avant de l'embrasser à son tour.
  • Nous sommes arrivés ? demanda-t-elle doucement.
  • Oui, murmura-t-il en souriant tout en caressant ses cheveux. Tu te sens prête ?
  • Tu vas leur dire que j'ai accepté de t'épouser ? demanda-t-elle doucement.
  • J'en ai très envie, oui, répondit-il. Sauf si tu préfères attendre...
  • Non, je ne vois pas pourquoi on attendrait. Ça fait cinq ans qu'on attend, c'est suffisant.
  • Tu as raison ! dit-il en riant. On y va ?

Ils sortirent de la voiture et se dirigèrent vers la ferme. Tout le monde était sur la terrasse et ils ne les avaient pas entendu arriver. Kyle s'arrêta dans la cuisine et prit Juliette par les épaules dans une muette demande, elle lui sourit et ils sortirent rejoindre les autres.
  • Ah, vous êtes rentrés ! s'exclama Nathalie qui fut la première à les voir. Tant mieux, je commençais à me faire du souci.
  • Kyle ! s'exclama Serena qui se précipita vers le jeune couple en souriant.

Elle se jeta au cou de son frère qui l'embrassa tendrement.
  • Serena, je ne sais pas ce que tu fais ici, dit-il mais je suis content de te voir, petite sœur. Je suis impressionné de voir à quel point tu as grandi ! Et... je te présente Juliette, ajouta-t-il en se tournant vers la jeune femme. Je l'aime comme un fou alors traite-la mieux que ta propre sœur !
  • A vos ordres, mon lieutenant ! répondit-elle en lui tirant la langue avant de se tourner vers Juliette avec un grand sourire. Bonjour Juliette, je suis contente de te rencontrer, dit-elle en embrassant la jeune femme avec sa générosité naturelle. Je...
  • Non, n'essaye même pas de saouler Juliette de paroles ! dit la voix de son père juste derrière elle. Tu es épuisante Serena, je t'adore mais tu es épuisante.
  • Papa ! s'exclama-t-elle en se tournant vers lui. Toi aussi tu es agaçant, tu sais ?
  • Je sais.

Elle haussa les épaules et partit en direction de la cuisine proposer son aide à Nathalie. Terry regardait Kyle et Juliette avec émotion. Kyle s'avança vers lui et les deux hommes se donnèrent une franche accolade sans prononcer un seul mot mais leurs yeux en disaient beaucoup plus.
  • Papa, dit Kyle en se tournant vers Juliette, je... quelque chose ne va pas, Juliette ?
  • Tout va bien, répondit-elle en souriant tout en dévisageant les deux hommes. J'ai l'impression de voir double mais sinon tout va bien !
  • Je vous rassure, dit Terry en lui souriant, vous avez le meilleur de nous deux. D'abord, parce qu'il est bien plus jeune que moi et ensuite parce qu'il n'a pas hérité de mon détestable caractère.

La jeune femme s'avança vers lui et l'embrassa timidement sur la joue.
  • Si Candy vous aime autant, c'est que vous ne devez pas être aussi détestable que ça, ajouta-t-elle timidement. Et puis votre fils ne vous aimerait pas autant non plus si vous étiez un sale type.
  • N'en soyez pas si sûre, Juliette. Je suis vraiment heureux que vous soyez enfin là, avec nous. Je ne sais pas si je m'avance en disant cela mais... vous faites partie de la famille depuis longtemps maintenant et il était temps que nous nous rencontrions.

Juliette baissa les yeux un instant avant de relever la tête vers son beau-père. Elle avait les yeux embués de larmes mais elle ne pleura pas.
  • Merci, monsieur Grandchester, je...
  • Terry ! Appelez-moi, Terry. Et c'est valable pour tout le monde ! lança-t-il à la cantonnade.
  • D'accord... répondit-elle avec un petit sourire. Merci de votre accueil, Terry, c'est... ça me touche vraiment beaucoup. Je... J'aime votre fils de tout mon cœur. Avec lui, grâce à lui, j'ai vécu les plus beaux moments de ma vie. Il m'a donné beaucoup déjà et votre générosité, celle de Candy, de toute votre famille, me bouleversent totalement alors, merci. Vraiment.

Terry la regarda avec émotion et lui sourit avant de regarder à nouveau son fils.
  • Je vais te dire ce que m'a dit ma mère il y a presque trente ans de cela : si tu n'épouses pas cette femme, je t'étrangle de mes propres mains.
  • Terry, tu exagères, elle n'avait pas dit ça ainsi ! dit Candy en attrapant le bras de son mari. Laisse-leur le temps de se retrouver ! Et si Juliette souhaite...
  • Ne t'inquiète pas, maman, répondit Kyle en enlaçant Juliette. De toute façon, j'ai bien l'intention d'épouser un jour cette ravissante jeune femme d'autant que Juliette m'a fait le bonheur d'accepter ma demande mais chut ! On en parlera plus tard.

