023 - Partie 2 - Chapitre 23 : 1945, reconstructions



ATTENTION

Ce chapitre comprend des scènes destinées à un public adulte.


NDLA : Certaines scènes ne sont pas censurées et pourraient choquer un jeune public.
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Berlin le 5 juillet 1945
Miska partit à la recherche de Serena. Elle avait pâli tout au long de l'audition et avait quitté un peu trop rapidement la pièce quand ils eurent terminé. Il avait glissé quelques mots à Taylor et avait à son tour quitté le bureau confiné. Il était quasiment sûr qu'elle avait cherché à s'isoler dans ce qui restait du parc qui jouxtait leur immeuble.

Depuis son arrivée, la jeune fille n'avait jamais rechigné à la tâche, faisant un nombre d'heures supplémentaires considérables. Elle n'avait pas hésité à proposer ses talents de sténographe et dactylo lorsqu'ils recevaient des témoignages et était d'une efficacité réelle qui leur faisait souvent gagner du temps. Miska l'obligeait toujours à quitter le bureau avec lui, le soir, pour qu'elle se détende un peu. Et quand il la sortait des archives, elle avait souvent les yeux rouges et brillants.

Même si elle prétextait une vague allergie à la poussière, il n'était pas dupe. Il se doutait que sa sensibilité était considérablement meurtrie par ce qu'elle voyait et qu'elle entendait tous les jours.
En vérité, elle l'impressionnait. Elle ne se plaignait jamais et affichait tous les jours un sourire généreux qui touchait le cœur de toutes les personnes qu'ils croisaient. Il s'était attendu à une jeune fille plus... gâtée, à vrai dire, capricieuse aussi mais au quotidien, elle n'était rien de tout ça... Son exubérance et son impétueuse gaieté semblaient réservées à un cadre plus familial ou amical.

Il la trouva finalement dans le coin le plus reculé du jardin. Elle s'était agenouillée au pied d'un grand chêne et avait le corps penché vers l'avant, parcouru de soubresauts. Elle semblait hors d'haleine et un flot ininterrompu de larmes silencieuses coulait de ses yeux.

Il s'agenouilla près d'elle sans un mot et l'attira dans ses bras. Elle lutta sans forces avant de céder et de se blottir dans ses bras pour sangloter profondément contre sa poitrine.
  • Allons, Serena, murmura-t-il. Ne craque pas maintenant. Pas après tout ce temps...
  • C'est toi qui avais raison, hoqueta-t-elle. Ce soir-là en France. J'ai été prétentieuse, je ne me rendais absolument pas compte de l'horreur que tout cela a été. Pardonne-moi, Miska, j'ai été odieuse et arrogante avec toi. J'ai pris sur moi mais c'est dur, très dur je dois bien l'avouer.
  • Je sais... je sais que c'est dur. Si tu veux arrêter, Serena, c'est facile, tu sais... Je te promets que ça ne nuira pas à tes projets professionnels.
  • Non, Miska. Je veux aller jusqu'au bout... Peu importe si je pleure, j'irai jusqu'au bout. Pour eux, pour Juliette, pour Jo, pour cette femme, ce soir... Je veux continuer ce travail...
  • Je resterai avec toi jusqu'à ce que se termine ton stage, dit-il en lui caressant le dos pour la réconforter. Je suis là, d'accord ? Si tu as besoin de pleurer, ou de quoi que ce soit, Serena... Je suis là et tu peux compter sur moi. Tu le sais, n'est-ce-pas ?

Elle se redressa, essuya ses yeux et lui sourit vaillamment.
  • Allez viens, dit-il en l'aidant à se relever. Ce soir, je t'emmène dîner. Et si tu veux, on ira au cinéma, j'ai besoin de me détendre moi aussi. Enfin, sauf si ma présence t'importune.
  • Ne sois pas stupide, dit-elle en souriant. Grâce à toi, je ne suis pas seule et de toute façon, tu es supposé jouer le rôle de mon chaperon, tu l'as promis à Juliette et à maman.
  • N'en profite pas, adorable peste ! dit-il en s'esclaffant. Va plutôt te débarbouiller !

Ils dînèrent dans un petit restaurant récemment ouvert à Berlin. Ils discutèrent art, littérature et musique pendant tout le repas se découvrant de nombreux goûts communs. Il riait à ses plaisanteries, l'écoutait parler tout en ne cessant de la regarder. Ryan l'avait prévenu, Serena était bien plus mature que les jeunes filles de son âge. Et elle se vieillissait avec une coiffure et un maquillage sophistiqués qu'il rêvait de lui retirer.

Après le repas, il l'entraina au cinéma où étaient diffusés plusieurs films. Elle le supplia de l'emmener voir "Autant en emporte le vent" qu'elle n'avait pu voir à sa sortie car elle était trop jeune.
Quand les lumières se rallumèrent à la fin de la projection, elle avait les larmes aux yeux. Il la regarda en souriant et l'entraina vers la sortie. Elle ne prononça pas un mot jusqu'à ce qu'il soient dans la voiture.
  • Scarlett est aussi stupide que Catherine, dit-elle finalement.
  • Qui est Catherine ? demanda Miska intrigué.
  • Catherine Earnshaw ou Linton, Les Hauts de Hurlevent. Ces deux femmes sont aussi stupides l'une que l'autre, elles gâchent les hommes qui les aiment.
  • Elles le paient toutes les deux, non ? L'honneur est sauf.
  • Je n'aime pas ces héroïnes et je n'aime pas l'image qu'elles donnent des femmes.

Miska partit d'un grand éclat de rire qui dura jusqu'à ce qu'il soit garé. Malgré elle, il réussit à la faire sourire.
  • Vous êtes arrivée, Mam'zelle Grandchester ! dit-il avec l'accent de Mama dans le film.

Elle lui donna une tape sur le bras et fronça les sourcils en souriant.
  • Tu ne devrais pas rire avec ça ! Ces gens étaient des esclaves et leur vie était un enfer, d'ailleurs ils n'ont pas fini de souffrir... Dans mon pays, la ségrégation continue.
  • C'est de toi que je voulais me moquer, dit-il sérieusement en lui caressant la joue. Mais c'était tout aussi stupide, tu as raison.

Il descendit de la voiture et fit le tour pour lui ouvrir la porte mais elle était déjà descendue. Elle se tourna vers lui et le regard qu'elle posa sur lui l'émut profondément. Il retint son souffle ne sachant s'il elle avait conscience de sa séduction.
  • On se voit demain au bureau, dit-il simplement en l'embrassant sur les joues.
  • A demain, Miska, répondit-elle avant de lui tourner le dos pour se diriger vers son dortoir.

Il la regarda entrer et resta songeur quelques instants.

*****

Acton, le 15 juillet 1945
Tate faisait hurler les chevaux de sa voiture en se dirigeant vers Acton et le Biloba. Un immense incendie faisait rage sur les collines et le temps chaud et lourd ne présageait rien de bon. En approchant d'Acton, il avait compris que le feu s'approchait dangereusement des deux ranches et l'inquiétude qui le tenaillait ne faisait que croître au fur et à mesure qu'il approchait.

En arrivant au Biloba, il vit des hommes qu'il ne connaissait pas tous qui s'échinait à mouiller les bâtiments. Tate avisa que le fils Caldwell était là et il s'approcha de lui.
  • Bon Dieu, s'exclama Andrew Caldwell, c'est vous monsieur Sullivan ! On a presque fini de mouiller les bâtiments et on retourne aux Collines pour faire la même chose. On ne peut rien faire de plus.
  • Où sont les chevaux, Andrew, et ma femme ?
  • Matt et elle sont partis avec le troupeau, il y a quatre heures, lui dit Andrew. Ils sont passés aux Collines et ils ont emmenés tous les chevaux en direction de la propriété Simmons. Entre le lac et la rivière, ils seront à l'abri là-bas. Matt est resté aux Collines, votre femme a emmené les chevaux avec sa mère et le jeune garçon, Jo !
  • Par où sont-ils passés ?
  • Je ne sais pas, elle en a discuté avec Matt, j'imagine.
  • Bon, je pars aux Collines. Ne tardez pas, les gars, je ne veux pas que vous risquiez vos vies pour des bâtiments, c'est bien clair ?
  • Oui, monsieur. A tout-à-l'heure, monsieur.
  • A tout-à-l'heure, Andy.

Tate reprit sa voiture en direction des Collines. Dans son rétroviseur, il aperçut une voiture qui roulait presque plus vite que lui et qui se rapprochait petit à petit. Ils arrivèrent presque en même temps au ranch.

Tate reconnut Terry qui descendit de voiture. Les deux hommes se saluèrent rapidement, ils éprouvaient la même inquiétude.
  • Vous êtes passé au Biloba ? demanda Terry.
  • Il reste des hommes là-bas, ils mouillent les bâtiments, je leur ai dit de ne pas tarder. Ils m'ont dit qu'Ambre était parti avec Matt il y a cinq heures de ça, ils ont emmené les chevaux. Ici, Matt serait resté et Candy, Ambre et un garçon prénommé Jo auraient emmené tous les chevaux en direction de chez les Simmons.
  • Merde ! dit Terry. Où est Caldwell, nom de Dieu ?
  • Je suis là, monsieur.

Il leur expliqua la situation, Ambre avait choisi une option risquée pour partir avec les chevaux et Caldwell semblait inquiet. Tate, qui connaissait le terrain, tenta de les rassurer en leur expliquant pourquoi elle avait sûrement fait le meilleur choix. Il connaissait l'itinéraire, il était plus long mais le relief ralentirait le feu sans ralentir les chevaux et la proximité de l'eau les protégerait plus sûrement que s'ils étaient partis en traversant les prairies.

Pendant deux heures, ils aidèrent les hommes à protéger au maximum les bâtiments. Terry semblait pâlir au fur et à mesure que le feu se rapprochait et Tate lui serra amicalement l'épaule, sans un mot. Ils repartirent tous en direction du ranch Simmons.
En arrivant là-bas, Terry sauta de voiture et se dirigea vers Jim Simmons. Tate les vit discuter et Terry pâlit violemment en regardant vers l'horizon. Quand Tate le rejoint, il n'avait pas bougé, les yeux perdus au loin.
  • Jim vient de me dire que l'accès par les prairies était coupé. D'après ce qu'ils ont appris, le vent a tourné et le feu s'éloigne du Biloba et il semble très étrangement contourner les Collines comme pour mieux les encercler... Tate, si Ambre avait écouté qui que ce soit, j'aurais peut-être perdu ma femme et ma fille à l'heure qu'il est. Je ne peux pas les perdre, Tate... je ne peux pas...
  • Ambre a choisi le bon chemin dit simplement Tate. Elle sait ce qu'elle fait.

Terry le regarda un instant. Ils étaient tous les deux débraillés, couverts de transpiration et de suie et ne portaient plus tous deux qu'un tee-shirt qui avait été blanc.
  • Excusez-moi, Tate, je ne me suis même pas préoccupé de ce que vous éprouviez et...
  • Ne vous excusez pas, Terry. Nous éprouvons la même chose. La même chose.
  • Je suis content que vous soyez rentré. C'était trop long.
  • Je ne vous le fais pas dire, répondit Tate. J'avais hâte d'être ici et je suis content de n'être pas arrivé après la bataille. Ou presque.

Tate vit alors apparaître les troupeaux de Simmons qui rejoignaient le ranch. Il y avait plusieurs milliers de tête de bétail et des centaines de quarter-horses.

Il scruta le groupe, cherchant à savoir si Ambre et Candy avait pu les croiser et se mêler à eux mais aucun de ces chevaux ne pouvaient être confondus avec les pur-sangs du Biloba ou des Collines.

Il partit aider les hommes, pour donner un coup de main mais surtout pour s'occuper l'esprit. Simmons, quant à lui, avait rejoint Terry et lui tendit une bouteille de brandy. Terry but en grimaçant, le brandy était pour lui une hérésie en comparaison du scotch écossais mais il ne voulait pas froisser son hôte. Le soir allait tomber et rien ne se passait quand Jim tendit le bras en appelant Terry. Un nuage de poussière approchait par l'est du côté opposé à l'incendie.

Le poids sur son cœur disparut et il sut immédiatement que Candy arrivait. Il se tourna à la recherche de Tate mais il était dans le corral, hors de portée de voix, en train d'aider les hommes à trier le bétail.

Simmons envoya son régisseur vers le groupe pour qu'il les dirige vers un corral plus éloigné. Il entraina Terry vers les extérieurs de la ferme et ils entendirent arriver les chevaux avant même de les voir. Leurs sabots résonnaient comme le tonnerre. En les voyant passer, en voyant Ambre les faire tourner et ralentir pour entrer dans le corral, il sourit de fierté.

Candy se jeta dans ses bras et il l'embrassa avec passion, tellement il avait craint pour elle. Ambre les regardait en souriant. Elle les rejoint finalement et son père l'enlaça avec une tendresse et un amour infini. Il la regarda attentivement et Ambre fronça les sourcils.
  • Tu ne vas pas me faire la morale pour avoir choisi cet itinéraire, toi aussi ? dit-elle sur la défensive.
  • Sûrement pas, répondit son père. Le feu a coupé les prairies et si vous étiez passées par là et bien... je n'ose même pas imaginer ce qui aurait pu se produire. Mais ça ne m'a pas empêché d'avoir la trouille de ma vie, Ambre. Et ton mari, aussi.
  • Mon ?... balbutia-t-elle en pâlissant. Mon mari ? Tate est ici ? Il est revenu ?

Tate était apparu et s'était figé en la voyant. Terry indiqua à Ambre un point derrière elle. En se retournant, elle le vit tout de suite. Il avait l'air si fatigué...

Elle s'avança vers lui avec des pas hésitants mais Tate ne bougeait toujours pas. Il ouvrit la bouche sans pouvoir produire un son. Il avait quitté une jeune fille et se retrouvait devant une femme à la beauté époustouflante, sa femme. Après trois ans de séparation, elle était là, face à lui. Il s'avança vers elle et la serra de toutes ses forces dans ses bras.
  • Mon amour, tu... tu vas bien ! balbutia-t-il en laissant échapper ses larmes.
  • Tu es revenu pour de bon ? murmura-t-elle contre sa bouche.
  • J'ai deux mois de permission, amour, murmura-t-il sans la lâcher. A moins que les Japonais ne se rendent d'ici là, mais s'il faut débarquer là-bas, j'irai sûrement...
  • Alors, il faut que la guerre se termine, je ne veux pas qu'ils t'envoient dans le Pacifique.
  • Ne pense qu'au présent, mon amour, dit-il en l'embrassant sans cesse. Ça fait trois ans que j'attends cet instant, te tenir dans mes bras, contre moi, ta bouche contre la mienne.

Ils n'entendirent pas l'orage éclater au-dessus de leurs têtes. C'est à peine s'ils sentirent la pluie torrentielle qui s'abattait sur eux. Quand il la relâcha, elle offrit son visage à la pluie, se tourna en direction du feu et éclata de rire avant de se retourner vers Tate.
  • Tu es là, la pluie va éteindre le feu et la vie est belle. Tu ne repartiras pas Tate, je le sens. Le mois prochain les Japonais se rendront.
  • J'en rêve, répondit-il en la regardant exulter de joie.

Tate rit à son tour avant de reprendre sa femme dans ses bras et de recommencer à l'embrasser.
  • J'aurais du te faire venir en Italie, tu m'as tant manqué, chuchota-t-il.

*****

Berlin, le 2 août 1945
Serena entra dans le compartiment. Miska déposa leurs bagages dans les rangements situés en hauteur et il ferma la porte derrière eux. Elle s'installa et l'observa fermer les rideaux côté couloir avant de prendre place face à elle. Il déplia l'un des nombreux journaux qu'il avait achetés et commença sa lecture sans un mot ni un regard pour Serena.
  • Je ne sais pas si ton attitude est juste impolie ou simplement désagréable, dit-elle en le regardant fixement. A moins que tu ne m'en veuilles pour quelque chose en particulier.

Il replia son journal et se pencha vers elle.
  • Il est tôt Serena, et le voyage va être long. J'ai pensé que tu préfèrerais te reposer un peu. Le train va bientôt partir et dès que la voiture-restaurant ouvrira, nous irons prendre un café si tu veux ?
  • Voilà un programme tellement plus intéressant, dit-elle en lui adressant un grand sourire. Pourquoi y allons-nous en train, Miska ? Cela aurait été plus rapide en avion, non ?
  • Cela nous laissera le temps de discuter de ce que tu acceptes de raconter à tes parents ou pas.
  • Parce que tu envisages de mentir, cher Miska ? dit-elle avec un air ironique.
  • J'envisage d'éviter de parler de choses sordides devant Juliette et Jo... ou tes parents. J'envisage d'éviter de leur raconter que tu as encore craqué il y a quelques jours. Entre autres choses.
  • Alors, nous sommes d'accord, Miska. Mais l'avion n'aurait pas encore atterri que nous aurions fini cette conversation, comme maintenant.

Elle s'était penchée vers lui elle aussi et lui jetait un regard provocant qu'il préféra ignorer.
  • Moi, je n'ai pas fini, dit Miska en la regardant intensément. Je veux que tu vides ton sac, Serena. Je veux que tu le vides ici parce que quand tu craqueras devant ta mère, il sera trop tard.
  • Tu n'as pas peur que des gens entrent ? demanda-t-elle en se reculant dans son siège.
  • J'ai réservé tout le compartiment, Serena alors on sera tranquille. Pourquoi ai-je l'impression que cette conversation t'effraie ?

Le train s'ébranla doucement et commença à rouler, elle avait le regard fixé sur l'extérieur mais elle sentait qu'il ne la lâcherait pas. Il continuait à la fixer, à l'observer et elle sentit un flot d'émotions lui nouer la gorge.
  • Tu veux me voir craquer encore une fois, c'est ça ? Ça te fait plaisir de me voir pleurer, en fait ! Et comme ça, tu pourras dire que tu m'avais prévenue, n'est-ce-pas ? demanda-t-elle rageusement sans lui accorder un regard.

Il prit une de ses mains dans les siennes. Elle tenta de la retirer mais il tint bon.
  • Serena, s'il te plaît... Ça ne me fait absolument pas plaisir et tu le sais... C'est moi qui ai pris la plupart des photos que tu tries tous les jours. Je n'ai jamais eu le courage de les développer, tu le savais ça ?
    Aucune photo. Je ne peux pas les développer. Je ne veux pas... je ne peux pas... Les prendre est suffisant et... mon Leica est la seule barrière qui me protège de tout ça. Alors, je sais pertinemment quelles émotions tu as accumulées ces dernières semaines.

Elle le regarda finalement et elle laissa couler les larmes qui lui serraient la gorge. Il se leva et vint s'asseoir près d'elle. Elle se blottit dans ses bras et pleura quelques instants en silence.
  • Ça nous travaille tous, Serena, murmura-t-il. Ça nous meurtrit, on en fait tous des cauchemars la nuit et.. au bout d'un moment, on se sent vidé. Totalement vidé... Pas blasé mais vidé. Émotionnellement et nerveusement abattu. C'est ce que je n'ai pas eu le courage de te dire quand nous étions en France.
  • C'est pour ça que Juliette t'a demandé de m'aider ? demanda-t-elle en relevant les yeux vers lui.

Il se tourna vers elle et écarta une mèche bouclée qu'il replaça derrière son oreille dans un geste tendre.
  • Elle a traversé tout ça, Serena. Pas huit heures par jour mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant douze mois. Et pour Jo, ça a duré quinze mois. Et toi comme moi avons lu et entendu plusieurs centaines de témoignages comme ceux qu'ils pourraient nous faire. Parfois pires, toujours différents mais toujours difficiles.
  • Tu crois qu'ils s'en sortiront comment tous ces gens ? demanda-t-elle tristement.
  • Je ne sais pas, Serena, murmura Miska en étirant ses longues jambes devant lui. Je n'en ai pas la moindre idée. Je crois que ça dépendra beaucoup de ce qui, et surtout de qui, les attend à leur retour. Si tant est qu'ils retournent quelque part. Et puis ça dépend aussi beaucoup de la cause de leur déportation, politique ou raciale, ça change beaucoup de choses, j'en ai peur.

Serena se redressa doucement. Elle prit son sac à main d'où elle sortit un mouchoir et un miroir de poche. Elle essuya ses yeux et rajusta son maquillage.
  • Je te préfère sans, murmura-t-il en la regardant se remaquiller.

Elle se retourna brusquement vers lui et le regarda un instant, interloquée par sa remarque.
  • Sans quoi ?
  • Sans toutes ces peintures de guerre, dit-il avec un léger sourire.
  • Peut-être... mais ça me vieillit et ça me rend plus crédible, dit-elle en reprenant son miroir. Je veux bien aller prendre un café maintenant, dit-elle doucement.
  • A vos ordres, jeune fille ! dit-il en sautant sur ses jambes avant de lui offrir son bras.

Ils arrivèrent dans la soirée à Rotterdam et prirent un bateau qui devait les débarquer au nord de Londres le lendemain avant midi. Ils avaient longuement discuté dans le train et Serena se sentait presque apaisée. Hormis ce qu'elle éprouvait pour lui, elle se sentait en paix.

Ils s'installèrent sur le bateau dont le confort était quelque peu rudimentaire. Après avoir dîné, ils allèrent se promener sur le pont. Elle frissonna légèrement et il déposa sa veste sur ses épaules.
  • Finalement, tu as bien fait de choisir cette option pour faire le voyage jusqu'à Londres, dit-elle en souriant avant de se tourner vers lui.
  • Que me vaut ce revirement soudain ? dit-il en allumant un fin cigare avec un regard rieur.
  • Parce que... le voyage, l'air de la mer... il fait presque bon... ça me détend, ça me relaxe. Bref, je me sens bien et en avion, je n'en aurais pas eu le temps alors merci ! Et cesse de te moquer de moi, tu es agaçant, Miska !
  • Comment ? répondit-il avec un petit rire. J'ai rêvé ou bien tu m'as dit merci ?
  • Ce n'est pas drôle, Miska ! dit-elle en riant à son tour.
  • Bien sûr que si ! Ça te va bien de sourire, Serena.

Il s'accouda au bastingage et elle l'observa un instant. Elle devinait les muscles de ses épaules et de son dos au travers de sa chemise et elle éprouva le désir profond de le toucher. Elle réprima un frisson et s'approcha du bord à son tour. Elle s'accrocha à la barrière de bois, ferma les yeux et inspira profondément.

Miska avait jeté son cigare et la regarda avec émotion. Elle semblait habitée par quelque chose d'intense et il mourrait d'envie de la toucher, de l'embrasser. En vérité, il en mourrait d'envie depuis le premier jour mais s'interdisait d'y penser. Ils avaient dix ans d'écart et elle avait encore le temps d'évoluer, de changer.

Elle rouvrit les yeux et se tourna vers lui. Il ne put détourner son regard des étendues vert sombre qui le dévisageaient. Elle s'approcha doucement de lui, sans le quitter des yeux, se dressa sur la pointe des pieds et posa délicatement ses lèvres sur les siennes avant d'entrouvrir la bouche avec un léger soupir.
Il ferma les yeux et remua doucement la bouche pour prolonger la douce caresse qu'ils partageaient. Il se laissa emporter par le plaisir de ce contact et se pencha pour appuyer son baiser. Elle passa les bras autour de son cou et il l'embrassa plus profondément en la serrant contre lui.

En entendant des pas et des rires qui approchaient, ils se séparèrent brusquement. Il ramassa sa veste qui avait glissé sur le sol et la reposa délicatement sur les épaules de la jeune femme.
  • Pardonne-moi, Serena, murmura-t-il, je n'aurais pas du.
  • Tu n'aurais pas du quoi ? répondit-elle avec agacement. Je n'avais pourtant pas l'impression que tu trouvais cela foncièrement désagréable. Et puis, ne t'excuse pas ! C'est moi qui ai commencé !

Elle regardait la mer et il attendit que le petit groupe de personne se soit éloigné pour lui répondre.
  • Je suis trop vieux pour toi, Serena. J'aime Kyle comme un frère. J'adore ta famille et j'ai trop de respect pour tes parents pour leur faire ça, dit-il simplement en se tournant à son tour vers la mer.
  • Nous avons à peine dix ans d'écart, ce qui fait à peu près autant que pour mes grands-parents. Ensuite, je ne vois pas ce que mon frère vient faire là-dedans ! Quant à mes parents, j'aimerais bien savoir ce que tu ne veux pas leur faire. C'est moi que tu embrassais, pas eux. Ni Kyle.
  • N'essaye pas de te faire passer pour plus bête que tu ne l'es, maugréa-t-il. Je ne suis pas un type pour toi, et tout le monde le sait à part toi.
  • C'est ton point de vue, dit-elle en partant en direction des coursives. Et je ne le partage pas.
  • Où vas-tu ? soupira-t-il.
  • Dans ma cabine, répondit-elle sèchement.

Il la suivit jusqu'à sa cabine mais elle claqua sa porte avant qu'il ait pu la rejoindre. Il regarda la porte fermée un long moment avant de soupirer et de regagner sa propre cabine, qui jouxtait celle de Serena.

Il retira rageusement ses chaussures, sa cravate et sa chemise et entrouvrit son hublot pour faire entrer un peu d'air. Il ouvrit une bouteille de vodka dont il engloutit quelques rasades avant de se perdre dans la contemplation des reflets de la lune sur l'eau.

Il entendit frapper à sa porte et soupira avant d'aller ouvrir. Serena devait revenir à la charge. Il la découvrit derrière la porte, encore habillée. Elle ne sourit pas et lui tendit simplement sa veste.
  • J'avais oublié de te la rendre, dit-elle d'une voix étranglée en laissant son regard errer sur le torse nu du jeune homme.
  • Serena, pardonne-moi si j'ai été maladroit mais je ne me sens pas prêt à... ces derniers mois ont été difficiles et je ne veux pas m'investir dans une relation. Je suis désolé si je t'ai blessée...
  • Changement de tactique, hein ? Tout-à-l'heure, tu étais trop vieux et maintenant tu ne veux pas t'investir. Ne cherche pas de faux prétextes, Miska. J'ai bien compris que je ne devais plus t'approcher. Et non, ajouta-t-elle fièrement, tu ne m'as pas blessée. J'ai réagi trop vite à une envie, une impulsion, c'est à moi de m'excuser. Bonne nuit Miska.

Elle l'embrassa sur la joue et repartit dans sa cabine sans se retourner. Il soupira profondément et décida d'aller se coucher. Serena n'était pas dupe, elle savait qu'elle lui plaisait et elle était trop intelligente pour ne pas comprendre qu'il se cachait derrière ses excuses. Il se tourna et se retourna longtemps dans son lit avant de réussir à s'endormir, taraudé par son désir pour elle.

*****

Londres, le 4 août 1945
Miska s'était éloigné dans le parc et s'était installé sous un vieux cèdre en regardant la fête qui battait son plein dans le jardin. Tous les pilotes de l'escadrille de Ryan étaient présents. Il y avait aussi pratiquement toute la famille Grandchester, les parents de Cristina, qui avaient fait le déplacement ainsi que plusieurs cousins de Candy et leurs enfants.

Ambre, du fait de ses responsabilités et de son ranch, était restée en Californie avec son mari. Ce jour-là, il avait aussi rencontré le frère jumeau de Serena, Jeff. Le jeune garçon l'avait regardé avec un brin d'hostilité en découvrant les regards que lui lançait Serena et que Miska évitait délibérément.
Hormis la couleur des cheveux et le caractère ombrageux, ils se ressemblaient beaucoup et paraissaient très proches. Leurs retrouvailles avaient cependant permis à Miska de se détendre sans que Serena ne vienne le provoquer à tout bout de champ.

Miska fut bientôt rejoint par Kyle et István qui arrivèrent avec une bouteille de champagne chacun. Miska se mit à rire en les voyant s'installer en soupirant.
  • Vous êtes sûrs que c'est une bonne idée ? demanda-t-il en riant.
  • Oh oui, soupira István. Cette journée m'a épuisé ! Je ne sais pas dans quoi je me suis engagé mais je ne vais jamais réussir à me rappeler de tous les membres de ta famille, Kyle. Je me demande si cette idée de mariage en Californie ne va pas tourner au cirque gigantesque.
  • C'est rien de le dire ! dit Kyle. Et le pire, c'est qu'ils ne sont pas tous là !
  • Je vous préviens que vous n'avez pas intérêt à vous dégonfler ou je vous dénonce à Candy et Alexandra ! s'exclama Miska en riant.

Kyle et István lui jetèrent un regard noir.
  • A propos, demanda Kyle d'un ton sardonique, parlons de ta vie sentimentale à toi... Et dis-moi tout, comment ça se passe entre toi et Serena ? Parce que j'ai l'impression qu'il y a une petite tension entre vous et je me demandais si...
  • Tu plaisantes, j'espère ! répondit sèchement Miska. Je te rappelle qu'elle n'a pas dix-huit ans et qu'à ce stade ce n'est plus du détournement de mineur mais presque de la pédophilie !
  • Ouah ! Comment il y va ! s'exclama István en s'allongeant dans l'herbe, en souriant avec ironie.
  • Kosta, ferme-la, tu veux ! Elle avait douze ans quand cette foutue guerre a commencé, d'accord ? Serena est encore une petite fille ! Tu me prends pour un vieux satyre ou quoi ?


Kyle ne quittait pas Miska des yeux.
  • Mes parents t'adorent, Miska, ils ne leur viendrait jamais à l'idée de te reprocher d'être tombé amoureux de Serena. Ni moi non plus, d'ailleurs. A condition bien sûr que tu ne lui fasses pas de mal et que tu la traites avec respect. A part ça, je connais très bien Serena, je te rappelle qu'elle est ma sœur alors fais aussi très attention à toi. Parce qu'elle te veut. Et j'ai bien vu comment tu la regardes, depuis le premier jour, d'ailleurs.
  • Je mentirai si je te disais qu'elle ne me plait pas, Kyle... dit pensivement Miska. Je ne suis ni stupide, ni aveugle et elle est vraiment très belle mais...
  • Mais ? demanda István, un brin ironique.
  • Mais elle a dix-sept ans, bordel ! Combien de fois il faudra que je vous le répète ? Ça fait déjà un mois et demi que je travaille avec elle et, certes elle est très mature et diaboliquement belle mais elle n'a que dix-sept ans !
  • Tu fais comme tu veux, Miska, dit Kyle. Sache seulement que si vous tombiez amoureux, toute la famille en serait ravie. Moi y compris.

Ils virent alors arriver Terry et Albert. István se redressa rapidement et se tendit quelque peu. Il n'était pas très à l'aise en présence du père de Cristina.
  • Y a une limite d'âge à votre club ou vous acceptez les vieux cons dans notre genre ? demanda Terry en arrivant.
  • Asseyez-vous au lieu de dire n'importe quoi, dit Kyle en souriant. Comment ça va, vous deux ?
  • On se sent vieux, gémit Albert avec un demi-sourire. Même Londres me fait me sentir vieux ! La ville a tellement changé depuis la dernière fois que je suis venu que je me sens encore plus vieux.
  • Mais c'est qu'il nous fait un petit coup de déprime ! dit Kyle en souriant.
  • Ce petit coup de déprime, c'est à cause de vous tous aussi ! Ryan, Cristina... et toi, Kyle, vous avez grandi, d'accord ! Mais en plus, vous vous mariez ! Et le pire c'est qu'Ambre s'est mariée il y a déjà trois ans, avoue franchement que pour se sentir rajeunir, il y a quand même mieux que d'assister à vos mariages, non ?
    D'autant qu'il me semblait que le mien avait eu lieu hier... Mais c'est pas grave, je vous préviens seulement que vous allez me le payer à vos cérémonies respectives ! Attendez-vous au pire !

Terry éclata de rire en voyant la tête de Kyle et d'István et Albert se mit à rire à son tour, aussitôt rejoint par Miska qui ne retint pas ses remarques.
  • Eh vous deux ! Vous verriez vos têtes, c'est hilarant ! Au cas où vous n'auriez pas compris, je crois qu'Albert plaisantait !
  • Je m'en doutais un peu, répondit Kyle en souriant. Mais connaissant mon tonton préféré, ce que je n'arrive pas à comprendre c'est quel message subliminal se cachait derrière cette diatribe !
  • Pas de message, Kyle, répondit Albert, mais on aimerait bien qu'István et toi soyez plus détendus.

Albert regarda son neveu en souriant franchement et Kyle le regarda à son tour vraiment intensément, perdu dans le tumulte de ses réflexions.
  • D'accord, dit Kyle... mais je ne suis pas sûr d'avoir tout compris...
  • Moi non plus, dit István. Et puis zut ! Monsieur André, je...
  • Albert !... István, je crois vous l'avoir déjà demandé, appelez-moi Albert.
  • D'accord, Albert, je... en vérité, je me sens mal à l'aise avec vous. D'abord parce que j'ai séduit votre fille et ensuite parce qu'en l'emmenant à Paris après la cérémonie, je vous l'enlève.
  • István, dit Albert en souriant, il était temps que vous vous décidiez à parler ! J'avais des choses à vous dire, moi aussi. Un salopard m'a enlevé Cristina il y a des années. C'est pour cela, en partie, qu'elle est partie pour Londres. Vous n'y étiez pour rien. Elle était... triste, mélancolique, cynique et mal dans sa peau, en vérité. 
    Elle cachait bien son jeu mais je ne suis pas aveugle et pour ce qui est des gens qui masquent leur souffrance j'ai eu de l'entrainement avec Candy et Terry, ajouta-t-il avec un regard pour ce dernier.
    Et Cristina a été profondément blessée par cette histoire avec cet imbécile. Bref, même si je n'étais pas heureux à l'idée qu'elle se rapproche des combats, j'espérais que ce changement d'air, en quelque sorte, change son regard sur la vie et sur l'avenir en général. Et qu'elle oublie ce crétin.
    Et puis... je savais qu'à Londres, elle retrouverait Kyle et que leur amitié l'aiderait à se changer les idées. Aujourd'hui, je la retrouve. Je retrouve ma fille. Bien sûr, elle est différente mais dans le bon sens du terme. Elle est épanouie. Elle est souriante, détendue, sûre d'elle et.. elle est plus belle que jamais. Mais le mieux, c'est qu'elle est heureuse, vraiment heureuse. Grâce à vous.

Il s'interrompit avec un sourire ému. István observait attentivement son beau-père, curieux d'entendre la suite.
  • Il émane d'elle une sérénité, une paix intérieure que je ne lui avais jamais vue. Je sais que le travail qu'elle a effectué a du la marquer à jamais mais ce n'est pas la raison principale de ce changement. Cristina est devenue la femme qu'elle était appelée à devenir et je crois que je vous le dois aussi en grande partie. Alors István, s'il vous plaît, ne craignez pas mon jugement, il vous est favorable.
    Et à partir de maintenant, essayez d'être un peu plus détendu en ma présence. Vous savez, je suis le frère de Candy, alors je ne peux pas être quelqu'un de méchant, sinon elle aurait refusé de faire partie de ma famille. Elle a bien failli le faire, d'ailleurs !

Ils éclatèrent tous de rire à sa dernière remarque et István tendit une main amicale à son futur beau-père. Albert la saisit et ils s'étreignirent comme pour sceller un pacte.

  • A part ça, dit Terry en souriant toujours, dites-moi, Miska... Honnêtement, comment s'en sort Serena à Berlin ? Je sais qu'elle est parfois têtue et que ça peut devenir difficile à supporter pour son entourage.
  • Têtue !... C'est rien de le dire ! Mais elle est aussi d'une efficacité redoutable et elle est acharnée au travail mais ne vous inquiétez pas, répondit Miska. Elle a beaucoup encaissé les premiers jours mais elle prend sur elle et fait remarquablement bien son travail. Elle s'intéresse à beaucoup de choses, elle a un peu de mal à supporter les dysfonctionnements de l'armée mais elle a compris qu'il fallait mieux faire profil bas quand il n'y avait pas d'autre alternative.
    Elle est remarquable avec les témoins que nous recevons et elle sait faire preuve de beaucoup d'empathie, ce qui est précieux. Je crois que... comme l'a fait son frère il y a quelques années de cela, elle se sent sincèrement concernée par les réfugiés et les apatrides.
    Maintenant, pour ce qui est de son caractère, elle est effectivement très déterminée voire... Bon d'accord, j'avoue, elle est franchement têtue et parfois obtuse mais être confrontée tous les jours à tout ça lui a permis de relativiser beaucoup de choses. Elle a mis de l'eau dans son vin et je crois que son échelle de valeurs s'en est trouvée complètement modifiée.
    C'est une fille intelligente et sensible, elle a compris et appris. Il me semble qu'elle a déjà évolué par rapport à juin dernier. Mais vous la connaissez bien mieux que moi, vous êtes mieux à même de savoir si elle a changé.
  • Elle a changé, répondit Terry en souriant. En bien. Je la trouve juste un peu tendue parfois.
  • C'est compliqué de passer de là-bas à ici, murmura Miska le regard perdu dans le vague.
  • C'est une réunion privée ou les filles sont admises ? demanda gaiement Candy.

Ils ne l'avaient pas vue approcher et sursautèrent presque tous en l'entendant. Elle sourit et se laissa tomber à côté de Terry qui la scruta avec attention.
  • Maman, dit Kyle en riant à demi. Tu aurais pu attendre une réponse avant de t'asseoir.
  • Parce que c'est toi qui présides  ? dit-elle en pouffant de rire. Et bien, très cher fils, figure-toi que ta mère se languissait de ton père et qu'elle se moque complètement de savoir si ça te plaît ou non !

Ils la regardèrent tous avec un air ébahi, hormis Terry qui avait l'air extrêmement amusé. Il passa un bras autour des épaules de Candy et elle se tourna vers lui avec un sourire radieux.
  • Tu as goûté le champagne, on dirait ? dit-il avec un grand sourire.
  • Oui ! Il est très bon, il faut que je dise à John qu'il est très bon ! Terry, pourquoi tu me regardes comme ça, j'ai quelque chose sur la figure ?
  • Non, mon ange, répondit-il en riant demi. Tu es juste un peu saoule...
  • Ah oui, tu crois ? demanda-t-elle très étonnée.

Les garçons qui commençaient à rire en assistant leur échange, éclatèrent de rire en voyant l'air surpris de Candy. Terry tentait tant bien que mal de garder son sérieux.
  • J'ai dit des bêtises ? demanda-t-elle à son mari sur un ton enfantin.

Terry ne put se retenir plus longtemps et il éclata de rire à son tour en la prenant dans ses bras.
  • C'est pas drôle ! Arrêtez tous de rire ! Albert tu pourrais me défendre, sale traître ! dit-elle en boudant légèrement avant de rire à son tour.
  • On va arrêter l'alcool pour ce soir, dit Terry après avoir retrouvé un semblant de sérieux. Enfin, toi surtout, ma chérie !
  • Peut-être que c'est mieux oui...

Cristina et Juliette les rejoignirent au même instant.
  • On dirait que c'est le dernier endroit où faire la fête ! dit Cristina en prenant place entre son père et István avec un regard appuyé et tendre pour son fiancé.

Tandis que Juliette s'asseyait auprès de Kyle, Cristina embrassa son père sur la joue avant d'embrasser amoureusement son fiancé et de se tourner vers la petite assemblée.
  • Vous aviez l'air de beaucoup rire, dit Cristina, on veut savoir...
  • C'est rien... dit Terry en souriant. Candy a un peu trop goûté le champagne et elle nous a fait rire.

Il tenait sa femme entre ses bras et elle se redressa pour se tourner vers lui avec un air faussement outragé.
  • Je ne suis pas complètement saoule et je comprends tout ce que tu dis, dit-elle en fronçant les sourcils.

Ils éclatèrent tous de rire et sous le regard intense de son mari, Candy rougit légèrement avant de reprendre sa place dans ses bras.
  • C'est bon, je me tais, bougonna Candy.


*****

La fête de mariage de Sophie et Ryan se déroula dans la joie et grâce aux attentions de Terry et à beaucoup de café, Candy retrouva très vite son état normal. Elle dansa beaucoup et, la nuit venue, elle retrouva finalement les bras de son mari avec bonheur.

Serena réussit finalement à extorquer une danse à Miska mais il resta distant avec elle et ils ne reparlèrent pas du baiser échangé sur le bateau. Ils rentrèrent à Berlin par avion, n'échangeant que des banalités, et Serena regretta leur voyage aller.

*****

Berlin, le 10 août 1945
Taylor avait l'air préoccupé quand il entra dans le bureau, cet après-midi-là. Miska et lui avaient du se rendre dans un camp pour photographier des installations industrielles.

Il se planta devant la fenêtre et soupira profondément. Il revint s'asseoir devant le bureau de Serena et déplia son journal qu'il posa devant Serena. Elle lut avec horreur qu'une deuxième bombe nucléaire avait été lâchée au Japon, la veille. Ils avaient vu les premiers rapports classifiés sur les conséquences du premier bombardement et les constatations étaient abominables. Une seule bombe avait accompli le même travail, voire pire, que toutes celles du bombardement de Dresde et d'autres villes allemandes.
  • Miska l'a très mal pris, dit simplement Taylor. Il pense que nous venons de commettre un ignoble crime de guerre. Il s'est mis dans une colère noire et je l'ai déposé à l'appartement. Ce soir, je dois assister à un repas à l'état-major et je ne rentrerai pas avant demain soir. Je suis un peu inquiet pour lui. Pourriez-vous passer le voir, Serena ? Je vais vous donner les clés de l'appartement.
  • Je ne sais pas s'il appréciera beaucoup de me voir débarquer chez vous comme ça.
  • Sonnez, si vous préférez, dit simplement Taylor. C'est juste qu'il m'inquiète parfois et ça me rassurerait de savoir que vous jetez un œil sur lui. Notamment, aujourd'hui.
  • Vous partez maintenant ? demanda-t-elle au colonel O'Reilly.
  • Dans vingt minutes, dit-il en regardant sa montre. Allez-y, Serena, je vous donne le reste de votre journée, vous avez assez travaillé, vous aussi.
  • Merci, colonel. Je vais passer voir Miska, dit-elle en enfilant son gilet.
  • Merci à vous, Serena.
  • Bonne soirée, colonel, dit-elle en quittant la pièce, son sac sur l'épaule.
  • Bonne soirée, Serena, murmura-t-il avec un bref sourire. On se voit après-demain.

Son cœur battait la chamade quand elle arriva dans la rue de Miska. Elle s'obligea à attendre un peu pour reprendre son souffle et entra dans l'immeuble avant de prendre l'ascenseur, récemment réparé.

Elle descendit au quatrième étage et sonna à la porte. Elle tendit l'oreille mais n'entendit aucun bruit dans l'appartement. Elle sonna une deuxième fois plus longuement.

Finalement, elle sortit les clés de Taylor et entra dans l'appartement silencieux. Elle prit soin de refermer derrière elle et se retourna vers le couloir.
Elle sursauta et poussa un cri en découvrant la silhouette de Miska qui se détachait dans l'ombre. Il était pieds nus, la chemise entrouverte et elle réprima un frisson de désir en le voyant avancer. Ses cheveux blonds retombaient en mèches désordonnées devant ses yeux et dans son cou et elle eut envie d'y passer les doigts mais son regard sombre l'empêcha de faire un mouvement.
  • Tu m'as fait peur ! dit-elle la main sur la poitrine. Pourquoi n'as-tu pas répondu quand j'ai sonné ?
  • C'est Taylor qui t'as donné les clés ? répondit-il froidement. Avec la mission de venir border le petit Miska si en colère et si malheureux !
  • Il était inquiet pour toi, Miska. Et moi aussi.
  • Ah oui ? Pourquoi ? Parce que je m'indigne ? Parce que je dis tout haut que les bombardements de Dresde pour commencer, d'Hiroshima et de Nagasaki, pour finir, sont des crimes de guerre ? Je suis seulement en colère alors va-t'en, s'il te plaît. Ça me passera.
  • Miska, il n'était absolument pas question de te surveiller ou quoi que ce soit et... et puis, tu sais que je suis d'accord avec toi... Je pense la même chose de ces bombardements.
  • Je sais, Serena ! cria-t-il subitement. Mais il n'y a pas que ça... Je suis un usurpateur ! Comme les Alliés quand ils bombardent alors qui suis-je pour juger ? Sais-tu que je suis moi aussi un criminel de guerre ? Sais-tu que, pendant la guerre, en France, j'ai tué froidement des hommes, à bout portant ? Sans jamais me demander qui ils étaient, ni s'ils avaient une famille, des enfants... De toute façon, bien souvent, je le savais mais ça ne changeait rien, je les exécutais quand même.
    Sais-tu que pour obtenir des renseignements, j'ai fricoté avec les allemands ? J'ai assisté à des scènes humiliantes sans broncher, j'ai ri et bu avec eux ! Sais-tu combien de personnes j'ai vu partir à la mort sans pouvoir lever le petit doigt ? Et j'ai tué, Serena, j'ai tué... Tout ça pour une bribe d'information, parfois rien... Rien du tout !
    Je suis un usurpateur et le seul fait que je continue ce travail nuit à toute sa crédibilité, si tant est qu'il en est encore !

Il parlait avec beaucoup de véhémence et son regard était d'une dureté qu'elle lui avait rarement vue. Miska était travaillé par sa conscience et plus Serena cherchait à se rapprocher de lui, plus il cherchait à la faire fuir, à se rendre détestable. Aujourd'hui plus que jamais encore auparavant.
  • Miska... je... commença-t-elle.
  • Non ! dit-il rageusement. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas de ta pitié ou de ta compassion ou n'importe quel discours d'ailleurs. Je vis avec ce que j'ai fait. Tous les jours. C'est comme ça. Et même si je pouvais revenir en arrière, je n'y changerais rien. Il fallait que ce soit fait.
    Je te l'avais dit Serena, je ne suis pas un type recommandable. Je ne suis pas ton frère, loin de là, navré de te décevoir. Maintenant, va-t'en Serena. J'ai besoin d'être seul pour ruminer ma colère.

Il lui tourna le dos et disparut dans le couloir, laissant Serena quelque peu interdite par le comportement et le ton adoptés par le jeune homme. Elle réfléchit un instant avant de s'élancer à sa suite.
Elle le suivit jusque dans sa chambre. Il s'était posté devant la fenêtre, les mains dans les poches et il lui tournait le dos ostensiblement.
  • Décidément, tu es comme ton frère, tu n'écoutes jamais ? Je t'ai demandé de t'en aller Serena.
  • Je ne m'en irai pas, Miska, dit-elle doucement. Tu étais là quand j'en ai eu besoin et maintenant, c'est mon tour. Même si tu ne veux pas le reconnaître, tu ne dois pas rester seul. Kyle ne t'aurait pas laissé seul et moi non plus. Alors, non je ne m'en irai pas et tu ne me fais pas peur.
  • Ah oui ? Tu en es sûre ? dit-il en s'approchant rageusement d'elle.

Elle ne bougea pas d'un pouce et garda les yeux rivés sur lui tandis qu'il approchait. Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle avec un regard menaçant.
  • Je t'ai demandé de t'en aller. Pourquoi faut-il que tu sois aussi têtue, Serena ? gronda-t-il.
  • Parce que je t'aime, Mihály Kovács, répondit-elle simplement.
  • Que...

Il resta interdit en comprenant les dernières paroles de la jeune fille. Il ne pouvait pas la laisser glisser sur un terrain aussi dangereux alors qu'il se trouvait lui-même dans un tel état de nerfs.
Un sourire narquois s'épanouit sur son visage.
  • Qu'est-ce que tu connais à l'amour pour pouvoir te permettre d'en parler, tu n'es pas un peu trop jeune pour ça ? ironisa-t-il en lui tournant le dos ostensiblement pour retourner vers la fenêtre.

Serena sourit et s'approcha en restant juste derrière lui.
  • Tu as raison, dit-elle doucement. Je n'y connais rien. Tout au plus ai-je embrassé quelques garçons. Et pour tout te dire, ce n'était pas très mémorable.

Piqué au vif, il se retourna vers elle avec un regard furieux mais elle ne se départit pas de son sourire.
  • En revanche, reprit-elle doucement, une fois, j'ai embrassé un homme et... j'en frissonne encore.

Miska déglutit avec peine et la fureur qu'il éprouvait se mua en un désir tout aussi virulent.
  • Mais il n'y a pas que ça. Depuis que j'ai rencontré cet homme, j'éprouve un flot de sensations étranges et inédites. C'est... à la fois douloureux et prodigieusement agréable. Ça part du plexus solaire et ça m'irradie dans tout le corps. Mais le pire de tout c'est ce que je ressens au creux de mon ventre. Uniquement en sa présence. Ou quand je pense à lui.
  • Tais-toi, Serena, murmura Miska d'une voix rauque.
  • Non, je ne me tairai pas, dit alors Serena. Je n'ai fait que te parler des sensations physiques que j'éprouvais mais ce n'est pas tout. Figure-toi que plus je passe de temps avec cet homme, plus j'apprends à le connaître et plus je m'éprends de lui.
    J'aime son humour corrosif, toutes ces fossettes qui apparaissent sur son visage quand il sourit. J'aime sa façon si discrète de prendre soin des gens qu'il aime et surtout j'aime la tristesse de son âme, j'aime ses silences et cette manière qu'il a de pousser les gens à le fuir quand ils s'approchent un peu trop de son cœur et de ses blessures.
    En fait, il aime en secret mais il refuse de se laisser aimer par qui que ce soit ce qui est bien dommage, si tu veux mon avis. Tout ça parce qu'il se juge indigne d'être aimé...

Il ne l'avait pas quittée des yeux et leva la main pour caresser sa joue. Elle vit le chagrin envahir son regard mais il se détourna brusquement.
  • Miska, arrête de fuir, s'il te plaît... Regarde-moi...

Il ne bougeait pas mais elle savait qu'elle l'avait touché.
  • Baisse les armes, Miska, murmura-t-elle. Il n'y a personne à combattre ici. Il n'y a que toi et moi.

Il se tourna et s'avança lentement vers elle. Il y avait des larmes sur son visage et elle en fut bouleversée. Elle tendit les bras vers lui, posa les mains sur ses joues et effaça les traces humides du bout des doigts.
  • Je ne sais peut-être pas ce qu'est l'amour, murmura-t-elle, mais je te parle de ce que je ressens et pas de ce que je sais et... je t'aime. Tout en moi me dit que je t'aime, Misha.

Il la serra contre lui sans la quitter des yeux.
  • Comment peux-tu m'aimer avec tout ce que je t'ai dit, tout-à-l'heure ?
  • Parce que je commence à te connaître, murmura-t-elle doucement. Je te regarde vivre depuis deux mois. Et puis, ça fait des années que je n'entends dire que du bien de toi.
  • Et tu les as crus ?
  • Tu es un homme de convictions, Miska. Tu n'agis jamais que pour défendre des convictions. Tu as combattu avec tes moyens et pour tes convictions, pas par goût du meurtre. Ta réaction d'aujourd'hui n'en est qu'une preuve supplémentaire. Et je sais à quel point tu peux être attentionné et généreux pour en avoir bénéficié moi-même. Je sais qui se cache derrière la façade que tu donnes à voir au monde, du moins je le devine et ça me bouleverse. Et je ne t'en aime que plus.
  • Tu es adorable, bouleversante, sublime mais... je... je ne peux pas, Serena. Tu n'as même pas vingt ans et tu as la vie devant toi. Je ne peux pas saccager ton innocence, murmura-t-il d'une voix rendue rauque par le désir. Tu ne peux pas m'aimer, tu ne dois pas m'aimer, tu m'entends ? Allez... rentre chez toi, maintenant. Je vais bien. Tu as réussi à me faire du bien mais il faut que tu rentres chez toi.

Il la relâcha et s'éloigna d'elle très doucement, presque à regrets.
  • Non ! s'exclama-t-elle en se précipitant vers lui.

Elle le poussa brutalement et il se retrouva dos au mur. Serena se colla à lui de manière extrêmement provocante et il serra les poings à s'en faire blanchir les jointures.
Elle sentait son corps ferme contre le sien, son corps et le reste. Elle posa ses doigts sur sa bouche qu'elle caressa doucement avant de laisser sa main descendre sur son torse. Elle recula brusquement et, sans le quitter des yeux, elle retira sa veste qu'elle lança sur un fauteuil avant d'ouvrir sa jupe qui tomba rapidement sur le sol.
Miska, qui n'avait pu esquisser un seul geste, transpirait abondamment, il s'épongea le front et s'efforça de ne pas quitter ses yeux. Il ne voulait pas regarder son corps ou les jambes gainées de soie qui lui était apparues, comme une tentation infernale.
  • Qu'est-ce que tu fais Serena ? Rhabille-toi immédiatement, souffla-t-il.
  • Non, dit-elle tout en déboutonnant rapidement son chemisier. Tu me désires, Miska. Et je te veux. Alors, non, je n'arrêterai pas !
  • Serena, arrête ! éructa-t-il.


Elle se débarrassa de son chemisier et il ne put éviter de regarder son corps si fin aux courbes si délicieuses. Il grogna subitement et la rejoint en une enjambée. Il l'attira contre lui et lui tira la tête en arrière pour l'embrasser avec une sauvagerie qui la ravit de plaisir. Son autre main la caressait avec avidité. Il descendit sur ses reins, attrapa ses fesses et la colla à lui avec un grognement sourd.

Elle s'était agrippée à sa nuque, une main dans ses cheveux tandis que l'autre caressait son cou et ses épaules. Plus rien n'existait que la bouche impérieuse de cette homme qui la possédait, que sa langue étroitement mêlée à la sienne. Il exigeait, réclamait, prenait et elle se donnait à lui, vaincue par les vagues de désir qui irradiaient de son bas-ventre.
Il relâcha sa bouche pour reprendre son souffle et elle lui retira sa chemise avec précipitation. Elle posa les mains sur lui avec un soupir de plaisir et plongea le nez dans son cou, embrassant et caressant sa peau du bout de la langue. Il frémit longuement et entrava ses mains dans les siennes pour qu'elle ne bouge plus.
  • Serena, sais-tu seulement ce que tu fais ? As-tu conscience du brasier que tu allumes ?

Miska plongea dans son regard émeraude qui avait pris une teinte si intense, si sombre. Il vit d'étranges paillettes d'or s'allumer dans ses yeux avant qu'elle ne parle.
  • Je ne peux plus penser, Misha.. dit-elle d'une voix sourde. Je sais seulement ce que je ressens et je meurs d'envie que tu m'embrasses encore, que tu me caresses, que tu me touches. Je veux tes mains sur moi, ta bouche. Je... Misha !

Elle avait crié son nom quand il l'avait soulevée de terre pour la jeter sur son lit. Il se plaça au-dessus d'elle et lui retira son soutien-gorge avant de lui bloquer les mains de chaque côté de la tête.
Il la regardait avec délectation, laissant son regard errer sur ses seins, son ventre avant de plonger à nouveau son regard dans le sien. Serena avait le souffle court mais elle ne le quittait pas des yeux. Son regard sur elle était si éloquent, si empreint de désir.

Il prit la résolution de la traiter avec plus de douceur, à prendre soin d'elle quitte à réfréner ses propres envies. Il se pencha vers elle et l'embrassa à nouveau, lentement, doucement, tandis que les paumes de ses mains effleuraient les pointes de ses seins. Les doigts de Miska couraient sur l'arrondi généreux, sa poitrine était gonflée, sensible au toucher. Elle poussa un gémissement sourd et ferma les yeux quand sa bouche s'empara de ses tétons, l'un après l'autre. Ils étaient durs, tendus et il prit un plaisir infini à les sucer, les mordiller tandis qu'elle gémissait à en perdre la tête en murmurant son prénom. Il laissa sa bouche et sa langue errer sur les muscles tendus de son ventre, elle frissonnait, tremblait, haletait. Serena poussa un petit cri de surprise quand la bouche de Miksa entreprit d'explorer son entrejambe. Il glissa sa langue dans sa fente déjà très mouillée et remonta vers le bouton érigé pour l'aspirer et le lécher tandis que Serena s'enfonçait dans le plaisir. Du bout des doigts, il caressa sa vulve sans la pénétrer, à l'écoute de ses gémissements et de ses soupirs. Elle se raidit brusquement et poussa un cri en se cambrant de jouissance.
Il déposa de doux baisers sur son ventre, maintenant détendu et se releva sans la quitter des yeux. Il dégrafa sa ceinture et retira son pantalon et son caleçon. Serena s'était redressée et le regardait attentivement mais il ne lut aucune peur dans son regard, uniquement du désir mêlé aux restes du plaisir qu'elle venait d'éprouver.

Serena découvrait l'expression du désir d'un homme pour la première fois. Elle le trouva beau et ressentit l'envie irrépressible de le toucher à son tour. Il s'agenouilla sur le lit, à côté d'elle, sans un mot. Elle tendit la main vers lui, laissant errer ses doigts sur ses pectoraux avant de descendre sur son ventre frémissant. Sa main glissa vers ses cuisses avant de remonter vers ce sexe qui l'attirait et l'effrayait tout à la fois. Elle oublia ses craintes en découvrant la peau si douce, si veloutée, si chaude.

Miska ferma les yeux et gémit sourdement en sentant les doigts frais s'enrouler autour de lui. Avec le plus grand naturel, elle entreprit de le caresser très délicatement, avec de lents mouvements de va-et-vient. Son désir pour elle croissait dangereusement et il lui prit les mains pour l'allonger sur le lit.
Il s'étendit près d'elle et recommença à l'embrasser et à la caresser avec une infinie douceur. Son cœur battait à tout rompre. Il éprouvait bien plus que du désir pour elle et il voulait qu'elle le ressente jusque dans ses baisers. Le désir de la jeune femme se réveilla très vite. Elle ondulait sous ses caresses et il glissa un doigt entre ses cuisses pour découvrir qu'elle le désirait ardemment.
N'y tenant plus, il se plaça au-dessus d'elle et écarta ses cuisses à l'aide de ses genoux. Leurs yeux, leurs mains étaient rivés l'un à l'autre. Elle avait le cœur battant, le souffle court, les lèvres gonflées et elle réclama sa bouche. Il l'embrassa avec possessivité tout en glissant en elle, très doucement. Elle se crispa légèrement quand son hymen se déchira mais des vagues de plaisir l'envahirent très vite, lui faisant tout oublier. Les mouvements qu'il imprimait à leurs corps enlacés déchaînaient ses sens. Elle l'accompagnait de son bassin et s'entendit le supplier d'aller plus vite.
Miska avait un mal fou à ne pas se laisser aller. Elle était sublime, offerte, confiante, il sentait ses muscles internes le serrer tandis qu'il allait et venait en elle, toujours plus vite. Elle cria son prénom en s'arque-boutant violemment contre lui et il se laissa aller. Une violente décharge éclata entre ses reins et l'intense jouissance qu'il éprouva lui arracha un cri rauque et guttural.

Il s'effondra à ses côtés en la serrant contre lui, entremêlant ses jambes aux siennes. Il avait besoin du contact de sa peau, de son corps contre le sien.
  • J'ai drôlement bien fait d'insister, murmura Serena en soupirant d'aise, arrachant un petit rire à Miska qui resserra son étreinte.
  • Serena, je...
  • Chut ! coupa-t-elle très vite. Ne dis rien et laisse-moi juste profiter du moment présent.
  • Je crois que je suis amoureux de toi, répondit-il simplement.
  • Je sais, dit-elle avec un petit sourire sur les lèvres, les yeux toujours clos. Mais, tais-toi ! Et si tu oses me dire que tu regrettes ou quoi que ce soit dans ce goût-là, je te frappe jusqu'au sang.

*****

Miska se réveilla bien avant l'aube. Serena était allongée sur le côté, lui tournant le dos mais elle avait attrapé son bras de façon à ce qu'il soit collé à elle, tout contre son dos. Son souffle était régulier et son sommeil paisible. Du bout des doigts, il effleura la peau soyeuse de la jeune femme et se maudit intérieurement.

Elle l'avait provoqué et il avait cédé. Elle lui avait tout donné et il avait tout pris, à plusieurs reprises. Il l'avait possédée, totalement, absolument. Il avait voulu la faire sienne et elle lui avait tout offert sur un plateau. Il avait pris son innocence et il lui avait fait l'amour avec une ferveur qui confinait à la sauvagerie. Durant une grande partie de la nuit, il n'avait eu pour seul but que de la faire gémir, guettant ses soupirs et ses cris, la transportant jusqu'aux cimes de la jouissance, encore et encore.

Sentant son désir refluer, il se tourna sur le dos pour s'éloigner d'elle. Serena bougea dans son sommeil et se tourna pour venir se blottir contre lui. Elle était chaude et son souffle caressant sur son torse acheva de l'exciter totalement. Son sexe s'érigea à une vitesse prodigieuse et il ferma les yeux pour tenter de calmer ses ardeurs. Une intense décharge de plaisir et de désir mêlés ruina tous ses efforts quand il sentit la main de Serena s'enrouler autour de sa verge.
Il poussa un grognement sourd et la jeune femme se redressa pour embrasser son ventre tout en continuant ses caresses. Elle tourna autour de lui et sa bouche se posa délicatement sur la peau fine de son sexe. Elle l'embrassa délicatement, donna des petits coups de langue et il se crispa sous la sensation de plaisir. Quand elle le prit dans sa bouche et qu'elle enroula sa langue autour de lui, il crut défaillir. Elle était chaude, humide, douce et sa langue était partout.
Il glissa une main dans ses boucles blondes et lui agrippa la nuque pour la relever vers lui.
  • Assez joué, dit-il d'une voix rauque, tandis qu'il prenait sa bouche avec ferveur.

Il s'arrêta pour la regarder, elle avait les pupilles dilatées, la bouche gonflée et le souffle court. Le désir intense et la promesse d'abandon qu'il lut dans son regard achevèrent de le rendre fou. Il glissa une main entre ses cuisses pour découvrir qu'elle était prête pour lui. Il joua négligemment avec son clitoris et elle poussa un petit cri de plaisir en fermant les yeux.
Il la souleva avec une facilité déconcertante et il l'empala sur lui sans bouger. Le violent gémissement de plaisir qui s'échappa de la gorge de Serena manqua de le faire succomber. Elle avait la tête renversée en arrière, les yeux clos et les mains posées sur lui. La vision qu'elle lui offrait était incroyablement érotique et il fit un effort surhumain pour ne pas bouger le bassin et abréger leur étreinte.

Il la sentait se serrer autour de lui, doucement tout d'abord, puis le rythme se fit plus régulier. Elle rouvrit les yeux et le regarda intensément tout en commençant à onduler du bassin sur lui. Il releva les mains et commença à lui caresser les seins, attrapant ses tétons gonflés entre ses doigts. Elle gémit bruyamment tandis qu'il en agaçait les pointes et il se redressa pour prendre possession de sa bouche. Elle lui répondit avec la même ardeur et il glissa une main entre ses cuisses pour la caresser un peu plus. Il se laissa doucement retomber sur les oreillers et caressa son clitoris entre le pouce et l'index. Elle ferma les yeux et accéléra les mouvements de son bassin, concentrée sur les ondes de plaisir qui montaient en elle.
  • Serena, regarde-moi, murmura-t-il. Je veux te voir jouir...
Elle lui obéit et le plaisir la submergea un peu plus.
  • C'est bon... chuchota-t-elle d'une voix rauque en accélérant ses mouvements.
  • Oui, Serena... bouge...

Il accéléra les mouvements de son pouce sur son clitoris et un orgasme dévastateur fit se cambrer la jeune femme qui cria son nom avant de se laisser retomber sur lui.


Il la laissa reprendre son souffle, il était toujours en elle, le sexe érigé de désir, attentif aux contactions de son vagin autour de lui. Il tourna avec elle pour passer au-dessus d'elle et l'embrasser très doucement.
Elle entrouvrit la bouche et il joua avec ses lèvres du bout de la langue tout en reprenant de lents mouvements de va-et-vient en elle. Elle gémit longuement et noua ses chevilles autour de ses hanches pour qu'il glisse plus profondément en elle. Elle ouvrit les yeux et riva son regard émeraude au sien.
  • Plus fort, gémit-elle, je te veux plus fort, plus vite...
  • Tu me veux, Serena ? dit-il en se déchainant en elle.
  • Oui, Misha, je te veux...

Elle le rendait fou et leur étreinte prit un rythme effréné. Elle s'accrocha désespérément à lui avant d'être parcourue de soubresauts incontrôlables. Ils crièrent ensemble avant de s'affaler sur le lit et de retomber dans un profond sommeil.

*****

Quand elle se réveilla, le soleil était levé et le lit était vide et froid. Jetant un regard à la pendule, elle s'aperçut qu'elle avait encore le temps avant de se rendre au travail. Elle aperçut ses vêtements soigneusement pliés sur une chaise. Une serviette de toilette propre était posée dessus. Elle se leva et enfila un peignoir trop grand pour elle qu'elle trouva sur une autre chaise. Elle se sentit enveloppée par l'odeur de Miska et ferma les yeux, inspirant profondément l'étoffe qu'elle avait appliqué sous son nez.

Elle soupira et sortit de la chambre, à la recherche de Miska. Elle le trouva dans la cuisine et s'arrêta sur le seuil pour l'observer en silence. Une ride soucieuse barrait son front, il était près de la fenêtre et son regard était perdu au loin. Il soupira et avala une gorgée de café.

Il dut percevoir sa présence car il se retourna brusquement vers elle. Elle lui sourit timidement mais n'osa pas un geste, resserrant les pans du peignoir autour d'elle. Le visage de Miska s'apaisa brusquement et il lui sourit avec une tendresse qui remua le cœur de la jeune femme.
  • Bonjour Serena, dit-il doucement. Va prendre une douche, je te prépare ton petit déjeuner. Tu préfères du thé ou du café ?
  • Du café, merci, balbutia-t-elle en baissant les yeux.
  • Va te préparer, je m'occupe de tout...
Elle s'enfuit vers la salle de bains les larmes aux yeux.
Comment pouvait-il être si froid après les moments qu'ils avaient partagé ! Il n'avait même pas esquissé un seul geste envers elle, pas une caresse ni un baiser, rien. Serena préféra se laisser gagner par la colère plutôt que par les larmes et prit la résolution ferme de ne pas lui montrer son désarroi.

Quand elle revint à la cuisine, il s'affairait autour d'une poêle. Il avait mis deux assiettes sur la table de la cuisine et sans même se tourner vers elle, il lui demanda de s'asseoir. Elle se sentit encore plus vexée par son indifférence mais décida d'être aussi légère que lui.
  • Ne bouge pas, c'est prêt ! dit-il en éteignant le gaz pour s'avancer vers elle.

Il leur servit des œufs brouillés au paprika, déposa la poêle sur la cuisinière et lui tendit une tasse de café fumant avant de prendre place près d'elle.
  • Et voilà, mademoiselle est servie ! dit-il avec un léger sourire.
  • Merci, dit-elle seulement.

Elle déplia sa serviette sans lui jeter un regard avant de commencer à manger son assiette. Il fronça les sourcils et quand elle prit sa tasse de café, il tendit la main pour écarter une mèche qu'il replaça délicatement derrière son oreille.
  • J'ai sûrement fait quelque chose de mal, dit-il doucement, mais je ne sais pas quoi... Parle-moi, Serena... Regarde-moi et parle-moi...

Elle avait les yeux embués de larmes quand elle se tourna vers lui.
  • Tu n'as rien fait, justement, souffla-t-elle, et ton indifférence me blesse. Mais il doit être l'heure d'aller au bureau, maintenant, ajouta-t-elle en se levant brusquement. Et je dois repasser dans ma chambre pour me changer.
  • Serena, attends...

Elle était sortie précipitamment de la pièce et il se leva pour la rejoindre. Il venait de comprendre qu'elle avait été déçue par sa froideur et il voulait se rattraper. Elle lui tournait le dos et enfilait son imperméable quand il la saisit par les épaules pour la tourner vers lui. Elle gardait les yeux baissés et il s'aperçut qu'elle pleurait silencieusement.
  • Je suis un imbécile mais je ne suis pas indifférent ! dit-il en l'embrassant avec passion.