Serena revint avec un plateau.
  • Quelqu'un veut de la limonade ? demanda-t-elle joyeusement.

Après qu'elle eut servi tout le monde, Candy lui redemanda si elle acceptait maintenant de dire pourquoi elle avait accompagné Terry en France.
  • Attends, je vais chercher mon papier sinon je ne pourrais jamais te redire le nom de ce type, répondit-elle en disparaissant dans l'entrée.

Elle revint quelques secondes plus tard avec une enveloppe à la main.
  • Alors... tu sais que pour mes études, j'ai fait un stage dans l'association qui œuvrait dans les camps japonais avec Cassie ?
  • Oui, bien sûr que je m'en souviens, répondit Candy. Viens-en au fait, plutôt.
  • Et bien, j'ai fait une demande pour travailler à la commission d'enquête sur les crimes de guerre et j'ai obtenu un stage pour les quatre prochains mois !
  • En France ? demanda sa mère.
  • Non. A Berlin. Je dois y être dans cinq jours pour travailler avec... Mi... Mihály Kovatz, je sais pas comment ça se prononce et... et le colonel Taylor O'Reilly.

Miska manqua de s'étouffer avec sa limonade et István pouffa joyeusement avant d'éclater de rire aussitôt rejoint par Kyle qui éclata de rire également.
  • Je t'avais bien dit que ce serait drôle, dit Terry à Candy en se mettant à rire à son tour.
  • Je peux savoir ce qui vous fait tous rire ! dit Serena sans rien comprendre à la situation.

Quand elle se tourna vers sa mère, Candy voulut lui expliquer et se mit à rire à son tour. Finalement, ce fut Miska qui se leva et se dirigea vers elle avec un sourire.
  • Alors le nom que vous n'arrivez pas à prononcer, c'est Mihály Kovács et c'est aussi mon nom mais mes amis et mes proches m'appellent Miska.
  • C'est une plaisanterie ? demanda Serena.

Elle le regarda avec circonspection ce qui fit redoubler de rire Kyle.
  • Laissez-les rire, dit Miska en souriant. Et... plus sérieusement, montrez-moi votre papier.

Elle lui tendit sa feuille et il la lut avec attention.
  • Bon, vous avez fini de vous marrer comme des baleines ! s'exclama Miska envers ses amis. Tu veux nous épeler ton nom, Kosztolányi ?
  • K O S Z... commença István avec moquerie.
  • Kosta ça va ! jeta Miska avec un regard noir.

Il se tourna vers Serena et fixa intensément la jeune fille. Serena lui retourna son regard sans sourciller.
  • Comment est-ce qu'ils ont pu vous proposer un tel stage ? Vous savez ce qu'implique le fait de travailler sur des crimes de guerre ? demanda-t-il sérieusement.
  • Je... je pense que j'en ai une petite idée, répondit Serena en crânant un peu. J'ai travaillé dans les camps japonais aux Etats-Unis et...
  • Ah oui, une petite idée ! Vous en êtes sûre ? Parce que les camps allemands n'ont pas grand chose à voir avec les camps américains, aussi déplorables soient-ils. C'est dur, Serena. Huit heures par jour, tous les jours, c'est dur. Il faut faire abstraction de sa peine, de sa compassion, de sa souffrance et surtout, surtout de la leur... Et ça, c'est encore plus dur !
  • Et qu'est-ce qui vous laisse à penser que je n'en serai pas capable ?
  • Ce ne sont pas vos capacités que je mets en doute mais... ce qu'ont fait les nazis dans les camps c'est vraiment... C'est indicible, Serena, vous comprenez ? Meurtres, gazages, tortures, expériences en tous genres, c'est... Même les films qu'on vous a montrés... la réalité est si monstrueuse, c'est...