Une vague de chaleur envahit Serena et elle s'accrocha à lui pour s'abandonner à son baiser. Elle sentait la force de son érection contre son ventre et elle gémit de désir en se collant un peu plus à lui. Il s'écarta brusquement d'elle et recula d'un pas, complètement essoufflé.
  • Serena, tu me rends fou ! souffla-t-il. Et si j'ai évité de t'approcher et de te toucher ce matin, c'est... c'est justement parce que je ne suis pas indifférent !
  • Misha, je...
  • Non attend, Serena... laisse-moi finir, s'il te plaît... La seule chose à laquelle je pense depuis ce matin, c'est... Si je m'écoutais, nous passerions les prochains jours enfermés dans cet appartement, et je prendrai tout mon temps pour te faire et te refaire l'amour, Serena.
    Mais !... Car il y a un mais... Mais Taylor vit ici et il rentre ce soir... Et puis, toi et moi avons du travail et des entretiens de programmés aujourd'hui alors... Alors malgré le désir que j'ai de tout envoyer promener, j'ai évité de t'approcher pour être en mesure d'honorer nos engagements respectifs.
    Mais ne dis pas... Ne dis plus jamais que tu m'es indifférente, parce que c'est tout le contraire ! Je vis un enfer depuis que mes yeux se sont posés sur toi et... après cette nuit, c'est pire ! Au lieu de m'apaiser, c'est bien pire...
    Ce matin, j'ai... j'ai évité de te prendre dans mes bras pour que tu ne me prennes pas pour un vieux satyre complètement obsédé. Dis-moi que tu ne regrettes pas ce qui s'est passé hier, Serena...

Elle le regarda fixement et s'essuya les yeux. Elle se précipita vers lui et déposa un baiser appuyé sur ses lèvres avant de retourner vers la porte.
  • Je ne regrette absolument rien, bien au contraire. A tout-à-l'heure au bureau, dit-elle avec un éblouissant sourire avant de refermer la porte.

Miska ferma les yeux en soupirant et se prit la tête dans les mains. Il était amoureux d'elle. Et ça allait fatalement devenir un problème.

*****

Acton, le 15 août 1945
Le voyage lui avait paru long et fatigant. Juliette avait été surprise par l'aéroport grouillant de monde à Los Angeles. Les gens semblaient joyeux, comme si la guerre était déjà loin derrière eux.

Comme à l'habitude, elle avait croisé des regards qui se détournaient, qui ne voulaient ni voir ni savoir. Et il y avait tous ceux qui voulaient savoir mais ne voulaient pas entendre. A force, elle ne disait plus rien. Seuls ses amis avaient le droit à ses confidences. Eux avaient vu, il savaient et comprenaient. Terry le lui avait pourtant dit mais elle était toujours suprise par certaines réactions.

A l'aéroport, Cristina était partie avec son père tandis qu'István s'en était allé avec Kyle et Juliette, chez Candy et Terry. La mère de Cris était très à cheval sur les traditions et Juliette les avait observés se séparer avec émotion. Elle ne supportait plus certaines scènes et se retrouvait à sangloter parfois pour un rien.

*****

Albert avait les yeux fixés sur la route. Il prit la main de Cristina dans la sienne et elle posa la tête sur son épaule en soupirant de plaisir.
  • Je ne m'étais pas rendue compte que la Californie me manquait autant, murmura-t-elle finalement.
  • Et ton vieux père, est-ce qu'il t'a un peu manqué ?
  • Beaucoup ! dit-elle en serrant sa main. Toi, je me suis bien rendue compte que tu me manquais. Toute la famille en fait...
  • Même Cassie ?
  • Nous nous sommes écrit très récemment, papa. En fait, je me suis aperçue que j'avais surtout de la peine pour elle et pour ce qu'elle a du souffrir auprès de Lawrence. C'est ma sœur, papa... On n'a peut-être jamais eu de très bons rapports mais je l'aime malgré tout. Et puis... dans ses lettres, j'ai compris à quel point elle avait changé et mûri.
    Papa, je suis heureuse, tu sais... Quand j'ai quitté cet endroit, j'avais le cœur brisé... pour rien. Je reviens accompagnée d'un homme que j'aime, qui a risqué sa vie pour moi, que j'ai failli perdre par stupidité et qui me rend plus heureuse que jamais. Je retrouve ma famille que j'adore et dans l'histoire, j'ai gagné une petite sœur.
    Papa ! Tu pleures ! Papa, non, s'il te plait ! dit-elle bouleversée.
  • Ne t'inquiètes pas, mon petit cœur, c'est le bonheur. Je t'aime Cristina et je suis tellement fier de toi, si tu savais... Fier et heureux. Pour toi et Cassie, aussi.
  • Ça a du être si dur pour toi, petit papa, répondit Cristina en caressant son visage.
  • Tout cela est derrière nous désormais. Cassie est effectivement en train de devenir quelqu'un, elle aussi et pour elle, la route a été difficile et pavée d'embûches, mais elle a changé.
  • Je sais, papa, je m'en suis rendue compte.
  • Quant à toi, j'ai l'impression qu'il n'y a plus grand chose à faire pour parfaire ton bonheur, on dirait...
  • Papa... pourquoi ai-je l'impression que tu as un problème avec István ?
  • Je suis désolé, ma chérie... En vérité, il est parfait et je n'ai pas de problème avec lui, si ce n'est que...
  • Si ce n'est que quoi ? demanda-t-elle sérieusement.
  • Si ce n'est que je n'ai pas envie de te perdre un peu plus et qu'il est, de toute évidence, l'homme de ta vie. Le bon. Et le pire de tout, c'est que c'est vraiment un garçon que j'aime bien...
  • En fait, ton problème, c'est que tu l'aimes bien, c'est ça ? Alors que tu voudrais avoir de bonnes raisons de le détester ?
  • C'est un peu ça, j'en ai peur, avoua-t-il en riant.
  • Tu ne me perdras jamais, papa, tu le sais ça ?
  • Oui, mon bébé, dit Albert avec émotion en embrassant sa main. Tu as grandi trop vite et c'est dur, et puis tu me manques tout le temps. Mais tu t'envoles vers ta vie à toi et tu le fais le sourire aux lèvres en étant heureuse et... je ne pouvais rien te souhaiter de mieux, Cris.
  • Merci, papa, dit-elle en se blottissant contre lui.


*****


Pendant ce temps-là, Juliette ouvrait des yeux écarquillés en découvrant la variété de paysages qui s'offrait à elle. Kyle l'avait emportée dans un tourbillon et elle allait de découverte en découverte. New-York l'avait abasourdie mais la maison de Riverdale était un véritable havre de paix au cœur de cette fourmilière.


Ensuite ils étaient passés par Chicago où elle avait découvert le manoir André qui était presque aussi impressionnant que le manoir Grandchester à Londres.

Ils étaient maintenant en Californie et elle resta abasourdie par cette grande ville au bord de l'océan, les palmiers étaient partout et une certaine douceur de vivre semblait régner. Depuis qu'ils avaient pris la route, le paysage avait changé. Chaque colline semblait dévoiler un autre monde et ils roulaient maintenant en direction de montagnes à l'allure désertique. La terre avait une multitude de teintes d'ocre sous un ciel d'un bleu intense.
  • Ça va ? murmura Kyle à son oreille en serrant sa main.

Elle se tourna vers lui et se perdit dans son regard iridescent. Il était là, il ne la quittait plus et elle pouvait se reposer sur lui à n'importe quel moment. Il était loin le temps où la jeune fille d'avant-guerre l'accueillait à Paris. Il lui était désormais aussi familier que nécessaire et elle se blottit contre lui en souriant.
  • Maintenant je sais que le monde a mille visages, lui dit-elle tout bas. Et dans ton monde... c'est démultiplié. Mais du moment que tu es auprès de moi, ça va...

Il resserra son étreinte et ferma les yeux en déposant un baiser sur ses cheveux encore si fins.

Une demi-heure plus tard, ils arrivaient au ranch des Collines. Ils s'étaient tous tus en découvrant les dégâts laissés par l'incendie du mois précédent mais Terry leur avait expliqué que les propriétés du Biloba et des Collines avaient été épargnées.

Seules, les terres avaient souffert et ils devraient nourrir leurs chevaux au fourrage pendant encore longtemps.
  • Et les ranches alentours ? demanda István.
  • Certains ont tout perdu, ça a été l'enfer... d'autres ont seulement beaucoup perdu mais la solidarité s'est organisée et des fonds ont été récoltés pour venir en aide à ceux qui en avaient le plus besoin.
  • On peut faire quelque chose ? demanda le jeune hongrois. Des photos, un reportage ?
  • Merci, Kosta. En fait, Jeff s'est occupé de faire venir un de ses amis documentariste. Le film est en cours de montage... Ceci dit, je connais votre travail et cela ne pourrait pas nuire alors, si le cœur vous en dit... Nous y voilà, on arrive.
  • Attendez ! dit Kyle. On entre seulement dans la propriété, y en a encore pour cinq minutes avant d'atteindre la maison ! Au fait, est-ce que Jo se plait ici ?
  • Ça, c'est à lui de te le dire, dit Terry. En plus, il y tient.
  • Je vois ça d'ici... il va me dire qu'il préfère le cinéma à la photo et qu'il reste avec toi. Tu lui as présenté Lana Turner, c'est ça ?

Terry se mit à rire et Juliette roula un regard étonné.
  • Tu te trompes, Kyle ! Il n'a croisé que Clark Gable et de toute façon, il te dira tout lui-même ! Mais détrompe-toi, je ne crois pas que le cinéma l'attire.

En arrivant aux abords du ranch, Terry klaxonna joyeusement. Juliette vit deux chiens se précipiter vers eux en jappant de joie tandis que Jo et Candy apparaissaient à la porte de la grande demeure en bois.

Jo se précipita vers Juliette et Kyle avant même qu'ils aient eu le temps de reprendre leur souffle. Kyle embrassa sa mère avec tendresse tandis qu'István subissait à son tour les assauts de Jo. Candy attendit son tour pour saluer István avant d'étreindre Juliette avec tendresse et émotion.

La porte d'entrée s'ouvrit à nouveau et Kyle ouvrit grand la bouche en découvrant la superbe jeune femme qu'était devenue Ambre en six années. Elle était grande, fine et athlétique, ses cheveux étaient plus longs et semblaient plus dorés, plus blonds, comme assortis à ses yeux aux reflets si étranges.

Elle s'avança vers lui, les larmes aux yeux, et il se précipita vers elle pour la serrer dans ses bras avec vigueur avant de l'embrasser tendrement.
  • Comme tu es belle, Ambre chérie, dit-il avec émotion. Il paraît que j'ai tout manqué mais que ma jolie petite sœur est devenue une jeune femme impressionnante... Mariée, qui plus est... Pour tout te dire, ma première impression aurait tendance à le confirmer : tu es magnifique. Je suis désolé d'avoir manqué tout ce qui t'est arrivé, je n'ai pas été terrible comme grand frère...
  • C'est bon de te retrouver, dit-elle en fondant en larmes dans son cou.

Elle le relâcha finalement pour se tourner vers sa mère qui discutait avec Juliette. Elle essuya ses yeux et s'avança vers elles. Elle prit Juliette dans ses bras pour l'embrasser délicatement.
  • Je suis Ambre, la sœur de Kyle, et ça fait trois ans que vous êtes en photo ici. Il me tardait de vous rencontrer et de vous remercier de rendre mon frère heureux. Je vous souhaite la bienvenue ici et puis... Jo parle si souvent de vous, j'étais impatiente de vous rencontrer enfin.

Juliette regarda la jeune femme au regard si étrange et fondit en larmes. Ambre la serra immédiatement contre elle.
  • Pardonnez-moi, murmura-t-elle. J'ai sûrement été maladroite, je suis désolée.

Juliette se redressa et la regarda avec un sourire triste.
Si Ambre n'avait jamais eu un regard très chaleureux, Juliette sut y déceler une sincère empathie et une émotion qui lui fit aimer aussitôt la jeune sœur de Kyle. Il lui avait souvent parlé d'elle autrefois.
  • Non... c'est moi... J'ai encore du mal à m'habituer à recevoir autant d'affection. Kyle me parlait souvent de vous quand nous étions à Paris. J'espère que nous apprendrons à vraiment nous connaître maintenant que nous nous sommes rencontrées.
  • Bienvenue dans la famille, lui dit Ambre les larmes aux yeux.
Les deux jeunes femmes s'étreignirent à nouveau et Kyle présenta István à sa sœur, qui le jaugea des pieds à la tête avec un sourire au coin avant de l'embrasser sur les deux joues.
  • Bonjour István ! dit-elle avec un sourcil levé. Alors voilà donc l'oiseau rare qui a réussi à nous voler le cœur de Cristina... Vous avez intérêt à prendre bien soin d'elle, mais vous le savez, non ? Je ne sais pas si vous savez dans quel état mon père a mis son dernier fiancé mais il n'était pas beau à voir en quitt...
  • Ambre ! s'exclama Kyle en riant, ça t'amuse d'être odieuse ?
  • Ça va, Kyle, je peux me défendre, dit István en riant. Quand j'ai rencontré Cris, je lui ai dit qu'elle était aussi belle que dangereuse et je m'aperçois que c'est une constante avec les femmes de cette famille ! Ne vous inquiétez pas, Ambre, je me tiendrai à carreaux !

Terry éclata de rire et prit le jeune hongrois par les épaules.
  • Je ne l'avais jamais vu sous cet angle mais vous avez raison ! dit Terry avec un regard pour son épouse. Les femmes de cette famille sont belles ET dangereuses ! Et pour ta gouverne, Ambre, celui-ci a déjà reçu mon approbation !
  • Au fait, Ambre, demanda Kyle, tu comptes me présenter ton mari un jour ? Où se cache-t-il ?
  • Il est au Biloba, Kyle, répondit Ambre avec un sourire lumineux. Il finissait avec un de nos clients et il arrivera dès qu'il peut !
  • Tate Sullivan, c'est bien comme ça qu'il s'appelle ?
  • Je te préviens, Kyle ! rugit-elle. Si tu essayes ne serait-ce qu'une seule fois de le tester ou je ne sais quoi, tu auras affaire à moi ! Nous sommes mariés depuis trois ans, je te le rappelle !
  • Une vraie lionne ! répondit Kyle en l'embrassant tendrement. Je te promets d'être gentil, ça te va ?
  • T'as intérêt !

Ils entrèrent dans la maison en riant joyeusement. L'après-midi touchait à sa fin et ils prirent l'apéritif sur la terrasse. Jo expliqua à ses amis, estomaqués, qu'il travaillait avec Ambre et qu'elle lui apprenait à s'occuper des chevaux "dont plus personne ne voulait".
  • Et il est excessivement doué, dit doucement Ambre, quand il eut terminé. Ce jeune garçon a un don, figurez-vous... un réel don, et avec ces chevaux en particulier.
    Jo, écoute... j'en profite pour te parler de ça ce soir parce que... Quand tu as commencé à venir me voir, je t'ai proposé de t'expliquer ce que je faisais et ça t'a tellement plu que tu m'as demandé de t'apprendre à faire la même chose.
    Alors voilà, je pense que tu as des qualités indéniables pour ce métier et j'aimerais te proposer de devenir apprenti au Biloba. Tu aurais un contrat, un salaire et comme chacun des employés, tu aurais ton propre bungalow. Enfin... Si ça t'intéresse vraiment, sache que ça me ferait plaisir de t'avoir dans l'équipe. Réfléchis à ma proposition, prends le temps de penser à tout ça et... la porte est grande ouverte.
  • Je suis obligé de réfléchir, Ambre ? demanda-t-il avec émotion. Parce que c'est ça que je veux faire, je suis prêt à commencer demain matin à cinq heures, tu sais ?
  • A ta place, j'attendrais d'abord d'avoir signé mon contrat, dit Tate qui venait d'entrer dans la pièce.

Kyle observa avec attention le grand brun qui venait de prononcer cette dernière phrase en entrant dans la pièce. L'homme dégageait une incroyable présence et semblait remplir la pièce de sa carrure athlétique. Ambre s'était aussitôt levée pour se précipiter vers lui.

Il l'enlaça et l'embrassa tendrement avant de se tourner vers la petite assemblée, le sourire aux lèvres. Quand son regard métallique se posa sur Juliette, il se figea et fronça les sourcils en l'observant attentivement. Il pâlit subrepticement et s'avança vers elle.
  • Nous nous sommes croisés à Zwodau, si mes souvenirs sont bons, murmura-t-il avec émotion.

Juliette se leva et lui sourit alors qu'un flot de larmes se déversait à nouveau de ses yeux.
  • Nous avons fait plus que nous croiser, murmura-t-elle. Il y a un peu plus de trois mois, vous et vos hommes nous avez sorties de l'enfer Sergent Sullivan. Et nous ne vous oublierons jamais.
  • Moi non plus, dit Tate en laissant les larmes couler devant sa femme abasourdie. Moi non plus... Mais oubliez le "sergent", j'ai été démobilisé.

Jo se leva et vint se serrer contre Juliette, qui lui caressa les cheveux avec émotion. István se leva à son tour et vint se placer face à Tate qui le regarda avec attention.
  • Le photographe d'El Guettar, c'était vous ? dit Tate en l'observant attentivement.
  • Ouais, c'était moi l'emmerdeur avec l'appareil-photo ! dit István en donnant une franche poignée de main au mari d'Ambre.
  • Je suis content de vous revoir debout ! Vous nous avez foutu une sacrée trouille ce jour-là, mais c'était bien ce que vous avez fait... Vous savez que ce soldat s'en est sorti mieux que vous ? C'est à l'hôpital qu'on m'a dit ça quand j'ai rapporté votre sacoche. Mais apparemment, vous étiez pratiquement tiré d'affaire, ils m'ont dit que vous vous étiez réveillé mais que vous n'auriez pas droit aux visites avant plusieurs jours et mon bataillon partait le soir-même.
  • J'ai eu le meilleur des chirurgiens, répondit István en souriant.
  • Et c'est pour ça qu'il veut épouser Cristina, dit Ambre en souriant, accrochée au bras de son mari.
  • Je suis content que vous vous en soyiez sorti aussi, dit finalement István.


Kyle s'approcha à son tour en souriant.
  • Là, je suis très impressionné ! dit Kyle la main tendue. Donc si j'ai bien compris, vous commencez par travailler chez mes parents, vous vous mariez avec ma sœur, et en prime, vous sauvez les vies de ma femme et de mon meilleur ami !
  • Ce ne sont que des concours de circonstances, répondit Tate en serrant sa main avec amitié. Je n'ai sauvé la vie de personne. Je suis content de vous rencontrer enfin, Kyle.
  • Moi aussi, Tate. Mais bon... c'est pas tout ça mais je commence à avoir faim, moi !
  • Kyle ! s'exclama Candy en riant. Décidément, certaines choses ne changent pas, glouton !


*****

Berlin, le 30 août 1945

Kyle et Kosta étaient dans le bureau de Taylor qui leur présenta un dossier.
  • Voilà les derniers témoignages enregistrés par Miska, ce fameux onze août, dit Taylor. Il y est question d'un certain "Boucher de Pest" et... je vous laisse lire, vous comprendrez peut-être mieux de quoi il en retourne, Kosta.

István lut rapidement le début du rapport et il blêmit en découvrant un nom cité par les rescapés hongrois.
  • Son père... murmura István... ça ne me surprend pas beaucoup.
  • Quoi ? s'exclama Kyle. Comment ça son père ? Il n'était pas censé être mort celui-là.
  • Il n'y a que dans l'esprit de Miska que son père est mort, répondit István. C'est pour ça qu'il a disparu. Non seulement, il a du se sentir rattrapé par son passé mais en plus...
    Il est reparti à Pest pour tuer son père. Cette fois, il ira jusqu'au bout. Si on veut retrouver Miska, c'est en Hongrie qu'il faut aller, Kyle.
  • Il ne le trouvera pas, intervint Taylor. Son père a été tué en avril dernier et... de la pire des façons qui soit. Tenez, voilà le dossier. C'est Serena qui m'a mis sur la piste et elle est inquiète. Elle a pensé la même chose que vous, Kosta. On a fait des recherches pour trouver des pistes que Miska aurait pu laisser mais rien... Ce qu'on ne s'explique pas, c'est qu'en apprenant ce qu'il était advenu de son père, il aurait du rentrer. Il aurait du...

Kosta n'ouvrit même pas le dossier. Seul Kyle commença à en prendre connaissance mais il le referma rapidement, un peu plus pâle qu'à l'accoutumée.
  • C'est plus compliqué que ça, dit soudain Kosta. Miska est un être complexe et il ne se satisfera pas de ça... Il faut qu'on y aille, Kyle. En tout cas, moi, je vais aller le chercher.
  • Si tu crois que je vais te laisser y aller tout seul, tu te trompes, ajouta Kyle.
  • Kyle, intervint Taylor, ce serait bien que vous m'aidiez à convaincre votre sœur de rentrer aux Etats-Unis. Toute cette histoire, la disparition de Miska, cela l'a affectée bien plus que je ne l'imaginais et il vaut mieux pour elle qu'elle ne reste pas ici.
    Je savais qu'elle était très attachée à lui mais je n'imaginais pas que c'était à ce point. Remarquez, il avait changé depuis qu'elle était là, il paraissait plus serein jusqu'à... jusqu'à ces derniers jours. Et avec ces derniers témoignages...
  • On le retrouvera, Taylor, dit Kosta avec assurance. Ne craignez rien, je sais où le chercher, là-bas.
  • Ramenez-le alors, dit Taylor avec un petit sourire. C'est un type bien, quoi qu'il en pense lui-même.

Un peu plus tard dans la soirée, ils se retrouvèrent dans une grande suite de leur hôtel en compagnie de Serena. Elle avait accepté de rentrer à Los Angeles et Kosta l'avait rassurée quant à ses capacités à retrouver et ramener Miska.

Tout le monde était couché et toutes les lumières étaient éteintes quand Serena se releva. Les deux garçons partageaient l'autre chambre et elle se rendit dans le salon à pas de loup.
Elle s'assit dans le noir et grignota les gâteaux secs restés sur la table basse.
  • Tu verrais mieux avec un peu de lumière, dit doucement Kosta derrière elle.

Serena sursauta violemment et manqua de s'étouffer avec sa dernière bouchée.
  • Pardon, je t'ai fait peur, ce n'était pas mon intention, ajouta Kosta en s'asseyant près d'elle, sans allumer la lumière.

Il prit un gâteau lui aussi, et ils grignotèrent en silence quelques instants.
  • Il s'est passé quelque chose entre Miska et toi ? demanda prudemment Kosta.
  • Qu'est-ce qui te fait penser ça ? répondit Serena, du tac au tac.
  • Tes cernes et... j'ai l'impression que tu le connais très bien. Je connais Miska et je sais aussi qu'il n'a pas pour habitude de se dévoiler aussi facilement.
  • C'est vrai, ça n'a pas été facile du tout pour tout te dire. Miska ne se laisse pas approcher aussi simplement qu'on pourrait le penser.
  • Qu'est-ce qui s'est passé entre vous, Serena ? Car il s'est passé quelque chose, n'est-ce pas ?

Elle hocha la tête et murmura un léger "oui" qu'il faillit ne pas entendre.
  • Tu veux bien m'en parler ? poursuivit Kosta. Si ça se trouve, c'est toi qui détiens la clé de mon problème.
  • La clé de ton problème ? demanda-t-elle intriguée.
  • Bien sûr, une raison imparable pour le convaincre de rentrer avec nous... voilà le genre de clé que tu pourrais détenir... ou être. Alors ? Tu veux me parler de ce qu'il s'est passé ?
  • Tu veux bien allumer, s'il te plaît ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.

Kosta se leva et alluma l'une des lampes posées sur un guéridon. Elle leur apporterait suffisamment de lumière tout en maintenant une atmosphère propice aux confidences. Il se rassit à côté d'elle sur le sofa et lui tendit un biscuit avant d'en prendre un lui-même.
  • Je l'aime, István. Voilà ce qu'il s'est passé. Et la nuit du 10 au 11 août, nous l'avons passée ensemble. C'était la première fois entre nous et... j'ai peur qu'il ne veuille pas rentrer à cause de moi.
  • Non, ça crois-moi, ça m'étonnerait que ce soit la raison, répondit István.
  • Peut-être pas mais alors quoi ? Il doit savoir que son père est mort mais... Il se juge si mal, István, si tu savais... Il est si triste, si sombre et... parfois, on dirait qu'il se déteste lui-même. J'ai peur qu'il s'imagine être comme son père, finalement...
  • Tu vois bien que tu sais pourquoi il ne rentre pas, Serena, murmura István. Tu sais... il n'a pas souvent rencontré de véritables amis. Je veux dire... c'est compliqué avec lui, Miska est capable de donner tout ce qu'il a pour ses amis mais il n'accepte jamais rien en retour.
    Il était déjà comme ça, quand sa bande m'a recueilli à Pest. Miska était un petit génie de la rue, il avait déjà tout compris et surtout, il ne voulait rien devoir à personne. Même pas à ses amis. Il était vénéré par la bande et personne, je dis bien personne, ne se serait amusé à le défier et encore moins à se montrer trop familier avec lui. Pourtant il protégeait tout le monde, sans exception.
  • Il ne m'en a jamais parlé. Comment êtes-vous devenus réellement amis ?
  • Par un concours de circonstances, c'était la première fois que je découvrais qui était son père. Miska a été atteint, moralement atteint et... l'histoire n'est pas très intéressante, Serena... Son père était un sale type, c'est tout... Miska n'a pas eu le temps d'être aimé. Sa mère et sa grand-mère sont mortes très vite et il s'est retrouvé tout seul avant d'avoir douze ans, tu sais... Ce jour-là, lui et moi, on s'est entraidés et on s'est découvert des points communs. Voilà toute l'histoire.
  • Il ne parle jamais de ce qu'il a vécu avant d'arriver à Paris.
  • Je sais. Il raconte souvent qu'il n'était qu'un voyou et que cette période n'a pas le moindre intérêt mais... son passé lui fait mal et il en a honte, c'est ça la vérité. Tout comme il a honte de son père, de lui-même aussi... Tu sais, Serena, à part avec ton frère et peut-être même Taylor, Miska ne s'est jamais vraiment lié à personne depuis que nous avons quitté la Hongrie.
  • Il y a une femme dans sa vie à Paris ? Je veux dire... Oh, je suis stupide. Pardonne-moi, István.

István eut un petit rire avant de lui répondre.
  • Ce n'est pas moi qui vais te jeter la pierre, Serena. La jalousie, c'est un sentiment que je connais malheureusement trop bien ! Et... non, il n'y a personne, Serena. Ecoute... je... Miska n'est pas idiot et tu n'es pas n'importe qui. Si vous avez passé la nuit ensemble, c'est que ses intentions envers toi sont sérieuses et sincères. Et cela signifie aussi qu'il n'y a personne d'autre que toi.

Elle le regarda attentivement, prenant le temps d'analyser les informations que Kosta venait de lui donner.
  • Alors pourquoi a-t-il fui comme ça ? Pourquoi n'est-il pas venu me trouver ? Il aurait pu au moins me laisser une note, n'importe quoi... un mot, m'aurait même comblée, un seul mot ! Mais à la place, je n'ai que le vide, le silence et l'absence. Et mes doutes.
  • Ce n'est pas toi qu'il a fui, Serena, ce sont ses propres démons et... je le connais, j'imagine dans quel état il était et... ne le prends pas mal, car ce sont les circonstances qui veulent ça, mais quand il est parti, il n'y avait plus de place pour toi. Plus que lui, le diable et ses acolytes. Il est parti tuer le diable, Serena. Il est parti tuer son père... qu'est-ce qu'il aurait pu te dire ?

Ils se turent et Serena demeura immobile un long moment.
  • Retrouve-le, Kosta. Retrouve-le, ramène-le et redonne-lui l'envie de vivre. Même si c'est loin de moi, ça m'est égal. Je veux juste qu'il soit heureux. Je l'aime et je veux qu'il soit heureux.
  • Je peux te promettre qu'il assistera à mon mariage, Serena, d'accord ?

Elle hocha la tête et l'embrassa sur la joue avant de retourner se coucher.

*****

Budapest, le 5 septembre 1945

Il était l'heure de sa pause, Miska prit un bol de café et alla s'asseoir dehors dans la cour. Sonja le rejoint quelques secondes plus tard. La vieille dame l'impressionnait, la guerre lui avait pris son fils mais elle se battait chaque jour pour aider les réfugiés et tous ceux qui en avaient besoin.
Elle ne posait pas de question, elle se contentait de prendre les pauvres hères sous son aile et Miska était bien placé pour le savoir. Elle avait réussi à le faire parler, à le faire réfléchir.
  • Comment ça va ce matin ? demanda-t-elle. Tu as l'air pensif...

Miska haussa les épaules et but une gorgée de café.
  • Je commence à me dire que... ce que je fais n'est pas bien, vraiment pas bien. Je me contente d'attendre. Attendre quoi... je ne le sais même pas. Mais plus je laisse passer le temps et plus je fais du mal aux personnes à qui je ne donne pas de nouvelles.

Elle lui tapota le genou.
  • C'est bien, Miska. C'est bien...
  • Je sais ce que tu penses, Sonja... tu es toujours fâchée contre moi.
  • Tant que tu ne seras pas parti retrouver cette femme, je serais toujours un peu fâchée contre toi. Mais je t'aime bien, Miska. Je sais aussi que tu avais besoin de temps.
  • Mais le temps est passé, n'est-ce pas ?
  • C'est possible, oui...
  • Il faut que je réfléchisse... mais il faudra que je repasse par Berlin pour commencer.

Sonja lui tapota le genou une nouvelle fois et lui lança un sourire énigmatique. Elle se leva et repartit travailler dans la tente principale. Miska termina son café et la rejoignit.

En fin de journée, Miska aidait une femme à nourrir ses enfants. Son mari avait disparu et elle avait fui avec ses cinq enfants. Le petit garçon termina son assiette et Miska commença à débarrasser la table quand Sonja vint se planter devant lui sans un mot.
Il la regarda avec un air intrigué et elle tendit le doigt vers un point derrière lui. Quand il se tourna, il eut la surprise de découvrir István et Kyle debout au fond de la tente. Leurs regards se croisèrent et Miska vit un sourire éclairer le visage de ses deux amis.
  • Vas-y, lui dit Sonja, je terminerai ça pour toi. De toute façon, ton service est terminé depuis plus d'une heure, maintenant.
  • A tout-à-l'heure, Sonja.
  • Sauve-toi et réfléchis bien avant de parler. N'oublie pas... Ta vie n'est pas ici. La preuve...

Miska lui sourit et se dirigea vers ses amis qui l'attendaient avec un certain étonnement dans le regard. Quand il les rejoint, il reçut avec surprise une accolade très chaleureuse de la part de ses deux compères.
  • Suivez-moi, leur dit-il, on sera plus tranquilles dehors.
  • Comment tu vas ? lui demanda Kyle avec sollicitude.
  • Physiquement, je vais bien. Moralement, c'est plus compliqué mais on peut dire que je vais mieux.

Ils sortirent de la tente et se dirigèrent vers l'une des tables qui avaient été installées à l'extérieur.
  • Vous m'excuserez si je ne vous propose rien, dit Miska, mais ce n'est pas vraiment l'endroit idéal.
  • On a besoin de rien, répondit Kyle, si ce n'est de toi.
  • Écoute, Miska, commença István, on a vu Taylor à Berlin, il m'a montré les témoignages que tu as relevés et... je me doute de ce qui s'est passé ensuite.On a aussi appris ce qu'il était advenu de ton père.
    Pour être honnête, je ne pensais pas qu'un jour, je viendrais te rechercher ici, dans ce quartier de la ville plus précisément. Ça me fait drôle, pour tout te dire. Même si beaucoup de choses ont changé, je dois bien l'avouer.
    Miska... ici, c'est le passé. On a tourné la page. Toi et moi. Le passé est mort, il n'en reste qu'un tas de cendres oublié. Et tu as une vie. Mais pas ici.
  • Je sais tout cela, je n'ai pas d'excuses pour être parti comme ça, sans un mot... j'ai juste... j'ai failli devenir fou, Kosta. C'était comme si tout d'un coup mon propre sang me brûlait comme de l'acide et me rongeait de l'intérieur. Tu te souviens de la nuit où nous avons quitté Pest, Kosta ?
  • Comment oublier...
  • Il y a un truc que je ne t'ai jamais dit, Kosta. La veille, j'étais retourné chez mon père, je... Je ne sais même pas ce que j'imaginais mais je voulais lui dire au revoir et... ça, c'est vraiment très, très mal passé. Il était chez lui avec ses copains et des prostituées, l'alcool coulait à flots et bien entendu, il était passablement éméché. Il m'a insulté, moi, ma mère et je lui ai cogné sur la gueule, assez violemment... avant de m'enfuir.
    Cette nuit-là, j'ai eu envie de revenir un peu plus tard et de le saigner à blanc, comme le gros porc qu'il était... alors je suis rentré au camp pour me préparer et je suis tombé sur toi...
    Le reste, tu le sais... On est partis sans se retourner.
  • Je savais que tu étais allé voir ton père, Miska. Je savais aussi que ça se passerait mal et quand tu es revenu, j'ai vu à ton regard déterminé qu'il fallait qu'on passe à autre chose. Ça a renforcé mon envie de partir comme jamais auparavant.
  • Ouais, dit Miska en fixant ses propres mains. Tu as vu le Danube ? Magnifique, n'est-ce pas... Il y a quelques mois, il était rouge... rouge du sang des hommes que mon père a fait plonger pour les tuer et je me dis que... si je l'avais tué, cette nuit-là...
  • Si tu l'avais tué cette nuit-là, intervint Kyle, quelqu'un d'autre aurait fait le boulot à sa place.
  • Kyle a raison, renchérit István. Et tu n'es pas ton père, Miska. On se connait depuis longtemps toi et moi, non ? Je sais qui tu es, Miska... et je sais aussi qui tu étais. Et tu n'as pas à en rougir. Je t'ai vu te battre pour ta liberté, pour vivre mais tu n'as jamais, j'insiste, jamais été cruel. Tu n'as jamais rien fait d'inutile, tout était question de survie. De survie et d'honneur. Je le sais, j'étais là.
  • Kosta, je... ce matin, j'ai pris la décision de rentrer à Berlin.
  • Tant mieux parce que c'est comme ça que c'est prévu, Miska. Tu rentres avec nous, tu rentres dans ta famille, avec tes frangins, d'autant que tu avais promis d'être témoin de leurs mariages qui ont lieu dans moins de deux semaines, je te le rappelle. On passera par Berlin, de là on reprend un avion pour Londres et puis direction New-York et Los Angeles. En partant demain, après-demain au plus tard, on devrait être arrivés pour le 12 septembre.
  • Ne le brusque pas, Kosta. Il a peut-être des choses à régler avant de partir.
  • Pas vraiment, murmura Miska la tête basse. Je ne partirai pas sans avoir dit au revoir à Sonja mais sinon... les choses que je dois régler sont à Berlin.

Il releva la tête vers Kyle et eut un demi-sourire triste.
  • Serena est toujours là-bas ? demanda-t-il à Kyle.
  • Taylor l'a obligée à repartir la semaine dernière, murmura ce dernier. Nous l'avons vue avant de partir te chercher, elle nous a fait promettre de te ramener.

Miska détourna le regard.
  • Qu'est-ce que tu ressens pour elle, Miska ? reprit Kyle doucement. Parce que... elle m'a demandé de te dire qu'elle t'attendait et qu'elle t'aimait.
  • Ce que je ressens, je ne le sais plus moi-même, murmura Miska... je suis tombé amoureux d'elle, Kyle.
  • Ça ne se voyait pas du tout ! répondit Kyle avec un sourire pour son ami. Écoute, Miska, je te l'ai déjà dit, enfin j'ai essayé... ça ne me pose pas de problème si Serena et toi tombez amoureux. Je vous aime tous les deux et... je te connais peut-être mieux que je ne la connais elle, au fond. Mais je suis sûr et certain qu'elle tient énormément à toi.
  • Elle est complètement dingue de lui, oui... renchérit István.
  • Kosta, tu parles de ma sœur ! rétorqua Kyle.
  • De toute façon, je dois la voir et lui parler, dit alors Miska. Je suis parti sans rien dire à personne et ce n'était ni très glorieux, ni très honnête. Je dois des explications à tout le monde.
  • Tu ne dois rien à personne, si ce n'est à toi-même, Miska, rajouta Kyle.
  • Alors c'est décidé, tu rentres avec nous ? demanda István.
  • Oui, on peut partir demain mais j'ai des personnes à voir ce soir, suivez-moi...

*****

Los Angeles, le 10 septembre 1945
Serena repéra immédiatement la silhouette diaphane de Cristina dans la foule. Elle se précipita vers elle et elles s'embrassèrent joyeusement.
  • Te voilà enfin ! dit Cristina avec un sourire bienveillant.
  • Oui, je suis finalement de retour chez moi, dit Serena avec un sourire dont la tristesse n'échappa pas à sa cousine.
  • Pourquoi Serena ? Pourquoi m'as-tu demandé de venir te chercher sans en parler à personne ? Tout le monde pense que tu arrives dans deux jours alors raconte-moi ce qu'il se passe ?
  • C'est... Je ne peux pas t'en parler ici, dit Serena en jetant des regards autour d'elle.
  • Viens, dit Cristina en l'entrainant par les épaules, on va récupérer tes bagages et on ira à la maison de la plage. J'ai les clés dans la voiture et il n'y aura personne là-bas avant deux ou trois jours.
  • C'est une bonne idée, oui, dit tristement Serena. Cette maison m'a toujours fait du bien. J'y serai beaucoup mieux qu'à l'hôtel.

Durant le trajet, Cristina lui parla des préparatifs des cérémonies. Kyle et István avaient finalement décidé de se marier le même jour et ils avaient choisi la date du 15 septembre.
Une fête était prévue le 14 pour fêter l'anniversaire de mariage de Terry, Candy ainsi que l'anniversaire d'Ambre.
  • C'est une manie dans cette famille de se marier en septembre, quand même ! plaisanta Serena au bout de quelques minutes.
  • Ils ont fait des mariages heureux alors je décrète que c'est de bon augure, dit fièrement Cristina.

Elles éclatèrent de rire et devisèrent joyeusement jusqu'à la maison.
Serena s'installa dans une chambre tandis que Cristina préparait du thé. Elles s'installèrent sur la terrasse pour le boire. Serena ramena ses jambes sous elle et laissa son regard se perdre sur l'océan.
  • Et si tu te décidais à me parler, maintenant ? demanda Cristina d'une voix douce.
  • Pourquoi ai-je l'impression que tout le monde sait déjà tout ? demanda Serena. Miska a disparu et je l'aime à la folie.
  • Serena, tout le monde sait que Miska a disparu, c'est vrai. Mais personne ne sait rien de ce qui se passe ou de ce qui a pu se passer entre vous. C'est pour ça qu'il est parti ?
  • Taylor et István me jurent que non, dit Serena en baissant la tête, mais ça a du y contribuer un peu. Forcément... il n'a pas arrêté de lutter, de me fuir, de dire qu'il était trop âgé pour moi et puis... il y a eu cette nuit à Berlin... Oh, Cris, je n'en peux plus !
    Il me manque énormément et... son départ m'a blessée. Mais je ne pense qu'à moi. Il a été confronté à des personnes qui lui ont parlé du "Bourreau de Pest", un triste personnage qui se trouve être son père. Son père dont il disait qu'il était mort, d'ailleurs...
    Pourquoi ne s'est-il pas confié à moi ? Pourquoi a-t-il fallu qu'il parte sans un mot alors que quelques heures plus tôt, nous étions heureux... Parfois, j'ai eu l'impression que j'arrivais à cerner son sale caractère mais après sa fuite... je me demande si je le comprendrai jamais.

Elle cacha son visage dans ses mains et se mit à sangloter. Cristina se leva et la prit dans ses bras pour la serrer contre elle sans un mot. Serena se blottit contre elle et elle la laissa pleurer quelques minutes.
  • C'est parce que c'est un satané hongrois ! dit soudain Cristina. Ces garçons ont pour vocation de nous rendre folles et de nous faire tourner en bourriques ! N'abandonne pas, ma chérie. C'est ce que je peux te dire de mieux, n'abandonne pas. Rien n'est encore perdu. C'est un satané hongrois, comme István, un célibataire endurci avec un caractère de cochon.

Serena s'arrêta aussitôt de pleurer, surprise par le ton rageur de sa cousine. Elles se regardèrent avant d'éclater de rire.
  • István a retrouvé Miska, reprit alors Cristina. Ils seront là dans deux jours d'après ce que disait son dernier télégramme. Kyle est avec lui et ils le ramènent

Serena avait cessé de rire. Elle pâlit subitement et baissa les yeux ce qui inquiéta sa cousine. Cristina se rapprocha d'elle et la prit dans ses bras.
  • Est-ce qu'il t'a fait du mal, Serena ?
  • Non, dit vivement la jeune fille en secouant la tête. A part en partant sans rien dire mais... Cris, j'ai du retard et je ne sais pas quoi faire...
  • Tu quoi ?...

Cristina avait écarquillé les yeux et regardait attentivement Serena qui gardait le yeux baissés.
  • J'ai du retard, Cris !
  • Bon, alors j'ai besoin que tu me dises quand tu as eu tes dernières règles et... si ça n'est arrivé qu'une nuit avec Miska, et que tu connais la date.
  • Je n'ai pas arrêté d'y penser, répondit Serena. C'était le 25 juillet, le dernier jour de mes règles. Quant à Miska et moi... c'était la nuit du 10 au 11 août. Il a disparu le soir suivant.
  • Je suis désolée, ma puce, dit doucement Cristina. Mais il revient et il sait forcément qu'il va te revoir alors essaye d'avoir confiance. Vous aurez l'occasion de vous parler et c'est quelqu'un de bien. Même si c'est un satané hongrois, c'est un garçon honnête.
    Et pour ton retard, reprit Cristina, étant donné que... étant donné que j'avais couché avec Lawrence, que j'ai une liaison avec István depuis trois ans, ce n'est pas moi qui vais te faire la morale. J'ai seulement la chance d'être médecin et de connaître parfaitement les moyens de contraception à notre disposition.
    Et d'y avoir accès... j'aurais du t'en parler... les femmes devraient en parler entre elles mais c'est un autre débat. Serena, écoute, il est encore un peu tôt pour le dire mais il est probable que tu sois enceinte et... est-ce que tu as d'autres symptômes ?
  • Non... répondit Serena en regardant sa cousine, les larmes aux yeux. Enfin, je ne crois pas si ce n'est que mes seins sont gonflés mais... comme avant mes règles.
  • Qu'est-ce que tu veux faire si ça se confirme ? demanda Cristina. Qu'est-ce que tu veux faire, toi, si tu es vraiment enceinte ?
  • Je... Cris, je veux avoir cet enfant, dit Serena avec détermination avant de reporter son regard sur la mer. J'en suis sûre. Parce que j'aime son père, parce que cet enfant est peut-être la seule chose qui me restera de Miska après tout ça... Pourquoi est-il parti sans un mot, Cris ?
    Il a pris le témoignage de quelqu'un qui lui a raconté que son père aurait appartenu au Croix Fléchées mais... Je ne sais plus quoi penser ou croire. Le soir même, il avait disparu... Les premières pistes ont laissé supposé qu'il avait pris la direction de Grasz et puis... il serait ensuite parti pour Budapest. Mais j'imagine que tu sais tout cela... 
    Je n'y comprends rien, Cristina... La veille, nous avions... Je veux dire que c'est cette nuit-là que... Le matin, déjà, j'ai eu la sensation affreuse qu'il s'en voulait et qu'il cherchait à me fuir de nouveau. La culpabilité ou je ne sais quoi mais... Il a essayé de me rassurer à sa manière et... et il est parti, sans un mot. Je ne le comprends pas, Cris...
  • Je suis persuadée du contraire, Serena. Peut-être même es-tu la plus à même de le comprendre... Nous savons tous que Miska est un être généreux, prêt à tout pour ceux qu'il aime mais... prêt à tout sauf à accepter les remerciements ou les marques d'affection. Prêt à tout sauf à ce qu'on l'approche de trop près... Mais toi, tu l'as approché de plus près que n'importe qui.
    Tu sais également que ce qu'il a été obligé de faire pendant son adolescence et ensuite pendant la guerre l'a marqué. Ça l'a rongé, profondément, bien plus que je ne le pensais d'ailleurs, soupira Cristina. Quand il a commencé à travailler avec Taylor, j'ai compris qu'il cherchait à exorciser son passé. Il s'est volontairement confronté à la souffrance pour faire pénitence et... il m'est arrivé de penser qu'il cherchait à se faire juger, de manière très indirecte mais... Mais ce n'est que mon interprétation des choses, Serena.
    En revanche, ce dont je suis persuadée, c'est que tu es celle qui le sortira de tout ça. Il s'enfonçait dans le noir, déjà à Paris, et tu lui as apporté un peu de lumière. Quand nous nous sommes revus à Londres pour le mariage de Ryan, il semblait déjà différent. Tu es la seule de ses amis à avoir réussi à approcher d'aussi près son cœur et son âme. Ne laisse pas tomber maintenant.

Serena était bouleversée par les paroles de Cristina. Elle avait encore pleuré avant de s'arrêter brusquement pour regarder sa cousine.
  • Il est parti là-bas pour tuer son père, dit-elle d'une voix blanche... C'est ce que je craignais dans un premier temps. Mais Taylor a découvert que son "père" avait été tué à la Libération. De manière atroce, d'ailleurs. Mais nous n'avons pas réussi à savoir s'il avait laissé une famille derrière lui.
  • István m'a raconté que le père de Miska les avait abandonnés, sa mère et lui, avant même sa naissance. Le problème c'est qu'il est revenu quand Miska avait huit ans, il l'a reconnu et lui a donné son nom. Ensuite, il a mis sa mère sur le trottoir, deux ans plus tard et quand Miska a eu douze ans, elle est morte d'une pneumonie.
    Après son enterrement, Miska s'est enfui et a vécu dans la rue. Quand István l'a rencontré, Miska avait seize ans et il était à la tête de la bande de pickpockets la plus redoutables de Pest. Un an plus tard, ils arrivaient tous les deux à Paris.
    Ils ont eu la chance de rencontrer d'autres immigrés hongrois, des photographes, qui les ont pris comme apprentis... Ils ont gagné leurs galons avec le Front Populaire et la Guerre d'Espagne surtout. La suite, tu la connais à peu près.
    Mais il faut que tu saches qu'après son arrivée en France, Miska a fait un blocage sur son passé et il a toujours refusé d'en parler. Je crois que Kyle sait certaines choses... parce qu'ils ont tous les trois partagé des moments difficiles en Espagne mais malgré cela... Miska reste secret. Et mélancolique.
  • Je le savais déjà, dit tristement Serena. Et puis, István m'en a parlé à Berlin. Quand as-tu dit qu'ils rentraient ?
  • Après-demain, répondit Cristina en souriant.
  • Comme moi, donc...
  • Comme toi, si tu tiens vraiment à rester ici jusqu'à leur arrivée.
  • Oui, j'y tiens, ça va me faire du bien, répondit Serena. J'ai besoin de me retrouver, je crois. Surtout maintenant que je sais qu'il est en route pour venir ici. Et il faudra bien qu'il me parle.
  • Miska n'est pas du genre à fuir les problèmes. Et il sait forcément que tu es ici, Serena.
  • Je me demande seulement comment il envisage l'avenir. Et si j'y ai une place...
  • Tu verras bien. Ceci étant dit, Serena et... si cela t'intéresse. Dans le cas où tu serais effectivement enceinte, tu en es à ta quatrième semaine, sur un total de trente-neuf et donc... tu accoucherais approximativement durant la première quinzaine de mai.
  • Ouah ! dit Serena avec un sourire ému. Finalement, c'est bien d'avoir une cousine médecin...
  • Oui, et bien, ne te réjouis pas trop vite, parce que... si tu es effectivement enceinte, tu entres dans la période où tu pourrais avoir des nausées, le matin notamment.
  • Il y a encore d'autres bonnes nouvelles ? demanda Serena en fronçant les sourcils.
  • Non ! répondit Cristina avec un petit sourire. Mais si tu as effectivement des nausées, cela ne fera que confirmer le diagnostic de ta grossesse. Si tu veux, je te réexaminerai, d'accord ?
  • Merci, Cris.

Cristina sourit. Les deux jeunes femmes se séparèrent en promettant de se retrouver deux jours plus tard.

*****

Acton, le 10 septembre 1945
  • Terry, qu'est-ce que tu fais ? murmura Candy dans un demi-sommeil.
  • J'ai eu l'envie irrépressible de promener mes mains sur le corps de ma femme, chuchota-t-il en embrassant sa peau frémissante.
  • Pas que tes mains, mais ne t'arrête pas surtout...
  • Figure-toi qu'avec les journées qu'on se prépare, je me suis dit que ce serait bien qu'on en profite pour se détendre tant que nous le pouvons encore.
  • C'est sûr que vingt-huit ans de mariage... Ambre qui fête ses vingt-et-un ans et le mariage de Kyle et celui d'István, on ne va pas...
  • Vingt-huit ans de mariage, vraiment ? Il faut fêter ça, murmura Terry en accentuant ses caresses...

*****

Los Angeles, le 11 septembre 1945
Cristina était de nouveau à l'aéroport pour accueillir les garçons qui rentraient en avion un jour plus tôt que prévu, elle avait reçu le télégramme d'István le matin-même et n'avait pas eu le temps de prévenir Serena.

Elle aperçut rapidement Kyle, et juste derrière lui István et Miska. Son regard s'attarda sur István. Il lui avait beaucoup manqué et l'abstinence imposée par sa mère commençait à la tancer très sérieusement. Elle l'observa s'avancer vers elle avec un plaisir croissant. Il était plus grand que beaucoup de personnes et il l'avait rapidement aperçue. Il lui souriait sans la quitter des yeux et elle se sentit fondre littéralement.

Elle se précipita vers lui et lui sauta au cou dès qu'il eut passé le barrage des douanes. Il la reçut dans ses bras avec un immense sourire et glissa sa main sous sa nuque pour l'embrasser langoureusement.
  • En dehors du fait que je suis totalement jaloux que Juliette ne soit pas là, je vous signale que vous êtes d'une indécence déplorable tous les deux, s'exclama Kyle.
  • Il me tarde d'être marié, murmura István pour la seule attention de Cristina. Tu me manques.

Cristina s'éloigna à regrets et se dirigea vers Kyle qui l'embrassa tendrement. Puis, Cristina se tourna vers Miska qu'elle observa attentivement avant de le serrer contre elle. Il semblait encore un peu abattu, son regard reflétait une tristesse profonde et il avait encore maigri.
  • Je devrais te frapper Miska, murmura-t-elle en le regardant droit dans les yeux. D'abord pour être parti sans avoir compris que nous serions toujours là pour toi et puis... pour être parti sans lui avoir laissé un seul mot à elle.
    La seule chose que j'ai envie de te dire c'est que nous t'aimons, je t'aime et elle plus encore. Et puis je suis heureuse que tu sois revenu. J'aurais été déçue que tu ne sois pas présent à mon mariage.

Elle l'étreignit avec force et Miska se sentit remué par l'affection profonde qu'elle lui témoignait par son regard et ses gestes.
  • Merci, docteur, répondit-il doucement. Ça fait du bien de retrouver ses amis et j'ai eu tort, c'est vrai.

Elle le regarda fixement, sans le lâcher ni rien dire de plus.
  • Comment va-t-elle ? demanda-t-il très doucement dans un souffle avec une lueur de souffrance intense dans le regard. Kyle m'a dit qu'elle arrivait demain...

Cristina soupira profondément avant de regarder tour à tour les trois garçons.
  • Elle est arrivée hier... Elle a le même regard que toi et elle se cache à la maison de la plage. Elle m'a dit qu'elle avait besoin de... d'un peu de temps avant d'affronter tout le monde. Je vais être honnête avec toi, Miska... Si tu t'en sens la force, ce serait bien que tu en profites pour la voir avant d'affronter toute la tribu.
  • Elle est ici... murmura-t-il.

Miska se détourna et se passa les mains dans les cheveux avant de se retourner vers ses amis.
  • C'est quoi la maison de la plage ?
  • Exactement ce que c'est, répondit Kyle. Une maison sur la plage à Paradise Cove, près de la pointe de Malibu. Un petit bijou dans un écrin de verdure face à la mer. On peut y aller, si tu veux...
  • Pas tous à la fois, intervint Cristina. Il serait bien que Serena et Miska se parlent mais en tête à tête.
  • Dépose-moi là-bas, Cris, dit doucement Miska. Je me suis comporté comme un salaud... il faut vraiment que je lui parle, de toute façon.
  • C'est une bonne idée. Pour vous deux.

Quand elle gara la voiture devant la maison de la plage, Cristina eut l'impression que le visage de Miska s'était quelque peu apaisé mais il était un peu plus pâle qu'auparavant.
  • Miska, viens, dit-elle en descendant de la voiture. Vous deux, vous m'attendez ici, je reviens, dit Cristina avant d'entrainer Miska.
  • Je peux y aller tout seul, tu sais ? lui dit Miska avec un sourire auquel elle ne crut pas.
  • Je sais mais je ne veux pas qu'elle ait une attaque en te trouvant devant sa porte.

Elle entra dans la maison sans frapper et appela aussitôt Serena.
  • C'est Cristina, il y a quelqu'un ? Serena ? appela-t-elle en entrant dans le grand salon.

La maison était silencieuse mais elle aperçut Serena sur la plage, assise devant l'océan, semblant attendre le coucher du soleil.
  • Elle est là-bas, dit doucement Cristina avant de se tourner vers Miska.

Il avait le regard fixé sur la plage et elle vit une foule d'émotions contradictoires passer sur son visage.
  • Comment te sens-tu ? demanda-t-elle en posant une main sur son épaule.
  • Comme le con que je suis, répondit-il d'une voix sourde. Rien ne s'est estompé, Cris... J'ai cru... Je pensais qu'avec l'absence.... Mais je suis un con... J'ai le cœur qui bat beaucoup trop vite, Cris, je crève de trouille.
  • Alors ça se passera bien, répondit-elle doucement avec un léger sourire.

Il se tourna vers elle, les yeux brillants.
  • Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
  • Parce que... à l'évidence, tu l'aimes. N'écoute que ton cœur Miska, le reste, tout le reste n'a aucune importance. N'écoute que ton cœur et laisse-le parler pour toi.
  • Je ne sais même pas ce que je vais lui dire, murmura-t-il en baissant les yeux.
  • Ton cœur sait quoi dire, dit-elle en souriant. Crois-moi, il le sait. Il ne battrait pas aussi fort sinon, il a juste peur que tu ne l'écoutes pas. Et puis... Serena t'aime Miska. Alors ça ne devrait pas être si difficile. Maintenant, je vais y aller... vous devriez vous en sortir. Prends ton temps et respire, elle attend le coucher du soleil alors tu as le temps... Et souviens-toi, n'écoute que ton cœur !
  • Bien, docteur ! répondit-il avec un léger sourire.

Elle quitta la maison et il reporta son regard sur Serena, assise au bord de l'eau. Un court instant plus tard, il entendit le moteur de la voiture qui s'éloignait. Il sortit sur la terrasse et prit la décision de l'attendre ici.
Elle était de dos et il ne distinguait que sa chevelure dorée. Elle ne portait pas un de ses sempiternels chignons et il regarda ses longues boucles blondes flotter dans la brise marine.
Au bout de quelques instants, comme si elle avait senti une présence, elle se retourna.

Il ne savait pas si elle avait seulement distingué quelqu'un ou si elle l'avait reconnu mais elle se releva et se dirigea vers lui. Sa silhouette se découpait dans le soleil couchant qui formait comme une aura dorée autour de ses cheveux étincelants et il l'observa s'avancer vers lui le cœur battant.
Il avait cru pouvoir raisonner ce qu'il avait éprouvé pour elle, il avait cru que ce serait plus facile de la revoir mais il s'était trompé. Au bout du compte, ce n'était pas lui mais elle qui l'avait marqué de son empreinte et son cœur se serra au souvenir de leurs étreintes passées. Il aurait voulu se précipiter vers elle mais il n'en avait plus le droit.

Serena se figea brusquement en reconnaissant Miska sur la terrasse. Elle avait d'abord cru reconnaître Ryan mais elle se fustigea en pensant tout-à-coup qu'il avait les cheveux beaucoup plus courts. Ses mains étaient subitement devenues moites et sa respiration s'accéléra dangereusement mais elle s'obligea à parcourir les derniers mètres qui la séparaient de la maison.

Le regard de Miska resta posé sur elle jusqu'à ce qu'elle arrive sur la terrasse. Il était toujours aussi beau et séduisant mais il avait l'air nerveusement épuisé et la mélancolie de son regard lui sembla plus évidente que jamais. Et il avait encore maigri, de toute évidence.
Elle réprima son envie de courir vers lui, de passer la main dans ses cheveux et de le toucher, le caresser... Elle laissa quelques mètres entre elle et lui et le regarda sans un mot, les bras croisés sur la poitrine.
  • Bonjour, Serena, murmura-t-il, je suis très ému de te revoir.
  • Pas autant que moi, dit-elle beaucoup plus sèchement qu'elle ne l'avait voulu. Vous êtes arrivés plus tôt que prévu, on dirait. Tu as l'air de bien te porter, ce qui est presque ahurissant quand tant de personnes se sont fait un sang d'encre pour toi, craignant le pire, craignant pour ta vie. Mais c'était inutile apparemment.
  • Serena, il n'y a pas d'excuses qui pourraient justifier mon comportement et mon silence. J'ai craqué, totalement... et j'ai failli devenir fou... mais ce n'est même pas une excuse, à peine une explication. Et je te dois des explications. A toi plus qu'à n'importe qui d'autre.

Serena lui indiqua l'un des canapés et prit place face à lui.
  • Je t'écoute, Miska, dit-elle d'une voix très douce quand il fut assis à son tour.
  • Une fois, je t'ai dit que je n'étais pas un être recommandable et même si tu as essayé de me dire le contraire, tu ne peux pas ignorer que je suis un être rongé par la noirceur et... ce que j'ai appris ce jour-là à Berlin, ça m'a anéanti. Toute ma vie, depuis mon enfance, j'ai été confronté à des êtres et à des actes odieux... Très jeune, j'ai vu se développer les aspects les plus terribles de ma personnalité. Notamment à cause de mon père.
    Ce jour-là, à Berlin, j'ai entendu deux témoignages édifiants sur ce qui s'était passé à Budapest peu de temps avant la signature de l'armistice... Et j'ai découvert que l'homme que je n'avais tué qu'en le rayant de ma mémoire continuait à sévir... Mon père... Mon ordure de père était devenu un bourreau. Et de la pire espèce.
    J'ai craqué, Serena. C'est le sang de cette immonde pourriture qui coule dans mes veines et je ne l'ai pas supporté. J'ai fait le rapprochement avec ce que j'ai été quand j'étais un voyou parce que tu ne le sais pas mais... de l'âge de quinze à dix-sept ans, j'étais le chef d'une bande qui écumait les rues de Pest. J'étais devenu un enfant des rues, un voleur, un vagabond sans foi ni loi... Un vrai petit con prêt à tout pour assurer la survie de sa petite bande.
    Et puis, durant cette foutue guerre, en France, je n'ai jamais hésité à tuer... des allemands, des français, des traîtres, des lâches, des collabos... J'ai sûrement eu la même froideur et la même détermination que mon ordure de père quand il tue. Au fond, je suis comme lui... Je suis son fils.
    A partir de là, je n'avais plus qu'une idée en tête... retourner en Hongrie pour le traquer et le tuer. A un moment, j'avais même imaginé tuer sa famille s'il en avait eu une et c'était n'importe quoi...
  • Tu n'es pas comme lui. Il n'avait pas de famille et il a été massacré à la libération de Budapest. Taylor a fait des recherches après ton départ.
  • Je ne l'ai découvert que là-bas... répondit Miska en la regardant attentivement. Ça m'a pris du temps et puis... quand j'ai appris qu'il était mort, j'ai... j'ai cherché ses victimes, du moins celles qui étaient encore là-bas... Je ne sais pas ce que je cherchais à faire, je voulais essayer de réparer ce qui pouvait l'être et puis... je n'ai trouvé que de très rares témoins qui ont à peine accepté de me parler. Ensuite j'ai passé des journées entières à me saouler.
    Finalement, un jour, une femme d'une cinquantaine d'années m'a interpelé dans la rue. Elle m'a dit que je n'étais pas le boucher Kovács mais que je lui ressemblais foutrement et elle m'a demandé si je pleurais la mort de l'ordure qu'était mon père. Je crois que j'étais trop saoul pour lui faire une réponse cohérente. Plus tard, elle m'a dit que j'avais ri et que je lui avais offert ma vie. Je lui ai également dit que me tuer ne suffirait pas, qu'il faudrait me faire mourir lentement parce que ça ne suffirait pas pour réparer. Elle n'a rien répondu et elle est partie. En fait elle est allé chercher son mari et ils m'ont emmené chez eux.
    Sonja, c'est son prénom, m'a fait arrêter de boire, elle m'a remis sur pied et elle m'a parlé longtemps, longuement. J'ai fini par me confier à elle et ça m'a fait un bien fou. Ça m'a permis de rétablir un semblant d'équilibre, de réfléchir à ce que je voulais vraiment, à ce qui était important, qui j'étais et qui je n'étais pas. Mon père avait tué son fils, sous ses yeux et pourtant... Pourtant elle a été là pour moi, le propre fils de son bourreau. Tu te rends compte ?
    Elle travaille comme volontaire dans un centre pour réfugiés et je l'ai laissée m'enrôler. Quelques jours plus tard, Kyle et Kosta débarquaient et... et je suis rentré avec eux. J'avais effectivement promis d'être leur témoin mais... ce n'est pas tout Serena...
  • Il commence à faire frais, dit Serena en frissonnant légèrement. Rentrons, veux-tu ?
  • Oui, bien sûr.

Il la suivit à l'intérieur, la luminosité avait considérablement baissé et elle alluma des lampes disséminées dans la pièce qui donnèrent immédiatement une atmosphère chaleureuse et accueillante. Serena l'invita à prendre place sur l'un des canapés confortables tandis qu'elle s'enveloppait d'un châle. Quand il fut assis, elle prit place dans un fauteuil suffisamment proche mais assez éloigné pour éviter tout contact physique.
  • Je t'ai coupé tout-à-l'heure, dit-elle doucement. Continue, je t'en prie.

Il la regardait avec intensité et elle détourna les yeux, lissant son châle avec un intérêt feint.
  • Serena, quand j'ai quitté Berlin, j'étais... j'étais dans un tel état que je n'ai pas pensé une seconde à ce que tu pourrais ressentir. Bien sûr j'ai pensé à toi en revenant dans ma chambre pour faire mon sac mais... à ce moment-là et malgré la douleur que j'éprouvais, je n'ai pensé qu'une seule chose : disparaître de ta vie était le plus grand service que je pouvais te rendre. Tu méritais mieux que moi, tellement mieux... Ensuite, j'ai eu honte, vraiment honte... J'ai parlé de toi avec Sonja et je crois que je ne l'avais jamais vue aussi en colère que ce jour-là. Quand elle a appris ce que je t'avais fait, elle m'a fait la morale pendant des heures. Et elle avait raison. Je me suis comporté de façon abjecte avec toi et je ne t'en voudrais pas de ne jamais me le pardonner. Je n'aurais pas du partir ainsi, pas après ce qui venait de se passer entre nous...
  • Miska, je...
  • Non, attends, s'il te plaît... A Berlin, quand je t'ai dit que j'étais amoureux de toi, j'étais totalement sincère. Quand je t'ai dit que tu me rendais fou, je l'étais aussi. Seulement, je suis parti sans un mot, sans une explication. Tu as dû en souffrir, me trouver lâche et me détester. Avec raison car je ne te méritais pas et tu ne méritais pas ce que je t'ai fait endurer.
    Quand j'ai repris pied, je... au début, je me suis interdit de penser à toi. Tu as l'avenir devant toi et je ne... Je ne te méritais pas et je m'étais trop mal comporté avec toi. Pendant un temps, je me suis senti tellement honteux que j'ai envisagé de ne jamais revenir, de changer de nom... de vie... Et puis, petit à petit j'ai commencé à vraiment me détester... il m'est apparu nécessaire de faire quelque chose jusqu'au jour où j'ai pris la décision de rentrer à Berlin.
    Sonja m'a supplié de te recontacter mais je ne m'en sentais pas capable au début et puis... il fallait que tu saches que tu n'étais pour rien dans ma fuite et... les choses se sont précipitées.
    Ce même jour, dans la soirée, ton frère et Kosta débarquaient. Ils ont fait comme si nous nous étions quittés la veille au soir... Nous avons parlé de tout ça et... J'ai eu du mal à croire que rien n'avait changé entre eux et moi mais j'ai compris que j'avais pris la bonne décision en choisissant de rentrer à Berlin. Je devais faire face et affronter mes erreurs avec Taylor, avec toi... Et tenter de réparer le mal que j'ai du te faire en partant.
    Serena, je ne te ferai pas l'affront de te demander de me pardonner mais j'ai besoin de te présenter mes excuses pour mon comportement. Je sais qu'il est trop tard et que cela ne change rien à la peine que je t'ai faite, mais je suis profondément et sincèrement désolé.

Serena le dévisageait avec un regard qu'il prit pour de la méfiance. Elle ne disait pas un mot. Au bout de longues et interminables secondes, elle se leva, contourna la table basse et vint s'asseoir sur le canapé, à côté de lui. Elle le regardait droit dans les yeux, semblant le scruter comme si elle cherchait à savoir s'il lui disait la vérité. Miska respirait à peine, ému de la sentir si proche. Il retrouvait les étendues vertes de ses yeux mais son regard avait perdu de sa gaieté d'avant Berlin.
  • Miska, qu'est-ce que tu ressens, là, maintenant ? demanda-t-elle subitement.
  • Ce que je ressens ? répondit-il interloqué. Et bien... de la honte, de la peine... je... je suis...
  • Ce n'est pas ce que je voulais savoir, coupa-t-elle, je me suis mal exprimée. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir ce que tu ressens pour moi.
  • Ce que je ressens pour toi ? jeta-t-il avec les yeux écarquillés.
  • Tu veux bien arrêter de répéter toutes mes questions, ça commence à être pénible ! gronda-t-elle. Je vais finir par penser que tu cherches à éluder mes questions et tu ne me feras pas croire que tu es stupide. C'est pourtant simple ce que je te demande, non ? A Berlin, tu étais amoureux de moi mais tu m'as quittée alors je te le demande : aujourd'hui, ce soir, maintenant, à Los Angeles, quels sentiments éprouves-tu pour moi ? Et je ne t'étranglerai pas si tu me réponds aucun.
  • Serena... dit-il d'une voix rauque dont le simple souvenir la fit frémir. J'ai moi-même du mal à mettre des mots sur ce que je ressens en ce moment.
  • Essaye, répondit-elle simplement.

Il se leva et entreprit de faire les cent pas autour de la pièce. Il mourrait d'envie de la toucher mais n'osait toujours pas s'approcher d'elle.
  • En arrivant ici, j'étais presque sûr que ce que j'avais éprouvé pour toi à Berlin serait... changé. Que l'emprise que tu avais sur moi là-bas serait différente ici et quand... Quand Cristina m'a montré où tu étais et que j'ai vu les boucles de tes cheveux flotter dans le vent, j'ai su qu'il n'en était rien, bien au contraire. Je... Mon cœur s'est emballé comme un cheval au galop au fur et à mesure que tu approchais et je n'ai toujours pas retrouvé mon calme.

Elle se leva et se campa devant lui.
  • Arrête de gigoter, tu me donnes le tournis, dit-elle quand il s'arrêta face à elle. Tu n'as toujours pas répondu à ma question. Alors, je veux que tu me regardes dans les yeux, Miska, et que tu me dises si les sentiments que tu avais pour moi ont changé. Je veux l'entendre, j'en ai besoin.