Il soupira et se tourna vers Juliette qui avait les larmes aux yeux, Kyle entourait ses épaules de son bras en signe de réconfort. Terry était discrètement venu s'asseoir à côté de Joszef qui était très pâle. De son bras, il entoura les épaules du jeune garçon qu'il serra doucement contre lui.
  • Miska, dit alors Juliette en se levant. Tu prendras soin d'elle, tu vas l'accompagner et tu vas l'aider. Et si elle craque, tu seras là pour elle. Et tu le feras pour moi. Cela va considérablement augmenter ma dette envers toi mais tant pis. C'est moi qui te le demande, Miska, je veux que tu l'accompagnes à Berlin et que tu la prennes sous ton aile. Pour elle et pour moi.
  • Ce ne sera pas nécessaire, Juliette, mais merci, répondit Serena.
  • Si ! C'est nécessaire ! gronda Miska. Juliette, tu es dure en affaires, ajouta-t-il pour la jeune femme avant de tourner le dos à la petite assemblée et de s'avancer sur la pelouse en soupirant.
  • Merci, Miska, répondit Juliette avec un sourire triste. Serena... s'il vous plait, ne lui en veuillez pas, ce n'est pas dirigé contre vous. Et ne sous-estimez pas ce qu'il vous a dit. Ne sous-estimez jamais la barbarie et l'horreur de ce que vous allez découvrir. Et faites confiance à Miska, vous pourrez toujours compter sur lui même si...
  • Bon, ça va Juliette, dit Miska. On n'est pas là pour parler de moi, non plus. J'amènerai Serena à Berlin et... à propos, vous logerez où là-bas ?
  • On m'a dit qu'un logement de fonction m'était réservé avec le personnel féminin du service de santé.
  • Bien... C'est bien. J'ai un appartement de fonction à Berlin, dit Miska en se tournant vers Terry et Candy, je pourrais parfaitement vous y loger si vous voulez accompagner Serena.
  • Je n'avais pas imaginé aller à Berlin, dit Candy en souriant, mais ce sera avec grand plaisir ! D'ailleurs, maintenant qu'on est tous là, qui commence à me parler de ses projets d'avenir ? Ryan ? Kyle ? Cristina ? Allez... je veux tout savoir !
  • Attendez ! dit Terry. Avant, j'aimerai savoir ce que Jo a envie de faire.
  • Je... je... je ne sais pas, bafouilla le jeune garçon en regardant Kyle avec affolement.

Kyle lui fit un grand sourire et l'invita à parler.
  • N'aie aucune crainte, Joszef. Tout est possible, tout est faisable... Que tu veuilles faire des études ou travailler, tu n'as qu'à dire ce que tu veux. C'est aussi simple que ça.
  • Je n'y ai pas réfléchi... balbutia Joszef... J'étais bien avec vous et... je ne sais pas.
  • Il n'y a pas urgence Jo, dit Terry en posant une main sur son genou. Mais à Paris, Londres, Los Angeles, New-York, Chicago... tu trouveras toujours un membre de la famille pour t'aider à faire ce que tu souhaites. Et puis, tu visiteras New-York, Los Angeles et... ça te donnera une meilleure idée des possibilités qui s'offrent à toi.

Joszef le regarda, impressionné avant de se tourner vers Kyle.
  • Je vais y penser sérieusement, dit-il avec conviction.
  • Bon alors, les autres maintenant, dit Terry. Qui commence ?

C'est le moment que choisit Patrick pour rentrer et il salua chaleureusement Terry, qu'il n'avait pas vu depuis pas mal d'années.
  • J'attends toujours vos réponses, dit Terry, lorsque tout le monde fut rassis.
  • Moi, je vais commencer, dit Ryan en se levant. Pour ce qui est des projets d'avenir, je vais bientôt être démobilisé et... l'armée m'a proposé de rester mais j'ai refusé. Pour tout vous dire, j'ai plusieurs options et plusieurs propositions m'ont été faites, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Je n'ai fait aucun choix ni pris aucune décision pour l'instant même si j'avoue avoir très envie de revoir le ciel de Californie. 
    Nathalie, Patrick, quand j'ai été blessé, vous m'avez accueilli chez vous en bravant de sérieux dangers et vous m'avez traité comme un fils. Je garde un souvenir impérissable de mon séjour chez vous. D'autant plus que... euh... je vais aller droit au but. Patrick, Nathalie je suis tombé fou amoureux de votre fille et j'ai l'honneur de vous demander sa main.
  • Et bien, t'en auras mis du temps, mon garçon ! s'exclama Patrick en riant. Si ma fille veut t'épouser, elle a ma bénédiction. Tout ce que je te demande Ryan, c'est de la rendre heureuse. Et si tu veux réellement l'emmener en Californie, je souhaite juste pouvoir vous revoir régulièrement, ok ?

Nathalie s'était levée et l'avait serré dans ses bras avec émotion.
  • Je suis vraiment ravie, Ryan, dit Nathalie avec un sourire radieux. Vous voulez organiser ça quand ?
  • J'aimerais d'abord en parler avec Sophie, si vous le voulez bien, répondit-il avec un clin d'œil pour la jeune fille qui avait viré à l'écarlate.