Il plongea dans les grandes étendues émeraudes de ses yeux et se sentit perdre pied. Il eut l'impression qu'elle lui donnait une deuxième chance et il ressentit l'urgence de ne pas la laisser passer. Il avança légèrement et se plaça à quelques centimètres d'elle sans la quitter ses yeux.
  • Depuis le premier regard, murmura-t-il, depuis le tout premier instant, tu m'as intrigué, envoûté. A Berlin, j'ai appris à te connaître, ta spontanéité, ta franchise et ta générosité m'ont séduites. J'ai découvert que nous partagions des goûts communs et puis, là-bas, j'étais censé être ton chaperon et t'accompagner partout... Heureux condamné, obligé, contraint à passer tout son temps avec l'objet de ses rêves les plus fous.
    Car je rêvais de toi bien trop souvent, tous les jours en vérité. Et puis il y a eu ce moment, sur le bateau où tu m'as embrassé. J'en avais tellement envie moi aussi, c'était doux, chaud et ça m'a retourné les sens. Même si j'ai voulu te faire croire le contraire ensuite. J'ai... c'était... En vérité, tu m'as toujours fait réagir, tu m'as séduit, involontairement ou pas d'ailleurs et je suis tombé fou amoureux de toi. Quant à cette nuit du 10 août... j'ai cru goûter au paradis.
    Et si aujourd'hui, j'ai tout perdu, j'en suis le seul responsable. Et même si... même si je t'aime toujours comme un fou, je n'ai rien le droit de te demander ou d'attendre de toi et je...

Elle s'approcha de lui très lentement, passa les bras autour de sa taille et releva le menton vers lui.
  • Moi, si, j'ai le droit de demander... Il t'en aura fallu un long discours pour me répondre. J'ai l'impression de t'arracher des confidences mais j'ai besoin de plus encore, alors prouve-le moi, Misha... Prouve-moi que tu m'aimes toujours.

Il sentit une intense vague de chaleur l'envahir mais il n'osait pas croire à ce qu'il était en train de vivre et resta paralysé en plongeant dans son regard si profond.
  • Misha, tu m'as entendue ? demanda-t-elle en penchant la tête sur le côté avec un air amusé.

Il ne bougeait toujours pas et Serena prit ses mains qu'elle posa autour de sa taille avant de se coller à lui et de l'enlacer à nouveau.
  • Tu as eu tort de m'oublier, murmura-t-elle. Parce que je serais venue avec toi, nous aurions parlé et je t'aurais soutenu. Il aurait suffi que tu me permettes d'être là, juste là pour toi... Mais je peux comprendre que tu n'aies pas pu le faire, que tu n'aies pas su le faire... Tu n'es pas ton père, Misha, et à part le sang, vous n'avez strictement rien en commun, vraiment rien. J'en suis certaine parce que je te connais plus que tu ne le crois. Même du haut de mes dix-huit ans. Et puis je te l'ai dit, Taylor a fait des recherches et il m'a montré le dossier de ton père...
    Toi, tu m'as laissé entrevoir ton âme et je sais quel homme tu es. Je sais ce qu'il y a là et là, ajouta-t-elle en posant sa main sur son front et sur son cœur. Tu refuses de le voir toi-même et tu continues à te punir en repoussant tous ceux qui pourraient te témoigner un tant soit peu d'affection. Et tu agis à l'encontre de ce que tu ressens toi-même.
    Mais, ce n'est pas grave, je t'apprendrai... D'après ce que tu me dis, j'ai effectivement l'impression que tu as commencé à changer, mais ce n'est pas terminé, Misha. Je ne vais pas te lâcher et tu apprendras à me faire confiance...
  • A Berlin aussi, tu m'avais appelé Misha, chuchota-t-il avec émotion. Ma grand-mère et ma mère étaient les seules à m'appeler ainsi... Dans ta bouche, c'est encore plus doux...

Il avait levé la main et effleura ses lèvres du pouce. Serena ne put réprimer un violent frisson de désir et elle ferma les yeux, submergée par la volupté qui la gagnait. Elle renversa sa tête en arrière et lui offrit ses lèvres en s'accrochant à lui.
  • Embrasse-moi, Misha, je n'en peux plus d'attendre...

Il posa à peine sa bouche sur la sienne et d'intenses décharges électriques se propagèrent en lui. Il caressait ses lèvres avec une infinie lenteur. Serena entrouvrit la bouche et poussa un gémissement sourd qui acheva d'affoler ses sens. Il plongea sur sa bouche et ils se dévorèrent avec une frénésie qui confinait à la folie. Il la serrait contre lui et ses mains parcouraient son corps sans aucune douceur. Miska avait la sensation que le feu qui les submergeait était à la fois un apaisement et une soif douloureuse, lancinante, inextinguible. Il prit soudainement conscience qu'elle lui apportait une plénitude qui lui avait énormément manqué.

Il passa les mains sous ses fesses et la souleva sans ménagement. Serena croisa ses jambes autour de sa taille tout en continuant à l'embrasser avec une passion déchainée. Il s'avança vers la cheminée et s'agenouilla sur l'épais tapis avant de relâcher sa bouche et de la regarder avec un désir évident.
  • Serena... murmura-t-il essoufflé... Je ne pourrais plus m'arrêter et...
  • Et quoi ? répondit-elle avec un voile de désir dans la voix. Ne me fais pas languir et fais-moi l'amour, susurra-t-elle avec une lueur intense dans les yeux.
  • Retire ton chemisier, murmura-t-il d'une voix rauque.

Serena lui lança un regard provocant et commença à déboutonner son chemisier en souriant. Les mains de Miska glissèrent sur ses cuisses, sous sa jupe et il caressa ses fesses avec des gestes infiniment légers. Serena dégrafait chaque bouton en prenant volontairement son temps. Elle bougea légèrement le bassin pour se coller à lui et se sentit émue de le sentir si dur contre elle.
Il agrippa ses fesses avec force et la rapprocha encore plus de lui avant de laisser ses mains aller et venir sur la peau soyeuse des cuisses de Serena. Elle ôta son chemisier et s'attaqua aux boutons de la chemise de Miska. Il lui sourit tendrement et fit glisser ses mains sur ses hanches et son dos. Il défit l'attache de son soutien-gorge et le lui retira.


Serena observa ses muscles jouer sous sa peau tandis qu'il se débarrassait de sa chemise avec des gestes brusques. Le regard de Miska la brûlait, elle se sentait belle, infiniment désirable et désirée. Elle posa ses mains sur le torse de son amant, jouant avec la fine toison sur ses pectoraux avant de suivre la ligne soyeuse qui descendait jusqu'à son bas-ventre. Elle caressa les abdominaux frémissants ses doigts glissèrent vers la ceinture qu'elle déboutonna rapidement mais il s'empara de ses mains avant de l'allonger sur l'épais tapis, l'empêchant de bouger.
Miska la regardait avec attention, le souffle court, éperdu de désir. Il l'embrassa avec avidité tandis que ses mains glissèrent sur les bras, les épaules de la jeune femme avant d'errer sur son buste, redessinant l'arrondi de ses seins. Quand il effleura ses tétons du bout des doigts, elle poussa un gémissement guttural. Il relâcha sa bouche et ne résista pas au désir d'embrasser ses seins, l'un après l'autre, aspirant, suçant les pointes érigées. Le corps de Serena ondulait sous ses caresses. D'une main, il déboutonna sa jupe et elle souleva les reins pour l'aider à la lui retirer. Il joua avec la petite culotte de soie, en redessinant les contours avant de glisser un doigt sous le tissu, caressant son intimité trempée de désir. Serena poussait d'incessants gémissements et elle respirait bruyamment. Il fit doucement glisser le triangle de soie sur ses hanches et il se redressa pour la lui retirer complètement.
  • A ton tour ! Retire ton pantalon, souffla-t-elle d'une voix rauque.

Il se releva et obtempéra sans la quitter des yeux et un sourire gourmand éclaira le visage de la jeune femme lorsqu'elle découvrit combien il la désirait.
  • Reviens, maintenant, dit-elle en tendant la main vers lui.

Il s'allongea près d'elle et elle l'entoura de ses bras en se collant à lui pour l'embrasser. Il gémit et frémit au contact de leurs peaux nues et roula au-dessus d'elle en prenant sa bouche pour unir leurs langues, leurs souffles avec la sensation nouvelle d'unir son âme à celle de Serena.
Elle ouvrit les cuisses. Il répondit aussitôt à son invitation et entreprit de glisser très doucement en elle. Avec un sourd grognement d'insatisfaction, Serena noua ses jambes autour des hanches de Miska et bascula son bassin vers lui avec une certaine brusquerie, réclamant qu'il accélère d'une voix rauque.
  • Qu'est-ce que ça a pu me manquer, soupira-t-elle alors qu'il commençait à bouger en elle. Tu m'as manqué, Misha... tellement manqué, mon amour.

Il se redressa et arrêta ses mouvements en rivant son regard au sien.
  • Non ! grogna-t-elle. Ne t'arrête pas !
  • Attends, murmura-t-il avec un sourire... Attends un peu, petite reine... Tu me fais complètement perdre la tête... Sentir la force de ton amour, de ton désir, c'est... c'est bon à en perdre la tête.

Elle ouvrit des yeux éperdus de désir pour lui et lui sourit avec une émotion intense.
  • Emmène-moi avec toi, la prochaine fois...
  • Je ne te perdrais plus, Serena. Je ne veux plus te laisser. Plus jamais... Plus jamais, mon amour.

Il avait plongé son visage dans son cou et recommença à glisser en elle, éprouvant la douce et chaude élasticité de ses muscles les plus intimes. Elle prit son visage entre ses mains et lui réclama un baiser qu'il lui donna avec gourmandise. Il accéléra ses mouvements qui devinrent amples et puissants et Serena sentit son cœur s'envoler. Une vague de plaisir déferla en elle et explosa avec une violence qui la transporta au seuil de l'inconscience. Elle n'entendit même pas Miska jouir en gémissant son prénom.

Elle reprit très lentement contact avec la réalité, elle avait la tête posée sur l'épaule de Miska. Ils étaient toujours étendus sur le tapis, enlacés l'un à l'autre.
Miska avait les yeux fermés et sa respiration avait un rythme régulier, il s'était endormi près d'elle. Serena sentit les larmes lui monter aux yeux, il était revenu, elle était près de lui et elle allait devoir lui annoncer qu'elle était enceinte. Elle avait peur de sa réaction mais elle ne pouvait lui cacher la vérité. Elle l'observa avec tendresse, sans oser bouger.
Il semblait en paix quand il dormait, son visage était détendu et les deux petites rides qui apparaissaient si souvent entre ses deux sourcils n'étaient plus visibles. Elle suivit des yeux son profil si volontaire, ce nez dont la rectitude avait du être contrariée par quelques coups reçus autrefois. Ses yeux se posèrent sur sa bouche, charnue, impérieuse et exigeante avant de descendre sur son menton, recouvert d'une ombre légère. Elle aimait la fossette de son menton et toutes celles qui creusaient ses joues quand il souriait vraiment.

Elle se releva lentement et repoussa délicatement son bras pour ne pas l'éveiller. Elle attrapa un plaid sur l'un des canapés et l'en recouvrit avant de se diriger vers la salle de bains. Elle enfila un peignoir et attrapa sa brosse à cheveux qui lui échappa des mains. Elle se baissa pour la ramasser et se releva trop vite, une nausée la saisit brusquement et elle se laissa tomber au-dessus des toilettes pour vomir. Elle se redressa avec lassitude et se rinça longuement la bouche et la gorge.
Quand elle se tourna pour attraper une serviette, elle sursauta violemment en découvrant Miska dans l'embrasure de la porte. Il avait remis son pantalon et affichait un air soucieux qui lui glaça le cœur.

Il entra dans la salle de bains, la prit dans ses bras et releva son menton pour la scruter attentivement.
  • Tu veux bien me dire ce qui ne va pas ? demanda-t-il d'une voix douce et chaleureuse.
  • Je vais bien, Miska, répondit-elle doucement.
  • Ne me mens pas, Serena, je viens de te voir au-dessus des toilettes et... je ne crois pas que ce soit très normal alors dis-le moi, si tu es malade. Laisse-moi prendre soin de toi.
  • Je ne suis pas malade, dit-elle clairement. Viens, ajouta-t-elle en l'entrainant par la main, je dois absolument te parler de quelque chose.
  • Serena, tu m'inquiètes, dit-il en la suivant sans résistance.
  • Allons nous asseoir, tu n'as pas d'inquiétudes à avoir.

Elle ne dit plus un mot jusqu'à ce qu'ils se soient assis dans le salon. Elle prit une grande inspiration avant de lever les yeux vers lui.
  • Premièrement, je ne suis pas malade. Du tout. Mais je te dirai ce qui m'arrive tout-à-l'heure. Avant ça, il faut que je te parle de la nuit que nous avons passée à Berlin.
  • Serena, dit-il en prenant ses mains dans les siennes... Moi aussi, j'ai besoin de te parler de ce qui s'est passé cette nuit-là... Je voudrais... je voudrais pouvoir te dire que je regrette mais en vérité, j'en ai aimé chaque seconde. Mais je n'aurais pas du te prendre ta virginité comme je l'ai fait, je t'ai aimée comme un... comme un sauvage et... J'aurais du prendre mieux soin de toi, être plus doux et plus délicat mais surtout... surtout, j'aurais du rester à tes côtés. Mais j'ai disjoncté, Serena, et je t'ai abandonnée sans un mot, c'était nul. Minable. Et ça, je le regrette vraiment.
  • Misha... ma virginité, je t'ai presque obligé à la prendre, répondit-elle avec un sourire. Et je ne regrette rien parce que... parce que c'était merveilleusement bon. Je t'aime Misha et dans tes bras, j'ai découvert la signification et la force de ce que signifie réellement faire l'amour. En vérité, je devrais en rougir mais j'adore ces instants passés dans tes bras... comme tout-à-l'heure.

Pendant qu'elle parlait, il caressait délicatement ses mains et ses poignets. Après s'être tue, elle baissa la tête et il tendit la main vers sa joue. Elle releva les yeux en retenant un petit sourire mutin et il éclata de rire, complètement séduit par la jeune femme.
  • Je t'adore, Serena, dit-il en la regardant avec une infinie tendresse.

Elle le regardait avec émotion, elle n'arrivait pas à prononcer les mots pour lui annoncer sa grossesse. Il redevint brusquement sérieux et elle eut la sensation que son regard lui sondait l'âme.
  • Serena, je... c'est sûrement trop prématuré mais, je sais que tu as terminé ton stage à Berlin et j'imagine que tu vas continuer tes études de droit et... Je ne sais pas comment te dire ça, c'est... Je ne veux plus m'éloigner de toi alors j'aimerais que tu... j'aimerais savoir si tu peux commencer à envisager de... de... d'avoir un avenir avec moi et, si tu l'acceptes, de partager ma vie.

Serena écarquilla les yeux, il avait prononcé cette dernière phrase à toute vitesse. Elle resta interdite un instant avant de se laisser gagner par un fou rire irrépressible. Miska n'en croyait pas ses yeux, il venait pratiquement de lui proposer de l'épouser et elle lui riait au nez ! Il pâlit et se releva brusquement.
  • Non ! Miska, attends ! dit-elle en se précipitant vers lui, le sourire aux lèvres.

Elle enlaça sa taille et il la regarda avec un air renfrogné, gardant les bras le long du corps.
  • Attends, s'il te plaît, dit-elle en prenant un air sérieux. J'ai eu du mal à comprendre ce que tu essayais de me dire et c'est la façon dont tu t'y es pris qui m'a fait rire. Je ne me moquais pas de toi, Miska, au contraire... Mais j'aimerais être sûre d'avoir bien compris... Est-ce que... tu viens de me demander de t'épouser ?
  • Ça y ressemblait, non ? gronda-t-il sévèrement.

Un fabuleux sourire éclaira le visage de Serena qui lui prit la main pour l'entraîner à nouveau vers le canapé.
  • Viens t'asseoir, Misha, dit-elle doucement. Nous n'avions pas fini notre conversation. Je vais te faire une première réponse et... quand je t'aurais tout dit... quand tu sauras tout, j'aimerais que tu me reposes ta question, si tu veux toujours de moi.

Elle s'était rassise et il prit place à côté d'elle en la regardant attentivement.
  • Comment peux-tu croire que je ne voudrais plus de toi ?
  • Nous verrons. Je t'aime, Miska et oui... oui, j'aimerais... non, je rêve de partager ta vie. Mais ce que je voulais te dire tout-à-l'heure, c'est...

Elle s'interrompit et soupira profondément.
  • Miska, à Berlin et... et même tout-à-l'heure, quand nous avons fait l'amour, nous... nous ne nous sommes pas préoccupés de... de contraception.

Il se pencha vers elle et lui sourit tendrement.
  • Tu as raison... j'aurais pu... non, j'aurais du y faire attention. Je... tu m'as fait tourner la tête, Serena, à Berlin, d'abord... ce soir, aussi. Mais... s'il arrivait que... je viens de te demander de partager ma vie et je suis sérieux. Alors, si tu tombais enceinte... j'imagine que ça contrarierait certainement tes projets, tes études mais...

Il se leva brusquement et passa ses mains sur son visage avant de s'agenouiller devant Serena en lui prenant les mains.
  • Ça me rendrait heureux, Serena. Je t'aime et si tu me faisais un enfant, j'en serais ravi. Cette simple idée me bouleverse totalement mais... je serai à tes côtés à chaque instant. Et ça ne change rien au fait que je souhaite toujours devenir ton mari. Est-ce que... Est-ce que c'est ça que tu voulais me dire ? C'est pour cette raison que tu es malade ?
  • Après ton départ, j'ai constaté que j'avais du retard, dit-elle d'une voix blanche. J'en ai parlé avec Cristina qui a confirmé mes craintes et... si j'ai eu des nausées, tout-à-l'heure, c'est sûrement parce que... d'après Cris, il y a des chances que je sois enceinte de quatre semaines.
  • Tu veux dire que...
  • Je crois bien que oui...

Il la regarda fixement et elle vit une foule d'émotions traverser son regard clair. Ses yeux devinrent humides et un grand sourire éclaira son visage. Il détourna un instant le visage et se retourna vers elle, le visage baigné de larmes.
  • Il y a trois semaines, j'étais sûr d'être un monstre et... toi, Sonja... mais surtout toi, m'avez aidées à croire que je pouvais... que j'étais différent... par mes choix et par mes actes. Aujourd'hui, tu m'offres la promesse d'un avenir... la possibilité de changer les choses.
    Serena, dit-il en éclatant de rire, je t'aime, épouse-moi ! Fais-moi l'honneur de devenir ma femme ! Tu m'avais demandé de te reposer la question, alors... Veux-tu toujours m'épouser ?
  • Oui ! répondit-elle en se jetant à son cou en pleurant.
  • Mon amour, souffla-t-il. Merci pour ce cadeau, merci pour ce bébé, tu ne peux pas savoir comme cela me rend heureux alors que...
  • Je n'en suis pas encore sûre non plus, balbutia-t-elle.
  • Aucune importance si tu me laisses prendre soin de toi.

Il se releva et la souleva dans ses bras avant de l'installer sur le canapé et de couvrir ses jambes d'un plaid.
  • Et pour commencer, je vais nous préparer quelque chose à grignoter. Je meurs de faim.
  • Le garde-manger est plein, tu devrais pouvoir trouver quelque chose, répondit-elle avec un sourire.
  • Ne bouge pas d'ici !

Il partit en direction de la cuisine et Serena soupira de bonheur en le regardant s'éloigner. Quand ils étaient à Berlin, à plusieurs reprises, Miska l'avait invitée à dîner chez lui et elle avait été impressionnée de découvrir que non seulement, il aimait faire la cuisine, mais qu'en plus, ses plats étaient excellents. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par une sensation de paix et d'équilibre intérieur qu'elle n'avait pas ressentie depuis très longtemps.

Quand Miska ressortit de la cuisine pour lui poser une question, il s'aperçut qu'elle s'était endormie. Il l'observa avec tendresse et émotion et découvrit qu'il se sentait en paix pour la première fois de sa vie. Et surtout, plus libre encore que lorsqu'il était arrivé à Paris. Libre et en paix... alors qu'il venait de prendre l'engagement le plus important de toute sa vie. Il secoua la tête en souriant et repartit pour la cuisine.

*****

Acton, le 11 septembre 1945
Candy était dubitative mais n'en laissa rien paraître. Les garçons étaient revenus, laissant Miska à Los Angeles pour d'obscures raisons administratives. Kyle l'avait installé dans la maison de la plage qui resterait vide encore quelques jours.
  • Tu veux bien me dire ce qu'il y a ? demanda Terry un peu plus tard.
  • Je ne sais pas, répondit Candy. Je ne sais pas ce qu'il y a mais il se passe quelque chose, j'en mettrai ma main à couper. Kyle m'a menti ! Il m'a regardée droit dans les yeux et il m'a menti. Oh, je me doute que ce n'est pas un mensonge très important mais il me cache la vérité, c'est sûr !
  • A propos de Miska ?
  • Oui, à propos de Miska... Terry, je suis inquiète pour ce garçon, je l'aime bien, tu sais. Il me fait penser à toi quand je t'ai rencontré... Il est aussi secret, aussi impénétrable... et il fait tout ce qu'il peut pour repousser les personnes qui voudraient lui témoigner un tant soit peu d'affection.
  • J'étais comme ça, moi ? demanda son mari avec un sourire, en repoussant une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille.
  • Tu sais très bien que oui, murmura-t-elle en souriant. J'ai du développer des trésors de patience pour réussir à t'approcher. D'ailleurs, sans notre amitié commune pour Albert, je ne sais pas si...
  • Tu sais bien que si, répondit-il avec un sourire tendre. C'était inéluctable !
  • Inéluctable ? dit-elle en souriant. C'est bien possible... En attendant, ça ne règle pas le problème de Miska et... et puis il y a Serena.
  • Quoi, Serena ? Toi, tu as des informations que je n'ai pas...
  • J'ai bien senti qu'elle était très inquiète de la disparition de Miska et je ne sais pas s'il se passe quelque chose entre eux mais elle me paraît très attachée à lui.

Terry ne disait plus un mot et la regardait fixement, les sourcils froncés.
  • Serena... murmura-t-il... avec Miska...
  • Ça te contrarie ?
  • Tous les hommes qui s'approchent de mes filles me contrarient, répliqua-t-il aussitôt.
  • Mais tu apprécies Tate.
  • Tu sais bien que je fais plus que l'apprécier, Candy. Tate est un type bien et Ambre est heureuse. Quant à Miska... je l'aime beaucoup et tu le sais aussi, mais... de là à... avec Serena...
  • Je n'en sais rien, Terry mais... déjà à Londres, j'ai cru remarquer qu'elle cherchait à attirer son attention mais je ne sais pas ce qu'il éprouve, lui. J'ai eu l'impression qu'il faisait son possible pour éviter de se retrouver seul avec elle mais cela me laisse juste présager qu'elle ne lui est peut-être pas totalement indifférente.
  • Tu crois que c'est pour ça qu'il avait disparu ?
  • Honnêtement, je n'en sais rien, répondit Candy. Après tout, c'est possible mais je pense qu'il s'agissait de quelque chose de plus grave que ça. A demi-mots, István m'a laissée entendre que c'était lié à son passé et à son père, mais je n'en sais pas plus. Tu sais quoi ? Je vais aller le cuisiner un peu. Je suis sûre qu'il est en train de lire dans la bibliothèque.
  • Candy... soupira Terry avec un petit sourire alors qu'elle quittait la pièce.

Il s'étendit sur leur lit et ferma les yeux pour réfléchir. Serena et Miska, Miska et Serena, l'idée lui tournait dans la tête et il cherchait une raison pour se mettre en colère mais... il aimait ce garçon fier et discret. Il aimait son esprit, sa mélancolie et... Miska avait grandi tout seul, dans l'adversité. Il était différent de Kyle et même d'István... et Terry se sentait proche de lui. Il avait deviné la gravité que Miska cachait derrière un humour et une désinvolture constants.

Mais si Serena était tombée amoureuse de lui, elle le poursuivrait jusqu'à ce qu'il craque, Terry en était certain. A son grand désarroi, ses filles avaient l'une comme l'autre une ténacité qu'il était difficile de contrer. Ambre avait poussé Tate dans ses retranchements.
Si Serena était tombée amoureuse de Miska, elle ne prendrait pas de gants non plus. Il se demanda si la perspective qu'ils soient un couple le dérangeait avant de s'apercevoir qu'il en était plutôt content. Il soupira et se laissa sombrer dans une certaine léthargie, prêt à se laisser couler dans le sommeil.

Candy trouva István dans la bibliothèque. Il lui sourit et referma son livre en la voyant entrer dans la pièce.
  • Je peux vous parler, István ? demanda-t-elle avec un sourire désarmant.
  • Bien sûr, installez-vous, Candy. Après tout, vous êtes ici chez vous, répondit-il aussitôt.

Elle prit place dans le fauteuil qui côtoyait le canapé où il était installé et István déglutit en comprenant qu'elle allait le passer au gril pour obtenir des informations à propos de Miska. Elle se mit à rire en le voyant pâlir subitement et se trémousser d'une fesse sur l'autre.
  • Vous êtes déloyale, Candy, commença-t-il, vous savez très bien que je ne peux rien vous cacher et vous allez en profiter, je le sens !
  • Je n'ai encore rien dit ! s'exclama-t-elle avec un air faussement innocent.
  • Et vous n'avez pas l'intention de me questionner à propos de Miska, peut-être ?

Elle le regarda avec un petit sourire amusé.
  • Vous savez ce qu'on va faire, István ? Je vais vous dire ce que je pense, ce que je crois et tout ce que vous aurez à faire, c'est de me dire si j'ai raison ou tort. C'est un marché correct, non ?
  • Et si vous vous trompez, vous ne me demanderez pas de vous dire la vérité ? répondit-il en riant.
  • Je ne vous le demanderai pas, ça vous va ?
  • Marché conclu ! Je vous écoute, Candy.
  • Bien, commença-t-elle. Je vais alors revenir en juin dernier, quand nous étions chez Nathalie et que Serena est arrivée en France. Ce jour-là, et avant même de savoir qu'elle allait travailler avec lui, ma fille est tombée sous le charme de Miska. C'est l'impression que j'ai eu. Quant à lui... et bien, je crois qu'il a... il n'a pas été insensible à Serena non plus même s'il a refusé de l'admettre.
    Ne vous méprenez pas, István, Miska est un garçon que j'apprécie énormément. Il est très secret, très mélancolique et cela me rappelle... Terry vivait dans la même solitude intérieure quand je l'ai rencontré et Miska a besoin que quelqu'un réussisse à s'approcher de son cœur.
    Je sais que Kyle et vous êtes très proches de lui mais je suis également persuadée qu'il se confie peu et qu'il est difficile de savoir ce qu'il ressent vraiment.
    Mais c'est aussi un ami fidèle et dévoué. Et surtout très discret ce qui est tout à son crédit. Mais il est tellement secret qu'il vous connait beaucoup mieux que vous ne le connaissez lui. Et vous, István, êtes sûrement celui qui le connait véritablement le mieux. Pour preuve, vous avez su le retrouver à Budapest et assez rapidement si je ne m'abuse.
  • C'était facile, Candy. Je parle le hongrois et je connais effectivement Budapest... et Miska. Et pour tout vous avouer, pour l'instant, vous... vous avez raison sur toute la ligne. Enfin pour Miska, Serena je ne sais pas.
  • Alors, je vais continuer. Quand j'ai revu Serena et Miska à Londres, pour le mariage de Ryan et Sophie, j'ai acquis la certitude que l'atmosphère se chargeait d'électricité quand ils étaient ensemble. Serena avait changé, elle paraissait plus posée, plus calme, plus mûre peut-être aussi ; même si c'est difficile à dire après seulement deux mois à Berlin.
    En tout cas, elle était résolument amoureuse de lui et... Et Miska luttait constamment pour éviter toutes les situations qui auraient permis à Serena de se montrer trop familière avec lui. J'ai même eu l'impression qu'il cherchait à l'éviter tout court.
    Et s'il a agi ainsi, c'est très certainement parce que ma fille doit le harceler... à sa manière mais je suis persuadée qu'elle le poursuit. Et comme je connais son sens de l'honneur, j'imagine que le combat a du être très difficile pour lui. Au risque de paraître cruelle pour Miska, j'ai alors acquis la quasi-certitude qu'elle réussirait à le faire craquer. Et je pense qu'elle a réussi.
    D'après ce que vous m'avez raconté, Miska a du faire un énorme travail sur lui-même pour revenir avec vous. Il a affronté les fantômes de son passé là-bas et il a peut-être fait la paix avec une part de lui-même, je ne sais pas...
    Maintenant, pour la suite de l'histoire, je sais que Serena a quitté Berlin avant vous. Kyle et toi êtes rentrés sans Miska, soi-disant parce qu'il avait des choses à régler à Los Angeles. Je suis donc presque sûre que Serena est arrivée il y a peut-être deux ou trois jours. Elle a certainement contacté Cristina qui a du l'installer dans la maison de Malibu que Serena adore. Et tout-à-l'heure, vous avez bien entendu laissé Miska avec elle.

István était abasourdi par la perspicacité de Candy. Lui-même ne s'était pas aperçu de ce qui se passait réellement entre Miska et Serena et il n'avait appris qu'une partie des détails par la bouche de Miska, durant le voyage de retour.
  • Rappelez-moi de ne jamais vous mentir, Candy, dit simplement István.

Elle posa sa main sur son bras et lui sourit avec douceur.
  • Ce serait inutile, István. Dans cette famille, le seul qui ait jamais réussi à garder un secret, pour le moins assez longtemps, c'est Albert.
  • Vous n'imaginez pas à quel point il m'intimide, Candy, murmura-t-il finalement.
  • Plus qu'Alexandra ? demanda Candy avec un sourire taquin.
  • Oui, étrangement, je vous répondrai oui. Je suis sûr qu'Albert est un homme bon et mieux encore... En fait j'éprouve beaucoup de respect pour lui, et du coup je culpabilise sans arrêt.
  • Pourquoi ?
  • Parce que j'imagine ce qu'il peut éprouver. Je lui prends sa fille, je l'emmène en France, sans compter que je n'ai pas été très respectueux de la vertu de sa fille et...

Candy éclata d'un rire cristallin qui le dérouta totalement.
  • Allons bon, grommela-t-il, j'ai du dire quelque chose de drôle mais je ne vois pas bien quoi.
  • István... dit doucement Candy. Albert vous a dit tout le bien qu'il pensait de vous et de votre union. Il aimerait sûrement pouvoir vous maudire mais il vous apprécie beaucoup, je le sais. Il est peut-être un peu réservé mais c'est un homme doté d'un cœur immense et d'une extrême générosité. Vous savez, István, quand l'un de vos enfants quitte le nid et se marie, on est forcément heureux de partager son bonheur mais notre cœur saigne en silence de le voir partir.
    Albert adore Cristina et il l'a déjà laissée partir, István. Il connait déjà ce sentiment de perte et il sait qu'il ne la perdra jamais vraiment mais elle a déjà quitté le nid. La seule chose qu'il espérait pour elle, c'est qu'elle trouve le bonheur auprès d'un homme bien. Cet espoir s'est concrétisé et je sais qu'il rêverait d'établir une relation complice avec vous. Il aimerait que vous deveniez amis tous les deux mais... pour cela, il a besoin que vous vous détendiez un peu plus avec lui.
    Quant à ce que vous appelez la "vertu" de Cristina, Albert et moi savons ce que Lawrence lui a fait, ce qu'il s'est passé entre eux et... pour Albert, vous êtes... celui qui répare le mal que l'on a fait à sa fille. Vous la rendez heureuse et il le voit mieux que personne.
    Oubliez un peu votre culpabilité, István. Oubliez-la et essayez de vous rapprocher d'Albert. Si vous aimez Cristina, vous ne pouvez que l'aimer, lui, croyez-moi. Elle est sa fille jusqu'au bout des ongles. C'est de lui qu'elle tire beaucoup de ses qualités de cœur.

István releva la tête et lui sourit en secouant la tête.
  • Je vous promets d'essayer, Candy. Mais, dites-moi... que comptez-vous faire à propos de Serena et de Miska ?
  • Rien ce soir, István. J'imagine que si nous n'avons pas de nouvelles d'eux, c'est que tout se passe bien pour tous les deux. J'irai les chercher demain en fin de matinée, István. Serena était supposée arriver en début d'après-midi et j'ai besoin de parler avec eux, sans que Terry ne l'apprenne trop tôt. J'imagine que Cristina m'appellera demain pour me dire qu'elle va chercher Serena à l'aéroport et que je ne me dérange pas ?
  • Si vous continuez, Candy, je vais finir par avoir peur de votre intuition...
  • Allons, István, ne soyez pas si inquiet ! Je souhaite seulement que les choses se terminent bien pour tout le monde et si Miska et Serena ont besoin d'un coup de pouce, alors je serai là pour les y aider, c'est tout.
  • Vous ne doutez même pas des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre ?
  • Pas une seconde. Mais c'est pour eux que ça va être plus difficile à admettre.
  • On dirait que vous savez très précisément de quoi vous parlez mais après mes aventures avec Cristina, je ne me risquerai même pas à vous contredire sur ce point.

Candy eut un sourire mystérieux et se leva.
  • Bonne nuit, István. Vous devriez essayer de dormir.
  • Bonne nuit, Candy, répondit-il en souriant.

*****

Los Angeles, le 12 septembre 1945
Il était un peu plus de onze heures lorsque Candy gara sa voiture devant la maison de la plage. Elle sourit en pensant à tous les moments qu'elle y avait passés, qu'il soient heureux ou malheureux d'ailleurs.

En entrant dans la maison, elle écouta discrètement les bruits pour ne pas surprendre les jeunes gens dans une situation délicate mais l'endroit semblait désert. Elle pénétra dans la grande pièce et les aperçut à travers la baie vitrée. Ils se promenaient sur la plage main dans la main et rentraient vers la maison. Leurs visages étaient détendus et ils se souriaient tout en chahutant. Ils respiraient le bonheur et Miska ne perdait pas une occasion pour embrasser Serena, il était très tendre et attentionné avec elle.
Candy attendit qu'ils aient atteint l'escalier pour sortir sur la terrasse. Serena se figea et pâlit dangereusement en découvrant sa mère. Elle eut un brusque haut-le-cœur et se précipita dans la maison sans un mot, la main devant la bouche.
Bouleversée par son attitude, Candy voulut se précipiter à la suite de Serena mais Miska la retint par le bras en lui adressant un regard intense.
  • Ne soyez pas inquiète, dit-il simplement, je suis désolé que vous le découvriez ainsi mais les nausées matinales sont un symptôme fréquent et sans gravité.

Candy n'était pas sûre d'avoir bien entendu et elle resta bouche bée et silencieuse devant Miska qui la guida doucement vers le salon de la terrasse.
  • Candy... venez vous asseoir, reprit-il sur un ton doux. Ne me regardez pas comme ça ! Je n'aurais peut-être pas du vous le dire de cette façon, je n'ai jamais été très diplomate. Pardonnez-moi. Je voulais vous rassurer sur son état et... Oh zut, je ne sais pas comment vous dire ça.
    Je comprendrai que vous m'en vouliez mais vous devez savoir que je suis tombé fou amoureux de Serena et... oui, elle est enceinte et ça me rend heureux. Vraiment très heureux. Je l'aime et je voudrais... Je lui ai demandé si elle acceptait de m'épouser, Candy, et...
  • Et j'ai accepté, poursuivit Serena en les rejoignant. Bonjour, maman, c'est bon de te revoir...

Candy était tellement émue qu'elle ne pouvait toujours pas prononcer un seul mot mais elle tendit les bras à sa fille tout en fondant en larmes. Serena se jeta dans ses bras et Candy tendit la main à Miska qui la serra avec émotion. La bienveillance de cette femme à son égard ne cesserait jamais de le surprendre.
  • Et bien... commença Candy, moi qui pensais vous surprendre en venant ici ! Je peux vous dire que vous avez réussi à me bluffer ! Heureusement que j'ai le cœur bien accroché, dites-moi.

Candy termina sa phrase avec un sourire de bonheur mais ni Miska, ni Serena ne trouvèrent quoi répondre.
  • Et si je comprends tout, reprit-elle, vous êtes tellement amoureux que vous en êtes devenus muets comme des carpes, vous aussi... ou totalement idiots ! D'un autre côté, c'est une conséquence normale de l'amour...
  • J'ai bien peur que ce soit effectivement la seconde solution, répondit Miska avec un sourire.
  • Si ça peut vous rassurer, répondit Candy, je ne me sens pas beaucoup plus intelligente que vous en ce moment très précis.

Serena se redressa et vint s'asseoir entre sa mère et Miska qui lui prit très tendrement la main.
  • Je ne sais même pas ce qu'une maman est supposée faire dans ce genre de situation, reprit Candy. Tout cela me bouleverse, je suis heureuse pour vous deux, vraiment très très heureuse mais... ce qui me remue le plus, c'est de découvrir que mon bébé attend un bébé.

Ils se mirent à rire tous les trois en écoutant la fin de la phrase de Candy.
  • Tu n'es pas fâchée que je sois enceinte avant d'être mariée ? demanda Serena d'une toute petite voix qui fit sourire Miska.
  • Fâchée ? demanda Candy avec un petit sourire. En fait, je devrais peut-être me sentir scandalisée que vous vous retrouviez dans cette situation mais ça m'est totalement égal ! La grand-tante Elroy, ou Sœur Maria pourraient être scandalisées mais d'abord, on ne leur dira rien et pour ce qui me concerne, je suis juste... profondément heureuse. Vous vous aimez, c'est le plus important. C'est même la seule chose qui compte, mais...
  • Mais ? demanda Serena, les sourcils froncés.
  • Mais ma chérie, lui dit sa mère en souriant, si tu es enceinte et que tu ne veux pas que ça se voit à ton mariage, il va falloir faire vite, d'autant que ta taille va désormais s'épaissir de jour en jour. Entre autres joyeuses expériences que réserve la grossesse.

Serena était interloquée. Elle se tourna vers Miska avec un regard interrogateur, il lui sourit et entoura ses épaules de son bras.
  • Demain, si tu veux, Serena. Hier même, si c'était possible. Quand tu veux, ma chérie, on se marie quand tu veux et on aura la cérémonie que tu voudras.
  • Est-ce que vous voulez vous marier le même jour que Juliette, Kyle, Cristina et István ? Une seule cérémonie pour trois grands amis, ça paraît envisageable ?
  • Et bien, je ne sais pas maman... je n'y avais pas pensé...

Son regard allait de sa mère à Miska sans qu'elle réussisse à décider quoi que ce soit.
  • Ça te plairait à toi ? demanda Serena au jeune homme.
  • Je te l'ai dit, répondit Miska avec un tendre sourire. On fait comme tu voudras, Serena. Moi ce qui me plait c'est de t'épouser, peu importe le jour, la date et l'heure. Et si Kyle et István sont là alors, tout est parfait, si ce n'est qu'il faut que je te trouve une bague et des alliances pour nous.
  • Misha... balbutia Serena.

Il déposa un baiser tendre sur ses lèvres sous le regard attendri de Candy.
  • Je sais ce que nous allons faire, dit alors Candy. On va appeler Cristina et lui donner rendez-vous dans la boutique d'Olivia. Pendant que vous choisirez une robe, Miska et moi irons chez le bijoutier.
  • Parce que tu crois qu'Olivia aura le temps de préparer une robe en moins de trois jours ?
  • Vois avec elle ce qu'il est possible de faire, Serena, et ne te pose pas de question. Que pensez-vous du programme, Miska ?
  • Mon instinct me pousse à vous faire totalement confiance, Candy.
  • Alors, c'est d'accord. Ne bougez pas d'ici, tous les deux, j'appelle Cristina et on y va.

Ils l'observèrent s'éloigner pour téléphoner et Serena se tourna vers Miska. Il lui sourit et la serra dans ses bras avant de l'embrasser avec une douceur et une tendresse bouleversantes. Serena se blottit contre son épaule et soupira de plaisir en fermant les yeux.
  • Tu es sûr de vouloir faire ça avec Kyle et Kosta ?
  • Oui, mon amour, murmura-t-il doucement. Ça ne rendra ce moment que plus émouvant.

*****

Miska découvrit le ranch des Collines en fin d'après-midi. Cristina les avait accompagnés et dinerait avec eux au ranch grâce à l'insistance de Candy auprès d'Alexandra. Elle avait aidé Serena à choisir sa robe qui était magnifique selon les dires des deux jeunes femmes.

Quant à Miska, Candy l'avait emmené chez les bijoutiers de Los Angeles et il avait finalement trouvé son bonheur chez Cartier, choisissant un solitaire de plusieurs carats monté sur un anneau de platine pavé de petits diamants de taille brillant ainsi que deux alliances assorties pour elle et lui. Il était impatient de passer un moment seul avec elle pour sceller officiellement leurs fiançailles.
Il avait ensuite essayé un costume pour la cérémonie et sa silhouette lui avait permis de l'acheter sans que des retouches ne soient nécessaires.
Durant le trajet de retour vers Acton, Serena avait dormi dans ses bras et il avait savouré en silence le simple bonheur de la tenir contre lui. Il avait même souri en pensant à ce doux sentiment de plénitude qui l'habitait en permanence depuis qu'il avait retrouvé la jeune femme.

*****

Terry avait du mal à cacher sa nervosité en attendant le retour de Candy. Kyle et István avaient fini par lui avouer ce qu'elle était partie faire et ils lui avaient parlé de la relation qui était née entre Serena et Miska.

Les deux garçons avaient été surpris de découvrir que Terry et Candy soupçonnaient déjà l'existence de cette relation et il leur apprit avec le sourire qu'il n'y était pas opposé même s'il avait du mal à accepter de laisser partir Serena.
Juliette avait largement contribué à le rassurer mais il mourrait d'envie de revoir sa fille, de s'assurer qu'elle allait bien, qu'elle était heureuse. Il ne fut pas déçu.

István, quant à lui, trouva très vite une raison pour s'éclipser avec Cristina. Elle lui manquait terriblement et il commençaient tous deux à trouver le temps long. Quand ils rentrèrent de leur ballade nocturne, bien plus tard, le rose colorait les joues de Cristina et ils étaient l'un et l'autre plus détendus et amoureux que jamais.

Après le repas, alors que toutes les femmes de la famille passaient en revue les préparatifs des mariages, et revoyaient l'organisation de la fête, Miska sortit sous la véranda pour fumer un de ces petits cigares qu'il aimait tant.

Il s'installa dans la balancelle et exhala longuement la fumée, cherchant désespérément à apaiser la tension qui l'habitait. Terry sortit à son tour et tendit à Miska un verre d'un vieux scotch qu'il réservait aux grandes occasions. Il posa la bouteille sur la petite table devant eux et s'installa près du jeune homme.
  • Merci, Terry, dit doucement Miska. Je suis content que vous soyez là parce que je... j'éprouvais le besoin de vous parler.
  • Moi aussi, Miska. Et puis, ce soir, l'ambiance de la maison est un peu trop féminine à mon goût. Grands Dieux, je n'aurais jamais cru être capable de dire ça un jour !
  • Je crains de penser la même chose, dit Miska avec un petit rire.

Terry tendit son verre en souriant en direction du jeune homme et ils trinquèrent silencieusement. Miska avala une gorgée du breuvage ambré et eut une sorte de grimace appréciatrice avant de regarder Terry.
  • Ce scotch est bien plus qu'excellent, dit-il doucement. Merci de me faire goûter un délice pareil.
  • Il a bien vieilli, c'est vrai, murmura Terry. Pour tout vous dire, il est même plus vieux que ma rencontre avec Candy. Miska, écoutez, je... je ne sais pas vraiment par quoi commencer mais je voulais que vous sachiez que je vous apprécie beaucoup et... Je vous l'avais déjà dit, en vérité, mais ce soir ces mots ont une toute autre portée pour vous comme pour moi. Miska, soyez le bienvenu dans la famille.

Miska observa l'homme qui serait bientôt son beau-père avec une certaine surprise. Le visage de Terry, si semblable à celui de Kyle, lui était familier et il sentait qu'il pouvait se fier à lui.
  • Merci, Terry, murmura-t-il. Vos paroles me touchent d'autant plus que... Vous savez, j'ai lutté pour lui résister, Serena est si jeune... J'ai lutté de toutes mes forces... Je ne me sentais pas le droit d'être attiré par elle mais c'est comme si, pour moi, le combat était perdu d'avance.
  • Vous regrettez quelque chose ?
  • Regretter ? Non ! On ne peut pas regretter d'aimer et d'être aimé de Serena. C'est juste que je me trouve trop vieux pour elle. Et... et je crève de trouille parce que j'ai peur de gâcher sa jeunesse et ses plus belles années avec un mariage prématuré. J'ai peur qu'elle finisse par s'ennuyer et regretter son choix. Je veux ce qu'il y a de mieux pour elle et même si je suis heureux, très heureux même, je continue de penser que c'est injuste pour elle.
    Elle aurait du avoir le temps de faire ses études, de faire ses propres choix avant de se retrouver mariée avec moi et... avec toutes les conséquences que ce choix aura sur son quotidien.
  • Vous dites cela parce qu'elle est enceinte ? demanda doucement Terry.

Miska resta interdit et regarda fixement Terry.
  • Et bien... moi qui croyais qu'il fallait attendre pour vous le dire.
  • Ne soyez pas inquiet Miska. Serena a eu un geste qui m'a mis la puce à l'oreille et j'ai cuisiné sa mère qui m'a tout avoué et... je vous ai un peu maudit, mais pas longtemps. Ma fille vous aime et je ne veux pas qu'elle me maudisse, moi ! dit Terry avec un petit rire. Ne soyez pas si inquiet pour Serena, elle a toujours été différente des jeunes de son âge, y compris de ses frêres et sœurs au même âge. J'ai parfois craint que son intelligence ou sa maturité l'empêche de vivre une jeunesse disons plus classique mais cela aurait été une erreur.
    Serena est comme l'albatros du poème de Baudelaire. Au milieu du commun des mortels, elle peut avoir l'air gauche, inadaptée mais une fois envolée, elle est majestueuse, au-dessus du lot. Et je crois, au contraire, qu'elle saura s'adapter à tout ce que la vie lui proposera.

Miska eut un sourire amer et reporta son regard sur l'horizon.
  • J'aurais du penser à elle, Terry, je suis désolé. Je n'aurais du penser qu'à elle parce que maintenant le résultat est là : cette grossesse va gâcher son année universitaire et met son avenir en péril. Elle fait de moi le plus heureux des hommes mais pour elle, les conséquences sont différentes. Parfois, j'éprouve la sensation de ne pas mériter tout ça, de ne pas la mériter, elle... et en plus, je la prive de sa jeunesse.
  • Miska, je ne peux pas vous laisser dire ça. On ne choisit pas l'amour et on ne le mérite pas non plus. Il vous tombe dessus, c'est tout. Vous pouvez décider de lui tourner le dos ou d'y faire face. Et si ce sentiment est réciproque et que vous y faites face, vous prenez juste le risque d'être heureux.
    Je comprends vos inquiétudes, elles sont saines. Mais inutiles. Et je vous en remercie mais Serena ne renonce ni à ses études, ni à son avenir. Elle vous aime, je l'ai vu sur son visage et elle est heureuse. Alors vous allez fonder une famille tous les deux mais cela ne changera rien à ce que vous déciderez l'un et l'autre de faire de vos vies. Serena n'abandonnera pas ses études, je la connais. Elle les reprendra par la suite parce que ça lui paraîtra normal. Pendant toute son enfance, elle a vu sa mère travailler, avoir une vie professionnelle indépendante et enrichissante tout en ayant une vie de famille et une vie de couple qu'elle chérissait.
    Tout est possible, Miska. Il vous appartient à tous les deux de faire en sorte que votre vie familiale n'étouffe ni vos personnalités respectives, ni vos rêves. Vous pouvez tout concilier même si, rétrospectivement, je peux vous dire que c'est plus facile à dire qu'à faire.
    Je vous ai observés tous les deux depuis votre arrivée mais je l'ai surtout observée, elle. Pour tout vous avouer, lorsque Candy m'a avoué la grossesse de Serena, ça a été un peu difficile à digérer pour moi. Parce que j'ai des rapports trop fusionnels avec mes filles, je le sais. Et puis, très honnêtement, descendre du piédestal de dieu vivant unique n'est jamais très agréable, ajouta-t-il avec un petit rire.
    Ça m'avait fait la même chose pour Ambre, vous savez. Elles sont et resteront toujours mes petites filles et je les aime sûrement trop mais je ne peux que souhaiter les voir heureuses.
    Quand je vous ai confié Serena en juin dernier, elle était une jeune fille en devenir et j'ai retrouvé une jeune femme équilibrée, en paix avec elle-même. Ce dernier trimestre l'a plus changée que ces deux dernières années. J'imagine qu'elle a du affronter des récits et des archives difficiles, voire insupportables, pour avoir autant mûri. Mais il n'y a pas que ça loin de là.
    Tout-à-l'heure en la regardant, pour la première fois depuis sa naissance, j'ai trouvé que son prénom lui allait merveilleusement bien. Elle est belle, heureuse et respire la sérénité absolue.
    Mais je vais vous dire ce qui m'a le plus bouleversé... A un moment donné, elle a posé délicatement la main sur son ventre en penchant la tête d'une certaine façon et... j'ai revu sa mère. J'ai revu Candy enceinte de Kyle, de Ryan, d'Ambre, des jumeaux... elle avait toujours ce même geste tendre et Serena n'a jamais pu la voir faire cela. Jamais.
    Il n'y a même pas de photo de Candy faisant ce geste et... c'est cela qui m'a mis la puce à l'oreille. Mais je dois également reconnaître que ça m'a bouleversé, Miska. Parce que Serena vous aime et qu'elle est heureuse.
    Et ne dites pas que vous lui gâchez ou que vous la privez de sa jeunesse. Ne le dites plus parce que c'est faux. On peut aimer follement à dix-huit ans ou à vingt-huit ans. Vous avez un peu plus de dix ans d'écart, Miska. Mes parents ont douze ans d'écart. Que peut-on en déduire ? Une seule chose. On peut seulement en déduire que l'amour ne choisit pas en fonction de l'âge. Je vous ai bien écouté, Miska, vous l'aimez alors ne la perdez pas sous le faux prétexte qu'elle est trop jeune. Quand elle aura soixante ans et vous soixante-dix, personne ne verra même plus la différence.
  • J'ai si peur d'étouffer sa personnalité en l'obligeant à jouer le rôle d'épouse et celui de mère beaucoup trop tôt.
  • Étouffer la personnalité de Serena, c'est une plaisanterie Miska ? Mais vous n'avez aucune chance ! dit Terry avant de se mettre à rire joyeusement.

Miska ne tarda pas à rire à son tour et le fou rire les gagna bientôt. Ils riaient tellement qu'ils finirent par attirer l'attention sur eux et Serena fut peut-être la plus interloquée de tous. Son père et Miska étaient ensemble en train de pleurer de rire. En voyant l'air interloqué de ceux qui les observaient, les rires des deux hommes redoublèrent d'intensité et ils se retrouvèrent vite seuls sans pouvoir calmer leur fou rire.
  • J'espère pour eux qu'ils ne sont pas en train de se ficher de moi parce que sinon, ça ira mal pour tous les deux, bougonnait Serena en regagnant le salon.
  • Ne te plains pas, dit Cristina en l'enlaçant par les épaules. Ces deux hommes te trouveront toujours merveilleuse. Et puis, moi j'adorerais que mon père et István finissent par devenir aussi complices.

Il fallut quelques minutes à Terry et Miska avant de pouvoir recouvrer leur calme.
  • Je crois que ça faisait pratiquement cinq ans que je n'avais pas ri comme ça, dit finalement Miska. Et ça fait beaucoup de bien.
  • Cinq années sans rire... je me souviens de très bien de l'effet que ça fait, murmura Terry. C'est long.
  • Serena est ma rédemption, Terry, murmura subitement Miska. Le plus beau cadeau que m'ait fait la vie après ma rencontre avec Kosta et Kyle. Et c'est aussi un cadeau inespéré parce que je ne m'imaginais pas vivre aussi longtemps. En fait, je ne m'imaginais pas survivre à la guerre. Pas avec ce que je faisais, ce que j'ai fait... et tous ceux qui sont morts et qui méritaient...
  • Non, ne le dites pas, Miska, dit doucement Terry. Ne dites pas ces mots-là où je vais chercher Juliette ou encore Jo. Leurs mots auront sûrement plus de poids que les miens. La guerre laisse des cicatrices à tous ceux qui l'approchent. Vous avez contribué à votre manière à la victoire des Alliés et vous méritez au moins autant qu'un autre d'être ici. Et en vie.
  • J'étais sûr qu'un jour ou l'autre je serais pris, ou dénoncé. En 1942, quand la politique s'est durcie, j'ai pris peur... J'ai changé beaucoup de choses mais je n'ai pas arrêté mes activités clandestines. Je n'aurais pas pu. Mais j'ai eu peur comme jamais auparavant ; au fond, cette peur était ma seule amie. Je me suis isolé, renfermé pour me protéger. Je cloisonnais tout, absolument tout.
    J'ai eu peur d'y laisser mon esprit aussi, vous savez. A force de tout dissocier, j'ai failli me perdre moi-même. Et puis la vapeur a commencé à se renverser et Kyle a réussi à me convaincre de m'extraire de là-bas avant le débarquement allié. Ensuite, j'ai vécu en apnée. Je me préoccupais de suivre les combats et la libération de Paris a été exaltante pour moi. Tout était exaltant du moment que rien ne redevenait vraiment normal. L'Europe était libre mais le conflit dans le Pacifique perdurait et tout était à reconstruire. Et puis, j'ai fait la connaissance de Taylor O'Reilly, il m'a offert une réelle opportunité en me proposant ce boulot à Berlin.
    Ça m'a permis de me retrouver face à moi-même. Sans la peur au quotidien. Et sans Kyle ou Kosta, parce que je ne voulais pas étaler mon désarroi sous leurs yeux. C'est à Berlin que j'ai commencé à déposer les armes, y compris celles que je dirigeais contre moi.
  • Et puis, Serena est arrivée, dit doucement Terry.
  • Et Serena est arrivée, répondit Miska avec un léger sourire et le regard lointain. Je ne sais pas comment elle a réussi cela mais elle a brisé toutes mes défenses. Elle s'est approchée de mon âme et de mon cœur comme personne auparavant. Dieu sait pourtant que je ne voulais pas.
    J'ai cru au début qu'elle avait l'insouciance et la candeur de sa jeunesse mais j'ai été totalement dérouté par sa curiosité, sa douceur, son intelligence, sa bonté et... sa ténacité, son acharnement.

Terry le regarda avec attention avant de sourire. Candy avait fait la même chose avec lui plus de trente ans auparavant. Et elle avait pris toute la place dans sa vie.
  • Et elle a été très insistante et très persuasive, reprit Miska.
  • J'imagine, oui, répondit Terry en riant doucement. A votre décharge, Miska, mes deux filles sont aussi infernales l'une que l'autre. Elles savent se donner les moyens d'arriver à leurs fins. Et Tate a connu les mêmes difficultés avec Ambre. Elle ne lui a pas facilité la vie à lui non plus.
  • Ils ont l'air de former un couple heureux, dit pensivement Miska.
  • Je crois qu'ils le sont mais depuis qu'il est rentré, Tate est différent. Ambre m'a confié qu'il faisait des cauchemars presque toutes les nuits. Il a de mauvais souvenirs de la campagne d'Afrique du Nord et je crois que la libération de l'Allemagne et de la Tchécoslovaquie ont parachevé le travail.
  • Vous en avez parlé avec lui ?
  • J'ai essayé mais il a du mal à s'étendre là-dessus. Il voudrait se libérer de tout ça mais c'est difficile et je crois que la présence de Jo au Biloba l'aide beaucoup. Tate s'est pris d'affection pour lui et il tient beaucoup à le prendre en charge, lui apprendre ce qu'il sait. Comme s'il voulait exorciser quelque chose... En fait, Tate m'a dit à demi-mots que la visite d'Ohrdruf, la première fois qu'il voyait un camp d'ailleurs, l'a moralement détruit. Et puis nous avons découvert, quand Juliette est arrivée, qu'il faisait partie de ceux qui l'ont libérée.
  • A Zwodau ? Tate était à Zwodau ?
  • Apparemment, oui. Et il se souvenait d'elle et de son amie de Paris. Juliette était émue elle aussi.

Ils restèrent silencieux un instant et Terry leur resservit un verre de scotch à chacun.
  • Quand Candy est rentrée à New-York, après la Grande Guerre, elle s'est réveillée en sursauts pendant des mois et des mois. Ça s'est très nettement estompé avec le temps mais ça lui arrive encore, je le sais. Les hurlements des blessés la réveillent encore.
    Pour ce qui me concerne, je dois bien avouer que je n'ai pas une très bonne connaissance de la guerre puisque je n'ai approché le front qu'en qualité d'acteur, et encore... ils se sont bien gardés de nous laisser approcher trop près mais cela fut suffisant.
    C'était en 1917 et je n'oublierai jamais ce que j'ai vu. Je n'oublierai jamais ces soldats, tout juste bons à servir de chair à canon jusqu'au prochain assaut qui les tuera ou les blessera irrémédiablement. Je n'oublierai jamais leur regard, l'odeur de la peur et de la mort. Et puis, cette année-là était celle des révoltes, l'année où des hommes ont préféré se mutiler plutôt que de sortir de leurs tranchées. Et je ne vous parle même pas de ce qu'on leur a fait pour les punir.
    Candy n'a pas oublié et je n'ai pas oublié le peu que j'ai vu. Alors je n'ose même pas imaginer les images qui vous habitent.
    Juliette, Cris, Jo, Kyle, Ryan, István, Tate, vous... vous avez tous traversé ce conflit très différemment, vous avez tous vu et vécu des horreurs différentes mais qui vous ont marqué de manière indélébile. Et pourtant, c'est presque le plus dur qui va commencer.
  • Je sais, murmura Miska. Maintenant, il va falloir apprendre à vivre avec. Il y a deux façons totalement opposées de le faire et j'ai failli céder à la pire.
    La guerre est finie. Mais avant d'être véritablement en paix, il va falloir apprendre à reconstruire, réapprendre à vivre, à ne plus avoir peur, à faire confiance. La route sera plus difficile pour certains parce qu'ils vont devoir apprendre à se taire. Parce que la guerre est finie et que tout le monde veut le bonheur et la paix, on ne les écoutera pas quand ils raconteront les horreurs qu'ils ont vécues.
  • C'est à Juliette et à Jo que vous pensez ?
  • Si vous saviez Terry...

La voix de Miska devint plus sourde et Terry vit son regard briller avant de se durcir à nouveau.
  • Si vous saviez tout ce que les nazis ont fait... J'ai vu tous les camps, tous les camps... Sans exception. Je croyais avoir tout vu, je pensais être assez fort pour entendre le récit de leurs exactions puisque j'avais vu. Je me suis lourdement trompé. Je croyais avoir vu mais en vérité mon Leica formait comme un écran protecteur. Et comme je n'ai jamais été capable de développer ces photos, je n'ai pas compris l'essence de ce qui s'était passé, l'essence de ce qui restait.
    Et j'ai fait comme tous les vivants, je me suis pris de pitié et de compassion pour les survivants mais, avant Berlin, je ne les avais jamais vraiment écoutés ou entendus. Ils le savaient, dès le début ils avaient dit qu'on ne les croirait pas. Qu'il n'y avait pas de mots pour décrire l'horreur.
    Mais il y en a des mots, ils existent mais comme ils font très mal, on préfère ne pas les entendre. Savez-vous ce qu'ils ont appris en quittant les camps ? Ils ont appris à se taire, ils ont appris qu'il était inutile d'essayer de faire comprendre au monde que l'horreur allait bien au-delà de leur simple apparence physique. Savez-vous ce qu'ils entendent ? Qu'il faut tourner la page, penser à l'avenir et oublier. Qu'ils devraient s'estimer heureux d'être en vie ?
    C'est vrai qu'il faut qu'ils tournent la page, mais ils ne réussiront pas si on ne les aide pas à sortir tout ça de leurs têtes.
    Et pour ça, il faut leur laisser la possibilité d'exprimer leur peine, leur colère, leur rage et tout le reste. Il faut les laisser dire l'horreur de ce qu'ils ont vécu et les écouter avec compassion et respect mais surtout pas de pitié. Quant à leur demander d'oublier, c'est ridicule : on n'oublie jamais, surtout pas ça. Oublier ce serait faire injure à tous ceux qui sont morts. Et le fait d'être encore en vie les surprend, les culpabilise, les attriste bien plus qu'il ne les rend heureux. C'est bien plus difficile que l'on croit d'être celui qui a survécu. Alors ils se taisent.
    J'ai participé à ce qu'on a appelé l'armée des ombres ou l'armée du crime mais eux... ils sont l'armée du silence. Le silence des survivants.
  • Ils acceptent facilement de témoigner pour la commission à Berlin ?
  • C'est plus facile devant la commission parce qu'on les écoute, parce qu'on les entend et que nous prenons le temps qu'il faut pour ça. Surtout Serena, d'ailleurs. Elle a une qualité d'écoute qui fait des merveilles.
  • Dites-moi la vérité, Miska. Elle a craqué plus d'une fois, n'est-ce pas ?
  • Elle m'a impressionné. Elle est très forte, psychologiquement très très forte. Les premiers temps, elle a serré les dents. D'autant qu'au début, elle faisait surtout du classement d'archives et du regroupement de données. Mais c'est difficile aussi, soyons honnêtes. Début juillet, Taylor a fini par accepter qu'elle s'occupe de la retranscription des témoignages. Contre mon avis, d'ailleurs.
    Elle a craqué le lendemain. Mais elle s'est aussi montrée forte, courageuse alors elle a serré les dents un peu plus fort et elle a continué. Elle était là chaque jour, attentionnée avec les survivants, elle les regardait, les écoutait et son sourire était un cadeau permanent.
    Et puis, ça l'a motivée encore plus et je l'ai vue plus d'une fois défendre leur cause avec passion quand elle découvrait la moindre injustice dans le traitement que les Alliés leur réservaient.
    Ça n'a pas empêché qu'elle craque encore mais, les fois suivantes, c'était salutaire.
    Elle utilisait ses larmes pour évacuer le trop-plein d'émotions qu'elle engrangeait chaque jour. Elle m'a tellement impressionné et pas seulement moi. Elle fera une avocate redoutable quand elle choisira de défendre une cause, quelle qu'elle soit.
  • Elle n'a jamais pu supporter la moindre injustice. Depuis toute petite. En cela, elle ressemble beaucoup à Candy.
  • Vous me permettez une question indiscrète, Terry ?

Ce dernier se mit à rire avant de se tourner vers Miska.
  • Ma mère a l'habitude de dire que ce sont les réponses qui sont indiscrètes, pas les questions, alors posez la vôtre et si je ne tiens pas à vous répondre, je vous le dirai.
  • Je vais d'abord commencer par remonter dans le passé. Kyle est très vite devenu un ami et... un frère de combat quand nous nous sommes connus en Espagne.
    Ça a créé des liens très forts entre nous tous et ces liens sont devenus indestructibles. Mais quand j'ai envie de faire enrager Kyle, je le traite encore de "petit aristo britannique", sauf votre respect. Ne vous inquiétez pas, il sait très bien se défendre d'ailleurs !
  • Je vous rappelle que vous allez épouser sa sœur ! dit Terry le sourcil relevé avec un regard amusé.
  • Je sais ! dit Miska en riant. Ça donnera à Kyle une autre bonne raison de me chambrer !

Terry se mit à rire à son tour.
  • En vérité, reprit Miska, nous avions un mal fou à comprendre comment il pouvait s'acoquiner avec les communistes, partager leurs idéaux humanistes et... être votre fils !
    Alors il nous a parlé de ses parents formidables et je dois dire qu'il m'a fallu le voir pour le croire ! A sa décharge, je n'ai jamais eu à voir beaucoup de témoignages d'amour parental et Kosta, non plus. Il a aussi fini par nous parler de l'amour qu'il existait entre ses parents et du fait qu'il souhaitait ardemment vivre un jour la même chose... Là encore, j'étais très sceptique.
    Aujourd'hui, je sais qu'il avait raison. Et j'ai beau regarder partout autour de moi, je ne sais pas si j'ai jamais rencontré un couple qui s'aime autant que vous deux. Pas après plus de vingt-cinq ans de mariage. Ceci dit, voilà ma question, quels conseils pouvez-vous me donner pour que je puisse essayer d'apporter la même chose à Serena ?
  • Ouah ! s'exclama Terry. Des conseils ?... D'habitude, on me demande le secret mais je ne crois pas qu'il y en ait... Quant à donner des conseils... je ne sais pas... J'ai failli la perdre une fois, Miska. Kyle en a d'infimes souvenirs mais j'ai failli la perdre. Nous nous étions violemment disputés et cette période m'a donné une leçon. Et depuis cette époque, j'essaye de me rappeler chaque jour de ce que j'ai ressenti à cette époque. Chaque matin.
    J'ai connu Candy le premier janvier 1912 et je l'ai perdue une première fois à l'automne de cette même année. J'avais quinze ans et elle quatorze. Les cinq années qui ont suivi ont été un combat de chaque jour. Un combat pour me construire une vie, un nom et pouvoir un jour épouser la jeune fille dont j'étais fou amoureux : Candy. Mais la vie s'en est mêlée et les circonstances se sont acharnées contre nous. Mais si le beau temps vient toujours après la pluie, j'ai vu la première éclaircie en janvier 1917 et je l'ai épousée en septembre de cette année-là.
    Ces cinq longues années où j'ai vécu séparé d'elle avaient le goût de l'enfer. Mais la leçon n'a pas été suffisante puisque six ans plus tard, j'ai failli la perdre par ma faute. Je lui ai fait beaucoup de mal à elle et sans le vouloir, j'en ai également fait beaucoup à Kyle. Et je n'ai pas oublié. Elle m'a pardonné mais pas moi. Je lui ai fait du mal en oubliant de lui dire à quel point je l'aimais, en oubliant de lui dire qu'elle était la seule et unique femme de ma vie. Cette période était dure pour elle et je ne l'ai pas aidée, ni soutenue. Je ne l'ai pas regardée, ni écoutée.
    Alors chaque jour, je me réveille en repensant à ces moments sans elle, à la peine qu'elle a éprouvée à cette époque et chaque matin je me réjouis de l'avoir à mes côtés. Je m'efforce de la faire rire, de la séduire tous les jours, sans exception. Candy est le cadeau qui m'a été offert par la vie et je ne veux pas oublier qu'elle n'est ni un du, ni un acquis. Compte tenu de mon sale caractère, de mes angoisses existentielles et de la difficulté de partager mon quotidien, son amour pour moi est presque un miracle de chaque jour ! termina Terry en souriant.
  • Et bien... répondit pensivement Miska. Je vous remercie de m'avoir dit tout ça. Cela me permet de regarder les choses sous un autre angle.
  • C'est encore de moi que vous parlez ? Au moins, vous avez fini de rire ! dit Serena derrière eux avec un ton provocateur qui amusa Miska.

Ils se retournèrent tous les deux et Terry finit par se lever pour la prendre dans ses bras.
  • Alors, oui ma chérie, nous avons parlé de toi et ce n'était que pour dire à quel point nous t'aimons. Mais nous n'avons pas parlé que de toi et personne ne s'est moqué de toi, d'accord ? dit-il en déposant son doigt sur le bout de son nez.
  • Papa, je t'aime, dit brusquement Serena en l'enlaçant avec force.
  • Moi aussi, princesse adorée, murmura Terry avec émotion. Moi aussi. C'est bon de t'avoir retrouvée et de vous avoir tous ici, tu sais ? Mais dis-moi, qu'est-ce que tu as fait de ta mère ?
  • Elle est dans le salon.
  • Bon... et bien je vous laisse.
  • Terry, reprenez ça ! dit Miska en lui tendant la bouteille de whisky. Il est trop bon pour le laisser trainer sur cette table !
  • Vous pourriez en reprendre, dit Terry en riant.
  • Je crois que j'ai mon compte pour l'instant, lui répondit Miska.
  • D'accord ! Je la reprends... Mais on la ressortira !
  • C'est vous qui voyez, dit Miska en le regardant partir.