Tandis que Nathalie allait se rasseoir, Ryan reprit sa place auprès de Sophie et déposa un chaste baiser sur ses lèvres sous les hourras de la petite assemblée.
  • Qui prend la suite maintenant ? demanda Terry pour détourner la conversation et dissiper le malaise grandissant des jeunes gens.
  • Moi ! dit Cristina en levant le doigt avec un grand sourire. J'ai l'intention de traîner István en Californie pour lui présenter mes parents et... j'aimerai qu'on se marie là-bas et que vous veniez tous bien sûr, je vous paye le voyage !
  • A tout le monde ? demanda Jo, abasourdi.
  • Oui, tout le monde ! La famille André peut se permettre ça et elle le fera avec grand plaisir quitte à affrêter un avion pour ça. Sans compter que je connais plusieurs pilotes.
  • Je prends ! s'exclama Ryan. L'oncle Archie commence à être trop vieux de toute façon !
  • Qu'il ne t'entende pas ! ajouta son père en riant. Et ensuite Cris ?
  • Pour ce qui est de notre vie ensuite, dit-elle en regardant István avec un tendre sourire, j'habite là où il établit son camp de base.
  • Paris ? demanda István avec un sourire.
  • Alors ce sera Paris, dit Cristina avec un sourire. Ça tombe bien, l'hôpital américain vient de me proposer un poste permanent, très intéressant et très bien rémunéré, en plus.
  • Au suivant ! dit István en embrassant la main de Cristina.
  • Moi, je fais un break, dit Kyle. J'emmène Juliette aux États-Unis, je l'épouse et pour la suite... on voyage tous les deux et on prend le temps de faire le point. Camp de base prévu pour l'instant : New-York. Après... je viens de passer cinq ans à avoir pour seul but de retrouver cette femme, dit-il en souriant à Juliette. Maintenant, je pense qu'il faut qu'on se réajuste.
  • Et bien comme ça, on sait qu'on va voyager ces prochains mois, dit Candy en riant. Et vous, Miska ?
  • Moi ? Et bien... vous savez que les Alliés envisagent plusieurs grands procès contre le régime nazi. Alors, je vous le dis sur le ton de la confidence, le premier commencera sûrement avant Noël. Quant à moi, j'ai bien l'intention d'arrêter tout ça avant... Je ne suis pas sûr d'être complètement d'accord avec la façon dont ils veulent faire les choses mais tant pis. Ensuite, j'ai l'intention de revenir à Paris. L'agence KKG a besoin de se développer, non ?
  • Ah mais moi, je continue et je vous attends ! dit István en souriant. Et puis, l'idée d'avoir un correspondant à Berlin et un autre à New-York n'est pas si bête !

La soirée se passa dans les rires et les discussions tournèrent essentiellement autour des projets d'avenir de chacun. A la fin du repas, ils s'installèrent tous dans le jardin pour prendre un café. Miska s'éloigna un instant, il avait trop mangé et éprouvait le besoin de marcher. Serena s'éclipsa à sa suite.

Quelques minutes plus tard, Juliette s'éloigna furtivement du petit groupe et Terry empêcha Kyle de la suivre en lui lançant un petit sourire complice.
  • Attendez-moi, Juliette, dit Terry en rattrapant la jeune femme. Je vous accompagne.
  • Si c'est Kyle qui vous envoie, c'est inutile de vous inquiéter, je vais bien. J'avais seulement besoin de marcher un peu.
  • Ce n'est pas Kyle qui m'envoie, répondit Terry. Il a bien essayé de vous suivre mais sa mère l'a intercepté. Et j'avais envie de passer un peu de temps avec vous, si ça ne vous ennuie pas.
  • M'ennuyer ? Non, bien sûr que non.
  • Alors, marchons un peu. Tout ce monde un peu trop bruyant ne vous fatigue pas trop ?
  • Bruyant ? Et bien... Non, je crois que... C'est moi qui suis inadaptée, j'ai parfois encore un peu de mal avec le quotidien disons "normal".
  • J'ai beaucoup de mal à imaginer que vous ayez pu traverser tout cela et être ici, tranquillement assise parmi nous. A votre place, je... je ne sais pas si je supporterais ce cortège de futilités.
  • Je n'ai jamais autant apprécié la futilité que maintenant, vous savez... En arrivant au camp, j'avais déjà l'impression qu'on m'avait tout pris. Je me sentais vide à l'intérieur. Et puis, là-bas... la désinfection et... ils m'ont pris le reste. Le médaillon de ma mère, tout le reste. C'est comme si... comme si celle que j'avais été n'existait plus du tout. Je n'étais plus qu'un corps.
  • Mais vivante.
  • Je ne sais pas si j'étais vraiment vivante. Je ne sais pas si Candy ou Kyle vous en ont parlé mais... Il y a deux jours, quand Miska m'a emmenée au cimetière... Cela a été terrible mais bénéfique. Un peu comme si je naissais une deuxième fois... avec toutes les souffrances à revivre et puis, les souvenirs qui vous assaillent comme une torture. Ce qui a été, qui ne sera plus...
    Depuis, je... je me demande si je ne m'étais pas tuée moi-même. Comme une protection, c'est peut-être même la raison de ma survie, je ne sais pas... Là-bas, je n'avais rien, je n'étais rien. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment tout cela a pu arriver et... je ne sais même pas si je suis capable de faire face à la vérité.

Elle se tut un instant et Terry passa un bras autour de ses épaules.
  • Laissez-vous porter par la vie et prenez le temps de guérir. Et je ne parle pas que de votre corps mais surtout de votre âme.
  • Croyez-vous qu'on puisse guérir un jour de choses comme cela ?
  • Oui, j'en suis sûr. Vous guérirez. Vous n'oublierez jamais mais vous guérirez. A des degrés divers, nous portons tous nos cicatrices. Sans pour autant nous définir, elles nous façonnent. Elles nous changent même parfois mais elles ne sont pas déterminantes.
    Ce que vous avez été n'est pas mort, et vous n'êtes pas vide, non plus. Mais tout ce que vous avez traversé ces cinq dernières années a été éprouvant pour ce que j'appelle votre âme. Votre instinct de survie vous a protégée. Vous dites que vous aviez la sensation d'être morte et vous vous trompez sur la terminologie. Votre esprit s'est fermé pour vous protéger... de tout, de vous-même, du chagrin, de votre quotidien et quand vous avez été capable d'affronter la réalité, il vous a libérée. C'est ainsi que je le vois.
    Personne ici, pas même Kyle, ni Jo d'ailleurs... pesonne ne peut imaginer ce que vous avez supporté, pas dans sa globalité. Mais nous serons tous là pour vous, quand vous en aurez besoin et si vous en éprouvez le besoin. Et même si Kyle ne m'avait pas dit que vous vous étiez rapprochés, nous aurions été là pour vous, Juliette. Quoi qu'il advienne. Ne serait-ce qu'en mémoire de mon petit-fils, il n'aurait jamais pu en être autrement.
  • Pourtant, je ne suis rien pour vous, souffla Juliette.
  • Bien au contraire, Juliette. Vous êtes entrée dans cette famille en entrant dans la vie de Kyle. Et rien ne changera jamais cela. Il aurait du vous prévenir que c'était comme de signer un pacte avec toute la famille. Vous avez rencontré mes deux frères à Londres, vos affaires sont en Ecosse. Et puis j'ai lu les articles que vous avez publiés avec Kyle. Vous n'êtes pas rien pour nous. Loin de là.
    Pour le reste, je vais vous le redire : laissez-vous porter par la vie, par Kyle si vous le souhaitez et par cette famille quoi qu'il advienne. Personne ne vous jugera, je m'en porte garant. Et ce, quels que soient les choix que vous fassiez. Mais nous serons toujours là pour vous, même contre votre propre volonté, s'il le faut ! termina Terry avec un sourire empreint de tendresse.

Juliette avait laissé couler des larmes silencieuses pendant que Terry lui parlait mais elle lui sourit en retour tout en essuyant ses yeux.
  • Pardonnez-moi d'être aussi émotive, je... Parfois, le soir, certaines de mes camarades évoquaient leur vie après la libération et... elles parlaient de leur famille, et je les ai détestées pour cela. J'évitais de le montrer mais j'essayais de toutes mes forces de ne pas écouter. J'étais persuadée que tout cela me serait désormais interdit, impossible... J'étais sûre qu'on ne sortirait sûrement jamais de l'enfer où la vie nous avait oubliées. Et pourtant...
    Aujourd'hui, elles ne sont plus là et moi... Je m'aperçois que... J'ai honte, vous savez ? Tous ici, vous m'offrez une vie aux perspectives merveilleuses, et je ne sais même pas comment réagir... Je m'aperçois que je suis entourée d'une famille et d'amis et... j'ai honte. C'est comme si j'avais tourné le dos... à tout ça, à la vie.
  • Comment pouvez-vous éprouver de la honte, Juliette ? Et si vous avez honte, que devons-nous éprouver, nous qui sommes restés confortablement installés dans nos quotidiens protégés ?
  • Je...
  • Non, ne répondez pas. Disons seulement que vous vous êtes trompés de mot. Et d'émotion. Ce n'est pas de la honte mais de la gêne que vous éprouvez. Et il est normal que vous ne sachiez pas comment réagir. Prenez-le simplement et laissez vos émotions s'exprimer mais... Que la honte, la culpabilité ne vous effleure jamais car si c'était le cas, n'oubliez pas ce que je vous ai dit ce soir : vous vous trompez d'émotion !