Il s'était levé lui aussi et s'était approché de Serena. Il posa une main sur ses reins et caressa son dos du bout des doigts. Elle leva les yeux vers lui et se colla à lui, les mains posées sur sa chemise.
  • Papa et toi aviez l'air de bien vous entendre, dit-elle doucement.
  • Je l'aime bien, oui, petite curieuse. Après tout, il devient mon beau-père, non ?

Miska la regardait avec intensité. Elle portait une jolie petite robe imprimée de motifs du même vert que ses yeux et dont le col était très sage. Son visage était dégagé mais ses longues boucles blondes cascadaient librement sur ses épaules et elle ne s'était pas fardée. Il réprima un violent désir et l'entraina par la main.
  • Viens, murmura-t-il d'une voix rauque. Je n'ai pas envie de parler de ton père pour l'instant.

Elle le suivit docilement, émue de reconnaître le désir dans son regard. Serena serra sa main et rit de plaisir en sautillant pour se placer devant lui.
  • Je connais mieux l'endroit que toi, dit-elle avec un merveilleux sourire. Si tu n'as pas peur de grimper un petit peu, je peux t'amener là, dit-elle en pointant son doigt sur le sommet d'une petite colline derrière les grandes écuries.
  • C'est un défi ? demanda Miska avec un petit sourire, les mains posées sur sa taille.
  • Non. Pas un défi, une envie !

Elle s'était échappée de son étreinte et s'était mise à courir en direction des écuries. Miska secoua la tête en souriant et partit à sa poursuite. Elle contourna les écuries et commença l'ascension de la colline.
Il avait voulu lui laisser de l'avance mais il fut surpris de sa vitalité et ne la rattrapa qu'en arrivant en haut de la côte. Elle riait aux éclats et s'arrêta au pied d'un énorme rocher qui surplombait la colline, complètement hors d'haleine.
  • C'est... pas drôle !... Tu n'es... même pas... essoufflé !

Il s'était arrêté face à elle et la regarda en souriant. Il n'était pas aussi essoufflé qu'elle mais il avait toujours le souffle court.
  • Un peu quand même ! répondit-il en riant. Marche et respire, Serena ! Ne reste pas immobile si tu veux récupérer plus vite.

Il lui tendit la main et ils longèrent le sommet de la colline. La nuit était claire et on distinguait parfaitement les étoiles et la lune qui déversait sur eux ses reflets fantomatiques. En revenant vers le rocher, il s'y appuya et adossa la jeune femme contre lui, les bras autour de sa taille. Sa respiration était plus régulière.
  • La vue est très belle. Tu as eu raison de m'amener ici.
  • Je t'avais dit que je connaissais mieux ce ranch que toi, répondit-elle en souriant.
  • Je t'aime, Serena, murmura-t-il en embrassant tendrement son cou.

Elle pencha la tête pour mieux s'offrir à lui et soupira de plaisir en fermant les yeux tandis que les lèvres de Miska allaient et venaient sur son cou, derrière son oreille, caressant sa peau du bout de la langue.
  • Misha, j'ai très envie de faire l'amour avec toi, murmura-t-elle dans un souffle.

Elle sentit aussitôt son sexe durcir contre ses reins et elle ondula légèrement du bassin contre lui. Il grogna et l'éloigna de lui avant de se placer face à elle.
Elle sentit une vague de désir intense déferler en elle en rencontrant son regard si intense. Il éprouvait le même désir qu'elle mais son sourire exprimait quelque chose de plus tendre et plus profond à la fois.
  • Serena... j'aimerais qu'on parle un peu d'abord, dit-il très doucement.
  • C'est sérieux, alors ? dit-elle en perdant son sourire.
  • C'est très sérieux, répondit-il d'une voix sourde en prenant ses mains dans les siennes.

Il embrassa le bout de ses doigts sans la quitter des yeux et s'agenouilla devant elle.
  • Serena, mon amour. Tu es entrée dans ma vie comme un cadeau, un merveilleux petit soleil venu illuminer ma vie. Rien que pour moi. Tu as su trouver le chemin de mon âme comme personne avant toi et je suis tombé amoureux fou de toi. Et je ne te parle pas du reste. Mais tout ce que j'ai réussi à faire ensuite a été de te faire du mal et je ne te demanderai jamais assez pardon pour ça.
    Serena, ce soir, je te fais le serment de ne plus jamais disparaître de ta vie. En tout cas, ça n'arrivera pas de mon propre fait. Je ne veux pas prendre le risque de perdre la seule personne qui m'ait jamais fait me sentir si heureux.
    Quand tu es avec moi, la vie paraît plus douce, plus simple et l'avenir devient subitement plus intéressant. Je ne veux pas perdre ça, Serena. Jamais. Alors je te le demande très officiellement, acceptes-tu de m'épouser, Serena Grandchester ?

L'émotion qui l'avait gagnée la submergea et elle laissa couler ses larmes en l'écoutant.
  • Oui, Misha, je te l'ai déjà dit... oui, oui et oui, je veux t'épouser.

C'est alors qu'elle le vit fouiller dans sa poche dont il sortit un écrin qu'il ouvrit aussitôt. Il prit la bague qui s'y trouvait et la glissa délicatement sur l'annulaire de Serena. Elle ne put dire un mot en découvrant le magnifique solitaire parfaitement ajusté à son doigt.
  • Misha... balbutia-t-elle. Elle est beaucoup trop...

Il s'était relevé pour l'attirer contre lui et il l'embrassa avec ardeur, la main glissée sous sa nuque. Serena ouvrit la bouche pour répondre à son baiser et se glissa étroitement contre lui, les mains glissant sous sa veste. Elle rouvrit les yeux quand il relâcha ses lèvres, laissant ses sens embrasés. Il la regardait avec une intensité qui ne pouvait la tromper.
Elle posa la tête sur son cœur dont elle entendait les coups sourds et réguliers qui la berçaient de leur rythme lent. Elle laissa ses doigts glisser doucement sur son épaule et son bras.
Un reflet scintilla dans son champ de vision et elle observa la bague qui brillait à son doigt. Elle était magnifique, sur un simple anneau de platine les petits diamants soulignaient parfaitement l'éclat du solitaire.
  • Tu n'aurais pas du acheter une bague aussi somptueuse, Misha. Tu as du la payer une fortune et maman aurait du t'empêcher de commettre une folie pareille...
  • Est-ce qu'elle te plait, Serena ? demanda-t-il en soulevant son menton pour qu'elle le regarde droit dans les yeux. Est-ce que cette bague te plait ?
  • Un simple anneau de cuivre m'aurait suffi du moment que tu m'épouses mais... oui, elle me plait. Elle est fabuleuse, Misha.
  • Rien ne sera jamais trop beau pour toi. C'est ce que j'ai répondu à ta mère quand elle m'a fait la même remarque que toi. Le prix de cette bague ne regarde pas ta mère, ni toi non plus. Cet anneau est le symbole officiel de l'engagement que je prends envers toi et cet engagement n'a pas de prix à mes yeux. Faire ton bonheur n'a pas de prix, Serena.
  • Je t'aime, Misha.
  • Moi aussi, petite reine.

Quand ils regagnèrent le ranch, ils s'aperçurent que presque tout le monde était couché. En entrant dans le salon, ils retrouvèrent Terry, Kyle, István et Cristina qui discutaient joyeusement. Miska entra dans la pièce en tenant Serena par la main.
  • Ah ! s'exclama Cristina. Peut-être que vous au moins, vous n'allez pas bouder mon chocolat chaud ?
  • Avec grand plaisir ! répondit Serena avec un grand sourire.
  • Non merci ! ajouta aussitôt Miska en fronçant le nez.

Les garçons éclatèrent de rire et Terry proposa un scotch à Miska qui accepta avec gratitude. Cristina tendit une tasse à Serena qui la prit avant de s'asseoir sur l'un des canapés libres.
  • Seigneur, montre-moi ce que tu as au doigt ! s'exclama Cristina en apercevant la bague de Serena.

Elle s'approcha de sa cousine et lui prit la main avec ravissement.
  • Quelle merveille ! dit Cristina en souriant. Miska, tu as choisi une bague exquise, je te félicite pour ton goût excellent !
  • J'ai été bien conseillé, répondit simplement l'intéressé en prenant place à côté de Serena.

Il regarda Serena en souriant et lui caressa tendrement la joue ce qui la fit rougir légèrement.
  • Elle est effectivement sublime, dit Kyle qui s'était approché pour regarder la bague de sa sœur. Au passage, je te remercie de nous faire passer pour des cons, Kosta et moi.
  • Excuse-moi de te contredire, Kyle, répondit Cristina à brûle-pourpoint, mais je n'échangerai pas ma bague de fiançailles pour une autre !
  • Merci, Cris ! dit doucement István en lui lançant un regard intense et amoureux.

Cristina vint s'asseoir près de lui et l'embrassa doucement avant de se blottir contre lui tandis que Terry riait de bon cœur en regardant son fils grommeler.
  • N'empêche que ce qu'il a fait est indécent ! Un caillou pareil, c'est indécent !
  • Kyle ! s'exclama Terry qui n'avait cessé de rire depuis l'intervention de son fils. Tu es vraiment un emmerdeur ! Et stupide avec ça ! N'importe quelle femme te le dirait, la bague en elle-même importe peu.
  • Oui, je sais, répondit Kyle en grommelant. C'est ce qu'elle symbolise qui compte.
  • Et la personne qui te l'offre bien plus encore, répondit doucement Serena.
  • Et voilà, fin de la discussion ! ajouta Cristina en riant. A part ça, cher Miska, si je te disais que je te trouve changé depuis hier, tu me crois ? En mieux et détendu, bien sûr !
  • Qu'est-ce que tu veux m'entendre dire, Cristina ? répondit Miska avec un léger sourire. Tu le sais aussi bien que moi, hier j'étais aveugle et il faisait nuit.
  • Et tu as recouvré la vue ? demanda Kyle avec un petit sourire.
  • Honnêtement, je suis encore ébloui par la lumière ! répondit Miska du tac au tac.
  • Ah ben c'est pour ça que t'as pas bien vu la taille de la bague ! rétorqua Kyle en riant. Ça explique tout, bien sûr ! J'espère quand même pour toi que t'as vu le prix parce que ça doit taper haut !

Ils éclatèrent tous de rire à la dernière remarque de Kyle.
  • Non, mais rassure-toi, j'étais avec ta mère pour la choisir ! ajouta Miska avant d'embrasser Serena pour la faire taire. A part ça, le prix de ce bijou ne regarde que moi et le bijoutier, je le dis pour la troisième fois aujourd'hui alors, soyez gentils de faire passer le message, finit-il avec un clin d'œil pour la petite assemblée.
  • On pourrait peut-être changer de sujet maintenant ? demanda finalement István. Quelqu'un se sent capable de me résumer en dix lignes maximum le déroulement des prochains jours ?
  • Alors... commença Terry, demain on récupère une grosse partie de la famille. Les cousins de Candy seront hébergés chez Albert ainsi que certains de nos amis de New-York. A ce sujet, pas un mot à Candy, elle ne sait pas que j'ai invité autant de monde, je voulais lui faire une surprise. Nous irons chercher Ryan, Sophie et mes parents qui arrivent demain. Jeff arrive avec sa voiture.
    Après-demain, nous fêterons l'anniversaire d'Ambre qui aura vingt-et-un ans et sera donc majeure mais comme elle s'est mariée entre-temps, ça ne changera pas grand chose pour elle. Nous fêterons également deux anniversaires de mariage, celui de Flanny et d'Alistair et le mien avec Candy.
    Nous voulions faire une grande fête pour les vingt-cinq ans mais... à cause de ce conflit, ça n'a pas été possible donc nous fêterons très joyeusement nos vingt-huit ans de mariage, tous ensemble et ça me ravit, d'autant que toute la famille sera présente. Et pour finir, le lendemain sera le grand jour pour vous tous. Bref, on termine en apothéose.
    A propos, dit-il en se tournant vers Miska et Serena. Ma mère avait... bref, j'ai instauré une tradition familiale qui veut que je vous envoie passer quelques jours dans un hôtel romantique le soir de la cérémonie avant que vous ne partiez en voyage de noces... Pour Kyle et Juliette, ce sera Monterey puis Acapulco. Cris et István, Carmel et ensuite la Floride.
    Pour vous deux maintenant, j'ai réservé dans un troisième hôtel entre Monterey et Carmel mais pour votre voyage de noces... j'aimerai savoir à quel endroit vous aimeriez le passer ?

Serena regarda son père avec un grand sourire. Elle se tourna vers Miska qui la regardait avec tendresse, l'invitant du regard à répondre elle-même.
  • Hawaï. J'aimerais beaucoup visiter Hawaï, papa, répondit-elle
  • Hawaï ? s'exclamèrent en chœur Terry et Kyle.
  • Serena, intervint Miska. Je te promets de t'emmener là-bas pour notre premier anniversaire de mariage mais l'archipel étant une base navale américaine, il serait compliqué d'y aller maintenant compte tenu des manœuvres qui y ont lieu. Ce serait vraiment une mauvaise période pour y aller, surtout pour un voyage de noces.
    Alors, je te propose autre chose... J'ai beaucoup aimé l'endroit où je t'ai retrouvée en arrivant ici, alors que dirais-tu de passer une semaine à la maison de la plage, si tes parents nous y autorisent ?
  • Tu sais que j'adore cette maison, Misha et... oui, ça me plairait beaucoup. Papa ? demanda-t-elle à son père en se tournant vers lui.
  • C'est la maison de ta mère mais je ne l'imagine même pas vous refuser ça ! répondit son père en souriant. En revanche, pour Hawaï l'an prochain, c'est moi qui m'occuperai de vous organiser ça. C'est un cadeau de mariage non refusable et c'est non négociable. Je ferai avec vous deux comme pour tous les autres.
    Il faut d'ailleurs que je pense à en reparler à Tate, murmura finalement Terry.
  • Papa ? demanda Serena.
  • Oui ?
  • C'était comment ton mariage avec maman ? Je veux dire que... je sais bien que c'était pendant la guerre à Paris, dans la petite chapelle de l'hôpital où travaillait maman mais... on a juste une simple photo noir et blanc et... ce que j'aimerais savoir c'est quels souvenirs tu en as gardé ? Comment tu as fait ta demande à maman et... enfin tout ça... Sauf si tu ne veux pas en parler.

Terry releva un sourcil et la fixa intensément avec bienveillance. Un sourire étira lentement sa bouche et il but une gorgée de whisky avant de lui répondre.

  • Je veux bien te répondre. La demande en mariage s'est passée en deux temps... Les circonstances ont fait que j'ai été séparé d'elle pendant cinq ans et quand j'ai enfin pu reprendre contact avec elle, j'ai trop attendu et... elle s'était engagée pour la France.
    Donc je lui ai écrit alors que nous n'avions pas été en contact direct depuis trois ans...
    Et, dans sa réponse, elle m'a écrit que ma lettre l'avait bouleversée et cela avait inquiété Nathalie, qui travaillait avec elle. Pour la rassurer, Candy lui a dit qu'elle avait reçu une lettre de son "fiancé".
    Lire ces mots m'a rendu plus heureux que jamais alors je lui ai renvoyé une lettre dans laquelle je lui disais que je lui demanderai sa main de vive voix dès que nous nous retrouverions mais que je tenais à ce qu'elle continue de m'appeler son fiancé et que je ne la laisserai plus m'échapper.
  • Et tout ça par lettre ? demanda Serena.
  • Je n'avais pas vraiment le choix, répondit Terry. Mais, même si j'étais impatient de la revoir, je garde un très bon souvenir de nos échanges épistolaires. C'était étrange, à la fois familier et nouveau, exaltant et effrayant mais le plus important c'était que notre amour devenait enfin possible et facile.
  • Pourquoi effrayant ? demanda doucement Cristina.
  • Parce que... lui écrire, c'était facile. Je retrouvais nos conversations d'autrefois, elle me connaissait si bien, malgré le temps qui avait passé. Et puis il y avait cet étrange sentiment que j'ai toujours eu quand elle était auprès de moi... comme une impression que les choses sont à leur place, comme elles auraient toujours du l'être... Seulement, la revoir, c'était forcément plus difficile... Nous avions été si longtemps privés l'un de l'autre que je mourrais de trouille, voilà c'est dit.
    De quoi j'avais peur, je ne le sais même pas... mais elle avait été inaccessible pendant des années. Elle était mon rêve impossible et subitement, les barrières avaient disparu, toutes les barrières hormis l'Atlantique... J'étais perdu, en vérité. Ma seule certitude était que je ne voulais pas risquer de la perdre à nouveau.
  • Et comment ça s'est passé quand vous vous êtes finalement revus ? insista Serena.

Terry regarda sa montre et reprit une gorgée de whisky avant de la regarder en souriant. Les jeunes gens étaient tout ouïe. L'histoire d'amour entre Terry et Candy était presque considéré comme un monument familial digne de Roméo et Juliette et ils étaient loin d'en connaître tous les détails.
  • Il est un peu plus de 14 heures à Paris, en ce moment-même. D'ici environ une heure et demie, cela fera très exactement vingt-huit ans que j'ai retrouvé Candy, vingt-huit ans depuis le deuxième baiser qu'elle m'ait donné mais, en vérité, c'était notre premier vrai baiser. C'est assez romantique pour satisfaire ta curiosité, Serena ?
  • Oh, mais ma curiosité aussi est piquée ! intervint Cristina avec un magnifique sourire. Mais elle n'est pas satisfaite alors continue, Terry, s'il te plait, c'est tellement... votre histoire est magnifique, de toute façon. Elle nous fait tous rêver. Alors raconte-nous comment c'était quand tu l'as retrouvée.
  • Ellie, ma mère, avait réussi à organiser une tournée en France et nous sommes arrivés à Paris le 12 septembre de cette fameuse année 1917.
    Nous nous sommes installés à l'hôtel et j'ai pris le premier taxi que j'ai trouvé pour me rendre à l'hôpital où travaillait Candy à Neuilly.
    En arrivant là-bas, j'étais dans un tel état de nervosité que j'ai eu peur que mon cœur s'arrête à plusieurs reprises. Ce bâtiment était impressionnant et je me sentais vraiment perdu mais je ne pouvais pas ne pas y aller non plus. C'était impossible... Ces dernières minutes à l'attendre ont été parmi les plus angoissantes de toute ma vie.
    La concierge m'avait dit qu'ils mettraient peut-être un peu de temps pour la trouver donc je suis allé marcher dans l'allée de platanes qui se trouvait devant l'hôpital en essayant d'imaginer quelle pouvait bien être sa fenêtre, comment elle serait habillée, si elle avait toujours le même uniforme... Bref, une quantité d'informations plus stupides les unes que les autres m'ont traversé l'esprit à ce moment-là. Et puis alors que je revenais vers l'hôpital pour un autre aller-retour, je l'ai aperçue sous le porche. Elle discutait avec les concierges et me tournait le dos.
    Mon cœur a du s'arrêter à ce moment-là, j'ai du oublier de respirer aussi mais elle était là. Enfin là. Et quand elle s'est retournée, j'ai pris une claque monumentale.
    Elle était tellement belle, la petite jeune fille que j'avais perdue s'était métamorphosée en une jeune femme magnifique. A cet instant, je me suis demandé si elle n'était pas une hallucination, une fée sortie de mon imaginaire d'enfant ayant grandi en Écosse.
    Elle s'est avancée dans l'allée, a regardé autour d'elle et elle s'est figée en me voyant. Le reste... La suite nous appartient. Tout ce que je vous autorise à savoir c'est que j'ai enfin eu droit à mon deuxième baiser et quelques minutes plus tard, je lui demandais de m'épouser. De vive voix et en lui passant au doigt l'émeraude qui s'y trouve toujours.
  • Comment avez-vous réussi à vous marier dès le lendemain ? demanda István en souriant.
  • Un heureux concours de circonstances a fait que le prêtre de l'hôpital a accepté d'officier pour célébrer nos deux mariages, celui d'Alistair et Flanny ainsi que le nôtre.
  • Et tu te souviens aussi bien de cette journée ? demanda Cristina avec un petit sourire. Parce que ça m'intéresse aussi, figure-toi !
  • Petite curieuse ! répondit Terry en répondant à son sourire. Oui, je me souviens très bien de cette journée, Cris, et de celles qui ont suivi, d'ailleurs.
  • Raconte-nous, s'il te plaît ! le supplia-t-elle avec une moue adorable.
  • Je veux bien, mais tu vas trouver cela inintéressant. Ce jour-là, Alistair et moi étions à l'ambassade pour obtenir les papiers permettant d'officialiser nos mariages respectifs. Candy et Ellie ont fait des courses et nous nous sommes retrouvés pour déjeuner. Et l'après-midi je l'ai passé à répéter la représentation du soir avec Ellie et les autres acteurs de la troupe.
    En vérité, ce n'est qu'en sortant de scène que j'ai vraiment réalisé ce qui m'attendait. Et l'émotion a commencé à me gagner.
    Alistair m'a rejoint et nous nous sommes préparés dans un silence de plomb avant de gagner la chapelle. Et puis elles sont arrivées mais je n'ai vu que Candy. Nous avons d'abord assisté au mariage de Flanny et d'Alistair et un peu après minuit, ce fut à notre tour de passer devant l'autel. J'étais vraiment très ému et Candy paraissait si timide, si fragile. Elle était si belle, si élégante, si gracieuse...
    Elle a posé sa main dans la mienne et j'ai pris conscience qu'elle me confiait sa vie, son avenir, son bonheur. Ça m'a totalement retourné le cœur et cette nuit-là, j'ai fait le serment le plus important de ma vie. Et qui me rend toujours aussi heureux.
  • Et tu pensais qu'on trouverait ça inintéressant ? demanda Cristina, le regard ému.

Serena s'était levée, elle s'assit sur l'accoudoir du fauteuil de son père et l'embrassa avec beaucoup de tendresse. Il lui caressa la joue en souriant et se leva à son tour.
  • Je suis fatiguée et je vais aller me coucher, dit doucement Serena. Kyle, s'il te plait, tu voudras bien montrer sa chambre à Miska, lui demanda-t-elle en l'embrassant.
  • Je la lui ai montrée tout-à-l'heure, ne t'inquiète pas. Bonne nuit, ma puce, fais de beaux rêves !

Serena dit ensuite au revoir à tout le monde avant de se tourner vers Miska qui se leva en la voyant approcher. Il prit son visage entre ses mains et déposa un baiser appuyé sur sa bouche avec une infinie douceur avant d'embrasser son front.
  • Bonne nuit, petite reine, murmura-t-il très doucement.
  • Bonne nuit, Misha.

Il la regarda s'éloigner en souriant. Terry était parti à sa suite et Cristina lui emboita le pas non sans avoir adressé un regard lourd de signification à István.
  • Et bien... dit István en souriant. Je reste quelque peu interloqué ! Elle t'appelle Misha ?
  • Kosta, je sais ce que tu vas dire ! Mais contente-toi de cette seule explication : je ne lui ai pas demandé de m'appeler comme ça mais c'est arrivé spontanément. Et il n'y a que les femmes de ma vie que j'autorise à m'appeler ainsi, compris ?
  • Je prends note, mon ami. Tu as l'air tellement plus détendu que le jour où on a enfin remis la main sur toi que c'est à se demander pourquoi tu es parti alors que... alors que tu l'avais, elle.
  • Je te l'ai dit, István... Je suis devenu cinglé et ensuite, j'ai eu peur de... d'avoir trop merdé et surtout peur qu'il soit trop tard.
  • Miska, il serait peut-être temps que tu apprennes à te reposer un peu sur tes amis, dit alors Kyle. Tu as toujours été là pour nous mais tu ne nous laisses pas t'approcher... Si on ne te connaissait pas aussi bien, on pourrait trouver cela insultant, tu peux le comprendre ça ?

Miska gardait le regard perdu dans le vague mais il releva la tête pour regarder ses amis.
  • Je suis désolé mais j'ai des réflexes stupides ancrés depuis bien trop longtemps... murmura-t-il finalement. Et ces années passées à Paris avec pour compagnes la solitude et une inquiétude plus ou moins constante n'ont fait que renforcer une tendance déjà naturelle chez moi.
  • On le sait déjà, ça, répondit István. Sache seulement qu'on ne te lâchera jamais. On a mis un peu de temps à te loger en Hongrie mais c'est seulement parce que Taylor et Serena nous ont caché ta disparition pendant un moment.
    Miska, écoute... Ça fait longtemps qu'on se débat dans un monde de folie... tous les trois. Maintenant, tout cette insanité semble prendre fin. Nous entrons dans une nouvelle ère où beaucoup de choses sont à reconstruire ou à construire tout court. Et nous allons faire la même chose tous les trois. Ça fait longtemps maintenant que nous nous connaissons et plutôt bien, je crois. Nous allons être plus liés que jamais dans trois jours et ça me rend vraiment heureux. A Londres, on a monté l'agence KKG, à nous d'écrire son histoire, la page est vierge... Un avenir nous attend, et pour l'instant il nous sourit.
    Alors détends-toi, Miska, et reste avec nous une bonne fois pour toutes.

Miska sourit doucement avant de répondre.
  • Je crois que c'est ce que je suis en train de faire, Kosta... ça m'a pris du temps, je sais. Mais ma vie semble effectivement prendre un tournant plutôt positif. J'avoue avoir un peu de mal à m'y faire et pourtant je me laisse petit à petit gagner par la paix... Et l'amour.
    Quoi qu'on en pense, mon passage en Hongrie m'a permis de faire le point sur beaucoup de choses et le bilan fut positif.
  • Alors continue à te laisser gagner ! répondit István en souriant. Maintenant, vous m'excuserez tous les deux mais je vais moi aussi me laisser gagner par l'amour et monter me coucher !
  • Épargne-nous les détails ! grommela Kyle. Je te rappelle que nous sommes censés être TOUS à la diète et je vais finir par te trouver irritant ! Tu mériterais que j'appelle Albert !

István quitta la pièce en riant et Kyle lança un coussin sur la porte.
  • Le salopard ! grommela-t-il. Si tu savais ce que Juliette peut me manquer... la savoir si près et loin tout à la fois est à proprement parler insupportable... En même temps, je râle mais c'est elle qui m'impose la pire abstinence parce que si on voulait... D'un autre côté, je commence à comprendre ses arguments. J'en suis au stade où le seul moment du mariage qui m'intéresse est ce qui suit, c'est-à-dire la nuit et le voyage de noces !

Miska se mit à rire et but une gorgée de whisky.
  • Enfin ! soupira Kyle. Il faut que je pense à autre chose sinon je vais devenir dingue... Ce mariage est tellement superflu pour Juliette et moi, étant donné notre passé mais...
  • Ça vous aidera, ça l'aidera elle à repartir sur de nouvelles bases. Et à avancer. Mais je suis sûr que tu le sais et que c'est pour ça que tu te soumets à tout ça.
  • Bien vu, Miska ! Comme toujours... Mais toi, dis-moi... pour un type qui se défendait si âprement d'être attiré par ma sœur il y a un mois et demi, tu t'es bien rattrapé ! Tu auras été très rapide pour te décider au mariage si on compare avec Kosta et moi !

Kyle avait un sourire espiègle auquel Miska ne put que répondre.
  • Après tout, tu as toutes les raisons de te foutre de ma gueule ! répondit Miska. Surtout après les discours que je t'ai tenus. Je n'avais pas prémédité tout ça et j'ai essayé de l'éviter.
    Parce qu'elle était ta sœur et puis parce que je la trouvais bien trop jeune pour moi. Mais Serena m'a ensorcelé et tous mes grands principes ont volé en éclat.
    Avant même que je m'en aperçoive, elle s'était frayé un chemin jusqu'à mon cœur et je suis tombé amoureux, fou amoureux. J'ai beaucoup de mal à réaliser que tout ça m'arrive à moi mais je suis tellement heureux que je refuse de me poser plus de questions.
  • Si tu veux mon avis, répondit Kyle en souriant. Tu étais déjà amoureux à Londres.
  • C'est possible mais je n'étais pas prêt à me l'avouer alors à toi... ou à elle, c'était inenvisageable.
  • C'était sans compter sur la ténacité de Serena. Elle t'a voulu au moment où elle a posé les yeux sur toi. C'est ce que pense maman, Kosta aussi...
  • Pas toi ?
  • Je m'en suis aperçu à Londres, en fait. Elle te regardait d'une façon qui ne pouvait me tromper. Mais en France, très honnêtement, la seule personne que je voulais regarder, c'était Juliette. Je n'avais pas la moindre envie de m'intéresser à quoi que ce soit ou à qui que ce soit d'autre.
  • Ça peut se comprendre...
  • C'est toi qui me l'as ramenée, Miska. Et tu ne m'as même pas laissé le temps de te dire merci.

Miska releva la tête et regarda son ami avec attention.
  • Tu es venu me chercher à Budapest, alors disons qu'on est quittes ! répondit-il finalement.
  • Merci quand même Miska... Mais tu ne m'as toujours pas dit... comment... comment en es-tu arrivé à demander si vite ma sœur en mariage ?
  • La première fois que je l'ai vue, j'ai été surpris par sa ressemblance avec ta mère. Je t'avais déjà dit à quel point je trouvais ta mère belle, élégante mais... Ta sœur m'a surtout séduit parce qu'elle a ce petit quelque chose de différent que je n'arrive pas à expliquer et qui fait qu'elle est tout simplement Serena. Elle était jeune, gaie, arrogante et insouciante et pourtant... j'ai discuté avec elle un peu plus tard et je me suis rendu compte qu'elle était plus réfléchie et réaliste que je ne l'avais pensais de prime abord.
  • Parce qu'elle se cache, répondit Kyle. Elle se cache derrière cette apparente frivolité mais elle est plus mature qu'on veut bien le croire. Elle a du défendre sa place plus souvent qu'à son tour. Et Jeff était parfois tyrannique avec elle même si elle ne se laissait pas faire.

Miska regarda Kyle avec un sourire entendu.
  • A Berlin, j'ai vraiment appris à la connaître. Face à tout ce qu'elle a du voir et entendre, elle s'est montrée telle qu'elle est réellement. Pleine d'empathie, douce, généreuse, tendre. Elle n'avait aucune honte à montrer ses failles, sa fragilité et tout cela fait aussi sa force.
    Et puis ce que je craignais est arrivé... très vite, en fait. Cette expérience a meurtri son âme, les images de l'horreur ont blessé son cœur. Elle a souffert avec ceux qu'elle entendait, qu'elle écoutait et son regard est devenu plus mélancolique.
    Je crois que j'ai aimé chacune de ses attitudes... chacune de ses blessures, chaque geste tendre qu'elle a eu envers ces gens que nous recevions. Et à chaque fois qu'elle a craqué, j'ai fait de mon mieux pour l'entourer, lui changer les idées... je lui ai dit tout le bien que je pensais de son travail. Que nous pensions, en vérité, Taylor l'a trouvée très psychologue et il adorait travailler avec elle.
    Et puis, être en sa compagnie était... rafraichissant. Chaque soir, j'étais impatient de passer plus de temps avec elle. J'aimais l'entendre me parler littérature et puis de musique aussi... Jusqu'à ce que je découvre que c'est une excellente pianiste et qu'elle chante avec une voix absolument bouleversante, ce qui a achevé de me séduire.
  • Tu ne le savais pas ?
  • Personne n'en a jamais parlé et elle ne s'en était pas vantée. Je l'ai découvert par hasard. Un soir, un soldat a trouvé un piano dans la cave et Serena lui a demandé de le monter dans la salle de repos. Non seulement, elle l'a réaccordé mais elle nous a fait un récital magnifique ensuite.
  • Elle a refusé de faire le conservatoire alors qu'elle était excessivement douée et recommandée. Ça a toujours fait hurler Jeff mais papa n'a jamais lâché Serena là-dessus. Elle fait de la musique pour son seul plaisir... et le nôtre, aussi. Mais elle n'a jamais voulu en faire son métier.
    Je ne sais pas si elle vous a joué les chansons qu'elle écrit parfois mais... j'avoue qu'elle me bouleverse à chaque fois, dit doucement Kyle.
  • Non... elle s'est contentée de nous jouer des morceaux classiques ou des chansons connues mais c'était suffisamment beau pour que personne là-bas ne l'ait oublié. Et ça a sûrement contribué au fait qu'elle m'a totalement fait tomber sous son charme même si je ne voulais toujours pas l'admettre ou le reconnaître.
    Et puis nous sommes partis pour Londres, assister au mariage de Sophie et Ryan et... durant le voyage, nous nous sommes embrassés... une fois. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de le faire. Avant de lui dire que c'était une erreur et que je regrettais.
  • Elle a du te maudire d'avoir dit ça...
  • Elle l'a effectivement assez mal pris avant de me snober sans vergogne ! Et puis nous sommes rentrés à Berlin sans jamais en avoir reparlé. Elle faisait comme si de rien n'était.
    Et puis, il y a eu Hiroshima et Nagasaki et cela m'a mis dans une rage folle. Au point que j'en ai pris ma journée après m'être plus ou moins engueulé avec Taylor. Enfin, disons plutôt que j'ai été odieux. Comme il devait partir à Londres pour une réunion avec ses supérieurs, il a envoyé Serena pour qu'elle vérifie si j'allais bien et... j'ai complètement craqué. Je me suis laissé envahir par ce que j'éprouvais pour elle et... je n'en regrette aucune seconde.
    Ce fut vertigineux et fabuleux jusqu'à... jusqu'à ce que nous retournions travailler. Quand il a fallu que j'affronte la vérité sur mon père... je crois que ce trop plein d'émotions a débordé n'importe comment. Il m'a fallu du temps pour retomber sur mes pieds et m'apercevoir que j'avais sûrement blessé et perdu la seule femme qui m'ait autant séduit, autant bouleversé.
    J'ai finalement pris la décision de rentrer à Berlin et vous êtes arrivés. Au bon moment. En arrivant ici, j'ai retrouvé Serena et elle... Je ne veux plus jamais prendre le risque de la perdre alors je lui ai demandé sa main et... et ta mère est arrivée là-dessus, telle une tornade et... je l'épouse dans trois jours.

Kyle se leva et vint s'asseoir à côté de son ami. Il posa une main amicale sur son épaule.
  • Je suis content pour vous deux. J'ai toujours souhaité que mes sœurs épousent des types biens et je n'ai aucun doute te concernant, Miska. Et il est évident pour tout le monde que vous vous aimez sincèrement et profondément alors... je suis content que tu deviennes officiellement mon frère !
  • Merci Kyle ! dit simplement Miska, incapable d'être plus expansif.
  • Attends avant de me remercier, il faut quand même que je te prévienne... Est-ce que Serena t'a parlé de la façon dont pourrait réagir Jeff ?
  • Non... mais on n'a pas eu vraiment le temps d'évoquer le sujet, pourquoi ?
  • Ils sont jumeaux, Miska. Jeffrey a toujours été très... trop protecteur avec elle. Il y a de très grandes chances pour qu'il soit agressif avec toi.
  • Il avait déjà été plutôt hostile à Londres, répondit Miska. Mais ça ne m'inquiète pas. Ça ne changera rien au fait que j'aime désespérément votre sœur, que je vais l'épouser et que je compte bien faire d'elle la mère de mes enfants.

Kyle sourit à son ami.
  • Il faudra effectivement qu'il s'en contente. Et puis ici, tu as le soutien de tout le monde, y compris de mon père. Alors même si ça le fait enrager, c'est comme ça. Ceci dit, je sais que Serena et lui se sont disputés à Londres et qu'elle lui a vertement expliqué qu'il avait sa vie et elle, la sienne.
    Même s'il l'a mal pris, elle a du lui battre froid pendant un moment et je pense qu'il sera sûrement dans de bien meilleures dispositions qu'à Londres. Ce qui n'empêche qu'il risque d'être désagréable avec toi. Je préfère que tu le saches.
    Maintenant, quand il sera dans de bonnes dispositions, tu découvriras un garçon sympa et pour le moins aussi généreux que Serena. Ils se ressemblent beaucoup tous les deux, ils ont les mêmes qualités de cœur, la même sensibilité. Mais Jeff est un homme et... il est plus arrogant et agressif encore que Serena même si c'est un bon garçon.
  • Inutile de t'inquiéter pour quelque chose qui ne s'est pas produit, répondit Miska. On avisera le moment venu si cela s'avérait vraiment nécessaire.
  • Ouais, si tu le dis... Bon, je vais aller me coucher maintenant.
  • Moi aussi, je te suis.

*****

Acton le 13 septembre 1945
Il était presque cinq heures du matin lorsque Serena s'éveilla en sursaut. Elle avait rêvé que Miska avait disparu à nouveau et l'angoisse l'étreignait toujours.
Elle se leva, enfila sa robe de chambre et sortit discrètement de sa chambre. Elle se faufila dans le couloir jusqu'à la porte de Miska qu'elle ouvrit sans un bruit.
Le silence régnait dans la pièce mais il n'avait pas fermé les rideaux et la lune déversait sa pâle lumière dans la chambre. Elle s'approcha doucement, il dormait profondément et son visage semblait détendu, presque souriant. Elle souleva les draps et se glissa dans le lit pour se blottir contre lui en soupirant de plaisir.
  • Qu'est-ce que tu fais, Serena ? murmura-t-il d'une voix ensommeillée.
  • J'ai fait des cauchemars, il fallait que je sois sûre que tu étais toujours là...

Il referma ses bras autour d'elle et la serra tendrement contre lui.
  • Je suis là et je ne partirai plus. Dors, maintenant et réveille-moi si tu fais encore un cauchemar.
  • Je t'aime, Misha.
  • Moi aussi, Serena chérie. Je t'aime. Dors, petite reine.

Elle se rendormit très vite et ne se réveilla qu'une fois la matinée bien entamée. Elle était seule dans le lit et elle soupira de déception en se retournant entre les draps.
Le soleil semblait vouloir entrer à flots dans la pièce mais elle referma les yeux, souhaitant profiter un peu de ce moment où elle n'avait pas encore de nausée.

Bientôt elle se lèverait et le charme serait rompu...

*****

Quand Tate entra dans la cuisine des Collines, il fut surpris de n'y trouver que Miska qui sirotait tranquillement un café.
  • Bonjour ! dit Tate en souriant légèrement. J'imagine que tout le monde a bien bu et bien ri jusque tard dans la nuit et qu'ils dorment tous encore.
  • Il est sept heures et demie et oui, tout le monde s'est couché tard, répondit Miska en souriant.
  • Vous m'excuserez de vous envahir ainsi mais chez moi, c'est l'enfer ! dit Tate en se servant un café. Remarquez, ça ne devrait pas tarder à être l'enfer ici, aussi.

Il avait pris place autour de la table, face à Miska.
  • On pourrait peut-être se tutoyer, dit simplement Miska. D'autant que nous avons arpenté les mêmes territoires si j'ai tout compris. On s'est peut-être même croisés sans le savoir.
  • C'est possible ! répondit Tate. Nous devons avoir quelques mauvais souvenirs en commun, vous et moi. On m'a dit ce que vous faisiez à Berlin, avec Serena et... je trouve ça formidable surtout parce que j'ai vu les camps et... je n'en aurais pas été capable.
  • Moi non plus, je ne m'en croyais pas capable... ni de tout le reste d'ailleurs mais on ne sait jamais où la vie peut nous mener.
  • C'est sûr, répondit pensivement Tate.
  • Le plus dur, reprit Miska, le plus dur n'est pas ce que j'imaginais... Le plus dur c'est de réapprendre à vivre normalement.

Tate le regarda attentivement sans prononcer un seul mot.
  • C'est Ambre qui m'aide le plus, dit finalement Tate. Et puis il y a eu cet énorme incendie et... tant de choses sont à reconstruire, à recommencer... Ma mère me disait toujours quand j'étais enfant que la possibilité de recommencer quelque chose était toujours un cadeau.
    Ce n'est peut-être pas aussi simple que ça mais je crois qu'au fond, elle avait raison. Et puis... je crois qu'après toutes ces horreurs, le monde entier a besoin de se reconstruire.
    Il va nous falloir réapprendre à vivre avec tout ce qui s'est passé. Ce n'est pas simple, c'est vrai. Moi aussi, j'ai du mal à dormir, du mal à oublier tout ce que j'ai vu et entendu. Mais il faut laisser faire le temps, c'est ce que tout le monde dit.
  • Parfois, moi aussi, ça m'empêche de dormir, murmura Miska.
  • C'est pour ça que tu es le seul debout ?

Miska laissa échapper un petit rire.
  • Non, ce matin, c'est plutôt la tentation que je fuis...
  • J'ai fait ça, moi aussi, il y a longtemps, répondit Tate en riant à son tour. Ambre jouait tellement avec mes nerfs que j'ai failli m'exiler à plusieurs centaines de kilomètres !
  • J'y pensais mais la cuisine m'a parue suffisamment éloignée pour l'instant. Après tout, je n'ai plus que deux jours à tenir, je devrais pouvoir y arriver !
  • Normalement, oui... mais une fille Grandchester n'a rien de normal, avec elles tout devient exceptionnel ! répondit Tate avec un clin d'œil pour Miska. Même l'enfer !
  • Qui ose dire que mes filles sont infernales ? demanda Terry en entrant dans la pièce.
  • Moi, je le dis, répondit Tate en éclatant de rire. Et pour Ambre, j'en suis sûr ! Elle est infernale ! Positivement infernale ! Bonjour, Terry !

Les deux hommes se saluèrent par une sincère accolade et quand Terry se tourna vers Miska, qui s'était levé à son tour, il lui sourit sincèrement.
  • Bonjour Miska ! dit-il en l'embrassant comme il l'avait fait pour Tate. Et bien, on dirait qu'on est entre hommes, ce matin... Qu'est-ce qui t'amène, Tate ?
  • Je fuis ! répondit Tate en servant un café à Terry. Je cherchais un refuge temporaire et me voilà !

Terry se mit à rire doucement et ils se rassirent tous autour de la table.
  • J'imagine que le Biloba doit être en effervescence à l'heure qu'il est ? demanda Terry.
  • Pire que ça ! Et Ambre se régale ! Pendant ce temps-là, Jo donne des coups de main à droite à gauche en entrainant Juliette qui roule des yeux effarés ! D'un autre côté, tout a l'air de bien se passer et ce petit monde fonctionne comme une petite armée bien organisée...
  • Comment vont Jo et Juliette ? demanda Miska.
  • C'est vrai que tu n'es pas au courant ! dit Terry. Ambre a proposé à Jo de travailler avec elle, il est apprenti au ranch du Biloba et... ma foi, j'ai l'impression qu'il adore ça ! Tu confirmes, Tate ?
  • Il est doué avec les chevaux. Il avait du croiser trois chevaux dans sa vie mais... c'est instinctif chez lui et un talent pareil, ce serait dommage de le gâcher. Il est intelligent, débrouillard et il apprend dix fois plus vite que tous les gars que j'ai formés jusqu'à présent... S'il souhaite vraiment travailler avec les chevaux, un bel avenir s'ouvre à lui.
  • Et Juliette ? demanda Miska... J'aimerais tant retrouver la gaieté que j'ai vu un jour sur son visage. Je sais bien que rien ne sera jamais pareil mais... j'aimerais l'entendre rire aux éclats à nouveau.
  • On n'en est pas encore là, répondit Tate, mais elle progresse... Elle s'entend bien avec Ambre... elles ont le même désintérêt pour les choses frivoles, entre autres choses ! Plus sérieusement, je crois qu'elle ne se détend vraiment complètement que lorsque Kyle est là. Mais elle est plus souriante, plus ouverte et elle prend des couleurs, ce qui ne lui fait pas de mal !
  • Ça s'améliorera de jour en jour, maintenant, dit Terry. Mais je ne sais pas si elle retrouvera jamais son insouciance d'autrefois.
  • Aucun de nous ne la retrouvera, murmura Miska en laissant son regard se perdre au loin.

Tate se leva et se resservit un peu de café avant de se rasseoir en toussotant.
  • Terry, je... commença-t-il, je ne sais pas comment parler de ça mais...
  • Dis les choses simplement, Tate, répondit Terry en souriant.
  • Voilà, j'ai l'impression qu'Ambre est enceinte mais qu'elle refuse d'en parler... Peut-être parce qu'elle a peur qu'on lui interdise de monter à cheval et... ça m'inquiète, pour tout dire.
  • Tu lui en as parlé ?
  • Pas vraiment, mais ça fait plusieurs fois depuis un mois que je la surprend en train de régurgiter son petit-déjeuner et à chaque fois, elle invente des excuses bidon... Et puis sa silhouette... mais ça, je n'en suis pas sûr. Ce qui m'ennuie c'est qu'elle ne parle pas, est-ce qu'elle pourrait ne pas s'en être rendue compte ?
  • Ça ressemble aux symptômes de Serena, dit Miska.

Terry regarda ses deux gendres et se mit à rire doucement.
  • Tu devrais en discuter avec Cristina, dit finalement Terry. Elle pourrait lui parler, ce serait un début.
  • De toute façon, j'en aurai largement l'occasion aujourd'hui ou demain, répondit Tate.
  • Ou même tout-à-l'heure, si tu patientes un peu. Elle a dormi ici, cette nuit, dit Miska.

La porte s'ouvrit alors sur Kosta et Kyle qui s'étaient retrouvés dans le couloir pour descendre déjeuner.
  • Oh là ! Ça sent le repaire masculin ici ! s'exclama Kyle en entrant avec un sourire espiègle.
  • Ça te pose un problème ? répondit son père avec un air narquois.
  • Non, du moment que ça dure pas dix ans ! répondit Kyle en riant.
  • Plains-toi ! répondit Terry, du tac au tac. Qui sait ? Dans dix ans, tu pourrais chanter une toute autre chanson, mon fils ! C'est arrivé à d'autres.
  • Pas à toi !
  • Si, à moi aussi ! Les moments sympas entre copains, ça peut manquer, parfois. Mais bois ton café, ensuite on parlera du programme de la journée.
  • Qui consiste ? demanda Kosta.
  • Un repas ici ce soir. Nous tous avec Ryan, Sophie et Jeffrey pour les absents du moment. D'ailleurs, je compte sur vous tous pour éviter à Miska de se faire agresser par Jeff !
  • Il ne fera pas ça, allons... murmura Kyle

Terry souleva un sourcil et regarda son fils avec attention.
  • Il en est parfaitement capable, au contraire ! Quand il s'agit de Serena, il est capable d'être franchement obtus.
  • Mais il ne fera rien qui me contrarierait à ce point-là, dit Serena en les rejoignant. Parce que j'ai bien l'intention de le prévenir, moi aussi. S'il veut que je continue à lui adresser la parole, il a intérêt d'être très gentil, mais alors vraiment très, très gentil avec mon futur époux !

Elle salua tout le monde d'un baiser affectueux avant de s'approcher de Miska qui s'était levé. Ils échangèrent un tendre baiser sur la bouche mais le regard qu'ils échangèrent était empreint de passion contenue et lourd d'une communication silencieuse.
  • Enfin ceci dit, reprit Serena. Juste au cas où, je veux bien que vous le menaciez !
  • Mais c'est qu'elle mordrait ! dit Tate en riant.
  • Bien sûr que je mords ! répondit-elle en s'asseyant avec un magnifique sourire sur le visage. Je ferai même pire à quiconque entreprendrait de s'attaquer à mon bonheur ou à l'homme que j'aime.
  • Je suis capable de me défendre, Serena, dit Miska en riant doucement.

Elle lui jeta un regard amoureux qui ne passa pas inaperçu et ils éclatèrent tous de rire devant l'air embarrassé de Miska.

*****

Jeffrey était pensif en s'engageant dans l'allée qui menait au ranch des Collines. Il n'avait pas revu Serena depuis leur dernière dispute au mois d'août. Elle ne lui avait pas téléphoné, ni écrit depuis et elle lui avait terriblement manqué qu'il s'en voulait de n'avoir pas fait un geste.
Après tout, lui aussi s'était émancipé, il vivait sa vie sans que personne n'ait à y redire et il n'aurait pas du se mêler de la relation de Serena avec ce Mihály Kovács. Si elle était heureuse, il aurait du se réjouir pour elle mais au lieu de ça, il lui avait fait la morale et s'était comporté comme un mari jaloux.
En arrivant devant la maison, il découvrit une petite assemblée sur le perron et sortit de sa voiture avec un immense sourire. Il salua chaleureusement son père et Tate avant de sauter dans les bras de Kyle qu'il roua affectueusement de coups. Il salua finalement Kosta avant de se tourner vers Serena qui le regardait attentivement. Elle était sous le porche et le fixait sans un mot, dans les bras de Miska.
Il lui sourit chaleureusement en écartant les bras et elle se précipita à sa rencontre.
  • Je suis désolé, Serena, lui dit-il après l'avoir embrassée. Mais comme tu n'as rien écouté de ce que je t'ai dit, on peut presque dire que c'est oublié, non ?
  • Tu promets d'être gentil, alors ? demanda-t-elle avec un grand sourire.
  • Tu m'as manqué, petite peste.
  • Toi aussi. Il faut que je te dise quelque chose, Jeff.
  • Je t'écoute.
  • Demain... nous célébrerons non pas deux mais trois mariages. Je vais épouser Miska et j'aimerais beaucoup que tu sois mon témoin.
  • Tu vas... Vous allez... balbutia-t-il son regard allant de Miska à Serena.
  • Oui, Jeffrey, j'aime votre sœur et je vais l'épouser parce qu'elle a accepté ma demande, dit Miska qui était descendu à la rencontre des jeunes gens.
  • Et bien, vous avez sacrément intérêt à bien prendre soin d'elle, Miska, dit Jeffrey sans sourire mais en lui tendant la main. D'abord, parce que je tiens à elle comme à la prunelle de mes yeux et puis parce que sinon c'est tout le clan Grandchester qui vous tombera dessus !
  • Jeff, tu arrêtes tout de suite ! gronda Serena

Miska se mit à rire en la regardant.
  • Calme-toi, Serena. Je crois qu'à sa façon, ton frère vient de me souhaiter la bienvenue dans la famille. A condition que je ne te fasse pas souffrir ce dont je n'ai pas l'intention.

Serena les regarda tour à tour les sourcils froncés et elle les menaça du doigt.
  • Je vous préviens, tous les deux. Je vous aime. Vous m'avez entendue, je vous aime alors faites en sorte de vous entendre parce que vous m'aimez tous les deux. Vous partagez au moins cela, du moins je me plais à le croire, alors... je vous ai à l'œil ! Au fait, Jeff, ta réponse ?
  • Ma réponse ?
  • Tu acceptes d'être mon témoin, oui ou merde ? demanda Serena.
  • Oui ET merde ! répondit-il en la serrant dans ses bras.

Elle éclata de rire et l'embrassa généreusement dans le cou.

*****

L'après-midi était déjà bien avancée. Miska était accoudé à la barrière de l'une des prairies où paissaient tranquillement des poulinières et leurs poulains. Jeff avait demandé à Serena de répéter des morceaux de musique avec lui pour l'anniversaire de leurs parents le lendemain.

La maison était remplie d'éclats de rire semblant provenir de toutes les pièces et Miska avait fini par s'exiler pour retrouver un peu de calme. Un peu plus tôt, il avait discuté assez longuement avec les parents de Terry qu'il avait à peine croisés lors de son passage à Londres. Il restait impressionné par l'allure et l'élégance de celle qui avait été autrefois la grande Éléonore Baker. Ayant plus de soixante-dix ans, elle se considérait désormais comme une vieille dame mais sa beauté était toujours aussi magnétique. Quant au père de Terry, il semblait manifestement plus âgé mais conservait une prestance très aristocratique dans laquelle Miska avait reconnu l'allure et la démarche de Terry et de Kyle. Il émanait d'eux une distinction naturelle dont étaient dépourvus Ryan et Jeffrey mais qu'ils avaient avantageusement remplacé par un charisme qui ne passait pas inaperçu.
  • Tu t'exiles encore ? demanda en hongrois la voix de Kosta derrière lui.
  • Je crois que j'ai encore du mal à me faire à l'idée que je vais faire partie d'une aussi grande famille, murmura Miska en souriant, toujours en hongrois. Tu veux un cigare ?
  • Volontiers, merci, répondit Kosta en prenant le petit cigare qu'il lui tendait.

Il l'alluma et tira une profonde bouffée en s'accoudant à la barrière à côté de son ami.
  • Il faut dire qu'on n'a jamais été habitués à ça, dit finalement Miska. Tu savais que Candy était orpheline et qu'elle avait été adoptée par la famille André ?
  • Je crois que Kyle nous l'avait dit, oui mais j'avais complètement oublié, pour tout te dire. Il faut dire qu'Albert et Candy se ressemblent beaucoup, Cristina et Candy aussi, d'ailleurs... et j'avais oublié cette information, en vérité. Tu essayes de me dire qu'elle n'est pas très différente de nous ?Cette famille, dit finalement Kosta, c'est une famille qui s'est créée, qui s'est choisie. Cristina m'en a un peu parlé et en vérité, la famille André, tout comme la famille Grandchester d'ailleurs, compte beaucoup plus de membres que ceux que nous avons rencontrés...
  • Et ils vont venir ? demanda Miska.
  • Les autres ? Je ne sais pas... elle ne m'en a pas dit beaucoup de bien mais comme Albert est le chef de famille, il est possible que certains membres de la famille plus ou moins aimables fassent leur apparition à la cérémonie mais, comme dit Cris, ça ne changera pas grand chose pour nous. Même elle ne les a pas vus plus de vingt fois dans sa vie.
  • Et c'est la même chose du côté Grandchester ?
  • Non, je ne crois pas. En fait, Terry a deux demi-frères et une demi-sœur mais ils se voient assez peu souvent et ils ne viendront pas mais je crois que Terry s'entend bien avec eux.
  • Ils sont plus âgés que lui ? demanda Miska.
  • Non plus jeunes.
  • Mais ?... Comment...
  • Kyle ne t'en a jamais parlé ? demanda Kosta en fronçant les sourcils. En fait les parents de Terry se sont mariés après la naissance d'Ambre, je crois. Terry était un enfant illégitime mais il a été élevé loin de sa mère, en digne héritier du titre de duc, qu'il a fini par refuser au profit de son frère.
    Son père avait épousé une femme digne de son rang, qui lui a donné trois autres enfants. Elle est morte de l'influenza après la Grande Guerre et les parents de Terry se sont retrouvés.
  • Pourquoi ne l'avait-il pas épousée avant ? Parce que c'était une actrice ?
  • Je ne sais pas si on lui a laissé le choix non plus.
  • Si c'est le cas, c'est assez hallucinant mais j'imagine que c'était de mise... J'ai l'impression que j'ai encore pas mal de choses à découvrir sur le parcours de ma future belle-famille.
  • Une famille de rebelles, dit Kosta avec un petit sourire. C'est plutôt une bonne chose, non ?
  • Je crois, dit simplement Miska en répondant à son sourire.
  • On n'a pas beaucoup eu le temps de parler depuis notre arrivée à Los Angeles, Miska.
  • Toi, t'as une question indiscrète à poser, répondit Miska. Vas-y, je t'écoute.
  • Dans l'avion, tu m'as parlé de Serena... tu... tu ne m'as pas dit que tu comptais lui demander de t'épouser et... je trouve ça tellement soudain que ça me perturbe un peu, je l'avoue.
  • Elle ne m'a pas forcé la main, Kosta.

István regarda son ami avec attention, sans un mot. Il attendait que Miska s'explique un peu plus mais celui-ci semblait perdu dans ses pensées.
  • Non, Miska, tu m'as vaguement dit que tu étais tombé amoureux d'elle et que tu avais couché avec elle mais tu m'as aussi dit que tu n'étais plus sûr de rien, surtout après l'avoir quittée ainsi.
  • Parce que j'étais sûr de l'avoir blessée et perdue. Je m'attendais à ce qu'elle m'en veuille beaucoup plus, qu'elle veuille ma mort... je ne sais pas... J'étais persuadé que je l'avais perdue pour toujours. Malgré les paroles que Kyle et toi m'aviez rapportées... Malgré tout ce que m'a dit Taylor. Au fond, je crois que je ne pouvais qu'imaginer qu'elle m'en voudrait à mort.
  • Et tu t'es trompé...
  • Pas totalement, ses premières paroles ont été dures et froides. Elle m'en voulait mais beaucoup moins que ce que je pensais et surtout pour de toutes autres raisons que celles que j'imaginais.
    Cette fille ne cesse pas de me surprendre, murmura Miska. Je n'ai pas été totalement honnête avec moi et du coup, je ne l'ai pas été avec vous non plus. Elle me plaisait, Kosta, c'est indéniable mais il était pour moi inconcevable de m'attaquer à une fille de dix-sept ans, et la sœur de l'un de mes meilleurs amis par dessus le marché !
    Mais je me suis laissé surprendre, Kosta. Je savais que le boulot qu'elle faisait était dur aux archives et elle ne connaissait personne à Berlin alors j'ai tout fait pour la distraire de notre quotidien sordide. Je dînais avec elle pratiquement tous les soirs, je l'emmenais au cinéma, danser... Et je ne me suis jamais ennuyé avec elle. J'étais sous le charme de sa spontanéité, de sa gaieté. J'adorais discuter avec elle, l'écouter parler littérature, cinéma ou musique.
    Un jour, je l'ai entendue jouer du piano et chanter et j'en ai été profondément ému et remué, sa voix paraissait si inappropriée dans cet endroit si glauque mais elle a fait du bien à tous ceux qui l'ont écoutée chanter ce soir-là.
    Je refusais de me l'avouer mais... je ne pouvais pas supporter qu'un homme la regarde ou lui parle et je jouais les garde-chiourmes bien mieux que le rôle qui m'avait été assigné. Jusqu'à ce que nous allions à Londres pour le mariage de Ryan et Sophie.
  • Il s'est passé quelque chose ? Je me souviens que vous étiez assez distants là-bas. En tout cas, tu as tout fait pour l'éviter, je m'en suis rendu compte et Kyle aussi.

Miska eut un bref sourire en pensant au mal qu'il avait eu à ne pas s'approcher d'elle et à ne pas l'embrasser à nouveau. La nonchalance qu'elle avait affiché après leur premier baiser l'avait quelque peu blessé mais il avait livré un âpre combat contre lui-même pour ne pas réagir.
  • Pendant le voyage aller, j'ai fait en sorte qu'elle se vide du trop-plein d'émotions qu'elle éprouvait du fait de son travail à Berlin. Elle en avait besoin et je crois que ça lui a fait du bien. Mais cela a aussi eu l'effet de nous rapprocher encore un peu plus.
    Je ne te raconte même pas les efforts surhumains que je faisais pour ne pas essayer de la séduire. Et puis, sur le bateau qui nous amenait à Londres, nous avons... nous nous sommes embrassés.
  • C'est toi qui en a pris l'initiative ?
  • Non, mais j'ai mis tellement de cœur à l'ouvrage que j'étais plus coupable qu'elle. Des gens sont arrivés et nous nous sommes séparés juste avant que je ne m'excuse de l'avoir embrassée.
  • Pauvre crétin, murmura Kosta. Elle a du apprécier !
  • C'est rien de le dire ! dit Miska en riant doucement. Mais elle s'est bien vengée et... à Londres, j'ai fait ce que je pouvais pour l'éviter et surtout pour éviter ses provocations constantes.

István se mit à rire et tapa amicalement l'épaule de son ami.
  • Compte tenu du fait que Cristina m'a fait complètement tourner en bourrique, au tout début, je compatis, mon ami !
  • Fous-toi de ma gueule ! répondit Miska avec un sourire. Comment crois-tu que je me suis senti à Berlin en découvrant que j'étais amoureux d'elle ? Que je ne supportais même pas qu'en discutant avec un des membres du personnel, elle puisse flirter innocemment. Ce n'était pas innocent d'ailleurs, je suis certain qu'elle agissait dans le seul but de me rendre fou !
  • T'as tenu le coup combien de temps à ce régime-là ?
  • Quatre jours... on est rentrés de Londres le 6 août et j'ai craqué le 10. Mais là, elle a fait fort !
  • C'est-à-dire ?
  • Ça, c'est quelque chose qui restera entre elle et moi, si tu le veux bien. Elle a fait le premier pas, j'étais fatigué et... et putain, c'était bon ! C'était même mieux que ça, beaucoup mieux que ça...
  • C'est bon, Miska... Je me doute de ce que tu as pu ressentir... Mais si tu éprouvais tout ça pour elle, pourquoi es-tu parti sans un mot ? Comment ton salopard de père a pu être plus fort que tout ça.
  • Parce que je suis con, je crois... Je... C'était trop beau, Kosta. Elle est trop bien pour moi, cette fille est un trésor. Un trésor en devenir et moi... Elle méritait beaucoup mieux que ça, Kosta, voilà ce que j'ai pensé. Elle méritait bien mieux que ça, bien mieux que moi...
  • Et bien, sur ce point-là, je ne te contredirai pas, tu es vraiment trop con. Encore une fois, tu as pris ta décision de manière unilatérale, Miska. C'est plus fort que toi... quand il s'agit des autres, tu sais toujours parfaitement ce qu'il faut faire, tu joues collectif mais... quand il s'agit de toi, c'est fini. Terminé ! Tu décides tout seul et tu fais chier ceux qui t'aiment à cause de ce foutu passé que tu traines comme un boulet. Dis-moi que c'est terminé tout ça, Miska...
  • Je ne sais pas si c'est terminé mais je crois qu'en retrouvant Serena, j'ai retrouvé un avenir et... je ne veux pas qu'elle m'échappe, c'est pour ça que je lui ai demandé sa main. Elle a accepté et lorsque Candy l'a découvert... oh et puis merde, je ne voulais pas dire la vérité à Kyle, pas encore mais Cristina est au courant et tu sais garder un secret... J'ai demandé à Serena de m'épouser et elle m'a dit oui juste avant de m'apprendre qu'elle était enceinte.
  • Quoi ! s'exclama István. Enceinte ! Tu l'as mise enceinte ! Et c'est pour ça que tu l'épouses ?
  • Tu ne m'as pas écouté, Kosta. Je lui ai demandé sa main avant de le savoir mais... en fait elle m'a demandé de lui réitérer ma demande après qu'elle m'ait annoncé sa grossesse. Kosta, je l'aime et je veux passer le reste de ma vie avec elle, qu'elle soit enceinte ou pas mais... ça me rend tellement heureux, Kosta... Tu te rends compte du cadeau qu'elle me fait ?

István resta bouche bée un long moment avant de déglutir et de serrer violemment son ami dans ses bras.
  • Calme-toi, Kosta ! Ce n'est pas encore officiel et... j'étouffe !
  • Tu comptes l'annoncer quand ?
  • Je ne sais pas... je n'ai pas envie de blesser Juliette ou Kyle et puis, il est encore tôt pour être totalement sûr mais... ça semblerait se confirmer.
  • Putain, Miska ! Ça me fait plaisir pour toi ! J'avais un cadeau pour rien et bien maintenant il a toute sa raison d'être, dit István en tendant un paquet à son ami.

Miska le regarda, interloqué, avant de prendre le petit paquet. Il regarda attentivement István et déchira l'emballage de la boite avant d'ouvrir des yeux ronds.
  • Kosta, c'est bien ce que je crois ?
  • Un Leica IIIc, oui. J'ai vu que t'avais remisé le tien et que tu ne l'as pas récupéré à Berlin. Alors disons que le passé appartient au passé et... avec ce nouvel appareil, j'aimerais que tu recommences à nous faire ces portraits magnifiques que tu es le seul à savoir capturer.
    Tu pourrais peut-être commencer par Serena ? Je ne crois pas que tu aies de photo d'elle, si ?
  • C'est plus qu'un cadeau, ça, Kosta... murmura Miska, la voix enrouée par l'émotion.
  • On l'a commandé en passant à Berlin avec Kyle, dit simplement István.
  • Merci... bafouilla Miska, les larmes aux yeux.
  • Ne dis pas merci, fais des photos, Miska... redeviens Kovács, ça fera plaisir à tout le monde.
  • Je vais m'en occuper ! répondit le jeune homme en serrant son ami dans ses bras.
  • Ça y est ? Tu lui as donné ? demanda derrière eux la voix de Kyle qui arrivait. Alors, Kovács, t'es prêt à nous refourguer tes nouvelles photos ?
  • Kyle, je... commença Miska.
  • Ne dis rien, coupa Kyle en s'adossant à la barrière, à côté de ses amis. Vous vous rendez compte du chemin parcouru, reprit-il d'un voix basse. Je veux dire depuis qu'on s'est rencontrés tous les trois...
  • Ça fait quoi, huit ans ? demanda István pensivement.
  • A peu près, souffla Miska.
  • Il y a quelques mois, nous avons fondé KKG et dans deux jours, on se marie. Tous les trois.
  • Je vous l'ai toujours répété, dit joyeusement István. Nous sommes les trois mousquetaires.

Miska restait silencieux et pensif et Kyle lui jeta un regard intrigué.
  • Miska, je te trouve un peu trop sur ta réserve par rapport à moi, dit doucement Kyle. En tout cas, depuis que tu as pris la décision d'épouser ma sœur, encore que...
  • Kyle, j'ai quelque chose qui... commença Miska.
  • Je préfère te prévenir, coupa Kyle, si c'est encore pour me bassiner avec ta culpabilité sur le fait que tu épouses ma sœur et qu'elle est trop jeune ou je ne sais quoi, que tu ne la mérites pas... je... je t'étrangle, Miska. C'est clair ?
  • Clair, répondit Miska sans se dérider mais sans lâcher son regard pour autant. Mais c'est quand même de ta sœur que nous allons parler.

Il s'éclaircit la gorge et fit quelques pas avant de se tourner à nouveau vers ses amis.
  • Je n'ai pas été honnête avec vous deux. Parce que je ne réussissais pas à être honnête avec moi-même mais... j'aime Serena, Kyle. Elle est... elle a... Je suis tombé amoureux d'elle aussi facilement qu'un stupide adolescent de quinze ans et j'ai refusé de me l'avouer. Kyle, je... à Berlin, Serena et moi avons...
  • Miska, je ne suis pas sûr de vouloir des détails, dit Kyle avec un petit sourire en coin.
  • Je n'avais pas l'intention de t'en donner, répondit Miska, mais... Serena est enceinte, Kyle. Je suis désolé, je ne savais pas comment te l'annoncer...
  • Elle est... c'est pour cela que tu l'épouses ? Mes parents t'ont-ils forcé la main, Miska ?
  • Non, Kyle. Tu n'y es pas du tout, répondit Miska, d'une voix sereine. Tes parents sont bien les êtres les plus étonnants que j'ai pu rencontrer, ils sont formidables... Non, je voulais l'épouser et je le lui ai demandé avant d'apprendre qu'elle était enceinte. Je l'aime, Kyle, et... le reste n'est que... c'est pour moi une merveilleuse surprise qui ne fait que me conforter dans mon choix et ma décision.
  • Et tu le savais ? demanda Kyle à István, toujours sous le coup de la surprise.
  • Il vient de me l'apprendre, répondit István avec un sourire, et ça m'en a bouché un coin à moi aussi, si tu veux tout savoir.
  • J'avais peur de t'en parler, Kyle, murmura Miska en le regardant attentivement. J'avais peur de réveiller votre souffrance à toi et à Juliette...
  • Arrête, Miska, répondit Kyle avec émotion. Je suis heureux pour vous deux, vraiment...

Les trois amis s'étreignirent et ils rentrèrent tranquillement à la maison. Ils prirent une bière en compagnie de Tate et Jo qui arrivaient du Biloba, couverts de poussière et furent bientôt rejoints par Terry, Candy et ses parents puis par Serena et Jeff qui émergèrent du studio de musique en riant.

*****

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