Juliette eut un petit rire et sembla se détendre.
  • Quand nous étions à Paris, Kyle a souvent parlé de ses parents en des termes très élogieux et je comprends désormais pourquoi. Candy et vous êtes des gens généreux et je comprends mieux d'où Kyle tient ses grandes qualités de cœur.
  • Il les tient surtout de sa mère, si vous voulez mon avis. Elle a une très bonne influence sur nous tous. Elle a même réussi à faire de moi un homme meilleur. Mais je vous remercie quand même du compliment, Juliette.
  • Si je vous dis encore merci, vous allez me dire que je me trompe encore ?
  • Bien sûr ! Nous avons besoin de vous voir heureuse, Juliette, pas de vous voir vous répandre en remerciements et en gratitude. Cela ne veut pas dire que vous n'avez pas le droit de parler de ce que vous avez vécu. Au contraire.
    Cela signifie simplement que nous aimerions vous voir regagner un peu de votre joie intérieure passée. Avant de réussir à être heureuse, il vous faudra guérir. Chaque jour qui passe est un pas de plus dans cette direction et si vous avez besoin de parler, faites-le. Et si je me permettait un conseil, choisissez de parler à des personnes qui sont aptes à vous écouter et à vous entendre.
  • Quand j'ai rencontré Kyle, je lui ai souvent reproché de vouloir tout décider à ma place. J'avais l'impression qu'il essayait de diriger ma vie et puis, j'ai compris... J'ai compris pourquoi il agissait ainsi. Et aujourd'hui, je me sens tellement perdue que je veux qu'il le fasse.
  • Je peux le comprendre... Mais méfiez-vous qu'il n'y prenne pas goût ! ajouta-t-il en souriant. C'est une habitude qu'il tient de sa mère et c'est parfois très agaçant même si les intentions sont bonnes !

Juliette se mit à rire et s'aperçut qu'ils étaient revenus dans le jardin. Elle rencontra le regard de Kyle et sentit une bouffée d'allégresse lui remplir le cœur.
  • C'est étrange de constater à quel point Kyle vous ressemble physiquement. Comme pour Serena et Candy, d'ailleurs. Andrzej avait vos yeux.
  • Ce sont les yeux de ma mère, répondit Terry avec un sourire. Vous la rencontrerez sûrement à Los Angeles. Et elle va vous adorer.
  • On ne peut qu'adorer Juliette, renchérit Kyle, qui s'était approché d'eux.

La jeune femme se blottit dans ses bras et Terry les laissa discrètement pour rejoindre le groupe qui discutait encore devant un café.

*****

Miska avait pris la direction de l'étang quand il entendit des pas derrière lui. Il se retourna et vit avec surprise que Serena le suivait.
  • Je viens avec vous, dit-elle simplement. Une promenade digestive me fera du bien à moi aussi. Et vous n'êtes pas obligé de me parler si vous ne le voulez pas.

Depuis son arrivée, Serena avait été intriguée par Miska. Avant même de savoir qu'elle allait travailler pour lui, ou avec lui, elle ne savait pas vraiment. Il l'avait dévisagée dès son arrivée et son regard l'avait retournée sans qu'elle puisse en déterminer la raison.
Depuis, elle n'avait cessé de l'observer discrètement et avait souvent surpris son regard sur elle mais il se détournait aussitôt.

Il était grand, plus grand que Kyle encore ou même Kosta. Il était très mince, mais la guerre qui avait ravagé l'Europe avait contraint ses habitants à des restrictions qui se voyaient encore sur les corps. Kyle et Ryan avaient maigri eux aussi...
Elle avait envie d'en savoir plus sur lui, de comprendre son air mélancolique et son regard parfois dur et absent. Pourtant, quand il souriait, une multitude de fossettes apparaissaient sur son visage et lui donnait un charme renversant. En fait, elle le trouvait charmant même quand il ne souriait pas et quand elle l'avait vu s'éclipser après le repas, elle n'avait pas résisté à l'envie de le suivre.
  • Ne croyez pas que je ne veuille pas vous parler, Serena. Je ne voudrais pas que vous vous offusquiez mais je crains de ne pas être de très bonne compagnie ce soir, c'est tout.
  • Moi, si ! dit-elle avec un sourire qui illumina ses yeux verts. Surtout quand je me tais !
  • Vous ne manquez pas d'assurance ni d'humour, répondit Miska en riant doucement.
  • Ce sont des armes comme les autres et puis je n'ai pas le choix, j'évolue toujours en milieu hostile. Ça dure depuis le primaire, je suis habituée.
  • Comment cela hostile ? Votre famille m'a plutôt l'air d'un havre de paix.
  • Ça équilibre le reste. J'ai un frère jumeau, vous le saviez ? Et j'avoue que nous avons une relation très forte, et... très complice à l'époque. Les autres enfants n'ont jamais supporté cela. Ça et le fait que mon père soit connu et que ma famille soit fortunée. Ou bien encore parce que j'étais douée en classe. Bref, dans la plupart des écoles que j'ai fréquentées, les élèves étaient cruels.
  • Pourquoi n'en avoir pas parlé à vos parents ? demanda Miska.
  • Ça aurait recommencé ailleurs, de toute façon. Il suffisait d'attendre l'université. Je suis partie de mon côté et mon frère du sien et les choses ont été différentes.
  • Qu'est-ce qu'il fait ?
  • Il a renoncé à devenir une star de la chanson et poursuit le conservatoire mais... en fait, il passe son temps avec mon père. Il adore la musique et le cinéma. Il écrit des musiques de film en cachette et il a toujours été doué pour composer... il n'y a qu'à le laisser mûrir, voilà tout.
  • Il vous manque...
  • Oui... et non. Il était temps que nous prenions notre envol chacun de notre côté. Mais si... il me manque toujours un peu.

Miska s'assit dans l'herbe et resta silencieux en observant la lune se refléter sur l'eau de l'étang.
  • Je suis désolé d'avoir à vous emmener à Berlin, dit alors Miska. Je ne sais pas comment ces crétins ne se sont pas rendus compte que vous n'aviez que dix-sept ans.
  • Vous aussi, vous êtes hostile... Pourquoi ? Je ne suis censée faire que du tri d'archives.
  • Je ne suis pas hostile, Serena. Vous avez dix-sept ans et vous vous apprêtez à affronter des témoignages sortis tout droit de l'enfer... de l'enfer, Serena. Je ne sais pas si je me remettrai un jour de ce que j'ai vu et emmagasiné et vous... vous voulez vous confronter à cette horreur. Ça m'inquiète pour vous... vous ne serez plus jamais la même après ça. Vous allez gâcher votre joie de vivre et votre innocence avec toute cette gangue et...
  • Je sais de quoi j'ai l'air Miska. D'une petite poupée blonde. Je suis une gosse de riche et... tout le monde voudrait me cloitrer dans un salon de réception. Mais c'est raté. J'ai aussi un cerveau et j'ai envie de m'en servir. Je suis de toute façon amenée à changer et évoluer, je vais même avoir dix-huit ans, figurez-vous... Et puis, j'aime les défis et on est tous comme ça dans cette famille. Ma grand-mère, mon père, ma mère... tous ont toujours défié les conventions pour vivre une vie qui leur plaisait.
    Moi j'ai envie de travailler pour des gens qui se battent pour un monde meilleur. Je sais, je suis trop idéaliste. Peut-être trouvez-vous que je suis trop jeune pour ça aussi, mais mon père avait quinze ans quand il a pris son indépendance et est parti pour New-York. Quant à ma mère, elle a obtenu son diplôme d'infirmière alors qu'elle était plus jeune que je ne le suis aujourd'hui.
    Quant à ce que vous faites à Berlin, je pense que ça appartient à la mémoire collective et qu'il nous appartient de recueillir toutes ces données pour ne jamais oublier. C'est important de participer à ce travail. J'ai vu les images des camps et j'ai une petite idée, toute petite mais quand même, de ce à quoi je vais me confronter. Et puis, il n'aurait pas fallu que je voie ça si j'avais voulu conserver mon innocence. Maintenant c'est trop tard, je sais.
    Des êtres humains ont commis des atrocités envers d'autres êtres humains et j'aimerais que cela ne se reproduise jamais. Jamais. Et je veux participer à ce devoir d'archivage. C'est notre devoir pour préparer l'avenir et que ça ne recommence plus.

Miska se releva et lui tendit la main pour l'aider à se relever.
  • Allez, venez jeune et belle idéaliste indépendante ! Nous devrions rentrer.

Ils firent quelques pas en silence et Serena l'observa à la dérobée. Miska était vraiment très grand, il avait des cheveux très blonds, toujours un peu en bataille. Ses yeux bleus étaient perçants, presque froids, mais ils ne mentaient pas.
Elle aimait sa bouche pleine et rieuse parfois, son menton volontaire. Elle l'avait trouvé séduisant dès le premier regard et apprendre qu'elle travaillerait avec lui ces prochains mois l'avait ravie.
  • Pourquoi m'avoir regardée aussi fixement quand je suis arrivée ?
  • Vous ressemblez presque autant à votre mère que Kyle ressemble à votre père, c'est tout.
  • On le dit, oui... C'est une mauvaise chose ?
  • Vous savez très bien que non, Serena. Chercheriez-vous les compliments ?
  • Non, c'est juste que... elle est tellement plus lumineuse que moi, plus généreuse aussi. Je ne suis qu'une pâle copie de ma mère.
  • Parce que vous n'êtes pas une copie, Serena. Vous êtes une pièce unique. Vous vous ressemblez mais vous êtes différentes et ça ne vous rend pas moins lumineuse ni moins aimable. C'est étrange, dit-il avec un petit rire, je vous pensais plus sûre de vous.
  • Quand il s'agit de comparaison avec ma mère, je suis toujours un peu susceptible.
  • Vous avez tort, Serena, dit-il avec un regard lointain. Il n'y a aucune comparaison à faire.

Quand ils arrivèrent à la ferme, Sophie entraina Serena pour lui montrer sa chambre. Tout le monde se préparait à aller dormir. Ryan proposa un verre de whisky à Miska qui accepta volontiers.
Ils furent rapidement seuls et prirent le temps de savourer le liquide ambré en discutant joyeusement.
  • Méfie-toi, dit Ryan après un silence. Serena est d'une intelligence redoutable. Elle n'a peut-être pas encore dix-huit ans mais elle est plus mûre qu'il n'y paraît.
  • Pourquoi me dis-tu ça, Ryan ? demanda Miska. Parce que j'ai essayé de la dissuader de venir à Berlin tout-à-l'heure ?
  • Non, ça... je crois que tu as bien fait mais tu n'avais aucune chance. Non, si je te dis ça, c'est plutôt parce que tu lui plais... Je me méfierai si j'étais toi parce qu'elle est forte et lorsqu'elle veut quelque chose... Attention, je ne dis pas qu'elle obtient tout ce qu'elle veut mais elle est opiniâtre et tenace et elle sait se défendre. Et même si je suis son frère, je me rends bien compte qu'elle est jolie.
  • Elle est un peu plus que jolie, Ryan, mais surtout... elle est très jeune, beaucoup trop pour moi. J'ai presque trente ans et elle n'en a pas dix-huit. C'est encore un bébé. Tu te rends compte qu'au début de cette guerre, elle avait douze ans !

Ryan se leva et secoua la tête en souriant avant de taper sur l'épaule de Miska.
  • Mais elle n'a plus douze ans. Advienne que pourra, mon ami. Bon allez... je vais me coucher.
  • Attends, je viens avec toi, répondit Miska en se levant.

*****

Terry referma la porte de la chambre derrière eux et il attira Candy dans ses bras. Il l'embrassa lentement, goûtant ses lèvres l'une après l'autre. Elle ouvrit la bouche en gémissant et il joua avec sa langue en prenant un temps infini.

Il l'adossa au mur et plaqua ses mains des deux côtés de son visage pour l'empêcher de bouger, tout en la regardant avec intensité. Candy avait le cœur battant et le souffle court.
  • Terry, j'ai très envie de toi, murmura-t-elle avec un regard provocant.
  • J'espère bien, répondit-il en approchant sa bouche de la sienne sans la toucher. Tu m'as rendu fou ces deux derniers mois. Je n'ai pas arrêté de repenser à notre dernière étreinte avant mon départ.
  • Serais-tu en train de devenir un vieux satyre ? demanda-t-elle avec un sourire amusé.
  • Tu sais mieux que personne que je l'ai toujours été, mon ange, ajouta-t-il en embrassant son cou. Mais je n'arrêtais pas de repenser à la jolie blonde en peignoir qui est entrée dans mon bureau ce matin-là. Les enfants étaient à la maison mais ça ne t'a pas arrêtée. Tu m'as subjugué, mon amour, tu étais si belle, si indécente, si offerte. C'est un au revoir inoubliable, mon ange.
  • Alors, arrête de me punir, murmura-t-elle, rends-moi mes mains, je veux te toucher.

Il lui relâcha les mains et attrapa son visage pour posséder sa bouche dans un baiser qui la laissa dévastée. Elle sombra avec lui dans les vertiges de l'amour avant de s'endormir dans ses bras, vaincue par le plaisir qu'il lui avait donné.

Il la regarda dormir un moment, se rappelant combien il l'aimait, et tous les moments de joie qu'ils avaient connu ensemble depuis bientôt trente ans. Kyle et lui avaient perdu leurs femmes durant cinq ans mais ce qu'avait enduré Kyle était si différent, si dur. Et Kyle n'avait jamais connu son fils, il ne le connaîtrait jamais.
Terry serra sa femme un peu plus fort contre lui et s'endormit tardivement.

*****

Miska non plus ne dormait pas. Les remises en question étaient à l'ordre du jour mais comme pour les autres, il y aurait un avant et un après la guerre. Ces cinq années de conflit avaient mis l'Europe à feu et à sang mais la vie de ses habitants ne valait guère mieux.

Une page blanche s'ouvrait à lui et il ne savait pas encore ce qu'il en ferait. Il allait continuer à travailler pour la Commission pendant les six prochains mois et ensuite... Ensuite, il fallait qu'il se décide, qu'il fasse des choix pour recommencer sa vie.

Mais ce qui le perturbait le plus ce soir-là, c'était Serena. La jeune fille était aussi belle que sa mère, avec ce je ne sais quoi de différent qui avait touché Miska.
Elle était presque arrogante dans sa façon de se déplacer ou de parler mais en s'approchant d'un peu plus près, on découvrait une jeune fille presque trop intelligente pour son âge. Elle semblait en décalage, ne serait-ce qu'en comparaison à Sophie, qui avait presque un an de plus. Encore fragile, encore jeune, trop jeune. Trop jeune pour le travail qu'elle s'apprêtait à accomplir et trop jeune pour lui.

Miska se maudit intérieurement. Elle avait dix-sept ans et il ne pouvait pas, il n'admettait pas pouvoir être attiré par une jeune fille de dix-sept ans.
*****

1 commentaire:

  1. bonsoir
    j'ai adoré tous les chapitres de cette fic
    je n'ai plus lu de passage concernant elisa, daniel et la tante elroy depuis le chapitre 9 et je trouve ca dommage
    est ce que le chapitre 22 est le dernier chapitre de ta fic ?

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